Chapitre 8 - Le dragon affamé
Néphie était venue les chercher sur le dos de son léviator et les avait ramené à l'endroit où s'abritait Lilie. Epuisés, mouillés, les dresseurs reprenaient leur souffle. Serena continuait de penser à ce que lui avait dit Sacha. « Est-ce que je suis ton Dracaufeu ? » Il aurait pu lui poser d'autres questions comme « Est-ce que tu m'aimes ? » ou « Est-ce que tu crois en moi ? » Mais il ne l'avait pas fait, il lui avait posé cette maudite question. Comme si… comme si il n'y avait que cette relation qui les liait. Une relation crée avec une pokéball.
Elle regarda sur le côté-là où se trouvait Sacha, il avait enlevé son manteau et son t-shirt pour essayer de les faire sécher mais c'était peine perdue avec toute cette humidité. Elle déglutit en voyant une goutte d'eau dégouliner sur son torse, la chaleur montait à nouveau dans son ventre. Mais si sa relation était vraiment basée sur une pokéball, avait-elle le droit de le regarder comme ça ? Le garçon s'approcha et posa le chapeau de feutre rouge sur la tête de la jeune fille.
- Il doit être sec maintenant.
Il était même chaud, et cela faisait du bien. Elle ramena ses jambes contre sa poitrine et souffla sur ses doigts qui étaient encore bleus pâles. Sacha s'assit près d'elle, prit délicatement ses mains et commença à souffler son haleine chaude sur les extrémités glacées. La jeune fille se laissa faire, profitant de la chaleur naturelle qu'il dégageait tout comme les pokémons électriques qui étaient venus se blottir entre eux. Est-ce que c'était mal si elle restait encore un peu comme ça ?
21 heures. Euphorbe regardait l'horloge sur le mur laiteux. Il avait à peine fini sa journée de cours que des hommes en uniforme blanc étaient venus le chercher. La directrice avait trop de travail pour venir jusqu'à Mele-Mele, c'était donc lui qui était venu au complexe Aether.
21 heures et 01 minute. On l'avait prévenu qu'elle avait encore beaucoup de travail et qu'il devrait donc patienter avant de pouvoir lui parler. Trop occupée… et sa fille qui avait fugué… trop occupée. Les portes immaculées s'ouvrirent, le laissant fouler le tapis blanc aux broderies dorées du sanctuaire. Elsa-Mina posa son stylo d'un geste lent et détailla Euphorbe de haut en bas. Il ne voyait que l'œil gauche de la femme, le droit était couvert par une longue frange blonde.
- Où est Lilie ? demanda-t-elle.
- Elle a dû fuir un de vos hommes, un certain Saubohne.
- C'est bien ennuyeux et je veillerai à le punir. Pouvez-vous maintenant me dire où elle se trouve.
Il n'y avait ni colère, ni surprise, le ton de la présidente restait plat. Il était persuadé qu'un parfait inconnu aurait été plus expressif quant au sort de l'enfant.
- Vous avez mis du temps avant de répondre à ma lettre, remarqua Euphorbe.
- Je ne vois pas le rapport avec Lilie. Et puis je suis quelqu'un de très…
- Occupée ?
- C'est cela.
- C'est votre fille bon sang ! hurla Euphorbe qui ne supportant plus cette voix nonchalante.
- C'est bien pour cela que je veux la retrouver.
- Serait-ce possible que… commença à comprendre Euphorbe.
Euphorbe frissonna, elle le fixait de son unique œil vert. Malsaine, cette femme était malsaine.
- Je ne sais pas où elle est, mentit Euphorbe. Elle m'avait déjà parlé de Saubohne en classe et j'ai supposé que son absence était liée à cet individu. J'ai pensé qu'il était bon de vous prévenir.
- C'est très charitable. Mais vous n'avez donc vraiment aucune idée de où peut se trouver ma fille ?
- Non.
Elsa-Mina ferma les yeux et s'adossa au dossier de sa chaise d'un air songeur. Elle porta sa main au cristal vert qui ornait le milieu de sa poitrine et dit d'un ton mielleux :
- Je suis juste inquiète pour Lilie et je veux la retrouver alors j'espère que vous m'aiderez.
Euphorbe ne put s'empêcher de penser qu'il regardait un mauvais feuilleton télévisé, il marmonna un oui peu enjoué et se dirigea vers la sortie.
- Monsieur, je suis quelqu'un de pacifiste mais vous devez savoir une chose sur moi : je n'aime pas les menteurs.
Euphorbe sentit ces mots ramper sur son épaule, entrer dans son oreille et lécher son cerveau. Il se retourna vers la femme sans masquer une expression de dégoût. Tout lui parut clair à ce moment, comment Lilie aurait pu aller mieux après le départ de tous ses amis avec ça pour la réconforter.
Sacha était en train de rêver, il le savait. Le professeur Euphorbe donnait son cours. Il marchait de droite à gauche cherchant un élève à interroger. L'ancien pokémon restait au fond et faisait attention à ne pas faire de bruits. Même si c'était un rêve, hors de question de se faire interroger ! Sacha épiait les élèves, il reconnaissait les visages de Lilie, Kiawe, Néphie. Il y avait aussi un autre élève qu'il connaissait bien et qui était la preuve que tout cela était faux. Cet élève était assis au premier rang, avec sa casquette rouge, son t-shirt rayé de bleu et son bermuda. Un Pikachu était assis sur son bureau et un pokémon rond à tête de hibou dormait dans son sac à dos. Ce Sacha souriait, prenait plaisir à apprendre dans cette salle étriquée. Hypocrite, pensa Sacha. Il savait qu'il haïssait l'école, celle du bourg palette lui avait suffi. Les autres élèves qui le poussaient, qui parlaient dans son dos ou au contraire se moquaient ouvertement. Et les professeurs qui ne disaient rien, c'était un jeu entre enfant selon eux. Un bien étrange jeu qui lui rappelait sans cesse que son père l'avait abandonné. Il y avait aussi sa mère, elle était allée voir les parents des autres enfants pour leur demander d'arrêter. C'était naturel, ce que toute mère digne de ce nom devait faire. Et comme elle était une femme calme et raisonnée elle ne s'était jamais énervée, jamais mise en colère contre ces enfants qui faisaient souffrir son fils. Parce qu'elle était au-dessus de cela ou peut-être parce qu'elle voulait punir son fils d'avoir fait fuir son mari. « Je t'aime plus qu'elle… » avait-elle dit. Elle y croyait vraiment ?
Les studieux élèves s'étaient regroupés, ils piaillaient entre eux, réfléchissaient à ce qu'ils allaient faire après les cours. Sacha se leva de sa chaise et s'approcha d'eux, mais n'allez pas croire que la discussion d'un rêve l'intéressait. Son autre lui continuait de sourire et de rire. Sacha détailla les autres élèves qui se tenaient dans cette classe : un petit garçon blond aussi rond que le pokémon qui l'accompagnait et une fille aux cheveux verts attachés en deux longues couettes. L'ancien pokémon se sentait mal à l'aise ici, sa dresseuse n'était visible nulle part. Kiawe se tourna soudain vers lui le fixant de ses petits yeux noirs, les sourcils froncés. Ce garçon avait toujours son air trop sérieux même si dans ce rêve il semblait moins effrayant que celui qu'il connaissait.
- Quelque chose ne va pas ? demanda son alter ego.
- J'ai cru qu'il y avait un truc…
- Un truc ? Serait-ce le monstre qui se cache sous ton lit ? se moqua la fille aux cheveux verts.
Le claquement sec d'une brosse contre le tableau. Sacha se retrouvait seul dans cette salle de classe. Le professeur Euphorbe avait laissé sa place à une petite fille. Elle essuyait méticuleusement le tableau, se mettant sur la pointe des pieds pour atteindre les écritures un peu trop hautes. Sa besogne finie, elle se tourna vers le garçon en frappant ses mains l'une contre l'autre. Une poussière blanchâtre s'en éleva et rendit son visage légèrement flou. Mais ces yeux rubis, Sacha ne les avait pas oubliés. Tout comme les éclats de verre de son scaphandre, les étoiles sur l'écran noir, la créature dorée et cette petite fille qui lui avait souri. Il n'avait rien oublié de ce qu'il s'était passé dans ce tombeau glacial qu'était l'espace.
- Tu aimes ce rêve ?
La voix de la petite venait mourir sur les tympans du garçon comme si elle parlait depuis un endroit très éloigné.
- Pas vraiment, grogna-t-il méfiant.
- C'est très bien.
Elle caressa la couverture d'un livre doré posé sur le bureau.
- J'ai encore beaucoup de lecture à faire, ça ne s'arrête jamais, chuchota-t-elle.
Elle porta le livre devant son visage. Les yeux de Sacha ne pouvaient s'empêcher de lire le titre marqué lui aussi en doré. Mais lire était un grand mot, il ne voyait qu'une succession de lettres qui s'assemblaient sans ordre logique. Et surtout c'était toujours les mêmes caractères, dans un ordre différent, mais toujours les mêmes parmi toutes celles qui composaient l'alphabet.
- Je lis un conte très intéressant en ce moment. C'est l'histoire d'un dragon tellement gourmand qu'il dévore tout un village, tu aimerais le lire toi aussi ?
Sacha se réveilla avec un magnifique éternuement. Il se souvenait maintenant. Après l'épreuve de Néphie et la fin de la pluie, ils étaient repartis vers le ranch en pleine nuit. Il faut dire qu'ils n'avaient pas très envie de dormir à la belle étoile si une nouvelle averse se profilait. Mais sur le chemin il avait commencé à éternuer tout comme Serena et Pikachu. Puis la toux, les yeux rougis, la tête qui tourne. C'était un miracle qu'ils soient arrivés au ranch.
Sacha se saisit d'un mouchoir qu'une personne charitable avait laissé et souffla dedans. Il regarda un instant le contenu de l'étoffe et grimaça, pas très appétissant tout ça. Serena était couchée dans le lit à côté de lui, le front et les joues rouges, les paupières closes. Il pouvait entendre des sifflements lorsqu'elle respirait. Ils étaient bien malades, pas vraiment étonnant après avoir passé des heures à patauger dans l'eau sous une pluie diluvienne. Un nouvel éternuement et Lilie entra dans la chambre.
- Tu te sens mieux ? s'enquit-elle.
Il remarqua qu'elle s'était rapprochée de Serena pour lui parler, gardant une bonne distance. Il montra instinctivement les dents, il n'appréciait pas que quelqu'un s'approche de sa partenaire quand elle était aussi faible. Lilie esquissa un pas en arrière, il ne devait pas oublier qu'elle avait une peur phobique de lui. Il avait été assez surpris qu'elle sente instinctivement qu'il avait été un pokémon un jour. Mais cela ne le dérangeait pas vraiment, du moins pas autant que de voir Lilie poser une serviette humide sur le front de sa Serena. Il se reprit vite, il ne savait pas qu'il pouvait être aussi possessif. En même temps, depuis qu'il l'avait rencontré, il découvrait beaucoup de choses et il se doutait qu'il y en aurait bien d'autres. Il recouvra sa bouche à l'aide des couvertures pour ne pas effrayer d'avantage la jeune fille et demanda :
- Et Pikachu, où est-il ?
- La famille de Mimo s'en occupe, ils soignent aussi Posipi et Négapi.
- Eux aussi ?
- Ils étaient dans l'eau avec vous. Mais ne t'en fais pas, Mimo est une excellente infirmière.
Sacha sourit, il avait pleinement confiance en cette petite fille.
- Et Kiawe ?
- Il était déjà reparti sur son volcan.
Sacha souffla, il était fatigué et il n'avait pas envie d'écouter les remarques du grand frère.
- Merci d'avoir veillé sur nous, sourit Sacha avec son ton enjoué juste avant d'être assaillit d'une nouvelle quinte de toux.
Il n'avait pas vraiment sympathisé avec leur nouvelle accompagnatrice et il était sans doute temps de changer la donne. Le regard de Lilie pétilla, le compliment avait sonné juste. Pendant un instant elle eut l'impression d'être une vraie dresseuse prenant soin de ses compagnons de route.
- Non maman… il est trop tôt pour s'entrainer avec Rhinocorne, murmura Serena en resserrant un peu plus ses mains autour de son oreiller.
- Je vous laisse vous reposer, les quitta Lilie.
Elle ferma la porte le plus doucement qu'elle put. Ils étaient à nouveau seul dans la petite chambre. Sacha replongea la tête dans son oreiller, une main sur le front. A ce qu'il parait, il avait maintenant quelques degrés de plus qu'un humain normal. Avec la fièvre cumulée il devait battre des records. Il n'avait pas grand-chose à faire, il se mit donc à parcourir du regard les lattes de bois au plafond. Elles devenaient dorées lorsque le soleil les frappait à travers la fenêtre. Le rectangle transparent offrait une belle vue sur les tiboudets qui se roulaient dans la boue. Un nouvel éternuement, un nouveau mouchoir. Il remarqua finalement la carafe d'eau et les deux verts posés juste à côté de lui sur la table de chevet. Il se dépêcha de saisir la hanse et de remplir le récipient à ras bord. Il pensait avoir eu sa dose d'eau sur la colline clapotis mais finalement il se délectait du liquide frais qui descendait dans sa gorge sèche. Il reposa le verre provoquant un léger tintement. Ses yeux dérivèrent jusqu'à sa compagne endormie. Il ne voyait que son visage qui dépassait des couvertures et une partie de son épaule. D'ailleurs, un fin ruban blanc lui barrait son épaule nue. Il souleva ses propres couvertures pour découvrir qu'il ne portait plus qu'un short dans le même style que Kiawe. La famille du ranch avait dû juger bon de leur enlever leurs affaires mouillées.
- Sacha… marmonna l'endormie.
Le garçon battit plusieurs fois des paupières, il se demandait quel rêve elle faisait. Les lèvres de Serena s'entrouvrirent mettant à nu l'émail de ses dents qui mordillèrent le coussin. C'était si discret qu'il n'aurait rien remarqué s'il n'avait pas fixé ce visage en oubliant de cligner des yeux. Il imagina sa propre peau à la place du coussin. Il se leva d'un coup, sans doute un peu trop brusquement puisqu'il dû vite s'assoir sur le bord de son lit. Quand elle se réveillerait, il quémanderait sans doute un baiser. Pourquoi se retenir ? Elle était sa petite amie, et de ce qu'il en avait compris, il pouvait l'embrasser autant qu'il voulait. Il pouvait l'embrasser où il voulait… Sacha se mordit fort la lèvre. Quand il avait l'apparence d'un Dracaufeu, il avait toujours envie de plus. Un appétit qui ne pouvait être rassasié par seulement deux morceaux de chaires rosées. Un appétit indéfinissable qui s'était calmé en retrouvant sa forme originale mais qui n'avait pas disparu. Et au moment où elle lui avait touché les cheveux au milieu de la pluie qui battait ses tempes, cet appétit était revenu plus fort que jamais. Il se souvenait avoir fixé la jeune fille quand l'eau rendait presque transparent ses vêtements. Il la fixait encore. Sans bouger la tête, il dirigea ses pupilles vers la carafe d'eau. Son visage y était déformé et ses yeux… ses yeux étaient ceux d'une bête affamée. Il se resservit rapidement un verre d'eau et le but d'une traite. Il n'avait pas soif. Sa main restait crispée, Sacha savait que s'il desserrait sa prise sur cet objet froid, il ferait du mal à sa dresseuse.
- C'est du lait meuhmeuh chaud. Avec ça, vous serez bientôt guéris.
Mimo exposait avec fierté ses petites tasses de porcelaines où étaient dessinés des pokémons d'Alola. Serena la remercia non sans un éternuement. Ils étaient au ranch depuis quelques jours déjà et ce rhume ne voulait pas les abandonner. Au moins, elle pouvait sortir de la chambre et prendre son repas dans le salon. Mimo posa le lait sur la table et s'assit avec ses invités. Ses parents devaient s'occuper des pokémons du ranch et c'était donc à elle de veiller sur les malades. Elle sourit face à ses nouvelles responsabilités, battant énergiquement ses jambes qui pendaient dans le vide. Serena se saisit d'une tasse et la porta aux lèvres de Posipi allongé sur ses genoux pendant que Roussil de son côté aidait Négapi qui était en meilleure forme que son frère. Mais tous les deux avaient encore les oreilles qui pendaient mollement.
- Tu te sens mieux ? voulu vérifier Serena.
Le pokémon aux oreilles rouges fit un léger signe d'assentiment. Elle lui gratouilla un peu la tête et le ramena dans le nid de coussin qu'on avait préparé pour les malades. Quant à Pikachu il avait assez de forces pour s'assoir sur la table et boire son lait aussi vite que son maître.
- Il reste combien d'épreuves ? s'interrogea Sacha.
- Une épreuve de type plante un plus au nord d'ici. Ensuite vous pourrez affronter la doyenne, répondit Mimo.
- Vous auriez dû commencer par l'épreuve de Barbara, vous auriez été avantagé, remarqua Lilie.
- C'est Kiawe qui nous avait conseillé d'aller à la colline Clapotis en premier, expliqua Sacha.
- Pourquoi tu l'as écouté ? Tu aurais dû te douter que c'était un piège ! toussota Serena qui n'était visiblement pas au courant de cette histoire.
- Je pensais qu'il voulait s'excuser.
- Tu es toujours trop gentil, soupira la dresseuse.
Serena buvait distraitement son lait jusqu'à ce qu'elle remarque le regard insistant de Sacha. Elle lécha sa lèvre supérieure pour vérifier si une moustache de lait ne s'était pas formée, mais rien. Elle trouvait que ces derniers jours, il la fixait sans raison apparente. Et depuis qu'ils étaient revenus de la colline, elle avait l'impression qu'il avait peur d'elle. Il lui arrivait souvent d'approcher ses lèvres des siennes mais au dernier moment il s'écartait comme si elle était entourée d'un champ électrifié. Elle en était venue à se demander si elle n'avait pas une odeur bizarre ou quelque chose qu'elle n'avait pas remarquée sur son visage. Elle n'avait rien trouvé de plausible pour expliquer ce qu'il se passait, sauf si finalement il s'était rendu compte que ses sentiments à son égard étaient faux… Elle gardait tout de même un vague espoir que ce ne soit pas le cas, après tout il n'avait pas l'air de lui en vouloir, du moins elle ne lisait rien dans son regard qui pouvait indiquer une quelconque haine. Mais Sacha est quelqu'un de gentil, trop gentil parfois.
Ils étaient presque guéris et Sacha pensait que c'était le bon moment pour suivre les conseils de Pikachu. Serena était en train de vérifier que Posipi et les autres s'étaient bien remis, et expliquait quelques principes de soins à Lilie. Il attendit patiemment qu'elle ait fini et quand Lilie fut partie dehors pour aider la famille du ranch, il s'approcha discrètement.
- Si on allait à la rue du Dôme Royale tous les deux quand on sera guérit, proposa-t-il avec un petit sourire.
- Tu veux aller faire une bataille royale ? Je préfère que les gens ne te voient pas à l'œuvre.
- Ne t'inquiètes pas je veux juste regarder. Et selon le père de Kiawe, la rue est garnie de fleurs, c'est très agréable pour se promener. Juste tous les deux, finit-il en lui murmurant à l'oreille.
La jeune fille se retrouva quelque peu déboussolée. Il avait passé ces derniers jours à la fuir et maintenant il lui proposait un rendez-vous ? Elle avouait que l'idée lui faisait vraiment envie mais…
- On a déjà perdu beaucoup de temps à cause de cette grippe, on doit se dépêcher de finir le tour des îles.
La dresseuse ne voulait pas perdre trop de temps, qui sait à quel moment Kessel se déciderait à agir. Ils devaient progresser le plus vite possible avant que cette épée de Damoclès ne leur tombe dessus.
- Tu ne veux pas y aller ? s'étonna le garçon. Tu ne veux pas… il déglutit, sortir avec moi ?
La dresseuse avait du mal à supporter le visage affligé de celui qu'elle aimait. Mais elle devait rester ferme.
- Une prochaine fois, d'accord ?
Il pouvait difficilement dire non. Il regarda la jeune fille remonter dans sa chambre, il s'était fait toute une joie de faire ce rendez-vous et il venait de se prendre une douche froide. Dracaufeu ou humain c'était toujours aussi compliqué. En plus, il devait faire attention de ne pas trop l'approcher avec ses pulsions difficiles à contrôler. Il accumulait pas mal de tensions et il suffisait d'une étincelle pour provoquer un incendie en lui. Et ce refus était sans doute l'allumette qui déclencherait tout.
Le soir était venu et ils s'étaient retirés tous les deux dans leur chambre. Les pokémons de Serena étaient restés dans le salon pour veiller sur leurs amis presque remis. Sans crier gare, il saisit le poignet de la jeune fille et l'embrassa jusqu'à la faire tomber sur le lit. Il voulait profiter de la jeune fille sans pour autant céder à cette folie dévorante qui le menaçait. Alors il fit bien attention de ne pas trop coller son corps et d'obliger sa bouche à ne pas descendre plus bas que le cou un peu tiède de sa petite amie.
- Arrête, gémit-elle.
Sacha l'aurait écouté si de sa main elle n'avait pas fait pression sur l'arrière de la tête du garçon, révélant ses véritables pensées. Sa théorie qu'il se soit rendu compte qu'il ne l'aimait pas brulait sous les baisers. Mais alors… Quelle était la raison pour qu'il soit si distant les jours précédents ? La légère pression des dents du garçon sur sa nuque lui fit perdre le cours de ses pensées. Elle voulait qu'il lui appartienne. Il m'appartient déjà… Horrifiée par la pensée qu'elle venait d'avoir, elle repoussa le garçon. Son propre corps semblait mécontent de sa décision et tentait vainement de reprendre le contrôle de l'esprit.
- Quel est notre lien pour toi ?
Sacha inclina sa tête sur le côté, encore frustré de s'être ainsi fait repousser. Mais au vu du regard sérieux de sa compagne, il savait qu'il devait de répondre sauf qu'il n'avait aucune idée de ce qu'il devait dire. « Je t'aime ? » c'était sans doute la meilleure chose à dire et c'était la vérité. Pourtant, il ne pouvait se résoudre à les dire. Sa mère avait sans doute dû répéter ces mots à son père à l'époque et il savait où tout cela les avait mené. L'important ce n'était pas ces mots, mais ce qui l'avait poussé à les penser.
- Tu restes ma dresseuse, et je suis ton pokémon.
Il avait dit cela presque machinalement. Et quelque part en lui, un froid glacial s'insinua dans la chambre de cet enfant dont il pensait s'être débarrassé. Ce froid qui murmurait : que serais tu si tu n'étais pas son pokémon ? Il essaya de faire fondre le givre qui se formait sur son téléviseur, il savait qu'elle n'était pas du genre à l'abandonner. Il savait à quel point les sentiments de la jeune fille était fort à son égard, elle le lui avait prouvé de nombreuses fois. « Je vais devenir maître pokémon ! » entendit-il crier depuis le poste de télévision. Le givre bloqua la porte.
Serena ferma les yeux. Alors il n'y avait que ça ? Elle tenta de se rassurer du mieux qu'elle pouvait, mais ce soir elle ne pourrait pas continuer. A ce moment, Sacha crut que la jeune fille sanglotait mais il n'y avait aucune odeur de larmes. Tout son désir s'était mué en un élan de protection qui le poussa à entourer la jeune fille d'une couverture et à la serrer fort contre lui. Elle ne se dégagea pas et Sacha crut entendre les sanglots redoubler. Mais il n'y avait rien, Serena restait juste immobile sans verser la moindre larme.
Barbara faisait danser le burin au creux d'une moitié de noix de coco. Les baies rouges, roses et jaunes qui s'y trouvaient furent broyées et mélangées en une mixture aux tons carmin. Elle y trempa un doigt et goutta sa création. La jeune fille ferma les yeux, hocha la tête et d'un air satisfait posa une feuille sur le récipient naturel pour secouer le tout énergiquement. Elle évalua la forme finale d'un simple coup d'œil, la texture et l'odeur paraissaient parfaites maintenant. Elle sépara son cocktail entre deux verres de bambou et servit son invitée. Néphie huma un instant le fin nectar, ses papilles étaient déjà prêtes à analyser les saveurs. La dresseuse d'Oratoria n'attendit pas plus lontemps, les calices de sa langue accueillirent avec gratitude ce goût sucré aux nuances acides.
- Délicieux ! s'extasia Néphie.
Barbara sourit, elle tenait cette recette d'un… disons d'un gourou de la forêt et elle avait toujours autant de succès.
- A ton avis, ils arriveront dans combien de temps ? demanda la barmaid.
Elle s'amusait à garder son équilibre sur un tronc étendu au sol. Il fallait faire attention de ne pas glisser sur la mousse humide qui avait couvert la brune écorce d'une robe verte.
- D'après ce que j'ai compris, ils sont cloués au lit, elle prit une autre gorgée. Tu vas encore devoir attendre un moment.
Le pied de Barbara dérapa et elle s'étala sur le sol de la forêt. Les feuillages des arbres étaient si denses qu'ils masquaient le ciel. La capitaine pensa à son restaurant, elle espérait que son père ne faisait pas trop de bêtises.
- Tu aurais pu attendre un peu pour me téléphoner, gémit la dresseuse toujours allongée.
Néphie ne put s'empêcher de rire. Allongée ainsi, la fleur dans les cheveux de son amie se confondait parfaitement avec le reste de la forêt.
- Je ne l'ai appris que récemment et c'est pour ça que je suis venue te voir.
- Il y a autre chose, pas vrai ? remarqua Barbara en la fixant de ses grands yeux verts.
Elle était maintenant assise en tailleur et attendait que Néphie se confie. Barbara avait toujours eu ce don de comprendre les gens. Quand elles étaient à l'école, c'était souvent elle qui prenait les initiatives pour aider ses amis ou pour passer du temps ensemble. La capitaine de la colline l'admirait depuis toute petite. Elle savait qu'elle trouverait toujours de précieux conseils auprès d'elle.
- Lilie accompagne ces dresseurs.
La mâchoire de Barbara se crispa, au lieu de répondre tout de suite elle fit tourner le jus dans son verre de bambou avant de finalement avaler une gorgée.
- Je pense qu'elle m'en veut de ne pas avoir gardé plus contact avec elle. Elle a dû se sentir abandonner… Surtout que je pensais que tu continuais de la voir mais d'après ce qu'elle m'a dit…
Barbara ferma les yeux, son amie avait toujours eu une trop haute opinion en ce qui la concernait. Le vent faisait doucement bruisser les feuillages alors qu'elle se souvenait de cette année d'école avant qu'elle n'entame son tour des îles. Elle cherchait à former une sorte de famille avec sa classe. C'était sans doute lié au fait qu'elle se sentait seule, en effet il n'y avait que son père à la maison et son frère était toujours en voyage. Mais elle avait dû se rendre à l'évidence qu'ils n'étaient que des amis, pas sa famille. C'est avec cette triste conclusion qu'elle avait réalisé son tour des îles. Peu de temps après avoir été nommé capitaine d'épreuve, elle était retournée voir Lilie. Elle se doutait qu'elle souffrait d'avoir été laissé derrière, le soutien d'une amie était donc essentiel. Elles avaient parlé, et les gardiens d'Alola pouvaient être témoin qu'elle avait tout fait pour la réconforter. Mais quand elle avait entendu Lilie se plaindre de sa mère, et que la fille en blanc avait finalement hurlé : « Tu ne peux pas comprendre ! » A cet instant, Barbara crut voir le petit hôpital de l'île, les blouses blanches des médecins, son père qui la tenait dans ses bras pour la réconforter. Elle se souvenait avoir fui son père, puis elle avait monté les escaliers deux à deux malgré ses courtes jambes et finalement avait poussé la lourde porte de toutes ses forces. Dans la chambre, un lit, des draps propres. Les rideaux de soie volaient librement à cause de la fenêtre ouverte, et la dégoutante odeur du désinfectant emplissait la pièce au point de lui faire tourner la tête. C'était comme si sa mère avait été un secret honteux dont il fallait à tout prix cacher qu'elle avait un jour salit cette chambre. Ce vide l'avait terrifié, et il s'était poursuivi jusqu'à chez elle. Le pire moment était sans doute lorsqu'elle mangeait avec le reste de sa famille, elle ne pouvait s'empêcher de regarder sur le côté, pour voir si une assiette de plus avait été posée. Mais elle n'y était pas, elle n'y serait plus jamais. Alors ce jour-là, elle avait répondu en détachant chaque syllabe : « Tu as raison, je ne peux pas comprendre. »
- Moi aussi j'ai été occupé, on n'arrête pas de me harceler pour que je cède une partie de la jungle sombrefeuille.
- Tu as dû les envoyer promener, pouffa Néphie.
- Tu peux me faire confiance, ils sont vites repartis avec une bosse en prime !
Les deux jeunes filles souriaient à nouveau, trop heureuses d'avoir trouvé un autre sujet et ne plus avoir à parler de leur amie blonde.
- Serena, c'est quoi ces pokémons ? demanda Sacha.
La dresseuse sortit son pokédex, elle aussi curieuse devant ces petits pokémons verts aux grands yeux roses. Ils agitaient leurs petits bras en forme de feuille pour cueillir quelques baies. Sacha voulut s'approcher de ces mimantis pour devenir leur ami. Mais les pokémons plantes n'étaient pas du même avis et ils prirent rapidement la fuite.
- L'année dernière, il y avait possibilité de faire du camping dans cette jungle, sourit tristement Lilie. Je n'avais pas osé y aller à cause de ma peur et finalement me voilà.
- Vous êtes enfin arrivé !
Tout le monde leva la tête, Barbara était assise sur une branche d'arbre les pieds dans le vide. Elle descendit de son piédestal et salua les nouveaux arrivants. Son attention se porta tout particulièrement sur Sacha.
- C'est toi qui es utilisé comme un pokémon ?
- Je ne l'utilise pas ! se vexa Serena.
La capitaine ne l'écoutait pas et préférait tourner autour du garçon pour le regarder sous toutes ses coutures et palper son corps à la recherche de quelques étrangetés. Il faut dire que la lettre que lui avait envoyée Kiawe à propos d'un humain capable de cracher des flammes aurait intéressé n'importe qui. Serena n'appréciait pas les manières de cette fille. Elle cherchait maintenant un moyen diplomate de la faire lâcher Sacha sans qu'elle ne se vexe. La capitaine sembla remarquer le regard insistant de la jeune fille et s'écarta du garçon.
- Désolé ! J'étais juste curieuse, j'ai beaucoup entendu parler de vous et j'ai hâte de vous voir à l'œuvre.
Serena ne s'attendait pas à une telle gentillesse dans la voix de cette fille. Elle était persuadée que la gardienne de la jungle allait la critiquer. Il n'en était rien, elle semblait même très ouverte.
- Un problème ? demanda la fille aux cheveux verts.
- Non ! C'est juste… je m'attendais à ce que vous soyez du même avis que Kiawe, expliqua Serena.
- Je lui dis toujours qu'il est trop sérieux, se moqua Barbara en croisant les bras.
Serena ne put réprimer un rire, finalement elle appréciait cette capitaine. Sacha, lui, était un peu plus désorienté et pas uniquement à cause de l'attention qui lui était portée. Il avait l'impression qu'il avait vu le visage de cette fille dans son rêve. En même temps, les images restaient floues, couvertes par la brume, alors il était possible qu'il se trompe complètement.
Sacha, Serena et leurs pokémons s'étaient séparés afin de trouver les différents ingrédients nécessaires à Barbara. Serena repensait à la catastrophe qu'ils avaient évitée quand Sacha s'était proposé pour cuisiner. Elle se souvenait parfaitement du repas qu'il leur avait préparé à Kalos, le seul d'ailleurs. Malgré toute sa bonne volonté, elle n'avait pu en avaler qu'une bouchée et encore c'était un bel exploit. La dresseuse grimaça en repensant au goût, manger du charbon aurait sans doute été meilleur. Heureusement pour ses papilles, Barbara souhaitait réaliser une recette spéciale et avait donc décliné l'offre du garçon.
- Rou ! la prévint son pokémon avant qu'elle ne trébuche sur une souche d'arbre.
Les yeux de la renarde fixaient sa dresseuse et sondait ses pensées.
- Je me disais qu'on l'avait échappé belle par rapport à la cuisine de Sacha.
Le pokémon rapprocha son museau pointu de la jeune fille, les yeux légèrement plissés.
- On devrait se dépêcher de trouver les ingrédients.
L'oreille de la renarde bougea légèrement, son air insatisfait toujours collé au visage.
- Tu veux savoir comment ça se passe avec Sacha ? comprit Serena.
Le pokémon feu afficha un large sourire, signe que sa dresseuse avait vu juste.
- Je crois qu'il se trompe à mon sujet, dit la jeune fille.
Les oreilles de la renarde bougèrent à nouveau. Qu'est-ce que sa vieille amie allait encore inventer ? C'était si dure pour elle d'admettre que ce garçon pouvait l'aimer ? C'était comme si elle fuyait ce qu'elle avait toujours voulu !
- Sil ! siffla le pokémon énervé.
Serena resta calme, elle continuait de parcourir du regard la forêt tout en cherchant à expliquer à son amie.
- Si je continue à suivre mes envies, je vais juste lui faire du mal. A ton avis qu'est-ce qu'il penserait si après que je l'ai libéré il ne ressentait rien pour moi et qu'il croyait que j'avais juste profité de la situation ?
Roussil posa sa patte sur l'épaule de la jeune fille, un geste qui se voulait rassurant.
- Et pourtant j'ai trop peur de le relâcher. Si jamais il me haïssait et qu'il décidait de partir alors je ne pourrai plus le protéger de… elle s'arrêta juste à temps.
Roussil attendait toujours la suite. Ce pokémon était sans doute sa meilleure amie et la plus à même de la soutenir. Serena sentait qu'elle pouvait se confier à elle. Elle se mit à murmurer très bas afin que Sacha ne puisse pas l'entendre :
- Quelqu'un veut que Sacha retrouve toute sa puissance de pokémon. Je ne sais pas ce qu'il compte faire de lui après mais si je n'obéis pas il s'en prendra à lui.
La renarde écarquilla les yeux. C'était cela que sa dresseuse cachait ! Elle se doutait que cela avait dû commencer avec le tour des îles et la jeune fille portait ce fardeau seul. Le pokémon enlaça son amie pour la réconforter, elle connaissait bien tout l'amour qu'elle portait au jeune garçon. Elle se doutait que les sentiments de Sacha étaient vrais mais sa dresseuse, avec tous ces évènements qui la perturbaient, avait du mal à l'accepter. Sans compter que Sacha était un garçon maladroit sur ces sujets là ce qui n'arrangeait rien.
- Tu sais à chaque fois que je suis avec lui. J'imagine qu'il n'appartient qu'à moi, qu'il est ma propriété… je déteste ce sentiment !
Le pokémon émit un léger couinement. Elle ne trouvait pas les pensées de sa dresseuse aberrante, bien au contraire, c'était tout à fait normal. Les pokémons savaient instinctivement que ce sentiment de possession était retrouvé partout dans la nature et était nécessaire à l'apparition de nouvelles vies. Mais c'était quelque chose que les jeunes humains avaient du mal à comprendre si personne ne leur expliquait…
