Chapitre 9 – La crainte qu'inspire un dragon

Barbara était en train de préparer un feu en attendant que les autres reviennent. Elle jeta un coup d'œil à Lilie qui se démenait pour ne pas faire tomber le bois posé sur ses frêles bras. Elle en avait pris beaucoup trop mais la capitaine préféra ne faire aucune remarque. Après tout, la jeune fille ne pouvait pas aider ses amis vu qu'elle ne participait pas au tour des îles. Il fallait donc qu'elle trouve une occupation. Elle finit par déposer son fardeau en soufflant un grand coup. Ce serait sans doute plus simple si elle ne gardait pas en permanence ce grand sac sur elle.

- J'ai l'impression que tu vas mieux, remarqua Barbara.

Pas grâce à toi, pensa Lilie. Mais elle se garda bien de parler à haute voix.

- Voyager avec Serena et Sacha me fait du bien. J'ai même appris quelques trucs de cuisines et de remèdes pokémons.

- Et ta mère ?

Lilie caressa le sac blanc qui pendait sur le côté. Barbara savait qu'elle n'aimait pas ce sujet et pourtant…

- Rien ne s'est amélioré. Elle est distante avec moi, j'ai même l'impression qu'elle ne m'aime plus.

- Ne dis pas ça ! hurla la capitaine.

Lilie eut un mouvement de recul, elle se souvenait parfaitement de leur dernière discussion après laquelle Barbara n'avait plus cherché à la revoir.

- Au lieu d'essayer d'arranger les choses avec ta mère tu ne fais que te plaindre ! Que feras tu si elle disparait ? S'il ne te reste plus rien d'elle à part les regrets de ne pas avoir arrangé la situation !?

- Qu'est-ce que tu en sais ? Tu ne sais même pas ce que j'ai vécu durant cette année ! s'énerva Lilie.

- On a tous vécu des choses ! Tu penses que tous les malheurs s'acharnent sur toi et tu ne prends pas la peine de t'attarder sur ce que vivent les autres. Et ensuite tu voudrais qu'ils aient des comptes à te rendre ? Qu'est-ce que tu sais de moi Lilie ? T'es-tu seulement un jour demandé pourquoi je m'étais énervé ce jour-là ?

Barbara savait que ces mots étaient durs mais elle ne pouvait plus prétendre être la jeune fille gentille avec tout le monde. Le fait que quelqu'un puisse commettre la même erreur qu'elle l'insupportait. Lilie ne se rendait pas compte de la chance qu'elle avait d'avoir une mère bien vivante, avec qui il y avait tant de possibilités d'avenir. La fille en blanc ne se rendait pas compte à quel point elle pouvait faire souffrir son ancienne amie.

Les larmes dévalèrent sur les joues de la blonde. Elle savait qu'elle avait le comportement puéril d'un enfant qu'on venait de contredire mais elle ne pouvait pas s'en empêcher. Et comme elle n'avait aucun argument pour répondre à la capitaine, elle s'enfuit dans la forêt. Elle courra longtemps, Doudou toujours enfermé dans son sac. Sa robe immaculée était entaillée par les ronces et les branches, ses chaussures se couvraient de boue et de feuilles mortes. Elle enjamba un ruisseau qui courait au milieu des rochers moussus et trouva refuge dans le tronc d'un grand arbre tortueux. Ce vénérable vieillard se tenait ici depuis quelques centaines d'années. Il avait accueilli au sein de son tronc troué nombre de visiteurs et n'avait jamais refusé l'hospitalité à ceux qui la demandaient. Lilie s'assit dans les entrailles de l'arbre. Tout de suite une forte odeur de champignon la frappa et elle remarqua les nombreux chapeaux blancs qui parsemaient l'écorce de l'arbre.


Serena avait finalement trouvé l'ingrédient désiré. Elle retrouva ses autres pokémons au point de rendez-vous convenu. Ils montraient fièrement leurs trouvailles et il ne manquait plus que Sacha accompagné de son fidèle Pikachu. La dresseuse en profita pour s'assurer de l'état de ses pokémons électriques. Ils avaient tenu à les aider alors qu'ils étaient malades il y a peu, cependant elle se rassura vite en les voyant en train de jouer avec les feuilles très vites rejoints par Pandespiègle et Nymphali. Serena s'assit, elle voulait profiter du calme ambiant. On ne voyait pas beaucoup de pokémons mais on les entendait. Un mélange de cris, de craquements et de bruissements qui s'arrangeaient en une symphonie naturelle. Au milieu de cet orchestre fantasmé, elle entendit l'éclat des claquements d'ailes qui frappaient l'air. Tout une nuée de Picassauts avait quitté le couvert de la forêt. Serena se doutait de la raison qui avait poussé ces pokémons à fuir et elle se dépêcha de rejoindre l'endroit d'où ils étaient partis.

Sacha escaladait avec aisance un arbre. Il saisissait les branches et utilisait les reliefs de l'écorce à son avantage sans la moindre hésitation. Un vrai capumain, pensa la jeune fille. Elle n'était quand même pas rassurée à l'idée qu'il puisse tomber mais il arriva sans encombre au fruit qu'il convoitait. Il s'apprêtait à le cueillir mais son geste fut arrêté par un ballon qui s'encastra dans l'arbre juste à côté. Ce tour de force était l'œuvre d'un quatermac suspendu avec ses congénères dans les arbres alentours. Leurs larges épaules et leurs muscles puissants leur permettaient de s'accrocher d'une seule main aux branches et de s'y balancer librement. Un quatermac un peu plus grand que les autres émit un cri. A ce signal, tous les lémuriens armèrent leurs ballons et les projetèrent sur le garçon. Pikachu voulut défendre son maître mais Sacha savait se défendre lui-même. Il frappa de ses poings et pieds les balles qu'il ne pouvait esquiver et les renvoya à leurs lanceurs. Une bonne partie des pokémons tombèrent sur le sol et se retrouvèrent à masser leur corps douloureux. Sacha ne mit pas longtemps à descendre chargé de baies.

- Tu as utilisé l'aura, comprit Serena.

- Ça revient mais ce n'est pas parfait.

Le garçon détourna les yeux et croqua une des baies qu'il avait eu tant de mal à trouver.

Les quatermacs s'étaient remis de leur stupeur et se réunissaient autour de leur meneur. Celui-ci s'avança vers Sacha et s'agenouilla suivi rapidement de tous ses camarades.

- On dirait qu'ils te prennent pour leur chef, se moque Serena.

Sacha se gratta la tête, il ne savait pas quoi dire à cette bande de musclés fans de ballons. Il n'eut pas le temps de plus réfléchir, Barbara venait de débarquer, elle essuya la sueur qui couvrait son front d'un revers de main.

- Lilie s'est enfuie dans la forêt. Je ne sais pas où elle a pu aller !

La capitaine jetait des regards perdus de tous côtés, comme si elle s'attendait à ce qu'un chapeau blanc sorte soudain de derrière un arbre. La Jungle Sombrefeuille n'était déjà pas un endroit sûr pour des dresseurs expérimentés alors pour une jeune fille sans pokémon…

- On doit vite la retrouver, comprit immédiatement le garçon suivit par l'approbation de Serena.

Ils s'apprêtaient à partir mais les quatermacs les arrêtèrent. Sacha était prêt à en découdre mais le chef des macaques se releva et posa sa main sur son torse.

- Vous voulez nous aider ? comprit Barbara.

Le chef fit un petit geste d'approbation. Après une rapide description, les pokémons de la forêt se dispersèrent.

- Nous aussi on va se séparer, ce sera plus efficace, proposa Serena.


Lilie ne parvenait pas à s'arrêter de pleurer. Doudou s'était échappé du sac et regardait intrigué la pluie qui tombait des yeux de son amie. Les champignons blancs étaient la seule compagnie de la jeune fille. Lilie se sentait pitoyable, sa mère lui tournait le dos, ses amis lui tournaient le dos et c'était bien normal. Qui voudrait aider quelqu'un incapable de se débrouiller par soi-même ? Si seulement elle n'avait pas cette phobie, tout aurait été différent. Elle aurait réalisé le tour des îles, ses amis et sa mère la tiendraient en estime. Il était même probable qu'elle aurait continué son voyage au-delà des terres d'Alola pour être reconnue par le reste du monde. Mais ce n'était qu'un délire, la vérité était qu'elle craignait les pokémons et qu'elle n'avait donc pas sa place en ce monde. Le seul monstre qu'elle pouvait supporter était incapable de combattre. A cause de lui, elle se rendait compte à quel point elle était minable par rapport à ses anciens amis.

- Je n'aurais pas dû te sauver, murmura-t-elle.

Le pokémon s'immobilisa, son visage habituellement souriant remplacé par une grimace de stupeur. Elle pouvait encore s'excuser auprès de lui mais à la place elle ne put s'empêcher de déverser sa douleur sur le petit être.

- On s'est bien trouvé tu me diras : un pokémon minable pour une dresseuse minable. Tous les deux incapables de se débrouiller seul.

Avec ces mots, elle savait que tout était fini. Le pokémon allait s'enfuir et la haïr, c'était tout ce qu'elle méritait. Barbara avait raison, je ne pense qu'à moi sans me préoccuper de la douleur des autres. Elle sentit une caresse sur sa main. Doudou la serrait sans doute le plus fort qu'il pouvait avec ses deux petites boules étoilées.

- Tu ne comprends pas ? Tout irait bien si je t'avais laissé dans ce labo ! Je te déteste !

Le petit pokémon ne cédait pas, sa couleur violette contrastait avec les gants blancs de la jeune fille. Il plongea son regard dans celui de son amie.

- Pourquoi ? Je suis une peureuse, personne n'en a rien à faire de moi.

Doudou ouvrit la bouche. Sa voix était pareille à un tintement de clochettes. Rassurant, enjoué, accueillant, il trouvait un délicat écho dans le cœur de la fille en blanc.

- Je n'en vaux vraiment pas la peine tu sais.

La voix de Lilie tremblait et ses larmes se tarissaient. Elle caressait maintenant avec douceur cette petite parcelle de ciel étoilé.

- Lilie tu vas bien ? On était tous inquiets !

Serena l'avait retrouvée, le souffle court, elle s'agenouilla en face de la blonde. Un macaque blanc se tenait juste à côté d'elle et observait avec curiosité la bête cachée dans son trou. La dresseuse remarqua les yeux rougis de son amie, elle fouilla dans sa poche et tendit un petit carré de tissu rose. Lilie se demanda ce qui faisait la force de cette fille aux yeux bleus, cette fille qui semblait cacher un affreux secret. C'était pourtant simple : Serena veillait sur Sacha et inversement. C'était une relation qu'elle avait trouvé vraiment belle, et qui ne se rattachait pas forcément à l'amour. C'était quelque chose qu'elle avait cru éprouver il y a quelques secondes.

- Je vais bien… Doudou est à mes côtés après tout.


Les flammes léchaient la fonte d'un imposant chaudron. Une mixture violette y reposait, des bulles se formaient à sa surface, éclataient et un nouveau cycle recommençait. Armée de sa louche, Barbara touillait le mélange, s'assurant que tout allait bien à l'aide de son odorat. Les quatermacs se tenaient sagement en rang, un petit bol fait en noix de coco dans leurs mains. Ce ne fut qu'une fois tout le monde servi que la cuisinière les autorisa à gouter sa préparation. Des exclamations de joies fusèrent de tout côté. Lilie ne disait pas un mot, se contentant de boire la mixture. Le silence régnait entre les deux anciennes amies, si pesant qu'on aurait pu se croire à une veillée funéraire.

Les buissons se trémoussèrent soudain et ce n'était sans doute pas l'œuvre du vent au vu de l'agitation de la bande de pokémons. Une grande faux rose émergea de la verdure suivie d'une seconde et enfin d'un corps grand et longiligne. Cette créature empruntait aussi bien les caractéristiques des insectes que celle des plantes et se déplaçait avec grâce au milieu des obstacles qui jonchaient le sol. Des bandes rouges et blanches descendaient sur ses longues jambes qui faisaient penser à un pantalon bien trop large. Barbara nullement surprise de l'apparition se contenta de lui tendre un bol.

- Les quatermacs ont l'air inquiet, remarqua Sacha.

La situation ne s'y prêtait pas, mais Serena faillit éclater de rire. Un petit lémurien avait volé la place de Pikachu et s'amusait à tirer la joue du garçon. Ils l'ont vraiment adopté.

Le pokémon à l'allure de mante religieuse savourait la soupe mauve, le bol posé en équilibre sur le sommet de ses faux.

- Floramentis, es-tu disposé à affronter un humain ?

Le pokémon posa le bol et salua la cuisinière avec respect. Les quatermacs s'étaient écartés, prêts à suivre le combat de leur nouveau chef. Les rayons du soleil se mirent à briller plus ardemment grâce à un petit Morphéo qui s'était invité. Floramantis s'illumina, ses deux pinces bien en vue prêtes à broyer ses adversaires.

Serena échangea avec son ami un regard, cette fois la météo leur était favorable.

- Tu penses pouvoir utiliser lance-flamme ?

Le garçon ne répondit pas et sauta sur un rocher. Son ventre se gonfla légèrement, son dos se courba et il cracha un torrent de flammes. Barbara avait du mal à y croire, elle en avait entendu parler mais elle ne pensait pas que c'était à ce point. Ce n'était pas des petites flammèches que le garçon pouvait invoquer mais des flammes capables de tout ravager. Elle comprenait mieux la crainte qu'elle avait pu sentir dans la lettre de son collègue du volcan.

Les flammes vigoureuses disparurent pourtant, soufflées par une puissance bien plus grande. Les deux faux avaient troqué leur rose pour un doré lumineux comparable au soleil.

- C'est lame solaire, sa meilleure attaque ! Ne vous faites surtout pas toucher ! cria Lilie.

- Meilleure comment ? paniqua Serena.

Le pokémon leur fit une démonstration. Sans le moindre effort, ses lames fauchèrent les arbres autour, et certains tombèrent vers Sacha.

- Si tu crois m'avoir avec ça, sourit-il en esquivant.

Rien de tel que de pouvoir utiliser à nouveau son aura, éviter les arbres était une promenade de santé.

- Derrière-toi ! hurla à temps Serena.

Il enflamma ses poings et parvint à dévier la lame solaire juste avant qu'elle n'atteigne sa tête. Il avait failli se faire piéger bêtement, il ne devait pas oublier qu'il ne la maitrisait plus aussi bien qu'avant. Et surtout, ce pokémon s'était déplacé bien trop rapidement !

- Tu pourrais utiliser une capacité Z, fit remarquer Barbara en se servant un bol de soupe.

- Impossible, Sacha ne le supporte pas.

- Tu as intérêt à trouver une solution alors, remarqua la capitaine sans lever le nez de son bol.

Elle voulait aussi voir ce que valait cette Serena, après tout le potentiel d'un pokémon ne se révèle qu'avec l'aide d'un bon dresseur, il devait en être de même pour ce garçon.

- Serena, je ne serai pas contre un peu d'aide, se plaignit Sacha.

Le garçon évitait tant bien que mal les attaques tranches qui emportaient de temps à autres quelques cheveux.

- Essaye d'abord de mettre K.O morphéo, ça devrait l'affaiblir.

Sacha se concentra sur le petit pokémon orange qui flottait dans les airs, il devait se créer l'occasion de l'atteindre. Il arrêta de bouger, à la merci des deux faux du pokémon qui s'abattirent sans hésitation. Bien mal lui en prit puisque Floramantis fut repoussé par un mur bleuté sortit de nulle part. Le garçon saisit sa chance et sauta vers le morphéo en espérant qu'il n'ait pas le temps d'esquiver. Son projet fut soudain avorté lorsque deux yeux roses s'interposèrent, Floramantis était déjà au-dessus de lui, armé de ses doubles lames solaires.

- C'est quoi cette vitesse ? cria Sacha et les lames s'abattirent.

- Sacha tu vas bien ?

Serena avait accouru vers lui dès qu'elle l'avait vu étendu sur le sol. Il se releva rapidement, plus de peur que de mal.

- Je l'ai évité au dernier moment mais j'ai été pris dans le souffle de son attaque.

S'il avait pris un coup direct… s'épouvanta Serena.

- Ne restes pas trop à côté de moi, tu risques de te faire toucher par accident.

La dresseuse repensa au début du combat sans prendre en compte la remarque de son partenaire. Le dominant avait fait démonstration de sa force… et si justement ce n'était pas uniquement une démonstration !

- Barbara ! Jusqu'où s'étend le terrain de combat ? cria la dresseuse.

- Il n'y a pas vraiment de limites tant que vous restez dans la jungle.

- Sacha, suis-moi ! ordonna la jeune fille.

Elle le prit par la main et s'enfonça en courant dans les épais fourrés suivie de près par Floramantis.

- On va se battre ici ! proposa Serena à bout de souffle.

Sacha la dévisagea un instant, elle ne se rendait pas compte à quel point elle pouvait lui faire de l'effet avec ses joues rougies par l'effort.

- Pourquoi ici ? demanda Sacha en détournant le regard.

- Utilises les arbres à ton avantage !

Effectivement, la végétation ici était bien plus dense et les arbres n'avaient pas été réduits en miette. Le dominant les avait déjà rejoints, il fit danser ses pattes devant lui en guise d'intimidation. Sacha s'éloigna rapidement de sa partenaire et dû faire face aux nouveaux assauts. Il suivait l'idée de Serena et utilisait les grands arbres pour se cacher, prendre de la hauteur. Etrangement Floramantis semblait moins rapide qu'avant. Sacha sourit, il venait de comprendre le plan de sa dresseuse. Le pokémon dominant était fort, rapide, et, le plus important dans l'histoire, il était grand. Avec autant d'obstacles sur sa route, il ne pouvait se déplacer convenablement. Sans cesse ses longues pattes en forme de faux accrochaient une branche ou un tronc. Bien sûr il pouvait les trancher mais cela lui faisait perdre de précieuses secondes et diminuait se force. Floramantis venait de perdre son ennemi de vue, sa vision avait beau couvrir un grand angle, il ne pouvait voir à travers la matière. Sacha avait trouvé refuge sur une branche juste au-dessus du pokémon, le feuillage constituait un précieux camouflage. Cependant, il fit craquer une fine branche en se déplaçant. C'était suffisant pour ce pokémon aguerri qui fit un saut prodigieux et trancha dans les feuillages.

- J'ai de la chance que tu ne sache pas projeter ton aura !

Floramantis resta abasourdi quelques secondes, l'humain était toujours perché sur sa branche, une flamme bleue dansait dans ses pupilles. Il frappa le monstre de la forêt qui se retrouva rapidement coincé au milieu des lianes et des branchages.

- Sincèrement, tu ne trouves pas que ma dresseuse est géniale ?

Floramantis ne se préoccupait déjà plus du garçon et tentait d'échapper au piège. Sacha savait qu'il était temps d'en finir, il inspira profondément laissant les flammes diffuser dans tout son corps. Si aujourd'hui on lui demandait quel genre de dresseur il était, il répondrait : « un bon dresseur ». Mais pas un excellent dresseur. Etrangement, il le prenait bien car il savait que maintenant, être ou non le meilleur dresseur du monde n'avait pas d'importance.

- Parce que je vais devenir le meilleur pokémon !

Le dominant tomba au sol avec un bruit mou, son corps carbonisé. Sacha redescendit vers sa dresseuse, il ne restait plus qu'à prévenir Barbara pour qu'elle constate qu'ils avaient réussi.

- Mantis… entendit-il soudain.

Le pokémon dominant se relevait péniblement, l'aura orange l'entourait à nouveau.

- Tu n'es plus en état de te battre, voulut le raisonner le garçon.

Le pokémon plante disparut soudain et se retrouva derrière Serena. Ce combat lui avait appris une chose, il ne pouvait pas laisser cet humain continuer à devenir plus fort et pour cela il le trancherait et la fille avec lui. L'élan du pokémon fut arrêté, Sacha avait saisi la faux d'une seule main, son regard incendiaire posé sur celui qui avait voulu s'en prendre à sa dresseuse. Terrifié le pokémon voulut s'enfuir mais l'humain ne lui en laissa pas l'occasion. Il lui décocha un violent coup de poing dans la mâchoire et continua de l'attaquer avec ses flammes. Le pokémon tentait désespérément de se cacher derrière les arbres, mais le monstre continuait de le poursuivre. Serena restait hébétée devant cette scène irréelle. Le visage de Sacha était déformé par une haine et une colère qu'elle ne lui avait jamais vue, et aussi… le plaisir de pouvoir utiliser sa force. Serena avait peur de ce garçon qui ne ressemblait en rien à Sacha. Elle posa un genou à terre, la jeune fille sentait l'odeur du brulé s'élever partout autour d'elle mais aussi à un autre endroit. Elle retira avec précaution son bracelet, juste en dessous sa peau avait légèrement roussie et lui faisait mal. Elle la toucha pour vérifier que ce n'était pas une hallucination, la chaleur qu'elle sentait sous ses doigts était bien réelle.

- Sacha ! Ça suffit ! hurla-t-elle paniquée.

Le Floramantis avait déjà perdu conscience et Sacha revenait lentement vers la jeune fille, ses pupilles toujours marquées par son regard reptilien. Qu'est-ce que je suis en train de te faire devenir ? se lamenta-t-elle.


Sacha avait souhaité dormir à la belle étoile mais ses deux amies n'étaient pas du même avis. Il avait donc dû faire ses adieux aux quatermacs et se rendre au motel indiqué par le navigateur de Serena. Leur chambre n'était pas bien grande et les rideaux étaient troués à certains endroits. Mais au moins, comme disait les filles, il y avait un lit et une douche.

- On aurait pu dormir à la belle étoile, grogna pour la énième fois Sacha.

- Lilie n'est pas habituée et la météo change très rapidement dans cette région. A moins que tu ne préfères tomber à nouveau malade ?

Le garçon se mit à bouder, la chambre était bien trop petite, et il avait bien envie de rejoindre Lilie qui prenait l'air frais. Il remarqua encore une fois le regard songeur de Serena mêlé à une certaine tristesse, elle l'avait depuis la dernière épreuve.

- Il y a quelque chose que tu me caches Serena.

Sacha inspecta avec minutie le visage de la jeune fille, le léger tremblement de sa lèvre lui suffit pour comprendre qu'il avait vu juste.

- Tu vas te donner à fond pour réussir ce tour des îles, dit Serena.

- Oui.

Elle lui fit un doux sourire, et son regard était redevenu normal si bien que le garçon croyait avoir rêvé.

- Et je vais faire de même, finit-elle.

Sacha voulut utiliser son aura pour vérifier ce qu'il en était vraiment, mais elle l'en empêcha à l'aide d'un léger baiser.

- Ne t'inquiètes pas pour moi et va profiter de l'air frais, lui conseilla la dresseuse.

Il n'avait jamais la force de lui résister quand elle prenait ce ton mielleux. A la manière d'un robot, il sortit de la chambre tout en se promettant de tirer tout cette histoire au clair. Serena était une spécialiste pour cacher ses souffrances et c'est bien pour cela qu'elle pleurait rarement devant lui. Et ces derniers temps, elle ne pleurait plus du tout.

Finalement seule, Serena retira son bracelet pour voir l'état de son poignet. L'onguent qu'elle y avait appliqué prodiguait son effet. La rougeur avait presque disparu et elle ne ressentait plus aucune douleur. Elle inspecta avec minutie sa peau, tout était normal. La seule explication était que le frottement du bracelet avait provoqué cette légère brulure. C'était logique, et elle se serait contentée de cette explication si elle ne s'était pas souvenue du moment où elle s'était rendue compte de cette blessure 'bénigne'. A ce moment Sacha lui avait fait peur, il ne ressemblait pas un humain, même pas un pokémon en fait. Si elle avait été choquée par cette apparence, que penserait d'autres personnes s'il le voyait. Maintenant que Sacha avait retrouvé ses pouvoirs il n'allait plus les perdre, alors comment les gens réagiraient en voyant cet humain capable de cracher du feu et de faire preuve d'une telle violence ? C'était simple, ils le considèreraient comme une aberration puis le craindraient. Et la peur était l'émotion qui faisait commettre le plus d'atrocités à l'homme… La lumière sale qui passait à travers les carreaux poussiéreux frappa de plein fouet le visage de la jeune fille et elle pensa un instant à parler de Kessel et de ses autres craintes à Sacha mais elle se ravisa vite. Comment pouvait-elle lui présenter ça de toute façon ? Hey Sacha ! Tu sais quoi ? Tu as le choix entre finir tes jours dans un labo où ils s'amuseront à te disséquer vivant pour comprendre comment tu fonctionnes ou bien être vu comme un monstre par les autres et être, dans le meilleur des cas, mis au ban de la société ! Ah et au fait ! Tes sentiments pour moi ne sont peut-être pas réel parce qu'on ne sait pas jusqu'à quel point la pokéball a pu t'influencer. Géniale Serena, tu es vraiment géniale…

Et le pire dans toute cela c'est que Sacha était devenu violent envers le pokémon plante pour la protéger. C'était comme si… elle était capable de faire ressortir le pire de lui.

Le remue-ménage qu'elle entendait en bas la poussa à quitter sa chambre et à rejoindre la réception. Lilie se tenait cachée derrière Sacha bien qu'elle gardait toujours une distance de sécurité.

- Sois sympa Sacha ! Prête-moi ce pokémon violet quelques jours.

La dresseuse ne tarda pas à reconnaitre Brice et son sourire charmeur. Dès qu'il remarqua Serena il lui demanda :

- Tu ne veux pas dire à ton petit-ami de me laisser travailler ?

Petit ami… elle n'avait peut-être plus le droit de le considérer comme tel.

- Explique moi d'abord pourquoi tu veux récupérer Doudou, soupira la jeune fille qui commençait à avoir mal à la tête à cause de tous ces cris.

- Pour l'étudier ! sourit l'inspecteur.

- Alors c'est non, répondit Serena avec le même sourire.

- Tu es injuste ! Je sens que ce pokémon pourrait m'aider sur mon affaire d'ultra-brèches.

- Les ultras-brèches ? répéta Lilie soudain curieuse.

- Oui, on n'en détecte plus aucune dans la région depuis un certain temps.

- J'ai entendu ma mère en parler plusieurs fois, pensa à haute voix la fille en blanc.

- Tu peux m'en dire plus ? Toute information est précieuse.

- Méfie-toi Lilie, il nous a déjà fait des sales coups, prévint Sacha.

- Au moins quand tu étais un pokémon tu savais te taire, se moqua Brice.

- Je savais aussi bruler ton bonnet et je sais toujours le faire.

- Est-ce que ma mère peut-être en danger à cause de ces choses ? s'enquit Lilie.

- C'est possible. Voilà pourquoi tu dois me confier ton pokémon et tu pourrais aussi découvrir des choses qui t'intéressent. Un échange c'est chose commune entre dresseurs après tout.

Lilie sembla hésiter quelques instants, ses yeux passaient de Doudou caché dans le sac ouvert au sourire de Brice sans s'arrêter.

- Désolé, je ne suis pas dresseuse et j'ai promis à Doudou de l'aider, finit par déclarer la blonde.

- Tu es sûr ? On pourrait…

- Elle a dit non, le coupa Sacha.

- J'ai compris ! Tu peux au moins me dire qui est ta mère, j'aimerais lui poser quelques questions.

- Si vous promettez de ne pas parler de moi.

- Tu as fugué ? Enfin peu importe, je te promets de ne rien lui dire de notre rencontre.

- Elsa-Mina, la présidente de la fondation Aether.

- Tu étais là ! cria Beladonis le visage tout rouge. Tu es sous notre surveillance je te rappelle, ne pars pas sans prévenir !

- Appelles un bateau et préviens Cathy, on part pour le foyer Aether.

- Tu m'écoutes ! s'époumona l'inspecteur.

Apparemment ce n'était pas le cas puisque le garçon ne prit même pas la peine de se tourner vers son collègue. Il se dépêcha de monter les escaliers qui menaient à sa chambre et avant de disparaitre cria :

- Serena, ma proposition d'abandonner ce reptile pour un vrai homme marche toujours !

Il évita de peu une gerbe de flamme sous le regard incrédule du réceptionniste qui remercia le ciel que son hôtel miteux n'ait pas pris feu.

- C'est un de vos amis ? questionna Lilie.

- Pas vraiment, soupira Serena.


Brice et ses collègues étaient partis la nuit même. L'immense complexe de la fondation s'élevait au milieu des flots. Cette île artificielle était censée être un paradis pour les pokémons. Ils s'arrêtèrent discrètement au large du complexe de métal, Brice ne perdait pas de temps et enfilait déjà sa combinaison de plongée.

- Qu'est-ce que vous comptez faire inspecteur ? demanda Beladonis.

- Je vais entrer au foyer Aether et trouver des informations, vous m'accompagnez ?

- On était censé interroger cette Elsa-Mina.

- En pleine nuit ? fit remarquer Brice.

Le comportement de l'adolescent avait le don d'agacer son ainé. Sauf que ce gamin était plus gradé que lui, du moins jusqu'à la fin de leur mission à Alola.

- Beladonis, accompagnez-le, ordonna Cathy qui en avait assez de leur continuelle dispute.

L'inspecteur devait se plier aux ordres. Au moins sa chef avait une certaine classe avec ses longs cheveux lavande retenus en une queue de cheval par un discret ruban. Son blazer noir de la même couleur que son pantalon couvrait sa chemise blanche haute couture. Et bien sûr, une cravate noire pour compléter l'allure sérieuse du personnage. Elle se serait parfaitement fondue dans le monde des affaires, sa prestance lui aurait sans doute valu le respect des plus grands de ce monde.

- Vous rêvez ? demanda-t-elle soudain.

L'inspecteur Beladonis se mit au garde à vous par réflexe et cria :

- Non madame !

Sur ces bonnes paroles, il plongea à l'eau à la poursuite de son supérieur. Cathy entra dans la cabine du navire, elle avait encore quelques formalités à régler. S'introduire dans un tel bâtiment avec si peu de preuves aurait sans doute poussé leurs supérieurs à refuser qu'ils effectuent cette mission, mais ils s'étaient montrés conciliants. Sans doute parce qu'elle était un de leur meilleur agent. Un ancien génie extrême considéré comme mort, les vieillards ont dû se frotter les mains en me trouvant. Effectivement le chef du P.L.O.U.C (un nom trouvé par les soins de Beladonis qui l'avait enregistré sans la consulter) avait subi une importante perte de mémoire liée à une ultra-brèche. Les forces de polices internationales l'avaient rapidement contactée et lui avaient révélé qui elle était vraiment. Cette Anabelle de la tour extrême qui avait disparu il y a quelques années lui était pourtant étrangère. Incapable de reprendre son ancien rôle, elle avait préféré rejoindre la police internationale, Anabelle fut déclarée officiellement morte et elle devint Cathy, chef du P.L.O.U.C grâce à ses impressionnantes capacités de dresseuse.

- Nous sommes entrés !

La voix de Beladonis résonnait dans la cabine. Un mélange de bruits métallique et de crépitements. Malheureusement pour ses oreilles, l'inspecteur ne s'arrêta pas là et il recommença à se disputer avec Brice, une dispute à sens unique. Cathy n'était pas dupe, elle savait que la véritable raison de la colère de l'homme venait du fait que c'était leur dernière mission avec le garçon. Pour elle aussi, perdre un de ses meilleurs agents était une dure épreuve, surtout pour une raison aussi bête. Involontairement, elle repensa à ce garçon aux cheveux noirs. Elle avait ressenti un pincement au cœur en le voyant. Elle se doutait qu'elle l'avait connu dans son passé perdu, seulement il ne l'avait pas reconnu. En même temps, selon les experts de son organisation, son corps avait beaucoup vieillit par rapport au temps qu'elle avait passé dans la brèche, ils avaient pensé à un vieillissement accéléré sans pour autant trouver d'explication à ce phénomène. L'idée qu'elle était si éloignée de ce Sacha lui faisait plus de peine qu'elle ne le pensait. C'était dur de se rendre compte de toutes ces choses que l'ultra-brèche lui avait volé.

- On a trouvé ce qui semble être un labo souterrain et…

La communication venait de s'arrêter, il n'y avait plus qu'un long bip strident qui s'échappait du haut-parleur.


-Brice et Beladonis arpentaient les couloirs du complexe munis de leur seule lampe torche. Ce sous-sol était une vraie mine d'or avec tous ces laboratoires numérotés. Chacun recelait son lot de dossier volumineux où était compilé le fruit de nombreuses études sur les ultra-brèches et ultra-chimère. Brice trouvait bien étrange que malgré le nombre de dossier qu'il feuilletait, il ne trouvait jamais rien au sujet du pokémon qu'il avait vu avec cette Lilie. C'était comme s'il n'existait pas ou qu'on cherchait à tous prix à le faire croire.

- On ferait mieux de sortir rapidement prévint Beladonis qui ne recevait plus aucun message de sa supérieure.

- Tu as peur ?

Brice avait lâché son dossier pour offrir un magnifique sourire sarcastique à son vieil ami.

- Un humain sans peur ne vit pas longtemps.

- On dirait que tu as raison pour une fois, se moqua Brice.

Le jeune inspecteur prit une pokéball dans sa main et fit signe au vieil homme d'éteindre sa lampe torche. Beladonis alla se cacher derrière une étagère, son dos bien droit collé contre le bois. Il entendit la porte coulisser et des bruits de pas. Comment Brice avait-il fait pour savoir qu'ils allaient débarquer ? Cela l'énervait de l'admettre mais son supérieur était doué. Et ce super agent allait bientôt se retrouver derrière les barreaux, de quoi vous rendre malade. Un spot lumineux parcourait le mur juste en face de Beladonis, un romantique clair de lune sur un tableau noir et Cathy n'était même pas là. Les inconnus n'étaient pas décidés à partir, leurs pas martelaient le sol en une erratique cacophonie. Ne pas bouger, ne pas respirer, ne pas penser. Oui, ne pas penser car les charognards pouvaient sentir les gens qui pensaient. Comme si le cerveau émettait un signal radio pour les pousser à venir, l'humain était un animal bien trop social. Ne pas penser. Ils étaient tous proches maintenant, il pouvait même entendre leur respiration. Ils allaient le trouver d'un instant à l'autre ! D'un bond il sortit de sa cachette, lança en l'air sa pokéball qui contenait son fidèle Cradopaud.

- Attaque bombe beurk !

Son cœur battait si vite qu'il prenait la place de tout autre son. Pourtant, il se rendit compte qu'effectivement, il n'y avait aucun autre son.

- C'est pour ça que j'ai été promu avant vous, Dino Blasé.

La petite lampe éclairait les deux hommes étendus sur le sol, un reptile vert juste au-dessus d'eux.

- Je n'aime pas ce surnom et vous le savez, soupira Beladonis.

Il alluma lui aussi sa lampe et la pointa sur son collègue à l'étrange bonnet. Pas une goutte de sueur ne luisait sur ce visage enfantin, de quoi désespérer le vieil homme qu'il était.

- Je pense qu'il vaut mieux sortir, dit calmement Brice.

- Et s'ils avaient déjà prévenu leur collègue avant qu'on les assomme ?

- Je connaissais un Dracaufeu qui adorait foncer dans le tas. J'ai bien envie d'essayer sa technique.

C'est ainsi qu'ils traversèrent les couloirs aussi vite que leur jambes le permettaient. Les employés avaient bien été mis au courant de la présence et une bonne dizaine s'étaient déjà présentés à eux. Brice les avait tous évincés en une fraction de seconde. Un gamin de génie qui allait finir derrière les barreaux, le monde avait toujours le chic pour vous dégoûter. Beladonis commençait à croire qu'ils s'en sortiraient, ils avaient déjà fait une bonne partie du chemin qui les ramènerait à l'embarcadère. De là, ils plongeraient dans les flots et à la revoyure ! Le vieil inspecteur sentait un sourire de triomphe étirer en avance ses lèvres. L'ascenseur, seul point d'entrée et de sortie du labo les attendait sagement, sans doute un piège. Mais il ne fallait pas les sous-estimer. Lorsque la cabine de métal s'immobilisa, Brice qui avait déjà commencé à désosser le boitier de commande n'eut plus qu'à insérer le petit logiciel de hackage et le tour était joué. L'ascenseur vrombit et reprit son travail habituel et les amena au rez-de-chaussée où le comité d'accueil était composé d'adorables Maganons, Elekables et autres monstres de poches. Ils n'attendirent pas de voir les intrus pour lancer leurs attaques et ils le regrettèrent. Bien caché derrière Galeking, les agents ne subirent aucune blessure. Le pokémon acier, à peine perturbé, trouva bon de répondre à l'accueil avec quelques rochers.

- Cette Elsa-Mina devrait mieux choisir ces hommes, se moqua Brice.

La sortie était presque là, plus que quelques pas et… un étrange anneau enserra leurs bras et leur taille puis un casque brun se referma sur leur tête. Il était si lourd qu'ils se retrouvèrent au sol. Malgré les mouvements énergiques de leur jambe, il leur était impossible de se déplacer.

- Inutile de vous débattre, ce système a déjà arrêté un pokémon bien plus récalcitrant que vous !

Saubohne exultait de joie tout en se frottant les mains. Nul doute que la présidente allait le féliciter après un pareil coup de filet.