Chapitre 10 – Les monstres finissent toujours par dévorer leurs créateurs
Nos candidats au tour des îles avaient parcouru un bon bout de chemin depuis le motel. Depuis le nord de l'île ils avaient dû se rendre tout au sud pour atteindre la presque île. Et ils n'étaient pas encore arrivés à destination, ils devaient encore traverser le « tunnel taupiqueur. » Il perçait la large montagne en un raccourci apprécié aussi bien par les humains que par les pokémons. Cependant, les voyageurs devaient se méfier, les taupiqueurs et triopikeurs prenaient un malin plaisir à forer de nouvelles galeries. Si l'on ne prenait pas garde au chemin, il y avait de fortes chances pour que les innombrables galeries gardent les voyageurs piégés quelques jours. Prévenus, Sacha, Serena et Lilie s'engouffrèrent dans le dédale. Quelques bonnes âmes avaient balisé le chemin à l'aide de lampes accrochées aux murs. Serena contempla discrètement le visage de son ancien pokémon, les ombres menaient une lutte féroce contre la lumière pâle. Sans cesse ses traits étaient avalés dans l'obscurité et réapparaissaient tout aussi vite en un ballet des plus étranges.
- Pi ?
La souris électrique avait bien remarqué que la dresseuse épiait son ami. Il eut un petit sourire lorsqu'elle détourna les yeux pour regarder son ombre qui s'allongeait sur le sol. Le pokémon avait essayé de l'aider mais elle n'avait pas saisit sa chance, si elle ne faisait pas plus d'efforts tous les deux ne progresseraient jamais. Il n'était pas contre que finalement ils se séparent, bien au contraire, mais il avait toujours sa dette envers la jeune fille. Pikachu émit un léger cri pour demander un peu d'attention à son dresseur et Sacha ne tarda pas à lui gratouiller le menton. Serena pouvait parfaitement imaginer l'expression moqueuse du pokémon à son encontre, elle aussi avait envie de se blottir contre Sacha mais elle n'en avait pas le droit.
- Serena ? s'inquiéta Lilie.
- Dépêchons nous de quitter ces tunnels, répondit simplement la dresseuse.
Elle pressa son pas et devança Sacha sans lui lancer un regard. Puis le sol céda sous ses pieds.
- Serena ! cria Sacha.
Il était à genou, ses mains fermement agrippées au bord du trou dont le fond était drapé d'un noir d'encre. Pikachu avait sauté sur le sol et tentait de voir si la jeune fille allait bien. Ils attendirent de longues secondes, la peur leur tordait l'estomac.
- Je crois que je n'ai rien de cassé.
Sacha souffla en entendant la voix sortir du trou. Un ton légèrement douloureux, il espérait que la jeune fille avait raison sur son état. Pikachu cria en faisant un bond sur le côté, Sacha baissa les yeux, entre ses mains un taupiqueur affichait une expression espiègle avec ses trois cheveux sur la tête.
- Ne me dit pas… comprit Sacha.
La tête marronne disparut dans le sol qui se fractura et les mains du garçon se retrouvèrent sans aucune prise. Il glissa sur les parois lisses telles un toboggan, l'orifice se rétrécissait de plus en plus. Il atteignit le sol qui était moelleux et chaud. Il était vraiment à l'étroit ici, il s'empressa de faire apparaitre une petite flamme aux creux de sa main et découvrit le visage rouge de Serena. Sa gêne était compréhensible puisqu'il était avachi sur elle, sa main en appui sur la poitrine de la jeune fille. Pendant un instant il pensa à resserrer sa prise sur ce qu'il n'osait effleurer d'habitude.
- Sacha ? souffla Serena.
Il retira enfin sa main, s'inquiétant du regard qu'il avait pu avoir. La situation n'était pas forcément plus confortable, il se retrouvait à califourchon, tout son poids posé sur le bas ventre de la fille sous lui. A chaque mouvement qu'il tentait, il sentait une vague de plaisir se propager dans tout son corps jusqu'à sa gorge où il devait retenir un gémissement de contentement. Il voulait se reprendre mais c'était dû de résister au visage en feu de la jeune fille qui se mordillait légèrement la lèvre en un appel irrésistible.
- Serena, je vais remonter, accroches toi à moi.
La dresseuse contre toute attente fit un signe négatif de la tête. Sacha n'en pouvait plus, ses entrailles étaient en feu, se liquéfiaient sous cette chaleur intenable. Il avait besoin de plus, de la dévorer tout entière.
- Je t'en prie…
Sa propre voix le surpris, un ton suppliant et quelque part il sentait qu'il la priait pour faire autre chose. Quelque peu hésitante, elle passa ses bras autour de la nuque du garçon, sa peau était brulante.
- Passe aussi tes jambes autour de ta taille, sinon tu ne tiendras pas.
Serena ne put articuler un seul mot correctement, son vocabulaire se résumait maintenant à quelques onomatopées. Les yeux du garçon la transpercèrent et il approcha de son oreille pour lui susurrer :
- Fais-moi confiance.
Serena prit une grande inspiration, leva les jambes et enserra la taille du garçon. Sacha ne perdit pas plus de temps et commença son ascension. Ses mains pressaient sur les murs de la roche tout comme ses pieds, ses mouvements réduits par l'étroitesse des lieux. Il faisait de son mieux pour se concentrer sur l'escalade et ne pas laisser dériver ses pensées.
De son côté, Serena maudissait son corps qui redemandait de cette agréable torture. Les hanches du garçon bougeaient contre elle et son intimité se retrouva à la fois en feu et humide. Elle ne pensait pas que cet endroit pouvait être la source de tant de sensations. Il bougea à nouveau, le frottement traversait le tissu tel une onde de choc. Ses cuisses se serraient un peu plus pour amincir encore plus la limite qui les séparait. Elle faisait tout ce qu'elle pouvait pour empêcher ses gémissements de franchir la barrière de ses lèvres et inconsciemment elle se mit à mordiller le t-shirt du garçon. Serena essayait de se concentrer sur ses doigts, sur la douceur qu'ils ressentaient lorsqu'ils se perdaient dans les cheveux de Sacha. Elle n'y pensa pas bien longtemps alors qu'une nouvelle secousse ébranlait ses flancs.
Ils sortirent enfin du trou en haletant, leurs visages rouges, leurs bas ventres brulants. Serena s'en voulait d'être aussi faible, elle se promit de ne plus flancher ainsi à l'avenir. Sacha se rapprocha d'elle et l'embrassa par surprise. Il regarda un instant ses mains pendant que Serena le dévisageait sans savoir quoi dire ou faire.
- C'est pour te remercier de toujours être avec moi, finit-il par dire.
A cet instant, la dresseuse voulut revoir son jugement… elle n'en avait pas eu assez. Mais elle ne pouvait pas céder, par respect pour Sacha. Tu n'as pas le droit de profiter de la situation.
La salle principale du restaurant de Konikoni était composée de banquettes de satins rouges qui entouraient des tables de bois où était arrangées des fleurs colorées. Les enfants lisaient avec attention la carte du restaurant, demandant à leurs parents ce que signifiaient les étranges mots du menu. Peu de places étaient laissées vacantes et les discussions flottaient dans l'atmosphère accompagnées des bonnes odeurs des plats colorés. Si l'on tendait l'oreille, il était possible de discerner les bruits métalliques des ustensiles qui s'entrechoquaient et le sifflement de la vapeur sous haute pression. Mais l'entrée de la cuisine était jalousement dissimulée derrière le comptoir et ce monde où était créé le mélange de saveurs restait secret. La serveuse en tablier sillonnait les tables d'un pas assuré, tantôt pour servir tantôt pour prendre les commandes de quelques ventres affamés. Les gens lui souriaient, demandaient quelques nouvelles puis élevaient un peu la voix pour bien qu'elle entende le nom du plat qui avait trouvé grâce à leurs yeux. Et elle repartait vers la cuisine secrète où elle disparaissait pendant un moment avant de revenir les bras chargés de nouveaux mets. La porte d'entrée s'ouvrit, laissant passer pendant quelques secondes le soleil et la chaleur d'Alola.
- Bienvenue, accueillit la serveuse.
- Barbara ! s'écrièrent les voyageurs en cœur.
La serveuse aux cheveux verts eut une expression de surprise mais son corps resta stoïque, une maîtrise qu'elle avait acquis durant ses longues années dans le restaurant. Un tremblement de terre n'aurait su déloger les cinq assiettes qu'elle tenait en équilibre. Rapidement, elle les conduisit au fond du restaurant. L'endroit semblait isolé du reste par un paravent en bois, une sorte de lieu privilégié pour des invités de marque. Néphie y était assise, elle veillait d'un œil attentif sur deux petites filles répliques conformes l'une de l'autre et qui partageaient la plupart des traits de la capitaine. Dès qu'elle remarqua les lauréats, elle lança un regard plein de reproche à la capitaine de la jungle mais celle-ci n'y prêta pas attention. Les voyageurs se retrouvèrent ainsi attablés avec Néphie et ses petites sœurs. Barbara les laissa, elle avait encore beaucoup de travail devant elle avant de pouvoir prendre une pause. Néphie était mal à l'aise face au regard vert de son ancienne camarade, elle se mit à raconter son déménagement depuis Mele-Mele jusqu'à cette ville quand elle était devenue capitaine comme pour justifier qu'elle n'avait pas eu beaucoup de temps pour prendre des nouvelles de ses anciennes connaissances. Elle ne manqua pas aussi de raconter les aventures de Barbara dont l'établissement de son restaurant sur cette île avait été sujet au début à bien des ennuis. L'histoire se termina lorsque Barbara revint avec ses assiettes chargées de baies et de poissons.
- Le voyage n'a pas été trop dur ? questionna Néphie.
Elle ne lâchait pas du regard ses petites sœurs, la sauce qui dégoulinait sur leurs fourchettes menaçait trop souvent de tâcher leurs vêtements.
- Quelques problèmes, grimaça Serena.
- C'est la première fois que je vois ces pokémons, s'émerveilla Néphie en prenant Nymphali dans ses bras et en lui caressant la tête.
Comme un signal, les jumelles sautèrent hors de la banquette pour aller câliner les autres pokémons qui mangeaient paisiblement, Pandespiègle ne manqua pas l'occasion de prendre son air bougon face à ce soudain dérangement. Loin de la discussion, Lilie nourrissait discrètement son pokémon, il avait l'habitude de se cacher dans son sac quand il y avait du monde mais quand il s'agissait de nourriture, la fille en blanc avait du mal à l'empêcher de sortir.
- Néphie… commença Lilie.
La capitaine déglutit, la fille en blanc continuait de fixer l'intérieur de son sac si bien que Néphie ne pouvait pas deviner ce qu'elle lui voulait. La première hypothèse qui lui vint fut qu'elle allait bientôt essuyer une vague de reproches pour ne pas avoir soutenue son amie. Ses petites sœurs risquaient d'être bien déçues.
- Je vais aider Doudou et ensuite je ferai le tour des îles.
Néphie fut surprise, son ancienne amie la regardait droit dans les yeux. La détermination assurait ses traits comme si une nouvelle force s'était emparée de son corps. Pour la première fois, Néphie remarqua que la main qui tenait le pokémon ne tremblait pas.
- Ne pense pas que ce sera facile, on ne te fera pas de cadeau, dit Barbara en posant un jus de fruit devant Lilie.
Barbara n'avait pas dit cela méchamment, elle était sincèrement heureuse que la jeune fille se prenne en main. Dire ouvertement ce qu'elle pensait à ce moment n'avait pas été si inutile finalement. La serveuse jeta un regard à travers les trous du paravent, le restaurant encore bondé il y a quelques heures s'était vidé. Il ne restait plus que quelques bandes d'amis qui trainaient un verre à la main. En bref, elle pouvait enfin souffler. Elle prit une des chaises qui attendait toujours contre les murs et la disposa afin de pouvoir s'assoir avec le reste du groupe. Son menton posé sur ses mains, elle observait avec curiosité Serena et Sacha.
- Sacha, qu'est-ce que tu as pensé de ma cuisine ?
- C'était super bon mais…
- Mais ?
- Les desserts de Serena restent les meilleurs !
- Je peux les gouter ? s'enthousiasma Barbara.
Serena était partagée entre la fierté d'avoir ainsi été complimentée et la crainte que Sacha ait quelque peu exagéré. Elle sortit quand même son panier d'osier et laissa aux autres le soin de se faire leur propre avis.
- C'est délicieux ! s'émerveilla Barbara. Comment tu appelles ça ?
- Des profiteroles.
- Tu voudrais bien m'apprendre à en faire ?
- Ce n'est pas très compliqué mais si tu veux on pourra en faire ensemble après notre combat contre la doyenne.
- C'est vrai que vous devez affronter Alyxia maintenant.
- J'espère qu'elle acceptera d'affronter Sacha.
- Ne t'inquiètes pas, on l'a déjà prévenue de votre particularité. Je pense qu'elle sera curieuse de vous voir à l'œuvre.
Serena se sentit tout de suite rassurée, à part Kiawe et Pectorius, les gens ne la considéraient pas comme un monstre asservisseur d'humain. Et surtout, ils ne craignaient pas Sacha.
Le garçon était en train de se goinfrer de profiteroles, sa préférence se portait surtout sur celles de couleur rouge. Barbara n'avait pas encore goûté celle-là, d'un geste vif, elle attrapa la friandise sous la main de Sacha et la porta à ses lèvres. Serena eut à peine le temps de crier d'arrêter que Barbara avait appris l'attaque lance flamme. La capitaine se dépêcha de boire la carafe d'eau en entier et se frotta les lèvres pour faire partir les miettes qui restaient.
- Comment tu peux manger ça ? se plaignit la victime les larmes aux yeux.
- Je les trouve bonne moi ! se défendit Sacha.
- C'était ses préférés quand il était un Dracaufeu et ses goûts n'ont pas changé. Je les faits à partir de baies Kiawa, c'est plus fort que les baies tamato. Sauf que je n'en trouve pas sur les marchés d'Alola, expliqua Serena.
- C'est normal, elles ne poussent pas dans notre région.
A peine la cuisinière avait fini sa phrase que le visage de Sacha se décomposa devant l'horrible nouvelle.
- Ne t'inquiètes pas, il y a toujours les baies tamato, tenta de le rassurer la kalosienne.
- Vous sortez ensemble ?
- Barbara ! Ça ne se fait pas ! la gronda Néphie.
- Je suis sure que toi aussi tu veux savoir.
La spécialiste des types eaux ne pouvait pas lui donner tort, elle vérifia tout de même que ses deux petites fripouilles étaient toujours trop occupées avec les pokémons. Elle se doutait des questions qui allaient être posées et elle ne voulait pas que ses petites sœurs reviennent à la maison avec du dégoût peint sur leur jeune visage.
Roussil leva la tête pour vérifier si sa dresseuse allait bien. Comme elle s'en doutait, le charmant visage s'était assombri et les yeux habituellement calmes n'affichaient que le doute. Elle se rassura en constatant que Sacha avait lâché ses friandises et fixait la jeune fille. Il se rendait bien compte que sa dresseuse n'allait pas bien et il était peiné qu'elle ne lui dise rien.
- Oui, ils sortent ensemble, répondit à leur place Lilie qui en avait assez de ce silence.
Serena ne s'attendait pas à être ainsi trahie, les deux capitaines les regardaient comme s'ils étaient des bêtes de foire. Elles devaient attendre quelques détails croustillants.
- Vous vous êtes embrassés ? osa demander Néphie sans les regarder dans les yeux.
- Pas suffisamment… avait bougonné Sacha.
Il se dépêcha de mettre sa main devant sa bouche, il avait dit à haute voix ce qu'il avait voulu garder pour lui. Des rougeurs apparurent sur les joues de Serena, elle se mit à serrer fort le manche de la fourchette entre ses mains jusqu'à sentir une légère douleur mordre sa peau. Pour elle aussi ce n'était pas suffisant, et l'entendre dire ça la rendait heureuse. Cependant, elle pensait aussi à la bouche ridée de Kessel, à ses petits yeux cernés d'or qui se moquaient d'elle et cela lui donnait envie de vomir. Sacha était capable de mentir, elle le savait maintenant. Aujourd'hui encore, même s'il n'en avait pas conscience, il pouvait mentir. Et si elle y croyait, si elle voulait y croire, alors elle n'aurait plus le droit de dire qu'elle aimait Sacha.
Pendant que la lune prenait possession du ciel avec ses serviteurs les étoiles, James faisait tourner une petite pierre entre ses doigts. Une partie de ses économies y étaient passées mais il était tombé sous le charme de ce petit cristal rouge dont la vendeuse lui avait assuré qu'il exauçait les vœux.
- Qu'est-ce que tu fais James ? s'étonna Jessie.
L'homme sursauta et manqua de faire tomber le bijou. Ce fut Jessie qui le rattrapa d'un geste expert de voleuse. Elle inspecta le petit objet qui pendait au bout d'une chainette argentée. Jessie devait avouer que sous l'éclat nocturne, la petite pierre luisait d'un éclat fantomatique très attirant.
- Combien as-tu acheté cette breloque ? demanda Jessie.
- Eh bien… tu vois…
- J'espère que tu n'as pas utilisé nos économies !
- Non ! Je l'ai acheté sur ma propre paye.
James tentait d'attraper le cristal mais sa collègue levait bien haut sa main et se contorsionnait pour l'empêcher d'arriver à ses fins. Ennuyée par ce jeu, la femme finit par le lancer au milieu des fourrés.
- Et maintenant va te coucher, trancha-t-elle.
James ne la suivit pourtant pas, observant l'endroit où le bijou avait disparu.
- Allez James ! s'énerva Jessie.
Il ne l'écouta pas et partit dans les fourrés à la recherche de sa pierre.
- Qu'est-ce qui lui prend ? soupira Jessie qui décida d'aller dormir.
James écartait les feuilles mortes à la recherche d'un éclat au milieu de la nuit. Jessie aimait se moquer de lui, le faire tourner en bourrique. Il trébucha et s'étala par terre le nez dans l'herbe. Elle le traitait souvent d'imbécile, d'incapable, avait mauvais caractère, imbue d'elle-même. James se releva, ses genoux lui faisaient mal. Et pourtant c'était grâce à elle qu'il avait vécu des milliers d'aventures à la poursuite de Pikachu à la place d'une vie forcée de riche héritier. Sauf qu'aujourd'hui, le dresseur du bourg-palette avait décidé de changer le statuquo dans lequel ils s'étaient enfermés. Et cela impliquait aussi un profond changement dans la team Rocket. James entendit un tintement, il caressa l'herbe avec attention et finalement trouva l'objet fugueur. C'était clair, leur vie allait changer et il pouvait choisir dans quelle direction.
- Je croyais que tu allais te coucher, se moqua James en revenant au campement.
Jessie était assise en tailleur dans l'herbe, une couverture sur ses épaules.
- La ferme, répondit-elle acerbe.
Il préférait voir cette Jessie que celle qu'il avait côtoyé à Hoenn, chaque jour il veillait à ce que son esprit de vengeance ne reprenne pas le dessus. Car Jessie, malgré son caractère, était quelqu'un de fondamentalement bon. Une personne avec qui il était plaisant de vivre. James s'approcha et sans qu'elle ait pu lui demander ce qu'il lui prenait passa la chaîne autour du cou de la femme. Elle le regarda, attendant une explication.
- C'est un cadeau pour ma partenaire.
Elle regarda la breloque qui étrangement lui semblait bien plus précieuse maintenant. James n'attendit pas de remerciements et alla se coucher à côté de Miaouss.
- Idiot, murmura Jessie.
Au milieu de la forêt, des piliers de pierre richement décorés naissaient du sol. Les ruines de l'éveil étaient la demeure du gardien d'Akala mais aussi l'endroit où les lauréats au tour des îles devaient affronter la doyenne. Dans cet endroit sacré, on pouvait encore ressentir les rires et les larmes de ceux qui avaient foulé cette terre. Alyxia regardait avec appréhension l'entrée de l'hôtel du gardien. Quelqu'un s'était introduit sans autorisation, Tokopiyon risquait fort de s'énerver. Les nombreux bracelets et colliers de la femme tintèrent, Alyxia avait déjà suffisamment à faire avec les candidats sans qu'on lui rajoute des problèmes supplémentaires.
- On vous défie ! entendit-elle derrière elle.
Le garçon qui l'avait interpellé ne manquait pas d'assurance avec son Pikachu sur l'épaule. Les deux filles qui l'accompagnaient tentaient tant bien que mal de calmer ce caractère enflammé.
- Comment vous appelez vous ? demanda Alyxia.
Ils se présentèrent rapidement et la doyenne remarqua le bracelet au poignet de la jeune fille. C'était donc elle la fameuse candidate accompagnée d'un humain qui combattait comme un pokémon.
- J'aurais un service à vous demander avant de combattre. Un intrus est entré dans les ruines et j'aimerais que vous le fassiez sortir avant qu'il ne provoque la colère du gardien.
Serena était impressionnée par la beauté de cette femme. Sa tenue légère lui rappelait aisément Jessie ou Lise avec le nombril découvert et les cuisses bien vue. De quoi faire tourner la tête de pas mal de garçons, sauf que, comme elle s'y attendait, Sacha n'y prêtait pas attention. Il voulait juste rapidement retrouver l'intrus et livrer son match. Il était vraiment hermétique aux charmes du sexe opposé… et si cette femme le capturait, est-ce qu'il la verrait différemment ? Est-ce qu'il l'embrasserait comme il le fait avec moi ?
Le temple ne possédait pas qu'un seul couloir et la doyenne jugea bon de former deux groupes et de se séparer. Sacha illuminait les galeries à l'aide de petites flammes au creux de sa main. Il savait parfaitement où se trouvait l'intrus, même sans aura, son odorat aurait largement suffi. Mais il voulait parler un peu à la jeune fille sans trop d'oreilles indiscrètes autour.
- Tu penses que le gardien de ces ruines va aussi nous attaquer ? demanda Serena.
Le souvenir de sa rencontre avec Tokorico était encore bien présent, en particulier la douleur qu'elle avait ressentie ce jour-là.
- Cette fois je te protègerai.
Il remarqua à nouveau les yeux de sa partenaire s'emplir de tristesse.
- Tu as un problème, finit-il par dire.
Serena voulut rétorquer que tout allait bien, mais ce n'était pas une question qu'il avait posé. C'était une affirmation et il ne la laisserait pas tant qu'elle ne lui aurait pas expliqué. Elle fit mine de continuer sa route mais Sacha lui saisit le poignet et la ramena de telle sorte à ce qu'elle soit bloquée entre le mur et lui-même. Pikachu qui se sentait un peu serré s'empressa de descendre de l'épaule de son dresseur.
- Je ne pourrai pas t'aider si tu ne me parles pas.
Elle fuyait son regard, semblant hésiter à lui dire la vérité. Sacha avait tout son temps, il pouvait même attendre des heures s'il le fallait. Toutefois, l'intrus ne semblait pas vouloir leur accorder ce moment. Sacha entendait des bruits de pas s'approcher et même s'il ne ressentait aucune hostilité il préféra se placer devant sa dresseuse.
- Arrête tes flammes ! paniqua Serena.
Il se dépêcha de les éteindre, un petit rond de lumière s'approchait d'eux. Sacha ouvrit grand les yeux, il avait du mal à croire que l'inconnu en face de lui n'était autre que…
- Cela faisait longtemps, sourit l'homme aux cheveux verts pales.
- N ! s'écria Sacha.
Il n'avait pas changé avec sa casquette noire et blanche et son pendentif à l'étrange forme. Lorsqu'il arriva à leurs niveaux, l'unysien s'étonna :
- Tu as grandi depuis la dernière fois !
Effectivement, le garçon pouvait presque le regarder dans les yeux sans avoir besoin de lever la tête. Serena s'était approchée discrètement tirant la veste de Sacha pour qu'il lui explique qui était cet homme. Le dresseur du bourg-palette lui raconta tout, de sa rencontre à Unys jusqu'au combat contre la team Plasma. Serena se rendait compte qu'il y avait encore de nombreuses choses qu'elle ignorait sur lui, il ne parlait pas beaucoup de ses précédents voyages alors qu'il avait vécu tellement de choses extraordinaires.
- Comme à ton habitude, tu ne tardes pas à te faire de nouveaux amis, remarqua N.
- Serena est un peu plus qu'une amie, s'empourpra le dresseur.
- Je suis surpris que tu penses à autre chose qu'aux pokémons. En même temps il est normal que tu changes après tout ce temps.
- Qu'est-ce que tu es venu faire à Alola ? s'enquit Sacha.
- J'ai beaucoup voyagé ces derniers temps. Je voulais visiter cette région réputée pour l'harmonie qui règne entre humains et pokémons. Et puis ici, il n'y a pas de système d'arènes, j'avoue préférer leurs épreuves.
- Pourtant j'ai l'impression d'avoir livré beaucoup de combats.
- Tel que je te connais, tu as dû insister pour les faire. Mais je suis sûr que grâce à cela, ta confiance envers tes pokémons s'en est trouvée renforcée.
N caressa la tête de Pikachu tout en inspectant avec minutie ce que les yeux du pokémon pouvaient lui dire. C'est alors qu'il se recula, perdu, incapable de comprendre.
- Ton lien avec Pikachu… j'ai l'impression qu'il s'est affaibli.
L'homme d'Unys ne comprenait pas, il avait toujours lu une profonde affection entre ces deux-là. Mais aujourd'hui, il sentait qu'ils avaient pris des chemins différents. Comment ces deux amis inséparables avaient-ils pu s'éloigner ?
- C'est vrai qu'on n'a pas combattu comme d'habitude ces derniers temps.
- Qu'est-ce que tu veux dire ? balbutia N.
- Je combats moi-même, répondit-il avec fierté.
N n'arrivait toujours pas à comprendre. Il avait toujours été doué pour comprendre les pokémons et en contrepartie il portait peu d'attention aux humains. Il ne pouvait donc comprendre Sacha, c'est du moins ce qu'il crut avant de croiser le regard du jeune homme. Il n'avait plus rien à voir avec celui d'un dresseur, ce regard correspondait à un pokémon capturé et asservi. Il posa ses mains sur les épaules du garçon, s'assurant que ce Sacha était bien réel. Il comprenait maintenant mieux les mots de Sacha, cet ambigüe « elle est plus qu'une amie ». N s'approcha de Serena. Il ne baissa pas la tête pour lui parler, refusant de se mettre à son niveau. Ses lèvres se déformèrent et sa langue claqua contre ses dents pour former sa prière :
- Libères mon ami.
La jeune fille ne répondit pas et se contenta de le regarder. N sentait la colère, sentiment si rare en lui qui l'éloignait des pokémons pour le faire ressembler aux humains.
- Comment peux-tu profiter de Sacha ? Comme si capturer un pokémon n'était pas déjà contestable… Toi, tu pousses l'ignominie humaine à son paroxysme !
Sacha s'interposa, protégeant Serena de son corps comme si les mots pouvaient la blesser.
- Je ne veux pas être relâché !
Le dresseur avait essayé de rester le plus calme et neutre possible. N était un homme intelligent et Sacha savait qu'il était toujours possible de discuter avec lui.
- Es-tu sûr que c'est bien ce que tu penses ? Les pokéballs modifient les comportements. La relation entre dresseur et pokémon est souvent basé sur ce mensonge.
- J'aime Serena et je veux rester avec elle ! déclara Sacha un peu plus fort cette fois.
- Et alors ? La pokéball serait le seul moyen pour toi d'y parvenir ? Ce serait le seul lien qui vous unit ?
- Non ! Ce que je ressens…
Sacha ramena sa main contre son cœur, il ne devait pas douter. Il l'aimait et c'est pour cela qu'il faisait autant d'efforts, qu'il n'hésitait pas à être blessé.
- Peu importe ce que cela implique, si elle t'aime, elle te rendra ta liberté et seulement là tu pourras vraiment dire ce que tu ressens.
- Je ne le relâcherai pas.
La voix de Serena avait résonné dans la galerie étroite, pesante et lourde, elle avait glacé le sang de tous ceux qui l'avait entendu.
- Tu vois ! Elle n'en a rien à faire de ce que tu penses ! cria de victoire l'homme.
- Sacha est mon pokémon et tu n'as pas à me dire ce que je dois faire ! s'énerva la jeune fille.
N sentait la colère se faire plus grande, il saisit le col de la jeune fille et leva son poing en l'air. Il n'avait pas l'habitude de frapper quelqu'un, encore moins une fille mais elle le méritait. Pourtant ce fut N qui reçut un violent coup dans la mâchoire. Il se massa la joue, encore hébété, et vérifia avec sa langue que toutes ses dents étaient en place. C'était Sacha qui l'avait frappé. Il rectifia vite dans sa tête, ce n'était pas Sacha, mais la créature asservie par la pokéball qui lui avait fait du mal. Cela lui paraissait encore plus évident alors qu'il sentait la haine et la violence emplir les yeux du garçon. Il était en train de se transformer en un véritable monstre.
- Tu n'as pas entendu ce qu'elle a dit ? baragouina N qui peinait à articuler à cause de la douleur.
- Regarde notre combat contre Alyxia et ensuite seulement tu pourras juger, rétorqua Sacha.
N comprit qu'il ne pourrait pas le faire changer d'avis s'il ne se pliait pas à ses conditions. Il ramassa sa lampe torche posée près de lui et se dirigea vers la sortie sans les attendre.
- Tu m'expliqueras tout ça quand on en aura fini, dit Sacha d'un ton plus dur qu'il n'aurait voulu.
Sacha n'était pas gêné qu'elle ne veuille pas le relâcher, c'était même l'inverse. Pour lui, la pokéball restait une ligne de vie qui assurait sa sécurité s'il chutait, cela le protégeait toujours de sa peur de l'abandon et peut-être aussi de… Mais il était aussi étonné qu'elle n'ait pas souhaité tenter l'expérience, surtout après ce qu'avait dit N. Cela l'inquiétait, Serena semblait toujours lui cacher quelque chose, et c'était plus grave que ce qu'il avait imaginé. Bon sang, à quoi ça sert de devenir plus fort si elle ne m'utilise pas quand elle a des problèmes ?
Le partenaire d'Alyxia était un lougaroc différent du professeur Euphorbe. Il y avait bien entendu énormément de similitudes dans la forme mais ce pokémon se distinguait par ses yeux bleus et son pelage marron clair.
- Je suis au courant au sujet des capacités Z ! Cependant, je ne me retiendrai pas prévint la doyenne.
Alyxia dégageait l'assurance de ceux qui ont déjà mené avec succès de nombreux combats. Ses yeux vifs et pétillants se réjouissaient de ce combat peu habituel bien qu'elle doutait qu'un humain puisse battre son pokémon. Lougaroc affichait cette même allure confiante, il restait calme et proche de sa maitresse bien qu'on pût deviner chez lui aussi l'excitation de mener un combat intense. Le combat ne débuta pas immédiatement, la doyenne devait avant tout rendre hommage à divinité protectrice. Les mains tendues vers le temple, elle entama sa prière avec ferveur. N s'était assis dans les gradins aux côtés de Lilie qui écoutait avec attention. L'homme d'Unys ne parlait pas, il fixait le garçon occupé à s'étirer sur le terrain fait de pavé.
Le combat débuta, la roche affrontait les flammes sans qu'aucun des deux éléments ne prennent l'avantage. Il y eut un bref moment où les deux pokémons s'arrêtèrent, se dévisageant mutuellement pour anticiper la prochaine attaque. Sacha devait prouver à N la véracité de son lien avec sa dresseuse et pour cela il devait gagner. Il tourna légèrement la tête pour voir le visage de la jeune fille, mais loin de la rassurer, elle se mit à trembler. Il allait se battre pour elle… Les pupilles du garçon se réduisirent à des fentes et il s'en prit violemment à l'adversaire. Il n'avait d'humain que la forme, Sacha grognait, montrait ses crocs. Lorsque Lougaroc s'approchait trop et il en profitait pour lancer ses doigts contre les flancs du pokémon roche où il traçait un profond sillon rougeoyant. Serena le suppliait d'arrêter mais plongé dans sa folie sauvage il ne pouvait l'entendre. La dresseuse ne pouvait rien faire à part voire les visages horrifiés de tous ceux qui regardaient l'affreuse démonstration. Ils avaient peur de Sacha et même elle… Le monstre acheva Lougaroc d'un lance-flamme qui brula une partie de la forêt alentour. Il ne pouvait s'empêcher de sourire, avec cette force il pouvait tout faire ! Des cris de douleurs le poussèrent à reprendre le contrôle de lui-même. Il revint rapidement vers sa partenaire, elle était à genou, son bras écarté le plus possible de son corps comme s'il était un séviper. Son cerveau ne comprit pas immédiatement d'où provenait l'odeur âcre qui flottait dans l'air, il ne comprenait pas non plus ce bras devenu un mélange d'ocre et de rouge. Alyxia réagit la première, et avec la gourde de Lilie, se dépêcha de refroidir le bras meurtrit.
- C'est quoi cette brulure ? pesta Alyxia.
La douleur empêchait la jeune fille de répondre et Sacha restait debout à regarder.
- C'est vraiment ce genre de combat que vous vouliez me montrer ? dit N. Cette fille est en train de te changer de la pire des façons.
Il s'approcha de Sacha et lui murmura :
- Fuis tant que tu le peux.
Il avait été difficile de ramener Serena à Konikoni. La douleur était telle qu'elle était incapable de marcher et Sacha avait dû la porter. Maintenant elle se reposait dans la demeure d'Alyxia, juste au-dessus de la joaillerie. Depuis plusieurs jours, Sacha aidait à changer le bandage. A chaque fois, il redécouvrait ce bras rougis couvert de cloques. Elle gémissait quelques propos incompréhensibles à cause de la fièvre qui s'était rapidement déclarée. Le médecin restait toutefois optimiste, cette brûlure était surtout large mais n'avait pas atteint les tissus en profondeur. Comme disait le médecin : « tant qu'elle a mal, c'est bon signe ! ». Mais Sacha détestait la voir souffrir. Quand l'homme et ses savants conseils repartaient, le garçon restait assis près d'elle à compter les heures qui s'écoulaient.
- Tu devrais te reposer, conseilla Lilie.
- Je n'ai pas sommeil.
La blonde leva les yeux au ciel, des cernes pendaient sous les yeux du garçon et ses mèches rebelles s'étaient comme affaissées.
- Sacha. Moi aussi je m'inquiète pour elle mais ça ne l'aidera pas d'avoir une sorte de zombie-vampire pour veiller sur elle.
- Zombie… vampire… répéta-t-il machinalement.
- Pikachu, moi et Doudou on reste veiller sur elle. Toi vas te reposer.
Sacha n'avait plus assez de force pour lutter, il se leva et quitta la chambre. Lilie prit le gant humide et le posa sur le front en sueur de son amie tout en murmurant :
- Il faut que tu t'accroches.
Le garçon se passait un peu d'eau sur le visage, il avait tout oublié du combat, seul les cris de douleurs et l'odeur de chair brulée tournaient dans sa tête. Il s'allongea sur le canapé, il ne s'attendait pas à pouvoir dormir de sitôt mais le sommeil le prit en traitre. Il se réveilla courbaturé et surtout ses idées étaient un peu plus claires. Il retourna rapidement dans la chambre de sa partenaire, Lilie fit un sourire en le voyant et se leva pour les laisser seul.
- Qu'est-ce que tu as vu pendant le combat ? demanda le garçon.
Lilie hésita un instant avant de répondre :
- Tu es devenu comme fou et puis on a entendu des cris et quand on tourné la tête, le bras de Serena était en train de rougir. Maintenant que j'y pense, la brulure s'étendait mais je ne voyais aucune flamme.
- Alors je ne l'ai pas touché par accident ?
- Non, je peux te l'assurer et Pikachu aussi.
Cela le rassurait et en même temps laissait beaucoup de questions en suspens. Il demanda à Lilie de continuer de veiller sur Serena. Il devait comprendre ce qu'il s'était passé pour qu'un tel évènement ne se reproduise plus jamais. Le garçon avait toujours plus de facilité pour réfléchir quand il était à l'air libre. Il erra un temps au milieu des magasins fermés et trouva refuge sur un ponton. La lune immense dans le ciel transformait la mer en de l'argent pur.
- Es-tu toujours décidé à combattre en tant que pokémon ? demanda N.
Sacha se retourna vers son visiteur, cherchant un peu d'aide. Natural Harmonia vint s'assoir à côté de cet ami qui avait gagné son respect il y a longtemps.
- Les humains peuvent pervertir les cœurs les plus purs, même quand ils prennent une apparence inoffensive.
Sacha se leva brusquement, ses yeux incendiaient celui qui osait insulter sa dresseuse.
- Je ne t'avais jamais vu avec des yeux aussi haineux, dit d'une voix calme l'homme.
Sacha ne chercha pas à répondre et préféra s'en aller. N continuait de fixer le reflet de la lune tout en criant à l'horizon :
- Un monstre finit toujours par dévorer son créateur !
