Chapitre 11 – Calme illusoire dans le donjon
La fièvre de Serena avait fini par tomber et son bras retrouvait quelques morceaux de peau saine. On aurait pu le comparer à une vieille étoffe qu'on essayait de rapiécer avec le premier bout de tissu qu'on avait sous la main. Le petit carnet que la doyenne avait tamponné à contre cœur n'avait pas bougé de sa place sur la table de chevet. Elle repensait à Sacha, aux regards dégoutés que les autres avaient eu et à sa propre peur. Et surtout elle se souvenait de la chaleur qui avait émané du bracelet et qui avait dévoré sa peau. Elle n'avait rien dit au garçon pour l'instant. Il venait la voir, s'asseyait près d'elle, lui demandait de se confier et attendait. Il patientait très longtemps, et elle se murait dans le silence. Encore en ce moment il était en train d'attendre qu'elle lui parle, endormi sur la chaise qu'il n'avait pas quittée. La radio au sol passait quelques programmes musicaux, Lilie la lui avait amenée prétextant que cela l'aiderait à passer le temps. Au milieu des chaines d'informations et de musiques, Serena avait trouvé sa préférence dans un blues chanté par une femme à la voix pure. Un timbre doux et puissant qui donnait de l'espoir à ces paroles si mornes. Serena ne savait plus ce qu'elle devait faire, s'ils continuaient le tour des îles, le garçon allait gagner en puissance mais les autres auraient de plus en plus peur de lui. Il suffisait de voir N qui regardait avec horreur son ancien ami. Sans compter le fait qu'elle risquait de finir bruler vive. En d'autres termes : elle voulait tout avouer à Sacha et aller affronter Joseph Kessel.
On toqua à sa porte, une femme qu'elle n'avait encore jamais vu se présenta comme une employée de la joaillerie. On venait d'appeler au magasin et son interlocuteur souhaitait parler à la convalescente. Sacha était toujours profondément assoupi, Serena en profita pour se lever discrètement et avec l'aide de l'employée descendit les escaliers. Le combiné d'un vieux téléphone à file avait été laissé sur la table, la jeune fille s'en saisit de son bras valide et le porta à son oreille.
- Cela faisait longtemps mademoiselle.
Serena faillit lâcher le téléphone, cette voix, cette horrible voix.
- Laissez-moi tranquille, articula la dresseuse.
- J'espère que vous ne comptez pas abandonner notre cher ratata.
Elle ne le voyait pas, mais elle savait qu'il souriait, elle pouvait l'entendre sourire.
- Vous devez penser qu'il est devenu assez fort. Comme vous êtes naïve !
Elle l'entendit rire, un son guttural qui semblait transformer le téléphone dans sa main en un amas d'asticots grouillants.
- Je vous conseille d'écouter un peu les infos.
La voix de Kessel avait disparu, il ne restait plus que le long bip de la tonalité. Serena remonta dans sa chambre, manquant de trébucher plusieurs fois dans les escaliers. Le boucan qu'elle fit parvint à réveiller le garçon.
- Qu'est-ce qui se passe ? bailla-t-il. Serena ? Tu dois rester allongée !
- Sors de la chambre, dit-elle en prenant le poste de radio d'une main.
Le garçon ne comprenait pas et il n'avait pas l'intention de bouger tant qu'elle ne lui aurait pas expliqué.
- Sors de la chambre ! hurla-t-elle.
Il sursauta, les yeux de la jeune fille étaient emplis de peur et d'une folie qui s'emparait d'elle. Il fut obligé de l'écouter, craignant ce qu'elle pourrait faire dans cet état. Il resta derrière la porte et tenta d'écouter ce qu'il se passait à l'intérieur. Il entendait les grésillements de la radio, les stations qui changeaient à tout vitesse et finalement, elle baissa le son de l'appareil jusqu'à ce qu'il devienne un murmure inaudible même pour ses oreilles aguerries.
Serena avait collé son oreille contre le poste, Joseph Kessel passait sur une grande chaîne d'information.
- Les rumeurs font état d'un appel aux différents champions et maitres des différentes régions. Est-ce que le conseil suprême prépare une guerre ? expliqua le présentateur.
- Je tiens à vous rassurer, nous avons effectivement demandé aux dresseurs sous notre juridiction de se tenir prêt en cas de besoin, mais nous n'avons pas l'intention d'en faire usage. Il s'agit juste d'une mesure de prévention pour montrer à l'ennemi que nous sommes prêts.
- Mais quel est cet ennemi ?
- Je ne peux malheureusement pas vous le révéler. Mais j'espère qu'il sera suffisamment intelligent pour ne pas s'en prendre à une armée capable de raser une région entière en quelques jours et…
La retransmission cessa brusquement, Serena était en train de frapper la radio contre le parquet. Les pièces en plastiques se désagrégeaient et les pièces de métal tombaient en un cliquetis sur le sol. Très vite, il ne resta du poste qu'une épave agonisante sur le sol. Une armée… Il veut nous envoyer une armée ! Elle claqua des dents, sa vision se troubla, son bras lui faisait mal, la pièce tournait autour d'elle. Sacha n'est pas assez fort, pas assez, pas assez !
Le dresseur s'était précipité dans la chambre en entendant les étranges bruits. Sa partenaire était recroquevillée sur le sol, la dépouille de la radio à côté d'elle, quelques gouttes de sang perlaient de la main qui avait commis le forfait. Il essaya de lui parler mais elle ne l'entendait pas, comme si son esprit avait quitté son corps pour des endroits inconnus. Il ne trouva rien à faire à part la prendre dans ses bras et lui caresser le dos en priant qu'elle redevienne normale. Elle se cramponna à sa veste, même son bras blessé fit l'effort de se lever et d'agripper le tissu.
- Je suis là, je vais te protéger, répétait sans cesse le garçon.
Cette promesse sonnait faux, il ne savait pas quoi faire. Il avait tout fait pour devenir plus fort et veiller sur elle, et pourtant elle était effondrée dans ses bras sans verser la moindre larme. Il ne pouvait pas combattre ce qu'il ne connaissait pas et elle ne voulait rien lui dire, pas le moindre indice. Elle ne pleurait pas, c'était cela qui lui faisait le plus peur.
Sacha errait au milieu des rues animées. Il titubait, comme s'il pouvait s'écrouler à tout moment. Les gens autour s'éloignaient de lui, ils le dévisageaient et émettaient quelques hypothèses sur son état avant de reprendre leurs occupations. Tout cela l'insupportait, et pourtant il ne pouvait se résoudre à rentrer, monter les escaliers en bois et ouvrir la porte. Car derrière il y avait Serena, et il était incapable de l'aider, il n'arrivait même pas à la comprendre. S'il rentrait maintenant, il devrait supporter la vue de son bras meurtri couvert de son linceul, et elle ne lui dirait pas pourquoi il était dans cet état. Est-ce que j'ai vraiment besoin qu'elle me le dise ? Une brûlure qui sort de nulle part, il y a forcément un rapport avec moi.
- Sacha ! entendit-il crier.
Barbara jouait des coudes pour se faufiler jusqu'à lui, le garçon se focalisa sur la louche qu'elle tenait à la main.
- Comment va Serena ?
- Elle n'a plus de fièvre, balbutia-t-il sans quitter des yeux le métal gris qui brillait.
- Et son bras, elle arrive à nouveau à le bouger ?
Il fit une grimace, se souvenant du moment où elle avait empoignée sa veste.
- Non, c'est encore trop tôt.
- Tu vas devoir t'occuper seul de faire la cuisine pendant un moment, remarqua Barbara.
- Je ne sais pas cuisiner… murmura Sacha.
- Vraiment ? Comment tu fais pendant tes voyages ?
- Des amis avec qui je voyageais s'en occupaient et depuis que je voyage seul avec Serena c'est elle qui s'en charge…
Sa voix s'éteignit, ils voyageaient ensemble depuis un moment mais il n'avait jamais fait la cuisine pour elle. Il l'aidait à mettre la table ou à faire quelques tâches mais jamais il ne lui avait dit : « reposes toi, je m'occupe de tout ! » Il croyait être celui sur lequel elle pouvait compter et finalement c'était lui qui se reposait toujours sur elle. C'était pareil pour tout en fait… Alors comment pouvait-elle pleurer devant lui s'il n'avait pas les épaules pour la soutenir ? Je suis vraiment nul comme petit ami…
Il s'inclina devant Barbara, il se serait peut-être même agenouillé à cet instant :
- Apprends-moi à cuisiner.
Cuisiner. Cela n'impliquait pas de risquer sa vie ni de se blesser gravement. C'était une chose simple que les humains avaient appris à leurs premières heures, lorsqu'ils cuisaient leurs aliments assortis de quelques herbes pour donner plus de goût. Simple et pourtant Sacha n'y arrivait pas. Si le plat était trop complexe, il finissait brulé. S'il était simple, il en ressortait fade.
- Toi, tu as l'intention d'abandonner, s'offusqua la cuisinière.
- C'était stupide, je ne suis pas fait pour ça.
Avant qu'il ne puisse poser le fouet qu'il tenait d'une main, elle l'arrêta et lui demanda :
- Pourquoi m'as-tu demandé de t'apprendre ?
- Je pensais que ça aiderait Serena.
- Et à quoi penses-tu quand tu cuisines ?
Sacha inclina sa tête de côté, il valait mieux répondre avec elle surtout quand elle avait sa louche à la main.
- La recette.
Elle lui lança un regard noir, les bras croisés, sa louche vacillant légèrement.
- Les ingrédients ? Le temps de cuisson ? Les bons gestes ? tenta désespérément Sacha.
La louche frappa ses doigts l'obligeant à lâcher son fouet. Il ne comprenait pas et il en avait assez. Il enleva son tablier et le jeta au visage de la jeune fille.
- Sacha !
Il allait rentrer et… Il s'arrêta, deux yeux bleus tristes venaient de se dessiner dans son esprit, il se retourna lentement vers la cuisinière.
- Je cuisine pour voir le sourire de Serena.
Barbara posa sa louche, prit le fouet et le déposa dans la main de Sacha.
- Pense à la personne pour qui tu veux cuisiner et tu t'amélioras.
Bien sûr ce n'était pas magique, il ne fit pas un plat succulent dès qu'il comprit ce qui lui manquait. Mais l'image du sourire de Serena lui donnait envie de persévérer et de toujours faire de son mieux. Ce soir même, il réalisa sa première création qu'on pouvait qualifiée de bonne.
Il rentra tard dans la nuit, il avait dû aider à faire la vaisselle et à ranger la cuisine du restaurant. Serena dormait sans doute mais il avait envi de la voir. Il poussa discrètement la porte, maudissant le grincement que faisaient les gonds. La première chose qu'il entendit fut la respiration agitée de la jeune fille. Dans la nuit il pouvait deviner sa forme grâce à l'aura, il s'approcha, le plancher craquait sous ses pas. Il était enfin à son niveau, il aurait voulu caresser son visage pour la rassurer mais sa main trouva une autre direction. Il toucha quelque chose de plus rêche et plus froid que la peau de la jeune fille : le bandage de son bras. Il ne voulait plus que cela se reproduise, et le meilleur moyen pour y arriver était d'arrêter le tour des îles.
- Sacha ?
Perdu dans ses pensées, il n'avait pas remarqué qu'elle s'était réveillée.
- Comment tu peux savoir que c'est moi ? s'étonna-t-il alors que lui-même peinait à distinguer le visage de celle qu'il aimait.
- Quand tu es dans les parages, il fait toujours un peu plus chaud.
Il sentit son cœur se serrer. Elle connaissait la température de l'air quand il était proche tout comme elle pouvait cuisiner son plat préféré. Tant de petits détails qui ne lui laissaient aucun doute sur les sentiments de la jeune fille à son égard.
- Je crois que je suis un mauvais petit ami, soupira le garçon.
Il sentit une main chaude contre sa joue, c'était encore elle qui tentait de le rassurer. Elle était encore paniquée il y a peu et maintenant elle avait repris son calme habituel. Elle lui faisait presque peur à se remettre aussi rapidement. Il était décidé, demain il lui ferait goûter sa cuisine et il lui demanderait d'arrêter le tour des îles. Après tout, c'était ce qu'elle voulait au début.
Serena se sentait mieux, elle avait pris sa résolution de continuer le tour des îles peu importe ce qu'il pouvait lui arriver. La compagnie de ses pokémons lui permettait de s'évader un peu de ses sombres pensées. Pandespiègle sauta sur le lit et tenta une petite performance qui se solda par une malencontreuse chute. Le panda fit sa tête frustrée et la dresseuse ne put s'empêcher de rire. Puis elle reporta son attention sur la porte, espérant que quelqu'un se décide à la franchir. Sacha était parti tôt ce matin sans lui dire où il allait et elle n'avait pas vu Lilie non plus. Elle n'était pas jalouse, elle ne pouvait pas se le permettre de toute façon mais… qu'est-ce qu'ils font tous les deux ?
Un instant, elle imagina Sacha poser un genou à terre, prendre la main de Lilie, sa robe blanche volant au vent. Les goélises chantaient quelques notes, les vagues grondaient et Sacha faisaient une déclaration digne des planches d'un théâtre.
- Impossible !
Ses pokémons la regardèrent, ne voyant pas à quel fantôme elle avait pu répondre.
Pendant ce temps, Sacha continuait son entrainement, Lilie s'était joint à eux prétextant que savoir cuisiner l'aiderait pour ses futurs voyages. Barbara était rigoureuse et stricte quand il s'agissait de cuisine. Et Sacha, bien que s'étant amélioré, ramassait encore quelques coups de louche.
- Il apprend vite, se félicita Barbara tel un vieux maître devant son élève.
Sacha préparait assidument quelques biscuits. Il mélangeait énergiquement la pâte puis l'étalait avec vigueur sur la table. Il souffla un peu, ses deux emporte-pièces à la main. Les petits morceaux de métal rencontrèrent la pâte et s'y enfoncèrent jusqu'à toucher le bois dans un petit bruit sonore. Il ne restait plus qu'à les dorer à l'aide d'un pinceau enduit de jaune d'œuf. Sacha ouvrit le four, vérifia la température et les y enferma. La sonnerie du minuteur retentit, Pikachu était posté devant la porte chaude, se léchant déjà les babines. Il allait se saisir d'un sablé mais Sacha lui retira l'assiette des pattes.
- C'est Serena qui doit les goûter en premier !
Pikachu fit semblant de verser quelques larmes mais ce n'était pas suffisant pour faire fléchir son dresseur. Il devait s'habituer à ne pas passer en premier et c'était toujours difficile.
Sacha restait devant la porte sans oser avancer, sa pochette de sablés dans la main. La souris électrique tira son pantalon l'air de dire « Tu n'as pas intérêt à te dégonfler. » Et il se doutait que s'il le faisait, une attaque tonnerre le rappellerait à l'ordre. Il entra d'un air détaché et salua la jeune fille d'un geste de main. Il ne s'attendait pas à recevoir comme accueil un oreiller en plein visage.
- Où étais-tu passé ? s'énerva-t-elle.
Sacha restait admiratif devant le fait qu'elle visait si bien avec son bras gauche, Pikachu fut obligé de rappeler la raison de sa venue. Il s'approcha d'un pas décidé et tendit le petit paquet.
- Je les ai cuisinés, dit-il simplement.
Serena ne s'y attendait pas et n'avait donc rien prévu pour éviter l'empoisonnement. Elle essaya de se raisonner, ce n'était que des biscuits après tout. Mais ses papilles avaient bonne mémoire et elles se dépêchèrent de diffuser dans sa bouche un extrait du précédent plat. Malgré toute la joie qu'elle pouvait éprouver qu'il ait cuisiné pour elle, il existait des choses que même l'amour ne pouvait faire accepter au corps.
- Roussil, tu en veux ?
La renarde tourna la tête de côté, abandonnant sa dresseuse à son triste sort. Serena déglutit, prit le petit sachet et l'ouvrit. Ça ne sent pas le brulé au moins, se rassura-t-elle du mieux qu'elle pouvait. Résolue, elle porta le sablé à ses lèvres et le croqua d'un coup sec. Le gâteau tomba avec lenteur sur sa langue et… ce n'était pas si mauvais. Elle en gouta un deuxième, pour s'en assurer. Ils étaient bons !? Elle dévisagea Sacha, cherchait quelle magie on avait pu lui appliquer.
- Maintenant moi aussi je m'occuperai des repas. Si tu veux vite retrouver la forme, tu dois bien manger !
Un argument imparable, Sacha était toujours sérieux quand il s'agissait de nourriture. Elle ne put s'empêcher de sourire, elle était prête à tout pour préserver le bonheur de son ami.
- On ferait mieux d'arrêter le tour des îles.
La déclaration de Sacha eut l'effet du souffle d'une bombe dans les oreilles de la jeune fille. Le sachet glissa de ses mains et les biscuits se répandirent par terre.
- Non ! hurla-t-elle.
Le garçon sursauta, elle ne réagissait pas comme il l'avait prévu.
- Ton bras a brulé pendant mon combat, et si je continu, je suis sûr que ça se reproduira. Je ne veux pas devenir plus fort si c'est pour te voir blessé !
- Qu'est-ce qui te dis que c'est de ta faute ? Je t'ai aidé à retrouver tes pouvoirs, ce n'est pas pour que tu abandonnes maintenant !
- Je ne comprends pas. Pourquoi tu tiens tant à continuer ? En fait je n'arrive pas du tout à te comprendre ces derniers temps !
Serena se mordit la lèvre, regrettant déjà ce qu'elle s'apprêtait à dire :
- Tu n'as pas à me comprendre. Tu es mon pokémon et je suis ta dresseuse, tu dois suivre mes ordres !
Sacha sentit sa bouche s'assécher, pas tant par ce qu'elle venait de dire que par le fait qu'elle refusait de lui avouer son problème.
- Je ne peux pas t'aider si tu ne m'expliques pas…
Serena ferma les yeux, il refusait de fuir et de l'abandonner mais elle ne pouvait pas. Il ne lui restait qu'un pari à faire, soit il marchait soit il échouait et tout était fini.
- Est-ce que tu m'aimes vraiment ?
Elle posa ses grands yeux bleus sur lui, le garçon s'empressa de répondre :
- Bien sûr !
- Et que penses-tu de ce qu'a dit N ? Sur le fait que notre lien ne se résume qu'à une pokéball ?
Il eut un léger temps d'hésitation mais répondit :
- Il raconte n'importe quoi.
- On ne le saura pas tant que je ne t'aurai pas libéré.
Sacha se sentit à nouveau propulsé dans cette maison couvert de givre. Il devait sortir… Le petit garçon se leva, la glace emprisonnait ses pieds et il peina à se dégager. Il posa sa main sur la poignée, il entendait les pleurs de sa mère de l'autre côté, et l'horrible voix enjouée derrière lui. Sa main gela au contact du métal, il ne pouvait plus tourner la poignée.
- Je ne veux pas, souffla-t-il en esquissant un mouvement de recul
La dresseuse s'en voulait d'ainsi jouer sur la faiblesse de son ami, elle l'avait bien remarqué avec N, cette idée lui faisait peur.
- Alors quelle solution il me reste pour savoir que tes sentiments n'ont pas été créés artificiellement ?
- Je te jure que… même si je ne veux pas je…
- Toi-même tu ne peux pas être sûr, mais si on continue notre voyage, peut-être trouvera-t-on une réponse.
Elle lui avait tendu la main et cela ne rassura pas le garçon, bien au contraire. Il se sentit déconnecté d'elle, comme si leur lien s'effilochait et il ne pouvait rien faire pour l'empêcher.
Elle se tenait allongée sous lui, incapable de bouger, le suppliant d'arrêter. Il n'écoutait pas, il venait de trouver une autre solution pour réparer leur lien, être uni à nouveau. Cette fois, aucune barrière de vêtements pour l'empêcher de se coller à sa partenaire. Il ne pensait qu'à cette peau nue qu'il léchait de ses doigts, prenant plaisir à s'attarder sur les endroits qu'il s'interdisait habituellement de toucher. Il se lécha les lèvres, puis se sentit fondre en elle, ce qu'il faisait, était flou, réminiscence d'un ancien passé inscrit dans ses gênes. Un cri et un gout métallique se répandit dans sa bouche. Il se recula brutalement, Serena n'était plus là, il regarda ses mains, elles étaient couvertes de sang. Il hurla de terreur pendant que Natural Harmonia derrière lui répétait de sa voix moqueuse : le monstre dévore toujours son créateur.
Sacha fut réveillé par son propre cri. Sa première pensée fut de vérifier ses mains et ses lèvres à la recherche de toute trace de sang. Il souffla, il se trouvait dans le canapé du salon, et Serena était toujours endormie dans sa chambre parce qu'il n'avait pas pu se résoudre à rester avec elle cette nuit. Son cœur battait à toute vitesse, son t-shirt était trempé de sueur et il respirait la bouche ouverte comme s'il était en train de s'étouffer. Le cauchemar était encore net dans sa tête, il se dépêcha de trouver un miroir à la recherche d'un quelconque changement sur son visage. Il ne remarqua rien à part qu'il avait l'expression de quelqu'un qui venait de voir un revenant. Il se laissa tomber sur le sol et se concentra sur le rythme de son cœur qui battait contre ses tympans, occultant tout autre bruit. Je ne suis pas un monstre, je ne lui ferai pas de mal.
Serena à peine guérit avait insisté pour se rendre au C.R.I le plus rapidement possible. Ils avaient contacté Euphorbe pour le prévenir et il ne s'était pas montré particulièrement serein. Il jetait des coups d'œil en arrière pendant qu'il téléphonait et son pokémon émettait de temps en temps quelques grognements. Il n'avait pas évoqué une seule fois à voix haute le prénom « Lilie » se contentant de parler de « votre amie » ou autres synonymes. Il hésita un instant à l'idée de venir sur l'île d'Akala et finalement refusa. Selon ses dires, il avait beaucoup de travail qu'il ne pouvait reporter. Il les laissait donc aux bons soins de sa femme pour les conduire à la prochaine île.
Sur le chemin, Sacha préparait le repas sous le regard attentif de son pokémon électrique. La petite boule de poil sentait bien que quelque chose n'allait pas et inutile d'être devin pour en deviner la cause. Lilie aussi avait perçu le changement entre ses deux amis, Sacha évitait de toucher la jeune fille et Serena le regardait faire et l'acceptait comme si elle l'avait mérité. Tous les deux souffraient affreusement de cette distance qui s'était installée entre eux.
Tout le monde se sentit soulagé lorsqu'ils arrivèrent au centre de recherche en milieu d'après-midi. Le responsable de la sécurité ne semblait pas très enjoué à l'idée de les laisser entrer, mais un goinfrex qui vagabondait entre les bureaux courut vers eux et tira Lilie en lui montrant l'escalier.
- Merci d'être allé les chercher Goinfrex, dit une femme en caressant la tête de son pokémon. Cela faisait longtemps qu'on ne s'était pas vue Lilie !
- Oui et même le professeur Euphorbe se plaint qu'il ne vous voit pas assez souvent, plaisanta la blonde.
- Il peut parler. Il n'est même pas venu alors que pour une fois je reste dans mon labo, bougonna la chercheuse.
Serena se demandait si cette femme était vraiment une scientifique avec sa tenue de plongée qui lui servait de pantalon. En revanche, elle n'avait pas enfilé le haut de la combinaison et s'était contentée de nouer les manches autour de sa taille laissant bien visible son débardeur gris.
- Bon, il voulait que j'inspecte un certain Sacha et ensuite il m'a demandé de vous emmener le plus vite possible à Ula-Ula. Je me demande bien ce qui lui arrive en ce moment…
Le professeur Pimprenelle se doutait que son mari avait des problèmes mais il ne lui avait rien dit. Elle avait bien lu dans ses yeux qu'il valait mieux qu'elle n'en sache pas trop. Il ne lui restait plus qu'à lui faire confiance pour régler la situation. Pendant qu'elle plaçait différents capteurs sur Sacha, le garçon lui évoqua l'étrange phénomène qui avait frappé sa partenaire.
- Je peux faire une analyse simultanée pour essayer de déterminer ce qu'il s'est passé, proposa Pimprenelle.
- C'est inutile, je ne veux pas vous faire perdre votre temps, se défendit la jeune fille.
- Comme je l'ai dit, mon analyse se fait en simultanée, que j'analyse Sacha seul ou avec toi ne fera pas une grande différence. Et puis en ce moment, notre centre n'a plus beaucoup de travail.
- Pour quelle raison ? interrogea Lilie.
- Nous travaillons sur les ultra-brèches, mais il y a plus d'un an elles ont complètement cessé d'apparaitre. On ne repère plus rien sur nos appareils, silence radio comme on dit.
Cela correspondait aux dires de ce Brice. Lilie pensa à montrer le pokémon inconnu avant de se raviser. Euphorbe n'avait pas voulu venir et il n'avait rien dit au sujet de sa mère. Il avait peut-être eu un souci avec la fondation Aether et s'il n'avait pas parlé de Doudou à sa femme, c'est qu'il craignait qu'elle soit impliquée.
- Je ne vais pas me mettre en sous-vêtement ! s'indigna Serena.
- Tu seras dans une cabine isolée avec Sacha, et il faut bien que je pose mes électrodes, se défendit la scientifique.
- Justement, Sacha lui pourra me voir, fit remarquer la dresseuse.
- Et alors ? Selon mon mari vous êtes en couple, il ne devrait donc pas y avoir de problèmes.
La jeune fille rougit et Pimprenelle se souvint qu'à leurs âges on ne les mettait pas aux faits de ces choses-là. Mais le politiquement correct l'avait toujours ennuyé, alors elle força la jeune fille de son air le plus menaçant à enlever les vêtements superflus et plaça ses capteurs.
Pimprenelle observait avec attention les tracés, un œil posé sur la caméra. Les deux adolescents étaient assis chacun sur leur chaise, la tête tournée vers le mur.
- Je m'attendais à une ambiance plus chaleureuse, s'ennuyait la scientifique.
Elle fronça soudain les sourcils devant les étranges relevés qui s'affichaient. Contrairement à ce qu'avait voulu lui faire croire la jeune fille, ce qu'il se passait entre leur deux corps n'était pas anodin.
La batterie de test finit, elle invita les jeunes gens à venir s'assoir avec elle un peu à l'écart. Elle ne leur expliqua pourtant pas tout de suite ses résultats, préférant se préparer une tasse de café. Elle s'assit mollement dans les canapés qu'elle trouvait toujours trop dur, huma l'arôme du liquide noir et finalement se lança dans ses explications :
- Euphorbe a dû vous expliquer qu'il y avait un flux constant entre vous deux pour équilibrer l'énergie de Sacha. Comment vous expliquez ce qui arrive simplement… Imaginez deux bassines remplies d'eau reliées par deux tuyaux. Si l'eau commence à augmenter dans l'une de ces deux bassines, le flux augmente et se dépêche de l'envoyer dans l'autre afin de toujours revenir à un état d'équilibre. Maintenant, imaginez que vous mettez un obstacle qui empêche le bon passage de l'eau, l'une des deux bassines va forcément déborder et plus il y aura d'eau plus ce sera rapide et important.
Sacha jeta un regard inquiet à la jeune fille qui ne disait rien, elle semblait à peine surprise.
- Ces obstacles sont visibles rien que sur les tracés que je viens de faire. Je pense que ce qui les provoque est plus d'un ordre moral, vous devriez en parler pour trouver le problème.
- Attendez ! C'est grave quand la force de mes flammes augmente, n'est-ce pas ? Il suffit que j'arrête de combattre et…
- Ce n'est pas si simple, même si ce ne sera pas visible aux premiers abords, à chaque blocage le corps de Serena va accumuler des blessures. Ce sera comme, elle but une gorgée de café, une mort à petit feu.
- Pas si Serena enlève ce bracelet, rétorqua Sacha.
- Quoi ! cria la jeune fille soudain sortie de son mutisme.
- Je ne veux pas te revoir dans cet état.
- Et moi ? Tu penses que je veux te voir dans un lit d'hôpital en train de bruler de l'intérieur ?
- Peut-être que comme ça tu accepteras le fait que je t'aime vraiment ! gronda le garçon.
La jeune fille saisit son poignet, elle sentait des picotements aux alentours de son bracelet.
- Ce n'est pas de l'amour Sacha, c'est de la bêtise !
- Enlève ce bracelet !
Il lui prit le poignet et tenta de lui défaire. Elle se débattait, se prenant même à griffer le bras de cette personne qu'elle aimait tant.
- Je t'en prie, implora-t-elle son front posé contre la main du garçon. Je ne veux pas te perdre…
Elle l'aimait au point de se sacrifier. Il savait qu'elle n'était pas si différente de lui sur ce point. Sacha s'en voulait de s'être ainsi énervé, c'était la dernière chose dont elle avait besoin. Il tira le poignet et la serra contre lui caressant ses cheveux.
- D'accord, je vais faire tout ce que tu dis sans poser de question. Mais s'il te plait, reposes toi un peu sur moi.
Un monstre finit toujours par dévorer son créateur.
A peine Lilie avait mis pied sur la terre d'Ula-Ula qu'elle proposa de visiter le parc de Malié et la bibliothèque. Elle avait toujours voulu s'y rendre mais n'en avait jamais eu l'occasion. Pimprenelle se proposa de leur servir de guide pour le parc sans cacher qu'elle-même avait envie de prendre du bon temps.
Le parc de Malié jouissait d'un style oriental. De grands bambous marquaient son entré et l'entourait d'une barrière infranchissable. Une large rivière parcourait l'ensemble du parc si bien que de multiples ponts avaient été construits. Quelques pagodes richement décorées finissaient d'agrémenter le paysage. Les visiteurs admiraient les différentes plantes qui poussaient sur les rives du chemin de terre. Parfois une branche se dressait en travers du passage pour obliger les visiteurs à contempler ses branches lourdes de fleurs blanches. Sacha s'était arrêté au milieu d'un pont en bois peint en rouge et observait son reflet. L'eau ne parvenait jamais à se stabiliser pour former une image parfaite.
- Sacha, tu viens ? l'appela Lilie.
Il était plus habitué à ce que Serena l'appelle, sauf que la jeune fille préférait pour l'instant éviter son regard.
- Je vais rester un peu ici, on se rejoint à l'entrée du parc !
Elles le laissèrent donc seul avec Pikachu. Il ne pouvait s'empêcher de penser à N, à Serena et à cette histoire de pokéball. Si seulement il pouvait se résoudre à tourner cette poignée… Il craignait toujours ce qu'il allait trouver une fois la porte ouverte. Serena ne se rendait pas compte l'importance de cette pokéball et que pour lui être relâché était synonyme d'abandon. Il regarda son Pikachu qui s'amusait à saluer quelques ptitards qui jouaient dans l'eau. Il faisait une erreur dans son raisonnement ou plutôt il ne voulait pas admettre son erreur. Il prétendait craindre que Serena l'abandonne mais au fond de lui il savait qu'elle ne ferait jamais ça. En fait, il avait peur que lui-même abandonne Serena. Sans cette pokéball, le Sacha avide de voyages pouvait réapparaitre et s'en aller en laissant sa partenaire derrière lui. Il détestait ce Sacha, il voulait qu'il disparaisse mais on ne se débarrassait pas si facilement de quelqu'un avec qui on avait vécu des années.
- Pikachu, murmura Sacha.
La souris se tourna vers son maître se demandant ce qu'il voulait, son visage livide lui donna un début de réponse.
- Je voudrais que tu partes avec Pimprenelle et que tu ailles habiter quelques temps chez le professeur Euphorbe.
Le pokémon voulait répliquer mais il se souvint de cette promesse qu'il s'était fait. Le jour où Sacha ne voudrait plus être dresseur et où il devrait le laisser. Ce jour était juste arrivé plus tôt qu'il ne l'avait prévu.
