Chapitre 12 - La princesse fuit le monstre

Lilie menait le pas de sa troupe jusqu'à leur seconde destination : la bibliothèque de Malié. Pimprenelle était déjà repartie à son laboratoire, accompagnée de Pikachu. Le petit groupe avait fait ses adieux à la souris sans vraiment comprendre les motivations du dresseur.

- Surtout, fais attention à ne rien brûler, rappela Serena.

Les murs de la bibliothèque étaient une étendue de livres qui se propageait sur plusieurs niveaux. Toutefois, elle dégageait un air moins studieux que son homologue à Hoenn. La preuve en était cette petite fille aux cheveux violets qui flânait entre les étagères, un étrange rictus sur les lèvres.

- Par où on commence ? demanda Serena.

- Les ultra-brèches, proposa Lilie en caressant son sac blanc.

Les jeunes filles commencèrent leurs recherches, ce n'était pas vraiment le fort de Sacha alors il se contentait de les observer. Parfois, quand il remarquait que Serena avait du mal à atteindre un livre placé trop haut, il la prenait par la taille et la soulevait pour combler les quelques centimètres qui lui manquaient. Elle marmonnait alors un vague remerciement, la main sur son cœur pour apaiser ses battements.

Pendant que Lilie observait leur petit manège, Doudou s'échappa du sac et curieux des ouvrages disposés en ligne, finit par les faire tomber. Lilie voulu le gronder mais le pokémon était plus occupé à regarder l'image contenue dans un des livres au sol.

- La légende du grand radieux t'intéresse ?

L'enfant qu'ils avaient vu en entrant était apparue comme par magie à côté de Doudou. Elle émit un léger rire et se présenta sous le nom de Margie, aussi connue comme la descendante des anciens rois d'Alola. Sous son air espiègle, elle pouvait se vanter de connaitre tous les livres de la bibliothèque par cœur. Elle les aida à ranger les livres tombés à terre et posa celui qui intéressait le petit pokémon sur la table. Margie se mit ensuite à leur conter la légende du grand radieux, de Solgaleo et de Lunala. Ces pokémons étaient reconnus pour avoir apporté la lumière à cette région. Les yeux de Doudou brillaient en écoutant cette histoire, mais Lilie ne comprenait pas le rapport avec les ultra-brèches. Sacha s'était un peu écarté, il s'amusait à regarder les gens qui lisaient avec attention les livres ou discutaient avec leur voisin. L'ambiance ici était détendue et cela le rendait plus à l'aise. Une porte attira son attention, bien cachée derrière les étagères elle semblait garder le secret d'un pays mystérieux.

- Tu es intéressée par la section livre adulte ?

Le garçon crut faire un arrêt cardiaque, un comble après toutes les épreuves qu'il avait vécu. Cette fille avait un véritable don pour apparaitre sans prévenir.

- C'est quoi la différence avec le reste ?

- Les enfants ne sont pas autorisés à les lire, sourit-elle.

Son visage avait pris un ton moqueur envers le garçon, il avait la sensation qu'elle connaissait des secrets qu'il ignorait.

- Tu les as lus ? questionna-t-il.

- Je l'ai dit plus tôt, je connais TOUS les livres par cœur.

- Vraiment ? souffla Sacha d'un air de défi.

Margie était bien décidée à lui prouver sur le champ. Elle tira la manche du garçon pour que sa bouche soit à proximité de son oreille. Elle lui susurra les différents secrets que recelaient la pièce interdite et le garçon rougissait au fur et à mesure. Ces histoires trouvaient leur écho dans le cauchemar qu'il avait fait.

- Jamais je ne ferai subir ça à Serena ! s'énerva Sacha.

- Oh ! Vous avez ce genre de relations… Tu as beau dire, je suis certaine que tu en as envie, c'est une pulsion dure à réprimer. La preuve, ton instinct t'a naturellement poussé à t'arrêter devant cette pièce et c'est toi qui m'as demandé de te révéler ce que je savais sur le sujet. Tu peux trouver cela répugnant ou je ne sais quoi mais tu ne peux nier que tu as cherché ces informations. A toi de voir maintenant ce que tu vas en faire.

Le garçon se mordit la langue. Non, il n'en avait pas envie, pas après la fin de son cauchemar, pas après les paroles de N.

Lorsqu'ils sortirent de la bibliothèque, Sacha attrapa au vol un ballon de football lancé par inadvertance dans leur direction. Il appartenait à un enfant qui avait malencontreusement perdu le contrôle de son jouet. Tout penaud, il arriva pour quémander son ballon sans oublier de faire quelques excuses que sa mère lui avait enseigné. Sacha s'accroupit à son niveau et lui tendit le ballon, l'enfant était prêt à récupérer son bien quand il s'immobilisa. Il recula d'un pas, puis de deux, avant de se retourner et de partir en courant. Il appelait sa mère comme s'il venait de rencontrer un affreux monstre. Le garçon regarda la balle toujours dans sa main, stupéfait par la réaction du petit. Serena s'approcha de lui et lui prit la main pour le réconforter, mais elle savait qu'un jour, cet enfant ne serait pas le seul à avoir ce genre de réactions. Par sa faute, il risquait de finir seul, craint de tous, et cette idée lui était insupportable.

- J'ai fait quelque chose de mal ? murmura Sacha.

Elle se colla un peu plus à lui, même si c'était artificiel, tant qu'elle pouvait l'apaiser c'était tout ce qui comptait. Pour l'instant elle devait veiller à ce que Sacha ne finisse pas dans un de ces laboratoires… Et ensuite ? Qu'est-ce que je ferai quand tout le monde réagira comme cet enfant ?


La première épreuve de cette île avait lieu au sommet d'une montagne. Pour y accéder, il fallait emprunter une longue route qui serpentait au milieu de la rocaille. Sacha se dépêcha de prendre les devants, arguant que ce n'était qu'une petite montée à faire et qu'ils y arriveraient vite. Serena avait un mauvais pressentiment par rapport à l'optimisme de son partenaire et cela se justifia rapidement. Ils marchaient depuis plusieurs heures et le sommet n'était toujours pas visible. Lilie qui n'était pas habituée à des pentes si vertigineuses était sur le point de s'effondrer de fatigue et Serena sentait elle aussi ses jambes lui hurler de se reposer. Soudain, un bus jaune passa juste à côté d'eux sans prendre la peine de s'arrêter.

- Il y avait un bus !? se plaignit Serena à l'idée d'avoir loupé une bonne occasion de se reposer.

- C'est dommage, dit Sacha sans plus d'émotions.

Il évitait le regard de la jeune fille et se grattait la joue nerveusement.

- Tu étais au courant, comprit la dresseuse.

- Non ! Je te le jure !

- Sacha Ketchum, es-tu vraiment prêt à le jurer ?

Le garçon déglutit et préféra tout avouer :

- J'ai vu un arrêt de bus en bas… mais rien que l'idée de le prendre m'a donné la nausée !

Serena soupira, il n'y avait plus rien à faire maintenant, le bus était déjà loin.

- J'aimerais un jour comprendre pourquoi tu as ce mal des transports. Tu n'avais pourtant pas ce problème à Kalos.

- J'ai peut-être une réponse ! s'enorgueillit Lilie. J'ai lu un jour une légende sur les dragons, si je me souviens bien ça disait : « les dragons épris de liberté ont choisi l'air et le feu. Dans son désir de posséder, l'homme a choisi la mer et la terre ».

- Ils préfèrent utiliser leurs propres ailes plutôt que les moyens humains… sauf que Sacha n'est pas un dragon, il n'a même plus d'ailes.

- C'est méchant ! se lamenta Sacha.

- En attendant on va faire une pause, j'espère qu'on arrivera en haut avant la nuit, décida Serena.

Les étoiles d'Alola ne lui furent pas favorables, ils allaient devoir dormir dehors cette nuit. Cette idée paniqua Lilie, elle n'avait encore jamais campé.

- Tu n'as pas à avoir peur, tu n'es pas seule, la rassura Serena.

Doudou émit aussi un petit cri et fit signe que lui aussi allait veiller sur elle. Rassurée, tout le monde se régala autour d'un bon repas.

- Comment va ton bras ? demanda Sacha en servant un bol de riz à la jeune fille.

Elle fit mine de le bouger, montrant qu'elle avait parfaitement récupéré. Il lui caressa la tête et s'assit près de sa partenaire.

- N'oublie pas ce que je t'ai dit, rappela-t-elle.

- Je sais… mais là, maintenant, j'ai envie d'être proche de toi.

La jeune fille ne se battit pas plus, elle aussi voulait profiter de ce moment paisible en savourant ce qu'il lui avait préparé. Ils finirent leur repas et se prêtèrent à l'observation des étoiles allongés dans leur sac de couchage. Lilie tentait de reconnaitre les constellations sous le regard amusé de Serena, Doudou écoutait son amie avec attention. Cette image faisait penser à une mère faisant découvrir les merveilles de l'univers à son fils.

- Merci de m'avoir laissé vous accompagner, murmura Lilie.

- C'est amusant de voyager, n'est-ce pas ? sourit la dresseuse.

- Oui, et un jour je deviendrai aussi forte que toi !

- Je ne suis pas…

- Serena ! Tu es une des personnes les plus extraordinaires que j'ai rencontrée !

Une étoile passa dans le ciel, la dresseuse se tourna vers le garçon à côté d'elle pour voir lui demander s'il l'avait vu aussi mais il se contentait de la fixer.

- Tu ne regardes pas le ciel en fait… comprit Serena.

- J'ai plus intéressant tout près du sol, se moqua-t-il.

- Tu préférais les étoiles avant, remarqua la dresseuse.

- J'attendais que tu fermes les yeux pour te regarder, c'est tout.

Serena se remit à rougir plus intensément que jamais. Il avait le don pour la mettre dans tous ses états. Sacha souriait de l'effet qu'il lui faisait, quelque peu inquiet quand même qu'il n'aille trop loin dans son petit jeu. Il repassa sur une discussion un peu plus sérieuse :

- Je vais éviter d'utiliser au maximum mes pouvoirs durant nos prochains combats.

- Mais si tu veux devenir plus fort…

- Je ne veux pas devenir plus fort, je veux te protéger. Comme je l'ai dit je ne te poserai pas plus de questions sur la raison pour laquelle tu t'entêtes autant à continuer ce tour des îles. Mais je veux que tu respectes ma manière de faire.

La jeune fille ne trouvait rien à rétorquer et son cœur se réchauffait. Si d'autres étoiles passées elle ferait le vœu que les sentiments de Sacha pour elle soit vrai.

- La pokéball n'est pas la véritable raison qui te pousse à continuer, remarqua Sacha. Il y autre chose…

- Peut-être… murmura la jeune fille.

- J'attendrais jusqu'à ce que tu sois décidée à tout me dire.

Lilie les écoutait avec un léger sourire, ils avaient beau s'être disputés ils revenaient vite l'un vers l'autre.


L'arrivée au sommet nécessita encore de longues heures de marches. L'air se refroidissait au fur et à mesure de leur ascension et les jeunes filles se frictionnaient les bras pour lutter contre la morsure du vent. Une immense infrastructure avait été installée dans ce lieu éloigné de tout. Une antenne couvrait la moitié du bâtiment de son imposante stature. Ils entrèrent dans l'observatoire, et un homme blond avec des habits bien trop large pour son corps maigre vint les accueillir. Ses lunettes grises accentuaient son visage décharné et fatigué.

- Je suis Molène, le directeur de l'observatoire. Il n'y a pas de visites autorisées aujourd'hui.

Il se ravisa vite lorsqu'il remarqua l'amulette du tour des îles accrochée au sac de la dresseuse. Il les mena jusqu'à Chrys, le capitaine d'épreuve qu'il était difficile de remarquer au milieu de toutes les machines qui l'entouraient.

- Comment vas-tu Chrys ? tenta Lilie.

Le petit garçon ne leva pas la tête et répondit :

- Je travaille sur une nouvelle invention, évitez de me déconcentrer.

Serena se pencha vers son partenaire et lui demanda :

- Tu penses que tous les spécialistes du type électrique deviennent inventeurs ?

Il est vrai qu'elle n'avait rencontré que Voltère et Lem en champion d'arènes. Elle aurait vite changé d'avis si elle avait vu le champion de sa région ou même celui d'Unys.

- Chrys, ces jeunes gens sont venus passer ton épreuve, s'approcha Molène.

- Je suis occupé, répondit le petit garçon.

- Mais tu es capitaine ! Tous les autres prenaient très au sérieux leur épreuve, remarqua Sacha.

Une clef à molette manqua de peu la tête du dresseur. Chrys releva son corps rond, il ne gagnait que quelques centimètres par rapport à sa position assise.

- Pour l'instant je suis occupé, l'épreuve se déroulera quand je le déciderai. Si vous n'êtes pas contents, allez-vous-en !

Un petit pokémon sortit soudain de derrière le canapé, il avait la forme d'une étoile de couleur rouge.

- Tiens, occupez-vous de ce Météno et fichez-moi la paix.

- Très bien, on va s'en occuper. Il sera mieux avec nous qu'avec toi ! gronda Sacha.

- Et je vous interdits de le capturer, précisa le capitaine.

- Mais si on fait ça alors…

Molène arrêta Lilie avant qu'elle ne finisse sa phrase. Sacha avait déjà pris la main de Serena et le Météno sous le bras avant de se dépêcher de sortir.

- Chrys ! Pourquoi ne pas leur avoir dit ? paniqua la blonde.

Le petit garçon posa ses outils, Lilie remarqua que le regard de son ancien camarade s'était empli d'une certaine tristesse et en même temps de maturité. Quand elle l'avait connu à l'école, il était un garçon très jovial passionné par ses machines et pas très débrouillard. Tout d'un coup, il lui semblait qu'il n'était plus le même garçon qu'elle avait connu alors.

- Je suis capitaine, mon devoir est d'enseigner aux autres ce que j'ai appris moi-même.

- L'épreuve de Chrys est sans doute la plus dure du tour des îles mais aussi la plus instructive, dit Molène en rendant la clef à molète à son jeune ami. C'est aussi pour cela qu'ils ne doivent rien savoir avant ce soir.


Lilie depuis la fenêtre de l'observatoire regardait ses amis s'amuser avec le pokémon, elle n'avait pas le cœur à les rejoindre. Le capitaine s'approcha d'elle et lui tendit un verre d'eau.

- Toi aussi tu devrais aller jouer avec eux, dit le petit garçon.

- Mais…

- L'important c'est de profiter du moment présent parce qu'on ne s'est jamais ce qu'il va se passer le soir.

- Contact, dit sèchement Lilie.

Le petit garçon la dévisagea un instant sans comprendre ce qu'elle avait voulu dire et elle aussi le fixait comme si elle attendait une réponse.

- Tu peux répéter ? tenta Chrys pour mettre fin à ce malaise.

- Pourquoi avoir interdit de le capturer ? questionna Lilie en serrant son sac blanc contre elle.

Chrys cligna plusieurs fois des yeux, il était certain qu'elle avait dit autre chose. Ou bien il commençait à fatiguer à force de travailler sur ses inventions.

- J'ai longtemps cherché une solution. Vraiment très longtemps. Finalement un jour j'ai levé les yeux vers le ciel et je me suis rendu compte que tous mes efforts ne servaient à rien. Je crois que j'ai réussi à l'accepter même si j'ai toujours mal quand je les vois partir, Chrys se frotta la tête légèrement gêné. J'ai l'impression d'être devenu un garçon morose. Ce ne doit pas être très agréable de m'écouter.

- Tu as grandi, remarqua Lilie.

- Vraiment ? Je n'ai pris qu'un centimètre depuis l'année dernière, se moqua-t-il.

Il se leva et s'approcha de la fenêtre. Il avait développé le don de savoir à l'avance comment réagissaient les gens face à la situation qu'il imposait. En voyant le visage de Sacha, il sentit qu'il allait échouer.

- Il ne supporte pas de perdre ce qui lui est cher, vérifia Chrys.

Lilie repensa à toutes les fois où le garçon s'était énervé, son visage ne se déformait qu'à une seule condition.

- Il veut protéger Serena, rectifia la fille en blanc.

- Je vois… marmonna Chrys. Va les rejoindre même si tu connais la fin, plus Météno aura d'amis et plus il sourira.


Depuis le sommet, les étoiles étaient plus proches que jamais. La voie lactée dessinait un chemin unique dans le ciel tout comme il n'existait qu'une seule voie pour atteindre l'observatoire. Serena et Sacha s'émerveillaient de la chute des Méténos sur le sol. Leurs carapaces se brisaient et leurs cœurs colorés sortaient illuminant les ténèbres de la nuit.

- Tu vas pouvoir retrouver tes amis, sourit Sacha.

Lilie avait besoin de s'assoir, son visage blême était rendu brillant par la lumière pâle qui émanait des méténos. Leur nouvel ami pokémon rejoignit ses camarades, les pokémons étoiles se détachaient de l'attraction terrestre et partaient rejoindre le ciel. Météno se tourna vers ses amis et leur fit un grand sourire. Sacha et Serena le saluaient de grands signes de bras et tout d'un coup le corps du petit pokémon se désagrégea en une trainée de poussière brillante. Les étoiles regardaient leurs amis déchus disparaitre dans le vent et rejoindre les cieux. Très vite il ne resta plus rien des pokémons, comme s'ils n'avaient été qu'une illusion.

Sacha se tourna lentement vers la jeune fille, son visage s'était creusé de terreur. Un autre spectacle semblait s'être déroulé sous ses yeux, et le garçon était incapable de le voir.

- Qu'est-ce qu'il s'est passé ! cria Sacha.

- Les méténos qui s'écrasent au sol et qui ne sont pas capturés meurent le soir venu, expliqua le capitaine.

- Pourquoi ne pas l'avoir dit plus tôt ? Si on l'avait capturé il ne serait pas…

- Il est parti le sourire aux lèvres, c'est tout ce qu'il compte, le coupa Chrys. Si tu n'es pas capable d'accepter la mort comme faisant partie du cycle d'Alola, tu ne pourras pas avancer.

Sacha saisit le t-shirt de Chrys et le souleva jusqu'à ce que ses pieds ne touchent plus le sol. Nullement inquiet le petit blond soutint le regard de son agresseur.

- Je suis différent. Je ne perdrai rien !

- Alors où est Météno ? remarqua le petit garçon.

Sacha mourrait d'envie de le frapper. Il avait été totalement impuissant face à la disparition de son nouvel ami et il ne le supportait pas.

- On peut tout perdre en quelques secondes, murmura Chrys.

Sacha ne put s'empêcher de penser à Serena. Son poing trembla et il frappa le capitaine sans défense. Le capitaine massa sa joue douloureuse et déclara :

- Tel que tu es actuellement je ne peux pas te laisser affronter le pokémon dominant.

Il n'y avait aucune trace de colère dans sa voix, ni même de la déception comme s'il savait tout ce qui allait se passer à l'avance.

- Je n'ai pas besoin de ton avis pour…

Sacha dut s'écarter à cause d'un énorme scarabée aux longues mandibules en forme de pinces.

- Je ne peux pas te laisser progresser dans le tour des îles avec une telle mentalité. Lucanon, éclair fou !

Le garçon attrapa les mandibules du Lucanon malgré les éclairs qui l'entouraient.

- Comment peut-il l'arrêter ? s'étonna Chrys.

Sans même utiliser ses flammes il plaqua au sol le scarabée avec tant de force qu'il l'assomma.

- Chrys ! hurla Sacha.

Le petit garçon eut à peine le temps de réagir, Sacha l'avait plaqué au sol. Il glissa sa main dans la poche du garçon et en retira un cristal Z jaune.

- Qu'est-ce que tu es ? dit Chrys en claquant ses dents de terreur.

Le monstre ne l'écoutait pas, occupé à détruire la pierre entre ses crocs. Sacha sentait la foudre le parcourir, il mourrait d'envie de l'utiliser et d'ancrer dans la chair du gamin sa véritable puissance. Et d'ailleurs, il n'avait plus envie de se retenir.

- Je suis le pokémon de Serena ! rugit le monstre.

Une main tremblante l'arrêta avant qu'il ne commette l'irréparable. Il leva la tête vers la jeune fille qui affichait une expression terrifiée en le regardant, une légère odeur de brulé émanait d'elle.

- Est-ce que tu as peur de moi ? murmura le garçon.

Il sentit les tremblements de la jeune fille redoubler, il voulut se relever pour la prendre dans ses bras mais elle s'écarta rapidement de lui.

- Je crois… que je fais naître le pire en toi, dit-elle le regard baissé vers le sol.


Les yeux de Saubohne étaient lourds, ils voulaient vite aller se coucher mais il devait d'abord faire son rapport. Il entra dans le temple blanc, Elsa-Mina avait troqué son stylo pour une radio qu'elle écoutait avec attention. Saubohne reconnut immédiatement la voix de Joseph Kessel qui passait en boucle sur les chaines d'informations.

- Madame, nous avons retrouvé Lilie.

Le regard de la femme s'illumina à cette bonne nouvelle :

- Parfait, placez Cosmog dans le laboratoire numéro 2.

- Euh… nous l'avons juste repéré pour l'instant, la phase de capture n'a pas été amorcée.

- Que faites-vous ici alors ?

- Moi ?

- Oui vous, dépêchez-vous d'aller la chercher.

- Je voulais avant vous demander l'accord pour le plan de capture. Votre fille est accompagnée de deux dresseurs qui ont l'air doué et…

- Faites ce que vous voulez tant que vous restez discrets et efficace, soupira la présidente.

- En parlant de discrétion, nous n'avons toujours pas retrouvé le corps de la troisième personne qui accompagnait nos deux intrus.

Elsa-Mina lui décocha un regard lourd de sens, le scientifique s'empressa de se défendre :

- Avec l'explosion que nous avons provoquée sur son navire elle n'a sans doute pas survécu.

Le visage d'Elsa-Mina se crispa, la réponse ne semblait pas lui suffire, elle voulait voir le corps froid et immobile du disparu. Elle finit toutefois par se raviser et déclara :

- L'important est que notre secret ne soit pas répandu.

- Madame la présidente, je suis quand même inquiet. Grâce au sérum de vérité nous avons appris qu'ils ne venaient pas du conseil suprême des dresseurs mais ils restent quand même des membres des FPI.

- Mais nous avons déjà gagné du temps de ce côté-là et si vous êtes efficace pour retrouver Cosmog, il sera trop tard pour eux.

Saubohne se sentit soudain nauséeux. Il y avait une note dans cette voix qui le mettait mal à l'aise.

- Comment savez-vous que le danger vient du conseil suprême ?

C'était une question auquel il n'avait toujours pas eu réponse, Elsa-Mina sembla vouloir le congédier avant de se raviser.

- J'ai tout mis en œuvre pour que rien ne m'empêche de créer des ultra-brèches. Le conseil suprême était une menace évidente j'ai donc veillé à y envoyer Vicky pour les surveiller, elle au moins sait se montrer efficace.

Saubohne ne releva pas la critique évidente à son encontre, de toute façon il devait avouer qu'il ne serait pas senti d'infiltrer une aussi grosse organisation.

- Vous prenez un gros risque en faisant ça ! se plaignit-il. S'ils l'apprenaient vous seriez immédiatement jeté en prison.

- Peu importe, l'important est la réussite. Nous devons rétablir le contact !

Le scientifique déglutit, Elsa-Mina était prête à tout pour mener à bien ses plans. Elle ne cherchait pas forcément à blesser les autres, mais si la situation l'exigeait elle n'hésiterait sans doute pas à en venir à des méthodes plus barbares. Elle était devenue une femme complètement fixée sur son idée de créer des ultra-brèches. Une obsession qui lui était venue au fur et à mesure jusqu'à ce que plus rien ne compte à ses yeux. En fait, cet état avait commencé quelques mois après qu'elle se soit occupée de ce Cosmog. Au début elle veillait sur lui de manière bienveillante, le prenant même avec elle dans sa chambre, et puis elle avait commencé à délirer, à faire des recherches de plus en plus poussées au C.R.I. jusqu'à monter sa propre unité de recherche au point d'y investir une bonne partie de l'argent de la fondation. Cette femme était folle mais Saubohne ne voulait pas la dénoncer car lui aussi voulait voir une ultra-brèche, il en avait envie… Non ! C'était pour son propre profit… bien entendu.


Lilie était en panne d'inspiration pour détendre l'atmosphère. Depuis leur retour à Malié ses deux amis s'étaient retranchés dans une sorte de dépression sans oser se parler l'un à l'autre. Chrys s'était montré particulièrement en colère, et leur avait interdit la poursuite du tour des îles de manière définitive. Serena avait tenté de s'y opposer mais la décision du capitaine était déjà arrêtée, il allait envoyer une lettre à tous ses collègues pour les prévenir de sa décision. En même temps, après avoir vu l'état de Sacha, Lilie aussi pensait que c'était la meilleure chose à faire.

- Qu'est-ce que je vais faire ? murmura Serena affalée sur la table.

Le garçon voulut rétorquer quelque chose mais il se ravisa vite, lui-même s'en voulait de son comportement.

- Je ne suis pas assez fort pour toi ? demanda-t-il.

- Tu ne peux toujours pas utiliser ton attaque dracaugriffe, n'est-ce pas ? Alors non, ce n'est pas suffisant.

- Mais je peux réutiliser mes attaques feues et électriques ! Ça devrait suffire !

- Non ça ne suffira pas ! Je t'ai transformé en monstre et ça ne suffit pas…

La voix de Serena s'était brisée sur ses derniers mots, c'était inutile de s'énerver maintenant. La meilleure solution était de fuir dans une contrée sauvage et de ne jamais en ressortir. Enfin, si Sacha acceptait qu'elle reste à ses côtés…

- Et si on allait à la plage ! proposa Lilie.

Ses deux amis la dévisagèrent comme si elle était la réincarnation de Mew. Ce n'était clairement pas le moment de s'amuser.

- Je suis sérieuse ! Si vous vous détendez vous devriez pouvoir mieux rétablir… réfléchir.

Serena se demandait dans quel livre elle pouvait bien sortir une idée aussi saugrenue, elle s'apprêtait à refuser mais Sacha fut plus rapide.

- On y va, dit-il. On n'a que ça à faire de toute façon.


La plage n'était pas faite de sables fins mais de gros galets blancs et noir polis par les vagues et le vent. De rares personnes arpentaient le sol peu accueillant à la recherche de quelques pokémons à pêcher. Sacha jetait de temps en temps des coups d'œil vers la jeune fille assise sur un siège rocheux. Il en avait assez de ne pas la comprendre. Il préféra s'éloigner un peu pour respirer l'air marin. A chaque pas il devait faire attention de ne pas glisser sur les galets polis au risque de se retrouver le nez dans l'eau. Une forme noire attira son attention, les vagues la poussaient vers les fragments de roches arrondis. Il ferma les yeux un instant et laissa son aura parcourir la plage, il en était certain maintenant, c'était un humain ! Il se dépêcha de courir aider le malheureux ou plutôt la malheureuse, il se rassura en constatant qu'elle respirait toujours. La femme se redressa brusquement et lança des regards perdus.

- Où suis-je ?

- A Ula-Ula, répondit Sacha. Vous ne seriez pas l'inspectrice de la dernière fois ? Et qu'est-ce qui vous est arrivé ?

Il se doutait à vois son costume trempé et déchiré qu'elle n'avait pas juste eu un accident de baignade. La femme se blottit soudain contre lui, ses cheveux lavande sous le nez du garçon.

- Sacha… murmura-t-elle. Je me souviens maintenant.

Il la repoussa doucement, le visage de cette femme lui rappelait quelqu'un qu'il avait connu dans un lointain passé.

- On s'est déjà rencontré ? Je veux dire dans une autre région.

- Je crois oui, et je crois aussi que j'étais amoureuse de toi.

Elle sembla se rendre compte de ce qu'elle venait de dire et se releva brusquement avant de retomber lourdement sur les fesses.

- Oublie ça ! Est-ce qu'il y a une ville pas loin ? Je dois rapidement contacter mon quartier général !

Sacha ne posa pas plus de questions et l'aida à se relever. Il s'empressa de retrouver ses camarades et après un rapide résumé de la situation, ils trouvèrent de l'aide dans un poste de secours. Le vieil homme qui s'en occupait accepta de les héberger et prépara un peu de thé et des vêtements de rechange pour la naufragée. Cathy ne leur raconta pas ce qu'il s'était passé, ne souhaitant pas impliquer les adolescents dans ses problèmes.


Serena avait une drôle d'impression en voyant comment cette femme regardait Sacha et elle ne mit pas longtemps à comprendre de quoi il retournait. Cathy était amoureuse de Sacha, elle ne savait pas comment cela avait pu se produire aussi vite mais cette femme l'aimait. La dresseuse se résolut à parler en privé à l'inspecteur dès que possible. Le moment arriva où la femme aux cheveux violets sortit de la maison pour profiter du paysage qu'offrait la lune sur la mer. Sacha était en train de prendre une douche pendant que Lilie aidait le vieil homme à préparer leur repas de ce soir.

- Je peux vous parler ? s'approcha la jeune fille en s'asseyant sur les galets.

- Bien sûr Serena, mais je te préviens je ne suis pas très douée en histoire de couples, se moqua l'inspectrice.

- Je voulais vous parler de Sacha. Est-ce que vous l'aimez ?

La jeune fille remarqua sous la lumière argentée les faibles rougissements de la femme.

- Ne t'inquiètes pas, je ne te volerai pas ton petit ami.

- Au contraire, j'aimerais qu'il parte avec vous, déclara soudain Serena.

- Quoi !?

Serena raconta alors tout ce qu'il s'était passé et même les menaces de Joseph Kessel. Elle finit son récit par cette simple demande :

- Je vais relâcher Sacha et je veux que vous l'emmeniez avec vous. Vous le protègerai mieux que moi.

- Et Sacha ? Tu lui as demandé son avis ?

- Pas encore et de toute façon je ne lui laisserai pas le choix. Il me suffira de lui faire croire que je l'ai juste utilisé, que je voulais qu'il devienne fort pour devenir top coordinatrice ou quelque chose du genre.

- Tu veux vraiment briser votre lien ?

- Il le sera quoi qu'il arrive ! Mais je suis sûre qu'il s'en remettra et que vous l'aiderez à m'oublier…

- Tu te rends compte de ce que tu dis ?

- C'est déjà assez dur comme ça ! Alors s'il vous plait…

La porte s'ouvrit, Serena manqua de s'étouffer. Sacha se tenait dans l'encadrure, une expression indescriptible collée au visage.

- Depuis quand es-tu là ? paniqua la jeune fille.

- Tes histoires de Joseph Kessel, de me protéger, et de m'abandonner pour que j'aille avec Cathy, gronda le garçon.

Il s'approcha de la jeune fille mais ne s'arrêta pas, commençant à s'éloigner vers une destination inconnue. Serena se mit à lui courir après, sans penser aux galets qui manquaient à chaque fois de lui tordre la cheville.

- Sacha ! appela-t-elle le souffle court.

Il s'arrêta, la laissant s'approcher sans pour autant se retourner.

- Tu as gardé tout ça pour toi… Tu ne me fais pas confiance ? Tu ne me crois pas capable de t'aider ?

- Ce n'est pas ça je…

- Qu'est-ce que tu crois que ça me fait ? Je voulais juste que… tu te confies à moi, que tu puisses pleurer sur mon épaule et décharger un peu de ton fardeau sur moi. A la place tu as préféré souffrir seule, à te monter des idées comme quoi je te haïrai ! Je me fiche de devenir un monstre aux yeux des autres, je me fiche de ces histoires de pokéball, je veux…

- Moi je ne m'en fiche pas ! hurla Serena. Tu as beau faire de beaux discours maintenant, qu'est-ce que tu feras quand tous tes amis se détourneront de toi ? Qu'est-ce que tu feras quand tu te retrouveras allongé sur une table d'opération torturé par des types en blouses blanches ? Qu'est-ce que tu feras quand je t'aurai relâché ?

Les vagues s'écrasaient contre les galets en un bruit sourd, Sacha s'approcha, la chaleur montait de ses entrailles et se diffusait à tout son corps. Si l'on ne peut pas se lier par l'esprit alors… il ne reste plus qu'à se lier par le corps. Serena sentit son poignet lui brûler.

Le monstre se sentait terriblement vide, incomplet, sous lui la jeune fille se débattait, le suppliant d'arrêter. Il voulait qu'elle lui appartienne pour toujours, son âme, sa chair, tout était à lui. Il lui embrassa le front, le nez, les joues, la bouche, rien n'échappait à sa bouche gourmande. Mais le corps de Serena, cette fois, n'éprouvait aucune envie, au contraire il tremblait de peur comme si les lèvres qui se posaient sur sa peau pouvaient devenir des crocs prêts à la déchiqueter. Il commença à dénouer le ruban bleu qu'il coinça entre ses crocs et laissa glisser sa main sous la robe de la jeune fille.

Serena se sentait mal, pas seulement à cause de ces mains qui la touchaient sans retenu, mais par ce qu'elle avait créé. Elle avait été incapable de le protéger et avait fait ressortir la colère, la haine et bien d'autres sentiments que le garçon n'aurait jamais connus s'il ne l'avait pas rencontrée. Ce qu'il lui faisait subir en ce moment était la punition qu'elle avait méritée. Elle sentit qu'il desserrait un peu sa prise sur son bras, elle parvint à le dégager et dirigea sa main vers la joue du garçon. Sans doute Sacha s'attendait à un choc violent lorsqu'il la vit arriver et peut-être espérait-il que cette main le frappe. Ce ne fut pas le cas, la main brulante se posa avec douceur sur sa joue.

- Fais ce que tu veux. Si tu peux te sentir mieux après, alors j'accepterai tout, dit-elle la voix éteinte.

Elle ne pleure pas. Sacha mordit un peu plus fort le ruban avant de le reposer et d'enlever ses mains du corps de sa camarade.

- Est-ce que je te fais peur ? demanda-t-il après un long moment de silence.

La fille resta muette sous lui, détournant la tête pour poser sa joue contre les galets froids.

- Tu as peur de moi, et j'ai peur de moi-même. De ce que le monstre en moi pourrait te faire, de ce que le Sacha du passé pourrait te faire si tu me relâchais… La barrière est là et on dirait qu'on est incapable de la briser.

- Alors enfuis-toi. Pars avec Cathy et construits toi une vie où tu pourras être heureux, murmura la dresseuse.

Le garçon repartit vers le poste de secours sans dire un mot. La jeune fille retenait ses larmes du mieux qu'elle pouvait alors qu'elle restait étendue sur les galets. La lune ne lui permettait pas de savoir combien de temps elle resta ainsi mais elle entendit des bruits de pas se rapprocher.

- Sacha est parti ! cria Lilie.