Chapitre 14 - Prince, ne dérange pas le dragon ce soir
Serena contemplait la montagne depuis le ciel, le soleil frappait la neige la faisant briller telle une poudre de diamant. Elle sentait les ailes puissantes de son dragon battre l'air, et ses muscles bouger sous son corps. Elle n'avait pas froid, bien blottit contre ces écailles brulantes. Une pensée l'effleura, si Sacha perdait sa forme maintenant ils feraient une chute vertigineuse. Elle frissonna et essaya de se rassurer comme elle pouvait. Serena remarqua la pupille aiguisée du dragon qui la fixait, ses crocs apparaissaient pendant qu'il souriait. Elle eut un mauvais pressentiment, Sacha avait une idée en tête. Il replia ses ailes et se laissa tomber en piqué.
- Redresse ! hurla la jeune fille de terreur.
Il ne déploya ses ailes qu'au dernier moment, la neige flotta un instant autour d'eux et le reptile de feu remonta à toute vitesse le long des falaises escarpées. La jeune fille pinça la joue de celui qui avait osé lui faire peur et il redescendit rapidement au sol.
- Ça fait mal ! se plaignit-il en massant sa joue.
Il avait retrouvé forme humaine avec une telle vitesse qu'elle avait à peine eu le temps de cligner des yeux.
- On va manger, se contenta-t-il de dire.
Ils avaient finalement trouvé une grotte pour se reposer. Sacha utilisait ses flammes pour faire fondre la neige et faire cuire des pâtes. Ils mangeaient en silence les nouilles gluantes et Serena réfléchissait à la raison qui faisait que soudainement le garçon pouvait se transformer comme il le voulait. Trop perdue dans ses pensées, elle ne remarqua pas la fourchette dans son assiette qui s'empressa d'enrouler une portion généreuse de pâtes.
- Moi aussi j'ai faim ! se plaignit-t-elle.
Il avait déjà porté la nourriture chaude à sa bouche et Serena devait se faire une raison. Elle lui lança un regard noir alors qu'elle remarquait qu'il restait encore quelques nouilles dans l'assiette du garçon. Elle tenta d'y planter sa fourchette mais le garçon sauva habilement son repas et se dépêcha de les cacher dans sa mâchoire. Serena s'apprêtait à abandonner l'affaire, mais il la ramena vers lui pour l'embrasser, elle sentit les fils épais encore chauds passer la bouche du garçon et rejoindre la sienne en même temps que leurs langues entraient en contact. Quand il la relâcha, elle avala la bouillie qui s'était formée dans sa bouche plus par réflexe que par réelle conscience. Elle porta sa main à ses lèvres, peu importe combien de fois il l'embrassait, elle se sentait toujours aussi hébétée.
- Comment tu fais pour te transformer à volonté ! s'écria-t-elle enfin comme libérée.
- Je n'en sais rien, il me suffit de penser que je veux te protéger et j'y arrive.
Il fit mine de se concentrer, des cristaux noirs recouvrèrent son visage avant de se propager tel une vague sur l'ensemble de son corps. Serena fut à nouveau obligée de fermer les yeux et lorsqu'elle les rouvrit le même miracle s'était produit.
- Je ne comprends rien, se lamenta Serena, et puis tu n'es pas curieux de comprendre ce qu'il t'arrive ?
Le pokémon avait repris sa forme d'humain, le vêtement orange couvrait ses habits habituels et ne semblait pas vouloir disparaître. Sacha saisit le tissu écailleux et le posa sur les épaules de sa partenaire.
- Bien sûr que je me pose des questions, mais je crois que ce n'est pas si important que ça.
- Quand des cristaux noirs te poussent sur le corps tu peux quand même t'inquiéter un peu, remarqua la dresseuse.
- Après m'être transformé en pokémon ce n'est pas ce qui m'étonne le plus, pouffa-t-il. Et puis sous ma forme de Dracaufeu j'arrive à nouveau à utiliser mon attaque draco-griffe.
- Alors la recherche des cristaux Z ne servait à rien ?
- Pas tout à fait. Je suis toujours incapable d'utiliser une attaque de type dragon en tant qu'humain. J'ai l'impression que les cristaux permettent d'activer mes pouvoirs sous ma forme humaine et quand je me transforme en dracaufeu c'est comme si je débloquais tout en même temps. Ce qui veut dire… qu'on devrait à nouveau pouvoir se synchroniser !
- La synergie ? Tu penses que ça fonctionnera ? Alors que tu as encore du mal à maintenir ta forme….
- Je pense justement que ce sera plus stable grâce à la synergie. De toute façon si on veut battre ce Kessel il faudra au moins ça.
- Je ne suis pas sûre que ce sera suffisant. Tu auras une armée de champions d'arènes et de maîtres pokémons contre toi…
- C'est vrai que c'est délicat, il croisa les bras pour réfléchir un instant, de toute façon il ne t'a pas dit qu'il allait me faire du mal, il a juste dit qu'il avait besoin de moi. Peut-être qu'une fois que je l'aurai aidé il me laissera tranquille !
- Tu es toujours trop optimiste.
- On a qu'à partir sur cette idée pour l'instant puisqu'on ne peut pas faire grand-chose d'autre, on avisera le reste le moment venu.
Tout était si simple avec lui, s'en était effrayant. Cependant, il y avait quelque chose chez le garçon qui rassurait Serena et la calmait face à toutes ces perspectives inquiétantes. Elle prit la cape orange et la posa sur le garçon, rabattant la capuche au passage.
- Même si on ne peut pas les battre, on doit au moins être capable de fuir.
Le pokémon était de nouveau face à elle, il se frotta contre son bras et lui fit signe de monter. Ils étaient repartis dans le ciel du mont Lanakila.
Serena souffla un grand coup pendant qu'ils volaient. Fusionner leur cœur et leur esprit, c'était un exercice qu'ils n'avaient pas performé depuis longtemps. Maintenant qu'elle y pensait, c'était avec Sacha qu'elle s'unissait à chaque fois et cela la fit légèrement rougir. Un grognement lui rappela quoi faire, elle porta sa main à son ruban bleu et très vite sa vision se modifia. Une vue plus nette et l'impression de savoir exactement quel serait le prochain mouvement de son partenaire. Elle sentait les ailes du pokémon comme si elles étaient siennes, les flammes chaudes qui résidaient dans son ventre et son envie de voler plus vite. Des étincelles se formaient dans l'air qui les entourait et une vapeur d'eau entourait ses ailes. Le pokémon slaloma entre les différents obstacles rocheux sans ralentir une seule fois. Serena sentait les flammes monter en elle, il était temps de tester s'ils avaient vraiment retrouvé toute leur force. Le pokémon rouge cracha ses flammes vers le ciel, d'une telle chaleur qu'elles balayèrent les nuages gris et ne laissèrent que le ciel bleu. Le même sourire s'affichait sur le visage des deux êtres, ce n'était que le début !
Ils avaient passé la journée à retrouver leurs sensations. Serena s'écroula sur la neige, épuisée d'avoir utilisé ce pouvoir pendant si longtemps.
- C'était peut-être un peu trop, constata Sacha.
- Je sais… mais quand on commence je n'arrive plus à m'arrêter tellement c'est grisant, souffla-t-elle.
- Il faudrait que tu fasses plus attention, tu étais tellement excitée que j'ai cru qu'on allait raser la moitié des montagnes.
- Ce n'est pas de ma faute ! J'étais juste dans le feu de l'action et… oh et puis zut ! Il n'y a personne ici, je peux bien me défouler un peu !
- Tu commences à parler comme moi, s'amusa le garçon.
Elle mit sa main devant sa bouche, il avait raison, l'effet de la synchronisation se faisait encore sentir dans son comportement. Elle espérait que ça ne durerait pas trop longtemps. Elle admira un instant son ruban bleu avant de sourire.
- Ce ruban nous lie à chaque fois. Je suis heureuse qu'il ait autant d'importance pour toi que pour moi.
Le garçon détourna la tête en se grattant la joue, lui aussi chérissait ce ruban, il lui rappelait toujours la couleur des yeux de sa partenaire. Ses yeux étaient vraiment… magnifiques. A peine avait-il achevé cette pensée que ses lèvres avaient retrouvé celles de sa partenaire. Il sentit son cœur s'accélérer alors que sa main caressait la joue de la jeune fille, mais il n'était pas tout à fait satisfait… elle a trop de vêtements, pensa-t-il. Il se recula violemment, encore ces pensées ! Il avait reformé son lien alors il n'avait plus besoin de vouloir ça ! Il ne voulait pas lui faire de mal… Serena avait encore le teint rouge, légèrement haletante, son regard fuyait celui du garçon. Pourquoi Margie m'a expliqué ces trucs !? Ça aurait été mieux de ne rien savoir ! Mais il se rabroua rapidement, ce ratata de bibliothèque n'avait fait que mettre des mots sur ses instincts, c'était lui le véritable problème !
« Arrête-moi dès que tu sens qu'il y a un problème. » C'était ce que Sacha lui avait dit. Elle n'avait pas été très emballée à l'idée de provoquer ces « problèmes ». Pourquoi je me suis laissée convaincre ! se répéta-t-elle pour la dixième fois, à moins que ce ne soit la onzième.
- J'y vais ! prévint Sacha.
Elle ne voyait que son dos et ses cheveux mouchetés de quelques flocons. Maintenant elle ne pouvait plus reculer, c'était trop tard. Le garçon fit apparaître une flamme légère, rouge, elle ondulait sur ses doigts comme si elle les caressait.
Serena saisit le bracelet à son poignet, quand il commencerait à monter en intensité alors… elle secoua la tête, douter c'était exactement ce qui risquait de les faire échouer. Mais décidemment, pourquoi faisaient-ils cet entrainement alors qu'il pouvait à nouveau utiliser ses attaques au maximum sans la blesser… du moins quand il prenait sa forme de pokémon. Une légère chaleur cercla son poignet. Serena voyait la vague de panique s'approcher à grande vitesse. Lamentable, elle était lamentable d'échouer si vite.
- Sacha, murmura-t-elle.
Elle avait espéré pendant quelques secondes qu'il ne l'entende pas. Les flammes s'évaporèrent.
- Déjà ? s'étonna Sacha.
Serena détourna le regard, ce n'était vraiment pas la peine d'appuyer son échec.
- Tu pourrais te contenter d'utiliser tes attaques uniquement quand tu es sous ta forme de pokémon, essaya-t-elle.
- Tu sais parfaitement que ce n'est pas possible. Le professeur Pimprenelle nous l'a expliqué : juste le fait de rester humain te cause des dommages, même si c'est moins visible.
La dresseuse avait froid aux mains malgré ses épais gants de laine. Ses phalanges s'étaient comme disloquées du reste de son corps, remuant péniblement à ses ordres inconscients. C'est pour cela qu'en ce moment, elle prenait la mesure de l'effort que devait fournir chacun de ses muscles pour fermer son poing de dépit.
- On y arrivera pas, grinça-t-elle.
Son poing restait fermé, ses articulations refusaient de glisser les unes contre les autres, figées dans ce gant de laine pourtant si chaud. Sacha saisit le poignet de son amie, retira le gant et découvrit les ongles bleuis. Il approcha son visage, si proche qu'elle crut que les lèvres chaudes du garçon allaient rencontrer la peau froide de sa main.
- On y est déjà arrivé, souffla le garçon de son haleine chaude. En ce moment je les utilise pour te réchauffer.
- Ce n'est pas la même chose, souffla la jeune fille.
- Si, c'est juste que tu ne l'as pas compris, sourit-il. En même temps, c'est normal que tu mettes un peu de temps, moi-même j'ai mis du temps à m'en rendre compte.
- Et comment je fais pour comprendre ? grommela Serena.
Le sourire du garçon s'étira d'avantage alors qu'il répondait :
- A toi de trouver.
Serena retira sa main, c'était un implicite mais évident : « on réessaye ». Comprendre, elle voulait bien, elle ne voulait que ça. Sauf que pas facile de se lancer quand votre bras avait failli finir plusieurs fois en un pathétique morceau de viande grillée. Sacha ne sembla pas prendre compte les états d'âme de sa partenaire. Il campa ses pieds dans le sol, se cambra, ouvrit grand la bouche.
Serena se disloqua. Neige, rouge, blanc, chatoyant chaud, rassurant. Sacha. Les flammes de Sacha. Calme. Elle avait peur de ces flammes avant alors pourquoi maintenant... Sacha était calme. Les flammes étaient calmes. C'était donc cela. Ce qui lui faisait peur était la colère, la rage de ce feu. Mais ce n'était, finalement, que le reflet des sentiments du garçon. En rejetant ces flammes véhémentes, c'était les émotions de Sacha qu'elle refusait. Elle n'avait pas pu accepter qu'il puisse ressentir ce genre de choses, parce qu'elle l'admirait, pour elle cette rage était anormale chez ce garçon qu'elle aimait tant. Elle s'était aveuglée elle-même. Sacha avait le droit de ressentir ça, ce n'était pas horrible, c'était juste une partie de lui qui avait tout autant le droit d'exister que le calme dont il faisait preuve en ce moment. Elle s'était blessée en refusant les sentiments de Sacha…
- Mets-toi en colère… chuchota-t-elle.
Il se tourna vers elle, pas certain d'avoir bien compris.
- C'est aussi toi n'est-ce pas ? Quand la haine, la rage t'envahit, c'est toujours toi, continua-t-elle d'une voix plus assurée. Alors montre-moi tes flammes, les pires flammes qui peuvent venir de toi.
Sacha acquiesça, il se laissa submerger par les souvenirs, tous les moments où il avait failli la perdre, où on avait tenté de la blesser. Serena recula d'un pas, les flammes rageuses se mouvaient à nouveau, léchaient la neige innocente et son poignet la brulait. Elle releva finalement la tête, son regard déterminé s'ancra dans les pupilles du garçon. Les flammes émanèrent du bracelet, Serena les laissa l'enserrer. Elles rampaient sur sa peau sans pour autant la mordre, la jeune fille avait l'impression que ces flammes la sondaient. Ce sont aussi les sentiments de Sacha, se répéta-t-elle. Elle entendit des crépitements puis un sifflement aigu, elle s'empêcha de trembler. La chaleur embrassa son corps avant de disparaitre sans la blesser. Elle regarda un instant le bracelet blanc, encore hébétée par ce qu'il venait de se passer. Ces flammes… elles m'ont reconnue ?
- On rentre au centre pokémon, dit Sacha sans cacher son sourire satisfait.
De retour dans la chambre, Sacha se dépêcha d'aller prendre une douche. Il laissa couler l'eau un long moment sur sa tête pour nettoyer son esprit. Ces flammes qui avaient tâté le corps de sa partenaire étaient une partie de lui, il ne pensait pas qu'il se sentirait comme ça après. Est-ce que je te blesserai si je laisse faire mes envies ? se répétait-t-il. Il sortit de la chambre et remarqua rapidement le regard inquiet que lui lançait Serena.
- Ça ne va pas ?
- Si.
Pas très convaincue de sa réponse elle s'approcha de lui, il n'osait pas soutenir son regard.
- Je n'aime pas quand tu me mens, tu le sais bien.
Sacha soupira. Elle n'était pas non plus un exemple, mais elle n'avait pas tort. Il hésita un instant avant de lui demander :
- Pourquoi tu t'es arrêtée hier ?
- Que… c'est-à-dire… ça ne fait pas longtemps que tu es libre et… balbutia-t-elle.
- La vraie raison.
- Je… Je…
Sacha voyait bien la gêne dans laquelle il la mettait, il essaya de la rassurer :
- C'est pas grave. Je voulais juste essayer de comprendre.
- Sacha… qu'est-ce que… qu'est-ce qu'on est censé faire pour aller plus loin ? murmura-t-elle en espérant qu'il ne l'entendrait pas.
Il cligna plusieurs fois des yeux, la jeune fille se remit à rougir encore plus fort que d'habitude.
- J'ai conscience que toi et moi on peut s'unir d'une manière totalement différente de d'habitude mais… je ne sais pas exactement en quoi ça consiste. Je ne dis pas que je veux essayer maintenant, mais si… si vraiment tu m'aimes alors… elle se mordit la lèvre. Si tes sentiments pour moi sont bien réels, j'aimerais aller au bout avec toi !
Sacha ouvrit grand les yeux, il ne pensait pas que l'entendre dire ça le réchaufferait autant. Il voulait… Il colla son front à celui de la jeune fille, il en était sûr maintenant : il voulait tout connaître d'elle et qu'elle connaisse tout de lui, ne plus rien avoir à se cacher l'un pour l'autre, ne plus avoir peur l'un de l'autre. Ce n'était pas juste un instinct, pas juste un désir, c'était quelque chose d'unique entre eux deux.
- Je suis certain qu'en ce moment, ce que je ressens pour toi est bien réel, murmura-t-il.
- Pourquoi tu en es si sûr ?
- Parce que si je suis parti en voyage c'est pour retrouver la petite fille au chapeau de paille à qui j'avais soigné le genou, finit-il par expliquer.
Serena arqua un sourcil, pas vraiment convaincue par cette déclaration qui sonnait comme un « je t'aime depuis le premier jour ».
- Bon d'accord ! J'exagère un peu… peut-être que j'avais légèrement oublié quand je suis parti de chez moi, avoua le garçon.
- Légèrement ? remarqua la jeune fille.
- Complètement, je l'avoue ! Mais maintenant je me rappelle de choses que même toi tu as oubliées.
Serena sourit légèrement, elle se demandait quel détail avait bien pu lui revenir en mémoire. Il l'observait, semblant attendre qu'elle essaye de deviner de quoi il parlait, un peu comme si elle était en plein quizz télévisé et la récompense serait… le corps de Serena s'échauffa légèrement et elle s'empressa de le faire taire.
- Quand on s'est revu à Kalos, tu voulais me rendre le mouchoir que je t'avais prêté. En fait, à l'époque du camp, c'est moi qui t'avais demandé de venir me voir au Bourg Palette pour me le rendre. J'avoue… que c'était une excuse pour te revoir. Je voulais vraiment être ton ami parce que je sentais que toi, tu ne te moquerais pas de moi, que tu étais spéciale.
- Mais je ne suis pas venue… se rappela Serena dont les souvenirs refaisaient aussi surface.
Elle se souvenait maintenant du regard peiné de Sacha lorsqu'ils avaient quitté la forêt pour rejoindre les autres. Les voix cruelles des enfants qu'elle avait entendues : « Ne restes pas à côté de lui, sinon tu seras obligée de quitter ta maison » ou encore « S'il aime tant les pokémons qu'il reste avec eux, on ne veut pas de lui dans notre village. » Elle n'était qu'une enfant alors elle avait suivi ce que les autres lui conseillaient et s'était écartée de son sauveur. Il l'avait alors regardée avec ses yeux emplis de tristesses si différents de ceux pleins de courage qu'elle lui avait trouvés en forêt, elle s'en était affreusement voulue. Il avait pourtant ignoré les moqueries et lui avait proposé de lui rendre le mouchoir dès qu'elle irait mieux. Chose qu'elle n'avait pas pu faire à l'époque.
- Je ne pouvais pas t'en vouloir de ne pas me l'avoir rendu après tout ce que les autres avaient dit sur moi et j'ai fini par oublier… mais quand tu es venue me retrouver à Kalos, que tu m'as rendu ce mouchoir je ne me suis jamais senti aussi heureux. Et je pense que c'est parce qu'inconsciemment, cette histoire était restée endormie au fond de ma tête.
- Mais tu me considérais juste comme une amie.
- J'avais toujours peur de m'attacher à quelqu'un et de finalement me retrouver abandonné. Je voulais devenir maître pokémon pour dépasser l'homme qui m'avait laissé et j'appréciais les pokémons car je savais qu'eux ne me laisseraient jamais derrière. Mais maintenant… je me demande s'il n'y avait pas une autre raison à mon voyage. Si au fond… je voulais juste rencontrer à nouveau cette fille au chapeau de paille pour lui demander si elle me détestait elle aussi.
Alors c'était comme ça… pouvait-elle appeler ça de l'amour ? Sacha avait toujours désespérément cherché quelqu'un qui voudrait de lui. En pensant comme cela, on pouvait très bien penser que n'importe qui ferait l'affaire mais… c'était elle qui ne l'avait pas oublié, qui était venue le trouver et qui était tombée amoureuse de lui. Tout le monde aurait pu le faire et pourtant, elle avait été la seule à avoir pris la peine d'entreprendre toutes ces actions. Et c'était peut-être pour cela qu'aujourd'hui, elle était la seule à qui il se confiait, la seule qu'il tenait absolument à suivre et la seule à qui il ait un jour proposé de s'unir complètement. Comment pouvait-on définir le fait d'aimer quelqu'un ? Y avait-il seulement une véritable définition universelle.
Elle leva sa main tremblante vers lui, dès qu'elle entra en contact avec la peau douce de la joue du garçon, elle sentit des frissons d'excitation la parcourir.
- Est-ce que tu as peur de moi ? demanda Sacha.
- J'ai peur de ce qu'on va faire mais je n'ai pas peur de toi, murmura-t-elle. Je veux te connaitre mieux que quiconque, t'accepter complètement et… je veux aussi connaître cet enfant qui pleure tout seul.
Sacha ouvrit grand les yeux, la jeune fille n'avait pas l'air de se souvenir de tout mais…
- Je ne sais pas si ce sera possible.
- S'il a besoin de moi je le trouverai quoi qu'il arrive, s'exclama-t-elle avec un clin d'œil.
- J'ai hâte de voir ça, susurra Sacha.
Comment on en est arrivé là ? se questionna la jeune fille. Elle n'osait plus faire un seul geste alors que ses bras entouraient sa poitrine nue. Elle gardait le regard baissé pendant qu'en face, Sacha vêtu d'un simple caleçon n'était pas beaucoup plus courageux.
- Je m'approche, dit-il pas très hardi.
Elle n'osa pas lever les yeux. Elle sentait que Sacha était tout près, mais il ne semblait pas décider à la toucher ou à enlever les derniers morceaux de tissus qui couvraient leur corps. C'est ridicule ! Qui a inventé un truc pareil ? se plaignit-elle en fermant les yeux. Elle sentit une main chaude contre son épaule, là où était sa cicatrice.
- Non pas ici ! hurla-t-elle en se reculant.
Je ne veux pas qu'il regarde mon épaule, elle est trop horrible.
- Tu n'aimes pas cette cicatrice, moi non plus en fait, elle me rappelle trop de mauvais souvenirs mais…
Il s'approcha à nouveau et cette fois déposa un léger baiser sur l'épaule meurtrie.
- Serena tu es… il déglutit, vraiment belle.
Il n'avait pas trouvé meilleur compliment, cependant cela suffit à détendre Serena. Elle relâcha finalement ses bras qui enserraient sa poitrine, l'autorisant à regarder et à toucher ce qui était interdit aux autres.
- Je peux te faire confiance ? trembla-t-elle.
- Si tu tombes, je te rattrape et je te ramène jusqu'au sommet, sourit-il.
Faisait-elle une erreur ? Sacha était-il vraiment pleinement conscient de ce qu'il faisait ? Elle avait encore tellement de questions sans réponse et sans doute l'attente aurait été la solution la plus sage. Mais cette nuit, elle avait en elle l'intime certitude que la décision qu'elle prenait était la bonne.
Serena se réveilla, il faisait étrangement chaud. Deux bras puissants entouraient sa taille dénudée et une bonne odeur de bois brûlé l'entourait. Une odeur qu'elle avait sentie toute la nuit et qui avait imprégnée sa peau.
- Comment tu te sens ? demanda Sacha.
Il venait de se réveiller, ses yeux bruns la fixaient intensément et il lui caressait la joue. Elle saisit cette main et l'embrassa. Elle savait qu'il s'inquiétait à cause du début quelque peu douloureux.
- Je regrette de ne pas avoir suivi plus tôt les supplications de mon corps, se moqua-t-elle.
Elle emmêla ses jambes aux siennes pendant qu'il lui déposait quelques baisers sur la nuque.
- Tu n'as pas trouvé ça horrible ?
- Certainement pas ! Génial, merveilleux, incomparable ! Je pense que ces qualificatifs conviennent mieux à ce qu'on a fait.
Le garçon ria intérieurement. Il avait la sensation qu'elle était devenue plus assurée avec lui et ce n'était pas pour lui déplaire.
- Toujours pas décidée à refaire de moi ton pokémon ?
- Est-ce qu'on en a vraiment besoin ? remarqua-t-elle.
- Tu reconnaitrais enfin mes sentiments ? s'amusa-t-il.
- Je crois que je pourrais l'accepter, oui.
- Il n'empêche que pour moi, être recapturé signifie que tu acceptes de continuer à voyager avec moi. Un peu comme un serment tu vois !
Elle lui sourit, elle avait l'impression de mieux le comprendre.
- Je vais y réfléchir, se moqua-t-elle.
Il la serra contre lui et la chatouilla avec quelques baisers. Serena ne put empêcher un doux rire de s'échapper.
- On retourne s'entrainer ? défia-t-il son amante.
- Hum… Tout dépend de quel entrainement tu parles.
Ses mains baladeuses et la trainée de baisés sur son corps ne laissèrent que peu de doute à Serena sur ce dont il parlait et elle devait avouer que ce programme lui allait parfaitement.
Ils avaient passé une semaine dans la montagne à s'entrainer et à profiter l'un de l'autre. Serena se sentait mal par rapport à Lilie de ne pas lui avoir donné de nouvelles mais la jeune fille était avec Cathy, elle ne se faisait donc pas trop soucis. Le poste de secours qui les avait hébergés était en vue et Sacha amorça une descente lente et un peu à l'écart de l'habitation. La jeune fille sauta de galets en galets et frappa à la porte. Personne ne répondit, pas même le maître des lieux. Cependant, l'entrée n'était pas fermée et Serena poussa la porte qui s'ouvrit avec un grincement. L'intérieur était sans-dessus-dessous, les canapés étaient renversés, les murs en partie brulés, les lampes brisées. Les éclats de verre jonchaient le sol avec les cadavres d'autres objets.
- Lilie ! Cathy ! appela la jeune fille terrifiée à l'idée de les retrouver gisantes au milieu du reste.
- Qu'est-ce que vous faites ici ?
Un homme aux yeux rouges et au visage fatigué les avait abordés. Il avait un ton bourru et las d'un homme qui avait trop de travail.
- Nos amies devaient se trouver ici… Qu'est-ce qui s'est passé ?
- Vos amies ? Toutes les personnes de cette maison ont été enlevées il y a quelques jours.
- Enlevées ? s'écria Serena. Par qui ?
- C'est ce que j'aimerais bien découvrir. Et vous n'avez pas vu la rubalise avec écrit défense d'entrer ? fit remarquer l'homme.
La jeune fille ne pouvait pas lui répondre qu'ils venaient par les airs et d'un autre côté cet homme semblait les suspecter d'avoir commis ce délit.
- Je suis Dahn et je travaille au commissariat. J'ai des questions à vous poser alors si vous pouviez éviter de résister histoire de ne pas me donner plus de travail.
- Vous nous suspecter ? questionna Sacha sur la défensive.
- Qui sait ? On dit toujours que les criminels reviennent sur le lieu de leur forfait pour effacer les preuves compromettantes. Vous avez essayé d'entrer malgré l'interdiction qu'on a mis tout autour de la maison, avouez que c'est suspect.
Le policier s'approcha d'eux d'un pas trainant et saisit le bras de la jeune fille tout en disant :
- Si vous ne coopérez pas, j'emploierai la force.
Il resserra un peu plus sa prise la faisant grimacer de douleur. Il n'aimait pas faire de mal à une femme mais son instinct lui disait que malgré les apparences, c'était elle qui dirigeait. Dahn sentit des frissons le parcourir, le garçon le fixait d'un regard presque assassin, il n'allait tout de même pas l'attaquer ?
- Du calme Sacha ! cria la jeune fille.
La sensation de terreur du policier s'évanouit en même temps que le garçon sembla se calmer. Ces jeunes gens devenaient de plus en plus suspects.
- Nous n'avons pas l'intention de résister et nous aussi nous voulons comprendre ce qui est arrivé à nos amis, expliqua la jeune fille.
Dahn la détailla un instant à la recherche d'un signe de mensonge que ses instincts de flics savaient parfaitement déceler. Il finit par lâcher la jeune fille et les amena à l'écart de la maison. Il les fit monter dans sa voiture de police et commença son interrogatoire car il n'avait pas envie de faire le long trajet jusqu'à son poste. La jeune fille lui raconta qu'ils avaient séjourné au mont Lanakila et son appel à l'infirmière Joëlle lui confirma qu'ils étaient bien venus avant la date de disparition des personnes, preuve à l'appui de la location de Serena. Cependant, ils n'étaient pas restés au centre pokémon mais avaient vagabondé une bonne partie de leur temps dans les montagnes. Certes, à pied, il était impossible qu'ils soient revenus à temps pour commettre le forfait, mais avec une pokémonture c'était une autre affaire… Sa théorie tomba vite à l'eau, la jeune fille ne possédait aucun appel-monture. Elle n'avait même pas de pokémons capables de voler quant au garçon il n'avait aucun monstre de poche sur lui. Il appela les deux professeurs auxquels ces jeunes étaient rattachés et ils lui assurèrent qu'ils ne leur avaient envoyé ou reçu aucun pokémon durant cette semaine. Ils avaient un alibi solide et Dahn dû se convaincre de leur honnêteté.
- Vous n'avez pas d'idées sur qui aurait pu enlever Lilie et les autres ? interrogea la jeune fille.
- C'est moi qui pose les questions normalement et je n'ai aucun compte à vous rendre.
- Mais on pourrait peut-être vous aider.
Le policier se rappela qu'ils avaient prétendu être ami, si c'était bien le cas ils auraient sans doute des idées sur qui pouvait en vouloir aux victimes.
- Très bien, nous pensions d'abord que c'était l'œuvre de la team skull, un groupe de délinquants qui a son quartier général sur cette île. On est allé les interroger mais ils n'en savaient rien et on n'a rien trouvé de concluant. Et puis je connais les lascars, ils n'auraient pas fait ça aussi discrètement. Nous avons aussi contacté la famille, notamment la présidente du foyer Aether. Elle nous a laissés enquêter et on n'a rien trouvé non plus.
- La mère de Lilie… pensa Serena. Saubohne ! Lilie nous avait dit qu'un employé de sa mère, en avait après elle, c'est sans doute lui qui les a enlevés !
- Les caméras du centre nous ont prouvé qu'il n'avait pas bougé du foyer de toute la semaine. Désolé de vous décevoir, mais il va falloir trouver un autre coupable.
Des crabagarres se disputaient une noix de coco tombée sur le sol. Ils décochaient de puissants uppercuts qui ébranlaient leurs carapaces de crustacés. Très vite, un troisième se joignit au combat, puis un quatrième et finalement le duel se transforma en une véritable bataille royale. Sacha se laissa distraire un court instant par cette pseudo-guerre où les pinces bleues s'entrechoquaient et où les pokémons qui s'étaient déjà effondrés répandaient un filet de bave sur la terre. Lorsqu'il revint se concentrer sur le visage de sa partenaire, la certitude qu'elle ne resterait pas sans rien faire le frappa aussi fort que les poings de ces pokémons combats.
- On va prévenir le professeur Euphorbe ! finit-elle par déclarer.
- Tu crois qu'il pourra nous aider ?
- Il devait parler à Elsa-Mina et il ne nous a donné aucune nouvelle à ce sujet. Tu te souviens quand on a voulu le voir, il a éludé toutes les questions et il nous a donné un simulacre de prétexte pour éviter de venir au C.R.I.
- Il n'était pas juste pressé ? Ou bien Elsa-Mina ne l'a pas cru et il n'avait pas le courage d'annoncer la nouvelle à Lilie…
- Je pense plutôt qu'il avait peur. Cette fois on ne doit pas lâcher l'affaire, la sécurité de Lilie en dépend !
La route qu'ils empruntaient était munie de quelques cabines téléphoniques grises. Serena laissa la porte ouverte pour que son partenaire puisse entendre et composa le numéro du professeur. L'appareil sonna plusieurs fois dans le vide avant que le scientifique ne se décide à décrocher. Son expression de surprise se transforma rapidement lorsqu'il apprit les derniers évènements de la bouche de la jeune fille.
- C'est pas vrai… murmura-t-il.
- Je continue de penser que Saubohne est le coupable. Il a sans doute réussi à duper la mère de Lilie.
- Il ne l'a pas dupée… Je suis certain qu'Elsa-Mina elle-même a commandité cet enlèvement.
- Vous êtes sûr qu'elle n'est pas juste manipulée ? interrogea la dresseuse.
- Quand je suis allé voir la mère de Lilie, j'ai compris qu'elle était parfaitement au courant de tout ce qu'il s'était passé. Elle n'en a rien à faire de sa fille !
- Pourquoi ne pas nous avoir prévenus ! s'énerva Serena.
Le professeur déglutit, jetant un coup d'œil derrière lui comme si un monstre allait soudain apparaitre pour l'emporter.
- Quand je suis rentré de ma réunion, il se passait des choses bizarres. Je croyais voir des ombres à travers la fenêtre et la nuit des murmures se mêlaient au vent. J'avais beau sortir à toute vitesse de ma maison, il n'y avait rien. Lougaroc aussi sentait quelque chose, il se mettait soudain à grogner et se précipitait à la porte, les poils hérissés. Je ne voulais pas l'admettre au début, mais des gens m'observaient. Je suis persuadé que les employés d'Aether me surveillaient pour retrouver Lilie. Quand vous m'avez appelé, je me suis même demander si je n'étais pas sous écoute… la voix du professeur était montée dans les aigüe et Serena pressentait qu'il relâchait toutes les tensions accumulées jusque-là. Quand je m'endormais, je voyais ces horribles yeux verts et je me disais qu'ils n'hésiteraient pas à blesser les autres pour obtenir ce qu'ils cherchaient. J'étais piégé et je pensais qu'il valait mieux que Lilie reste encore cachée à vos côtés mais évidemment ça ne pouvait pas durer… Je suis censé être son professeur, et j'ai fui comme un lâche…
- Calmez-vous ! l'arrêta la jeune fille. Peu importe ce qu'on aurait dû faire avant, l'important maintenant est de retrouver Lilie !
Le professeur reprit un peu de contenance, se rabrouant intérieurement de s'être ainsi emporté. Il fit apparaitre une carte sur sa tablette où un point rouge clignotait. La fondation Aether avait construit une île artificielle pour créer son paradis pour pokémons et y installer ses bureaux. S'il y avait bien un endroit où ils pouvaient emmener leurs prisonniers c'était ici.
- Les policiers ont déjà fouillé ces bâtiments, mais ils n'ont rien trouvé, remarqua Serena.
- Une structure aussi gigantesque doit receler bien des endroits cachés, expliqua Euphorbe.
- Très bien, on va la chercher ! s'exclama la jeune fille.
- C'est de la folie ! Même si vous parveniez à infiltrer leur bâtiment, vous devrez encore faire face à une centaine d'employés prêts à vous arrêter !
- Ce sera un bon entrainement alors, sourit la jeune fille.
- Ce n'est pas une plaisanterie, c'est…
Serena avait coupé l'écran, elle jeta un regard à son partenaire dont quelques flammes sortaient déjà de sa bouche.
