Chapitre 17 - Nécrose du prince

Sacha n'aimait pas cette pièce. L'humidité se mêlait à l'odeur de la pourriture, le forçant à se boucher le nez. Il n'arrivait pas à comprendre pourquoi on l'avait amené ici. Il appela une petite flamme au creux de sa paume pour l'aider, les murs étaient couverts de moisissures et différents objets jonchaient le sol en un capharnaüm insondable. Il se trouvait probablement dans une cave. Le garçon frappa par inadvertance une barre de métal avec son pied, elle s'enfonça dans la pièce avec un cliquetis assourdissant. Quand enfin Sacha crut qu'il eut cessé, un autre bruit métallique émana du fond de la pièce.

- Ne me faites pas de mal…

La voix était si faible, à peine un murmure que les crépitements de sa flamme avaient failli l'étouffer. Sacha se demandait même s'il ne l'avait pas rêvé. Il s'approcha du fond, là où l'odeur de pourriture était la plus forte. Il se figea sur place alors que la lumière de ses flammes éclairait les barreaux de métal. Quelqu'un était allongé au sol, des plaies béantes et putrides marquaient ses bras, le pire était sa jambe qui ressemblait à du marbre noir.

- Pitié, continuait de vagir le pauvre être le visage contre le sol.

Il discernait mieux maintenant le ton épuisé de cette voix et il se rendit compte avec horreur qu'il la connaissait.

- Serena ?

Il n'osait pas y croire mais lorsqu'elle leva la tête pour découvrir ses yeux bleus ternes, il n'eut aucun doute.

- Sa… cha ?

Elle posa sur lui un regard plein d'espoir pendant qu'elle rampait vers les barreaux. Les plaies suintaient un sang noir, son vêtement avait perdu toutes ses couleurs pour devenir un vieux chiffon déchiré. Sacha avait l'impression qu'à tout moment, la pierre noire qui avait remplacé la jambe allait se détacher du corps et se briser en morceaux. Et surtout, son ruban bleu avait disparu.

- Ils ont brulé le cadeau, argh, que tu m'avais offert… Je suis désolée, je n'ai pas pu… pas pu les empêcher.

Elle se mit à tousser, expectorant quelques crachats sanglants. La jeune fille continuait d'appuyer sur ses bras pour se mouvoir, les larmes dégringolaient sur son visage.

- Je savais… que tu ne m'avais pas oubliée… je savais que tu viendrais… j'ai toujours… toujours…

Elle passa sa main à travers les barreaux, blanche et décharnée. Sacha se reprit et tenta de la saisir, il voulait la rassurer, lui dire que tout irait bien maintenant. La main de Serena s'écrasa mollement contre la sienne. Il n'entendait plus la respiration de la jeune fille ni les battements de son cœur. Elle est… Un violent haut le cœur le prit et il dû fuir à l'autre bout de la pièce.

- Qu'est-ce que c'est que ça ? répétait-il en boucle.

L'enfant aux yeux rubis s'approcha et posa une main amicale sur l'épaule du garçon :

- C'est un monde « normal », un monde où l'enchainement des évènements fait que vous ne vous retrouvez pas. Tous les mondes dans les parages sont pareils, vous voyagez chacun de votre côté et elle finit sa vie de manière misérable. Les manières de mourir diffèrent mais… elle est toujours persuadée que tu viendras la sauver, la petite sourit plus largement, jusqu'au moment où son cœur s'arrête.

- Arrête de sourire ! hurla Sacha.

Il tenta de saisir l'enfant mais elle glissa facilement entre ses doigts, continuant de rire comme si ce n'était qu'un jeu.

- Tu es sûr que tu diriges ta colère contre la bonne personne ? remarqua-t-elle.

Le garçon s'immobilisa et resta un moment les yeux dans le vague avant de demander :

- Sacha. Que fait le Sacha de ce monde ?

- J'aime cette question ! Celebi, déplace-nous dans un monde de cette lignée légèrement plus développé.

Le garçon se retrouva à nouveau balloté, mais ce n'était rien comparé à l'horrible odeur qui emplissait encore ses narines lui vrillant l'estomac. Il se trouvait maintenant debout au milieu de gradins. La foule hurlait et applaudissait Sacha monté sur un piédestal, un trophée en or à la main. Le voyageur sentit une nouvelle envie de vomir le prendre à cause du sourire que le garçon arborait. Tu n'es vraiment au courant de rien ? Tu souris bêtement alors qu'elle…

- Nous avons atterri dans un monde un peu plus vieux que le précédent. D'ailleurs félicitations ! Tu viens de remporter la ligue d'Alola. Ouais ! T'es le meilleur ! Et Serena n'est plus qu'un tas d'ossements abandonné, souffla-t-elle à son oreille. Je me demande s'ils l'ont retrouvée pour lui offrir une sépulture descente. Ils ont dû mettre une belle épitaphe : « la fille qui attendait le prince charmant. » J'ai mieux ! « L'idiote qui croyait que son ami en avait quelque chose à faire d'elle », ça sonne bien !

Sacha continuait de sourire en bas et l'ancien pokémon serrait entre ses mains le siège qui avait eu la mauvaise idée de s'être installé ici. Le métal se pliait comme s'il n'avait été qu'une vulgaire feuille de papier. Tu es trop occupé par ton soi-disant rêve pour penser à Serena. Tu n'en as rien à faire de ce qu'elle est devenue ! Et quand tu apprendras ce qui est arrivé, tu te contenteras d'une mine triste et de quelques pleurs si un jour tu as eu quelques sentiments pour elle. Et puis, comme tu aimes si souvent le répéter, grâce à tes amis pokémons tu trouveras la force de surmonter cette épreuve. En seulement quelques jours, tu te remettras à sourire et tu repartiras après ton rêve pensant qu'il n'y a que ça qui compte. Ton rêve accompagné de tes pokémons… Il n'y avait de toute façon pas de place pour Serena dans ton tableau.

Les amis de Sacha l'applaudissaient et lui continuait de sourire. Un objet rouge tournait autour de lui et prenait des photos du grand, de l'incroyable, du grandiose champion d'Alola. Le visage du garçon aux prunelles reptiliennes s'ornait de cristaux noirs qui se réunissaient pour recouvrir complètement son visage. Il ne restait de l'humain que les yeux aux pupilles draconiennes et la bouche aux canines acérées.

Elle t'attendait ! Elle était persuadée que tu viendrais, que tu ne l'avais pas oubliée. Et toi tu souris bêtement avec de nouveaux amis, tu souris avec cette babiole dans la main. Salaud, t'es le salaud que je déteste. Je croyais t'avoir brulé dans cette chambre, mais tu es toujours là…

- Qu'est-ce que tu vas faire ? demanda la petite fille qui vola un paquet de pop-corn à un des spectateurs.

- Tu voulais lire cette histoire au sujet d'un dragon qui dévore un village, dit-il d'une voix grave déformée par le masque.

- Tellement prévisible, se moqua-t-elle en avalant une grosse bouchée de ce maïs en forme de papilusion blanc.

La victime du vol de pop-corn qui tentait vainement de rattraper son bien s'écarta d'un bond, tout comme les autres spectateurs des environs se levèrent et s'écartèrent. Le siège de métal était en train de bruler d'un feu intense. Le monstre se décida à le lâcher, les flammes suivaient ses poings pendant qu'il descendait les escaliers pour se rapprocher du terrain. Il enjamba la barrière d'un pas et se retrouva juste en face du récent vainqueur. Ses flammes avaient disparu, il leva la main et pointa son doigt vers le dresseur au Pikachu.

- Champion, je te défie ! hurla-t-il.

- Super, un combat ! s'enflamma Sacha.

- Je vais être clair. Si tu perds, ce n'est pas seulement ton titre de maître qui disparaitra, mais aussi tout ton monde.

Tout le monde avait entendu l'étrange annonce. Les gens se regardaient mutuellement, ils se mirent à échanger leurs opinions pour savoir si ce garçon masqué réalisait un spectacle, faisait une mauvaise plaisanterie, ou s'était évadé d'un asile psychiatrique. L'autre Sacha se contentait de regarder le challenger, comme si le masque allait soudain se lever et que la personne en-dessous crierait « C'était juste une blague ! ».

- Ce n'est pas une plaisanterie, tonna le garçon au masque totalement stoïque. Si tu aimes vraiment ce monde et ce que tu as accompli, tu n'auras aucun mal à me battre pour le défendre. Alors ramène-toi, champion !

Le jeune maître était plus que réticent. Il ne croyait pas forcément à cette histoire, mais on venait de le défier et il ne pouvait pas refuser un combat. Il chercha conseil auprès de ses pokémons qui lui firent rapidement signes qu'ils étaient prêts à en découdre. Il ne pouvait qu'accepter devant leurs regards déterminés. Le champion se plaça dans sa zone, la foule l'encourageait en un brouhaha inconsistant.

- Tu peux utiliser tous tes pokémons contre moi, prévint le masqué.

- C'est injuste ! On combattra avec le même nombre de pokémons.

- Tu veux vraiment risquer la vie de tout le monde pour rien ?

Cet inconnu recommençait et Sacha ne savait pas s'il devait le prendre au sérieux. Il était probablement capable de s'en prendre aux spectateurs vu les propos qu'il tenait. S'il était vraiment dangereux, mieux valait ne pas trop le contrarier et achever rapidement ce combat. Il n'utiliserait qu'un pokémon de toute façon. Le champion appela son fidèle Lougaroc qui lui avait offert la victoire il y a quelques heures avec brio. Sacha attendait que son adversaire sorte une de ses pokéballs, mais il se contenta d'avancer au centre du terrain en face du pokémon loup.

- Tu n'appelles pas de pokémons ? s'étonna le champion.

- Je combattrai moi-même.

Lougaroc se mit à grogner, il n'appréciait pas l'odeur de ce garçon. Toutefois, il ne pouvait pas se résoudre à attaquer un faible humain.

- Je n'ai pas l'intention de blesser quelqu'un, se renfrogna Sacha.

- Tu abandonnes ?

Le regard brulant que le dresseur de Lougaroc sentit à travers les fentes du masque le poussa à ne pas chercher plus loin. Il suffisait de l'assommer et ce garçon masqué s'en remettrait avec seulement une bosse sur la tête.

- Champion, souviens toi bien de l'enjeu du combat. Ne faits pas de sentiments et ne commets pas l'erreur de me sous-estimer.

- Tu ne viendras pas te plaindre après, soupira Sacha.

Le champion comptait achever rapidement le combat grâce à vif-roc, ce serait une victoire trop facile à son goût. Il avait envie d'affronter Royal Mask, pas un fou qui n'avait pas conscience des limites de son corps. Le pokémon s'élança à toute vitesse sur son adversaire, les crocs bien en vue pour effrayer son ennemi. La foule ne vit qu'un nuage de poussière et très vite un cri s'éleva :

- Lougaroc !

Le loup gisait au sol inconscient, un gros hématome s'était formé sur sa joue.

- Il te reste cinq pokémons, remarqua le masqué.

Sacha tremblait, son équipe n'était pas au complet, il n'avait en réalité que quatre pokémons à utiliser. Et Lougaroc avait été vaincu si facilement, il n'avait même pas compris ce qu'il s'était passé. Avait-il vraiment une chance de battre cet adversaire mystérieux ? Un tonnerre de Pikachu lui remit les idées en place, il replaça convenablement sa casquette et envoya son prochain pokémon. Un chat au pelage noir et rouge grognait en même temps que le grelot à son cou tintait.

- Je vais te montrer le lien qui m'unit à mes pokémons !

Le pokémon feu cracha quelques flammes pour montrer sa détermination avant d'enflammer ses crocs et de sauter sur l'humain.

- Ne me parle pas de liens !

Matoufeu vola à travers le stade et alla profondément s'encastrer dans le mur. Un silence pesant s'était abattu, les gens avaient cessé de manger trop focalisés sur le film de science-fiction qui se déroulait sous leurs yeux. Le seul bruit qu'on pouvait entendre était le craquement du maïs soufflé sous les dents de l'enfant aux yeux rubis.

- Encore en un seul coup, marmonna Sacha hébété.

- Tu tiens vraiment à ce monde pour être aussi faible ?

- Ce n'était que l'échauffement ! s'énerva le garçon.

Il appela à la rescousse son Melmétal. Le pokémon tourna sur lui-même les bras écartés imitant une toupie géante. L'ennemi lui saisit le bras, lui balaya la jambe et le fit lourdement tomber sur le dos. A sa merci, il posa sa main sur la tête d'écrou et l'enflamma.

- Alors tu te décides à être sérieux ? gronda le masqué.

« Tu crois qu'il va s'en prendre à la foule ? » « Le maître ne peut pas le battre ? » « Je suis sûr que le maître a une stratégie ! » murmuraient les gens. Le doute était en train de s'emparer d'eux, beaucoup étaient sortis discrètement du stade, ils avaient confiance en leur maître mais mieux valait être prudent. Sacha effleura la pokéball de Brindibou, il devait au moins affaiblir cet ennemi pour finir le travail avec Pikachu. Malheureusement, le pokémon plante ne résista pas plus longtemps que ses camarades.

Sacha ne savait pas si cela valait la peine de continuer. Tous ses pokémons, bien que déterminés, n'avaient pas pu résister à la puissance de l'inconnu. Sacha doutait de pouvoir gagner, c'était peut-être même impossible. Pikachu émit quelques cris, il était toujours là. Il croyait en Sacha et Sacha croyait en lui, la confiance mutuelle qu'ils s'accordaient pouvait accomplir des exploits.

« Vas-y champion ! Tu peux gagner ! » hurla quelqu'un dans la foule. Les gens se mirent à répéter la phrase, d'abord un léger murmure puis de grands cris qui ébranlaient tout le terrain. Euphorbe ne pouvait s'empêcher de sourire, Sacha ne perdrait pas, tout Alola était derrière lui. Et Pikachu ne le laisserait jamais tombé.

- Tout repose sur toi mon vieux copain !

La souris sauta en l'air, quelques gerbes électriques aux joues. Tant qu'il avait confiance en ses pokémons tout irait bien.

- Où est Serena ? demanda soudain l'apparition.

- Hein ? Je n'en sais rien ! On a chacun poursuivi notre voie pour progresser avec nos pokémons. J'ai confiance en elle et je sais qu'elle s'en sortira quoi qu'il arrive !

Le masqué se mordit la langue pour éviter de réduire en cendre l'humain ignorant. Pikachu sauta dans les airs, les éclairs l'entourèrent et… Cette fois encore ce fut trop rapide pour que Sacha puisse voir quoi que ce soit. Il eut juste le temps d'ouvrir les bras par réflexe pour amortir le choc qu'allait subir son pokémon. Le dresseur sentit ses pieds décoller du sol et son dos percuter le mur de béton lui faisant cracher du sang.

- Ton dernier pokémon, appela le challenger.

- Je n'en ai pas… marmonna le garçon la tête baissée vers son vieil ami.

Il n'arrivait pas à admettre qu'il venait de perdre, tout semblait si irréel qu'il se demandait s'il ne rêvait pas. Une vague de terreur s'empara de la foule, les gens criaient, se poussaient sans ménagement tout cela pour sortir rapidement des gradins. Il ne restait plus que les plus fidèles amis du champion déchu.

- Non ! Je n'ai pas encore perdu ! hurla soudain Sacha.

Comme pour répondre au cœur du garçon, le ciel se déchira et un lion majestueux descendit du ciel. Celui qui dévorait le soleil avait une dette envers cet humain et il était bien décidé à l'honorer. Le monstre sentit la faim le tenailler, son sang bouillait et son masque brûlait. Il savait ce qu'il devait faire.

- Ceci est le pouvoir d'Alola ! hurla Sacha plein d'espoir.

Comme par magie un cristal Z apparut sur son poignet et il entama la danse qui libèrerait toute la puissance du légendaire. Il ne put jamais la finir, le monstre masqué sauta dans les airs et plaqua le lion au sol soulevant au passage poussière et terre brune.

- Qu'est-ce que tu fais ! s'effraya Sacha.

Le masque noir mordait la gorge jusqu'au sang du pokémon dont Sacha s'était occupé alors qu'il n'était qu'un petit Cosmog. Le lion agitait ses pattes et tentait de déloger les crocs qui se refermaient toujours plus. Il émit un cri étouffé alors que des cristaux noirs se formaient sur son corps blanc et se propageaient au point qu'il ne reste plus rien du légendaire.

- Solgaleo ! appela le garçon.

Il se précipita vers la montagne de cristaux, prêt à les briser à main nue s'il le fallait. La matière noire explosa révélant une créature ailée gigantesque au corps doré. La lumière se propagea, parcourut la terre, l'espace, jusqu'à l'extrémité de cet univers. Inarrêtable, elle traversa la barrière qui séparait les mondes pour se répandre à l'ensemble du multivers alentour enveloppant des milliers d'univers, des milliers de planètes terres et des milliards de milliards de pokémons et humains qui y vivaient. Quand Sacha rouvrit les yeux, il remarqua sa main qui était en train de se disperser en sphères lumineuses, tout comme le corps de son Pikachu, tout comme ses amis et le reste des habitants d'Alola. Le monde hurlait de terreur. Sacha serra fort son pokémon et s'excusa de nombreuses fois avant que le pokémon ne disparaisse complètement.

- Pourquoi !? hurla-t-il au géant doré. Alors que j'avais enfin réussi après tant d'échecs !

La tête géante du monstre s'approcha de lui, il ouvrit sa gueule en un gouffre béant de lumière. Il ne lui répondrait pas. La gueule se referma en un claquement sec et froid ne laissant de l'humain que quelques flocons lumineux.

Le monde que ce Sacha connaissait cessa d'exister tout comme les mondes semblables qui l'entouraient. La beauté de la nécrose s'était rependue et avait apporté la mort vêtue de son plus bel apparat. Les mondes moururent d'une manière éblouissante, nimbée de cette lumière presque divine.

Sacha était revenu dans cet endroit où ruisselait la rivière dorée, la vieillarde lui faisait face avec un grand sourire.

- Tu es aussi gourmand qu'un dragon, remarqua la fille du fabriquant de masques.

- Cela t'ennuie ?

- Non ! Les princes sont ennuyeux, mais les dragons sont fascinants.

Sacha était parti, laissant seul les deux seuls être 'vivants' de ce monde silencieux. L'enfant le plus vieux de tous les temps se tourna vers la créature rose et remarqua :

- Détruire les autres mondes ne servait pas uniquement à nous protéger.

- « Oh ! Tu t'en es rendue compte, » félicita ironiquement Mew qui n'avait pas oublié qu'elle avait failli tout faire échouer avec ses remarques.

- Je commence à te connaitre, se mit à rire la petite avant de prendre un visage empli de colère. Tu es le maître dans l'exercice de tromper les gens.

- « Tu ne maches jamais tes mots, soupira Mew, et qu'est-ce qui te dis que je l'ai trompé ? »

- Tu aurais pu détruire Lunala bien avant et pourtant tu l'as laissé ouvrir les ultra-brèches. Tu voulais donner une raison à ce gosse de détruire ces mondes.

Mew la dévisagea, son visage habituellement amical s'était ternit. Pourtant il ne rechigna pas à répondre à celle qu'il considérait comme son amie.

- « AZOTH, le projet comporte aussi une phase d'extension. J'ai simplement fait d'une pierre deux coups, nous avons désorienté le système de défense des multiverses et en même temps fait plus de place pour les futurs mondes qui découleront du nôtre. »

- Alors il n'était pas obligé de tout détruire.

- « Que t'arrives-t-il ? Ne me dis pas que tu as des remords. A moins que ce ne soit de la pitié. »

L'enfant antique haussa les épaules tout en levant les yeux au ciel pour bien marquer son exaspération.

- Ce n'est pas pour lui que je m'inquiète. Tu as joué à un jeu dangereux, les ultras auraient très bien pu détruire notre monde.

- « Mais ils ont échoué, j'ai fait un pari et je l'ai gagné. Et comme tu l'as dit plus tôt : avec la mort de Lunala ils avaient tout de même peu de chance de nous atteindre. »

Les yeux rubis continuaient à le fixer. Elle soupira, lassée qu'il ne comprenne pas :

- Il suffisait de lui montrer la mort de la fille et il aurait détruit ces mondes sans aucun remord. Il était inutile de prendre autant de risque.

Mew grogna, il n'appréciait pas le ton de sa vieille amie.

- Et puis, continua-t-elle, je croyais que justement tu voulais qu'on se stabilise, qu'on évite de prendre trop de places au risque d'entrainer vraiment la fin de tout.

Mew agita sa longue queue effilée, décidément elle devenait de plus en plus insupportable avec ses remarques.

- « Ce n'était qu'un petit extra. Et je n'ai pas pour objectif de disparaitre avec le multivers. »

L'enfant plissa les yeux, pas vraiment convaincue de la réponse.

- « Arrête de t'inquiéter et mets-toi au travail. Tu veux revoir ton père, non ? »

- Oui ! sauta de joie la petite dans sa robe blanche. Papa, je vais bientôt revoir papa !

Mew la préférait comme ça, telle qu'il l'avait connu la première fois qu'ils s'étaient rencontrés.

- Au fait Mew, dit-elle en lui tournant le dos.

- « Quoi encore ? »

- Fais attention à ne pas être trop gourmand toi aussi ! cria-t-elle entre deux éclats de rires incontrôlés.


Serena s'évertuait avec ses pokémons à attaquer Kessel, celui-ci ne s'inquiétait pas plus et laissait son Absol gérer la jeune fille.

- Rendez-moi Sacha ! hurlait-t-elle.

Le vieil homme se contentait de soupirer, mais dans le ciel il remarquait les brèches qui disparaissaient lentement. Il ne pensait pas que le pouvoir de Lunala s'estomperait si rapidement et si les ultras avaient bien été désorganisés, il n'y avait plus rien à craindre.

- On dirait qu'il est de retour, fit remarquer Kessel.

La jeune fille s'immobilisa pendant qu'il pointait de sa canne le jeune homme qui venait d'apparaitre derrière elle.

- Sacha ! Tu n'es pas blessé ? s'inquiéta-t-elle.

- Non…

Le ton de sa voix n'était pas assuré, il regardait ses mains, comme s'il venait de sortir d'un rêve.

- J'ai fait quelque chose de vraiment mal et… je ne le regrette pas. Je m'en veux mais je ne le regrette pas…

- Sacha ?

- Serena… si toi tu me dits que j'ai bien fait alors je me sentirai rassuré, je me dirai que j'ai pris la bonne décision.

- Qu'est-ce que tu as fait ? s'effraya la dresseuse.

Elle avait peur, les yeux de Sacha étaient indéfinissables, inhumains. Pourquoi ?

- Qu'est-ce que tu as fait ? répéta-t-elle hystérique.

Les tremblements de Sacha avaient redoublé, il ouvrait et fermait la bouche sans pour autant produire le moindre son.

- Il vient de tuer des milliards de milliards de gens et de pokémons innocents, répondit à sa place Kessel.

- Vous mentez ! Sacha ne ferait jamais ça ! s'époumona Serena.

- Toutes les vies n'ont pas le même poids dans la balance, s'amusa le vieil homme. Il y a 3000 ans le roi de Kalos avait accepté ce fait, l'histoire ne fait que se répéter.

- S'il te plait Sacha, dis-lui qu'il a tort ! hurla la jeune fille.

Mais il se contentait de baisser les yeux sans démentir les propos de l'homme. Elle se mit à reculer, c'était impossible, elle sentait les larmes remplir ses yeux.

- Pourquoi ? balbutia-t-elle.

Pour la première fois il leva la tête et soutint son regard avant de répondre :

- Parce que tu en vaux la peine.

- Ne m'utilise pas pour te justifier ! s'énerva-t-elle.

- Pourtant, que vous le vouliez ou non, vous êtes la raison qui l'a poussé à agir ainsi, remarqua Kessel.

- Mais il y avait forcément une autre solution ! cracha la dresseuse.

- Non, répondit catégorique Sacha, ça ne méritait pas d'exister.

Serena sentit un frisson la parcourir, qu'avait-il vu pour que sa voix soit aussi froide ? Quoi qu'il en soit, rien ne justifiait que… Sacha eut un violent éclat de rire qui glaça sur place la jeune fille.

- D'accord, d'accord, j'avoue ! Je les ai détruits uniquement pour tester ma force. Et ensuite ? Qu'est-ce que tu vas faire ?

Tu n'es pas le Sacha que je connais ! se terrifia la jeune fille. C'était impossible, il ne pouvait pas être devenu un tel monstre. Tester sa force ? C'était vraiment ce qui l'avait poussé à… Elle s'arrêta, Sacha n'osait pas la regarder dans les yeux. Chacun de ses muscles étaient tendus comme s'ils essayaient de soutenir un poids qui allait bientôt les écraser. Il souffrait, en ce moment Sacha souffrait parce que… il me ment.

- Alors vous allez l'abandonner ? se moqua Kessel. Saviez-vous que c'est ainsi que le pokémon ramené à la vie a remercié son sauveur il y a 3000 ans : en le fuyant et en le laissant errer seul. Une juste punition je suppose… après tout ce pokémon n'avait pas demandé à être ramené à la vie, il n'avait rien à se reprocher.

Ces mots résonnèrent dans tout le corps de la jeune fille. Rien à se reprocher, se répéta-t-elle. Pourtant la réalité lui paraissait maintenant évidente : c'était pour elle qu'il avait commis une telle atrocité, parce que… parce que je suis la seule qu'il aime…

- Déteste-moi ! hurla Sacha qui avait senti la colère de Serena s'atténuer.

Il voulait tout porter seul, ne pas la faire souffrir et pour cela il était prêt à être haï. Alors que c'est ce que tu crains le plus… Serena se dégoutait, mais… elle sentait aussi son cœur se réchauffer et ses muscles se détendre. Elle éprouvait… de la joie ? Un véritable bonheur de compter plus, d'être unique pour cette personne si précieuse à ses yeux. Elle qui avait si longtemps douté, la réponse était maintenant évidente lorsqu'elle détaillait ce regard monstrueux qui ne reflétait qu'elle. Parce que rien, pas même une pokéball n'aurai pu le pousser à commettre un geste aussi atroce. Et maintenant Serena ? Maintenant que tu en es sûre, vas-tu te détourner de lui ?

- Abandonne-moi ! cria plus fort que jamais le monstre.

Elle approcha du garçon le pas lourd, les yeux baissés. Elle s'arrêta juste en face de lui de sorte qu'il soit incapable de voir son visage. C'est alors qu'elle leva la main et la posa sur son torse. Le garçon baissa la tête et ses yeux s'agrandirent de stupeur.

Que vas-tu faire maintenant que tu connais les sentiments de ce monstre ? Rester ? Ou bien… murmura une voix en Serena

Sacha continuait de fixer cette main qui n'était pas directement en contact avec sa poitrine, un objet les séparait. Rouge, il voyait du rouge juste en face de son cœur.

- Pourquoi ? interrogea-t-il d'une voix éteinte.

- Tu t'es transformé pour moi, je dois assumer ce que j'ai fait.

Je dois assumer ce que notre lien implique, et je dois accepter que…

Sacha sentait une douce chaleur l'envelopper, il posa sa main sur celle de la jeune fille.

- Ce n'était pas notre arrangement, dit-il avec un petit sourire triste.

Elle leva la tête vers lui et dit d'une voix ferme :

- Je ne l'ai pas rompu !

Je dois assumer que peu importe ce qu'il se passe ou ce que tu fais, je ne veux pas te perdre ! Je ne veux pas perdre notre lien ! Et c'est pour cela que… je suis heureuse que tu aies sacrifié les autres mondes pour moi.

Le garçon émit un léger rire avant de disparaitre. La jeune fille serra contre son cœur la pokéball vibrante où elle venait d'enfermer son amant.

- Tu acceptes ce qu'il a fait ? s'étonna Kessel devant ce geste.

- Il est mon pokémon, répondit-elle. Il a agi pour moi, il m'a choisie et c'est pour cela que je lui prouverai qu'il ne s'est pas trompé !

- Oh ! Ainsi tu es prête à assumer que tout est de ta faute, sourit Kessel.

- Je suis sa dresseuse et j'en ai assez de me comporter comme une lâche… Jusque-là je n'ai fait que le fuir quand les problèmes arrivaient, mais cette fois je vais l'accepter et le soutenir parce que malgré ce que j'ai pu dire… c'est le Sacha qu'il a choisi d'être.

- Le but des performeuses n'est-il pas d'apporter la joie aux autres ? Ironique pour des meurtriers, remarqua le vieil homme en resserrant son poing sur sa canne.

- Mon idéal et la réalité sont deux choses différentes et j'ai fait mon choix, répondit-elle d'un ton las en se détournant de l'homme.

La dresseuse fit ressortir Sacha. Le visage du garçon était redevenu serein, il entoura la jeune fille de ses bras comme un dragon le ferait avec ses ailes.

- Est-ce que je peux vraiment… être à nouveau ton pokémon ?

- Maintenant j'en suis sûre, souffla-t-elle.

- Merci, murmura-t-il à son oreille.

Il lança un regard haineux à Kessel, mais le vieillard se contenta de rire.

- Vous ne m'aurez pas ennuyé ! Bien, maintenant vous avez le choix : m'affronter maintenant et devenir les ennemis du conseil suprême ou vous tenir tranquille.

Sacha lança un regard à Lilie, il ne pensait tout de même pas s'en sortir après ce qu'il venait de faire ?

- Vous allez vous en prendre à Sacha ? se contenta de demander la dresseuse.

- Il a accompli son rôle, et comme je l'ai dit : je préfère suivre vos aventures. Je n'hésiterai pas à plaider en votre faveur.

- Alors nous pourrons vivre en paix ?

- Disons que vous aurez juste à vous préoccuper du regard des idiots sur le fait qu'un humain puisse se transformer en pokémon. Sans compter quelques collectionneurs intéressés…

Serena se mordit la lèvre avant de dire :

- Je vous hais… je vous haïrai toujours. Mais en tant que dresseuse, le bien de mes pokémons passe avant tout.

- Dois-je comprendre que vous me laissez partir malgré ce que j'ai fait à vos amis ? s'amusa Kessel.

Serena détourna les yeux, il n'y avait que dans les romans que le héros s'élevait contre tout le système avec bravoure. Elle n'était pas une héroïne, tout comme Sacha n'était pas un prince. Pas de grandeur, juste la lâcheté humaine à préserver son propre bonheur.

Kessel descendit les marches, Serena entendait la canne résonner et rapidement plus aucun son ne troubla la paix du canyon. La dresseuse leva la tête vers le ciel et demanda au garçon de les emmener le plus haut qu'il pouvait. L'air était froid et asphyxiant, encore un peu, elle voulait être au plus proche des étoiles. Sentant que son dragon aussi atteignait ses limites, elle murmura aux étoiles là où résidait maintenant son amie :

- Bon voyage.

Sacha avait senti sa dresseuse perdre connaissance, il s'empressa de redescendre. Il sentait des larmes contre son cou, elle pleurait malgré son inconscience. Il se posa avec douceur sur le pilier et descendit les marches, loin des deux cadavres des ultras dont l'odeur rendait pesant l'air. Des lougarocs courraient autour de lui, à la recherche de la moindre intention hostile. Sacha ne s'inquiéta pas et trouva un endroit calme où s'assoir. Il caressa les cheveux de la jeune fille s'enivrant de leurs parfums, ainsi il pouvait oublier l'horrible odeur de cette pièce. Elle battit des paupières libérant ses yeux azurs.

- Lilie voulait voyager, faire le tour des îles, devenir une dresseuse. Elle voulait m'affronter et maintenant…

- Tout est fini, finit le garçon.

- Est-ce que j'ai eu tort de laisser cet homme partir ?

- Serena, tu te rappelles de ce que je t'ai dit : je suis ton dragon. En tant que tel, je n'ai pas hésité à détruire les villages environnants et à dévorer le prince qui s'est présenté devant moi. Je peux faire tout ça parce que je sais que dans mon donjon attend une magnifique princesse que je dois protéger.

Le vent soufflait à nouveau entre les formations rocheuses du canyon, ces hurlements presque humains se mêlaient aux cris des lougarocs. Le soleil disparaissait derrière les falaises ocres, annonciateur de la mort prochaine de cette journée. Serena se laissait bercer et apaiser par la chaleur de son dragon. Son regard dériva à des cornèbres qui se disputaient les rares baies de cet environnement rocheux. Ils se battaient de leur bec crochu jaune arrachant quelques plumes noires de leurs chapeaux de sorcière. La dresseuse ne pouvait s'empêcher de penser à un autre scénario, celui où sa peur ne la paralyserait pas, celui où elle parvenait à arrêter le pokémon désastre avant qu'il ne tranche son amie. Un des cornèbres s'était enfuit emmenant avec lui son maigre butin, il passa tout près d'eux les dévisageant de son œil rouge. Lilie ne serait pas vengée, parce qu'elle était égoïste et qu'elle préférait préserver son bonheur à l'abri dans ce donjon de pierre avec son gardien invincible.

- Je suis ta princesse. Je regarde les villages qui brulent, les valeureux princes qui se font dévorer. Et je contemple le splendide dragon qui me garde, en espérant que jamais aucun prince ne viendra me délivrer. Je suis la princesse égoïste qui tant qu'elle est heureuse dans sa tour ne se préoccupe pas du reste. Alors, dragon, peux-tu encore accepter de garder chez toi cet être sans honneur ?

- Pour moi, égoïsme, honneur, ça ne veut rien dire. La seule chose qui compte, qui ait une valeur, il pinça délicatement le ruban bleu entre ses doigts, c'est de rester à tes côtés.