And to our own way

Mon grand frère a remporté la ligue d'Alola l'année dernière. Pourtant, il ne s'en est pas satisfait et est reparti s'entrainer. Il fait toujours tellement d'efforts… Lui demander de l'aide ? J'y ai pensé mais… tu comprends, il est déjà repassé plusieurs fois me voir, mais je ne voulais pas le gêner dans son entrainement alors je ne lui ai rien dit au sujet de maman. Et puis, je veux lui montrer qu'il n'a plus à veiller constamment sur moi !

Le bruit d'une vague qui s'écrase sur la plage au clair de lune. Assise sur le perron, Serena se remémorait cette banale discussion qu'elle avait eue un soir avec Lilie. La lune devait aussi avoir cette forme cette nuit-là. Elle avait encore du mal à réaliser, c'était fini, définitivement. Et quelque part, elle attendait un miracle, que la blonde apparaisse soudain en lui demandant de repartir à l'aventure. Mais les jours étaient passés et ils étaient repartis chez le professeur Euphorbe. Serena ferma les yeux, le visage du pauvre homme à la terrible annonce ne lui avait que trop rappelé que tout cela était bien réel. Oui, un visage qui avait vieillit en un instant, des muscles pourtant forts qui s'étaient soudain ramollis obligeant le professeur à aller s'écrouler sur le fauteuil.

- Serena ?

C'était Sacha qui venait de l'appeler depuis l'intérieur de la maison, sans doute le repas était-il prêt. La jeune fille se releva, épousseta sa robe rose. Il était le seul à avoir encore assez de force pour aider Pimprenelle à préparer le diner. Elle s'assit à la table et mangea machinalement ce que contenait son assiette. Etait-ce bon ? Elle ne savait pas vraiment, ces derniers temps les choses n'avaient plus vraiment de goût. Personne ne parlait, on n'entendait que le bruit des couverts qui s'entrechoquaient de temps à autre.

- Je vais me coucher, dit le professeur.

Il s'en alla, laissant le repas à peine entamé sur la table. Lougaroc glapit, malheureux de voir son maître dans un si mauvais état. Le professeur ne lui accorda pas un seul regard et disparut dans sa chambre. Pimprenelle caressa la tête du pokémon roche pour le rassurer, même elle ne parvenait pas à réconforter son mari.

- Il a juste besoin de temps, expliqua la femme. On en a tous besoin, rajouta-t-elle.

Euphorbe n'était plus que l'ombre de lui-même, il n'allait même plus donner de cours à l'école, lui qui adorait enseigner. En découvrant son état, Pimprenelle avait immédiatement abandonné son laboratoire et ses recherches pour soutenir son mari. Mais la seule amélioration notable de ce retour fut que l'homme repris un peu de poids. Pour le reste, il restait toute la journée avachi dans le canapé à regarder les mauvais feuilletons de la chaîne locale d'Alola, veillant à changer de chaine dès qu'un « flash info » montrait le bout de son nez. Et puis, comme un simple automate, il mangeait quelques bouchées de son repas et allait se coucher. Et ce petit manège se répétait depuis des semaines. Qu'est-ce que cela faisait de voir la personne qu'on aimait dans un tel état ? C'était la question que se posait Serena en ce moment face à la mine dépitée de Pimprenelle. Serena posa à son tour sa fourchette, incapable d'avaler la moindre bouchée supplémentaire. Sacha la fixa, la suppliant silencieusement de finir son assiette. Il avait le même regard que Pimprenelle en ce moment.

- Je vais retourner un peu dehors, s'excusa la jeune fille en abandonnant définitivement le repas encore chaud.

Elle avait besoin de sortir de cette maison, de cette atmosphère lourde et morne qui régnait depuis la fatidique annonce.

- Pi, souffla la souris les oreilles basses.

Le pokémon jaune restait devant sa gamelle à peine entamée, lui non plus n'avait plus très faim maintenant. Sacha s'approcha du pokémon pour le réconforter, la souris laissa son ami lui caresser la tête et retrouva un peu d'appétit.

- Tu ne vas pas la rejoindre ? s'étonna Pimprenelle.

- On a de la vaisselle à faire, esquiva-t-il.

L'eau coulait, les assiettes moussaient sous les coups vigoureux d'éponges. Sacha tendit les couverts humides à la femme, elle hésita quelques secondes à les prendre, fixant l'étoffe rouge à carreau qui lui servait de torchons.

- Tu as l'air moins affecté que ces deux-là, finit-elle par dire.

Sacha releva la tête pour la regarder dans les yeux, elle le soutint un instant avant de baisser la tête et de prendre les couverts. Il replongea ses mains dans l'eau chaude, des bulles se formaient et éclataient sur ses doigts rugueux.

- On a voyagé ensemble un moment, mais elle avait peur de moi. Finalement, on a jamais été très proche, constata-t-il.

- Et tu le regrettes ?

Il regarda son reflet dans le disque blanc, il appréciait Lilie, elle lui manquait, il était triste. Simplementtriste.

- J'aurais voulu mieux la connaitre, c'est vrai. Mais dire que je regrette… je ne sais pas. Je crois que j'étais trop focalisé sur Serena pour que la situation avec Lilie me gêne. Enfin… ce qui m'inquiète vraiment c'est l'état de Serena.

- Elles étaient proches.

- Oui. Et puis Lilie était plus douée que moi quand il s'agissait de vêtements, dit Sacha avec un petit sourire. Elles aimaient discuter toutes les deux autour du feu. Et puis Lilie faisait de son mieux pour nous aider même si elle a brulé plusieurs fois notre repas.

Sacha étouffa un rire avant de reprendre sa besogne. La mousse nébuleuse engloutissait ses mains et l'odeur du liquide vaisselle lui piquait le nez.

- Une fois elles m'ont fait des dessins sur le visage pendant que je dormais. Et il y a aussi eu ce jour où Lilie a voulu combattre avec Doudou contre Serena. Roussil a juste lancé quelques flammes et ils sont partis en courant ! On a passé des heures entières à essayer de les retrouver. Elle a aussi veillé sur Serena après notre combat contre Alyxia, quand je n'étais plus très en forme.

- Sacha… murmura Pimprenelle.

Pikachu se frottait contre les jambes du garçon, c'est à ce moment que Sacha se rendit compte que des larmes chaudes coulaient sur ses joues.

- Hein ? Je… je me suis mis du produit dans les yeux on dirait.

Il essayait de frotter ses yeux avec la manche de son t-shirt mais les larmes continuaient de couler.

- Pika, gémit la souris.

Dans son affolement, une assiette glissa des mains du garçon. Pikachu eut juste le temps de s'écarter avant qu'elle n'éclate en mille morceaux. Sacha se baissa pour ramasser les débris de toutes tailles qui jonchaient désormais le sol.

- Désolé, je vais ranger ça, bredouilla-t-il.

- Tu pleures encore, fit remarquer Pimprenelle.

Elle avait raison, il les voyait tomber sur la porcelaine blanche. C'était comme si tous ses sentiments l'avaient pris d'un coup parce que finalement… finalement…

- Je veux les revoir rire ensembles.

Il ne s'en rendait compte que maintenant. Mais voir Serena sourire, s'amuser, se mettre en colère avec cette fille aux cheveux blonds, il aimait ça. Il tenait à Lilie parce qu'elle apportait de la joie à Serena.

- Vous croyez que Serena pourra à nouveau sourire, demanda Sacha réellement inquiet.

Pimprenelle s'accroupit pour se mettre au niveau du garçon, elle posa une main réconfortante sur son épaule.

- On n'accepte jamais la mort de quelqu'un, par contre, on peut l'oublier. Parce que le monde continue de tourner et les gens continuent de vivre. Une fois qu'on est revenu dans ce tourbillon incessant fait d'évènements et de rencontres, les morts ne sont finalement que des souvenirs sans aucun pouvoir sur ce que nous vivons. C'est ainsi que les disparus ne reviennent nous hanter que les nuits où nous n'avons rien à penser. Et c'est ces nuits où il est bon d'avoir quelqu'un qui dort à nos côtés, finit-elle avec un petit sourire.

Sacha releva la tête, ses yeux encore humides et rouges fixaient la femme aux cheveux blancs.

- Je suis cette personne pour Euphorbe, tout comme toi tu le seras pour Serena.

Sacha se releva d'un coup, manquant de faire tomber à la renverse la spécialiste des ultra-brèches.

- Je le suis déjà, répondit-il ayant retrouvé de l'assurance.

Pimprenelle toujours accroupie pencha la tête de côté, avec un petit « quoi ? » d'étonnement. Sacha ne prit pas le temps de répondre et se dépêcha de rejoindre Serena dehors. Pimprenelle et Pikachu échangeaient un regard déconcerté, était-ce possible qu'ils aient déjà…


Sacha retrouva la jeune fille recroquevillée sur les marches, il y avait une odeur salée dans l'air qui se distinguait pourtant de celle de la mer. Il passa ses bras autour du cou de son amante et la sentit frissonner à son contact.

- Elle est vraiment partie, entendit-il sangloter.

Il lui caressa la tête, elle avait l'air de se détendre.

- Moi, je ne partirais nulle part sans toi, murmura-t-il.

Sacha releva la tête, il avait entendu des bruits de pas. C'était discret, surtout avec le sable qui absorbait la plupart des bruits, mais son ouïe ne le trompait pas et son aura venait le lui confirmer. Il lâcha Serena et descendit les quelques marches du perron. Cette aura ne lui revenait pas. Et si ce n'était pas un ami, mieux valait être prudent. La silhouette d'un individu se dessina, il continuait de s'approcher.

- Qu'est-ce que tu veux ? fulmina Sacha.

L'individu s'arrêta, mais il était suffisamment prêt pour que Serena puisse distinguer un garçon aux habits noirs déchirés. Il avança encore d'un pas, son visage désormais éclairé par les lumières de la maison juste derrière eux. Serena se releva, sa main contre sa poitrine.

- Serena ? s'inquiéta Sacha.

Elle ne l'avait jamais vu et pourtant avec ces iris verts emplis de chagrin, elle devina instantanément qui il était :

- Gladio, chuchota-t-elle.

- Alors c'est bien vous, gronda le garçon.

Serena avait préféré s'éloigner de la maison pour lui parler. Il attendait qu'elle se décide à lui expliquer ce que signifiait cette mauvaise blague. Il avait retrouvé sa mère à l'hôpital dans un coma irréversible et sa sœur était introuvable.

- Maintenant dites-moi la vérité, s'impatienta le blond.

Sacha se prépara à prendre la parole, mais sa dresseuse l'en empêcha. Elle regarda Gladio droit dans les yeux et raconta toute l'histoire sans que jamais sa voix ne fléchisse. Le visage du garçon se décomposait, puis prit d'une haine féroce, il se mit à les insulter d'avoir laissé tout cela se produire. Sacha observait la scène, elle lui avait demandé de ne pas intervenir, mais dès que le garçon blond menaça de la frapper il s'interposa. Le regard que Sacha lança fit glapir de terreur le jeune homme, il se sentait faible face à lui, incapable de faire quoi que ce soit.

Gladio se réfugia dans le déni, prétextant que ce n'était que mensonge, qu'il n'y croirait pas avant d'avoir vu sa sœur. Sacha compatissait, il était censé être le premier champion de la ligue d'Alola et il n'avait rien pu faire. Pas par manque de force, mais parce qu'il n'était pas là, parce qu'il ne s'était pas préoccupé de sa famille pour se focaliser sur son entrainement. Un entrainement destiné, ironiquement, à protéger les êtres qui comptaient pour lui. Combien de « et si… » devaient tourner dans sa tête ?

Gladio était prêt à partir à la recherche de sa sœur, mais Serena ne pouvait le laisser poursuivre une chimère, par respect pour Lilie. La nuit était déjà tombée, les étoiles brillaient de mille feux dans le ciel, c'est pourquoi elle lui demanda de lever la tête. Le garçon refusa, il ne voulait même pas l'écouter, pourtant il ne put s'empêcher de regarder la voute céleste un bref instant. Il s'effondra en larme car dans le ciel, une nouvelle constellation était née, celle d'une jeune fille qui semblait livrer un combat accompagnée d'un Lunala.


Gladio était venu à l'enterrement symbolique quelques jours après, le cercueil vide fut porté en terre sous un soleil éclatant. Le frère avait énormément pleuré, comme le ferait un enfant de son âge face à la perte simultanée de sa sœur et de sa mère. Avec un frisson, Serena avait jeté une poignée de terre sur l'écrin noir, tout comme Sacha, Barbara, Néphie et tous ceux qui connaissaient Lilie. Ils étaient finalement revenus lui apporter leur soutien, malheureusement un peu trop tard. Chry était celui qui avait accepté cette disparition le plus facilement. Sans doute ses amis pensaient qu'il n'avait jamais tenu à Lilie. C'était faux, il était juste victime de sa propre épreuve : il avait vu tellement de fois la mort qu'elle en était devenue banale. Il savait que les souvenirs de Lilie reviendraient l'assaillir pendant quelques temps et puis ils disparaitraient et ce ne serait plus que des « Tu te souviens quand Lilie avait fait… ». La mort était quelque chose de naturel, aussi naturel et inévitable que le soleil qui disparaissait à la fin de chaque journée. Il s'approcha de cette dresseuse qui avait échoué à son épreuve il y a peu et lui murmura :

- Merci d'avoir permis à Lilie de vivre.

Serena hocha doucement la tête en fermant les yeux, puis elle dit tout bas :

- Je crois avoir compris aujourd'hui le sens de ton épreuve. Et pourtant… je suis toujours incapable de l'accepter.

Chrys observa le garçon qui l'avait attaqué, le capitaine sentait toujours des frissons le parcourir. Cependant, la peur qu'il ressentait était totalement absente chez cette Serena. Le garçon blond fixa le ruban bleu attaché dans les cheveux de la jeune fille, seule teinte de couleur de la tenue de deuil. Le lien donnait l'illusion de luire doucement et de se prolonger jusqu'à Sacha qui, aux yeux de Chrys, avait pris l'apparence d'un monstre. Un monstre dont les flammes pourraient un jour rivaliser avec le froid glacial de la mort.


Une semaine seulement était passée depuis les funérailles et pourtant, le fantôme de la défunte semblait perdre de son emprise. Les assiettes se vidaient un peu plus, Euphorbe recommençait à brosser et à nourrir son Lougaroc, Serena retravaillait quelques performances. C'était discret, mais Sacha ne pouvait s'empêcher de penser que Pimprenelle avait raison. En parlant d'elle, la chercheuse était occupée à dépoussiérer quelques meubles. Sur la pointe des pieds, en équilibre sur un escabeau branlant, ce qui devait arriver arriva. Euphorbe alerté par le bruit, se précipita vers sa femme à terre. Elle massait son bas du dos douloureux qui n'avait pas apprécié le choc.

- Comment tu te sens ? Tu peux te lever ? Tu ne t'es rien cassé ? paniqua le professeur.

- Ne t'inquiètes pas, ce n'était qu'une petite chute, dit-elle en tirant la langue.

Elle ne s'attendait pas à ce que l'homme la serre si soudainement dans ses bras.

- Tu vas bien, je suis soulagé, si soulagé, se rassura le professeur d'une voix rauque.

Sacha les regardait, sans savoir s'il devait sortir dehors rejoindre Serena.

- Chu ? interrogea le pokémon qui ne savait pas non plus quoi faire.

Lougaroc s'était approché de son maître et frottait son collier rocheux contre les flancs de l'homme. Celui-ci le repoussa gentiment, même s'il ne voulait pas le vexer, il faut dire que la marque d'affection du pokémon loup était assez douloureuse. Il se retourna vers sa femme dont les pommettes s'étaient délicatement rosies. Il resta quelques secondes à la contempler, comme s'il redécouvrait ce visage qu'il avait pourtant si souvent côtoyé. Cette expression, il avait toujours été le seul à pouvoir la faire naître.

- Qu'est-ce qui t'arrives ? demanda Pimprenelle, gênée d'être soudain l'objet d'une si grande attention.

- J'avais oublié à quel point je t'aimais, murmura-t-il.

La chercheuse se mit à bégayer, cela faisait des semaines qu'il se recroquevillait sur lui-même et d'un coup, il semblait s'être réveillé. Comme s'il émergeait d'un cauchemar qui avait duré un peu trop longtemps. Sacha se décida à sortir, il était de trop ici et les deux adultes avaient besoin d'un peu d'intimité.

A peine sortit, Sacha eut le souffle coupé, la collision de deux attaques venait de créer de véritables feux d'artifices. Serena était occupée à diriger ses pokémons, son visage en sueur à force de s'agiter sous le soleil d'Alola. Il l'entendit féliciter ses amis, il crut même deviner un léger sourire. Il gonfla les joues, vexé de ne pas avoir été le premier à pouvoir contempler à nouveau cette expression.

- Pika…

- Je ne suis pas jaloux, démentit immédiatement le garçon.

Serena le remarqua finalement et lui fit un signe de la main l'invitant à s'approcher.

- Vous voulez un peu d'aide pour faire le ménage ?

Sacha plissa les yeux, mais elle se dépêcha d'ajouter :

- Je me sens bien aujourd'hui et avec Pimprenelle vous avez quasiment tout fait ces derniers temps. J'ai un peu honte de ne pas avoir proposé mon aide plus tôt.

- Je ne pense pas qu'on va reprendre le nettoyage tout de suite, soupira le garçon en se souvenant du regard du couple.

- D'autant plus. ! Va te reposer, je prends la suite.

- Crois-moi, il vaut mieux rester dehors, insista Sacha.

- Il y a un problème ? s'inquiéta la jeune fille.

- Pas vraiment, répondit-il évasif. Mais dis-moi, tu pourrais m'attendre un peu pour t'entrainer.

Serena jeta un regard à ses pokémons qui l'entouraient, eux aussi étaient perplexes.

- Tu préfères les combats, alors je me suis dit que t'entrainer aux performances…

Sacha frappa sa poitrine de son poing, le menton légèrement relevé il dit :

- N'oublie pas que je m'en suis bien sorti au grand festival.

Serena mis sa main devant sa bouche pour réprimer un rire. Sacha eut un petit sourire, il avait la certitude que bientôt, tous ces horribles évènements ne pèseraient plus sur leurs vies. Le garçon prit sa dresseuse par la main, il fallait bouger, se dépenser, avancer, vivre ! Les attaques éclataient dans le ciel, soulevaient le sable, éblouissait la mer et au milieu du spectacle grandiose, celui qui avait un jour rêvé de devenir maître pokémon adressa une prière silencieuse à cet autre lui : regarde, juge et enfin avoue que tu souhaitais la disparition de ton monde.


Ce matin, Euphorbe était parti donné un cours à l'école pokémon. Ce soir, Serena, Sacha et tous leurs pokémons quitteraient Alola. Pimprenelle les aidait à préparer leurs affaires, le temps avait fait du bon travail pour apaiser les cœurs. Enfin, il ne fallait pas non plus donner tous les mérites à ces simples aiguilles qui défilaient. Pimprenelle aussi s'était bien débrouillée pour raviver les passions de son mari.

- Ce sera étrange de ne plus vous avoir avec nous, avoua la chercheuse.

- C'est vrai qu'on s'y est habitué, sourit la dresseuse.

- Mais ce n'est pas bon pour des jeunes de rester trop longtemps au même endroit, vous avez encore beaucoup trop à découvrir pour ça.

Serena acquiesça même si elle ne pouvait cacher que s'éloigner d'Alola était aussi un moyen d'achever son deuil.

- J'y crois pas ! entendit-elle soudain crier.

Sacha rentra dans la maison en trombe, une carte postale à la main.

- Il se moque de moi ! ragea le garçon en tendant la carte colorée à la jeune fille.

Celle-ci se dépêcha de lire les quelques mots marqués à l'encre bleue :

« Salut !

Finalement ma hiérarchie a jugé que j'étais bien trop utile pour finir en prison. Du coup, chère Serena, dès que tu en auras marre de l'autre reptile, n'hésite pas à m'appeler.

Votre inspecteur favori. »

Sacha continuait de fulminer, menaçant de bruler le bonnet de Brice dès qu'il le reverrait.

- Tu lui diras tout ça quand on le reverra, pour l'instant on doit finir nos bagages, rappela la jeune fille prise d'une énergie nouvelle.

Mais quand même, il aurait pu nous laisser un moyen de le contacter, réfléchit la dresseuse.


Le professeur Seko revenait d'une étude de terrain particulièrement éprouvante. Il se regarda dans un miroir, des branches et des feuilles s'étaient emmêlés dans ses cheveux et sa barbe. Il se dépêcha de tout enlever pour retrouver une tête présentable. Si jamais son fils l'appelait… Il soupira, son fils n'était pas du genre à donner de ses nouvelles. La sonnerie de son visiophone le poussa à quitter la salle de bain, si c'était encore un assistant qui avait oublié ses clefs au laboratoire et qui voulait revenir les chercher aux alentours de minuit, cela risquait fort de contrarier le scientifique.

- Salut papa.

Seko manqua de faire tomber le combiné, il se demandait ce que son fils avait encore prévu.

- Tu veux quelque chose ?

- Non, je voulais juste te dire que je vais bien.

De plus en plus étrange, le professeur se força à sourire et d'une voix chevrotante demanda :

- Tu rentres bientôt ? Je voudrais préparer un peu la maison et cuisiner un repas convenable pour t'accueillir. Cela changera de d'habitude vu que tu passes toujours à l'improviste.

- Je ne passerai pas à la maison.

Le père déglutit, il voyait bien que son fils ne lui disait pas tout de la raison de cet appel.

- Tu me manques… murmura-t-il. Reviens au moins boire un café…

Le garçon ferma les yeux, il réfléchissait à ce qu'il devait dire à son père en cet instant. Il regrettait sa décision de l'avoir appelé, mais quelque part en lui, il voulait revoir cet homme à la barbe piquante une dernière fois.

- D'accord, prépare-moi un café pour demain matin, sourit Brice avant de raccrocher.

Seko monta lentement les escaliers qui menaient à sa chambre. Il se glissa sous les couvertures et pensa : demain Brice va revenir. C'est avec espoir qu'il se leva le matin avant que son réveil ne sonne et qu'il prépara la tasse de café noir. Il attendit, épiant la fenêtre à la recherche du visage de son enfant. Mais ce fut un assistant qui se présenta en premier, puis un second et les autres suivirent. Seko ne bougeait pas de devant la tasse de café, son équipe avait beau lui assurer que son fils ne viendrait pas il refusait de les croire. Il devait être en retard, il était toujours tellement occupé après tout. Il en était certain, son fils viendrait avant la fin de cette journée.

Minuit sonna, la tasse de café était maintenant froide. Seko se mit à pleurer, comme s'il savait déjà ce que contiendrait la lettre qui arriverait dans quelques jours.

- Un inspecteur doit parfois mentir, murmura Brice qui contemplait la lune dont la forme était cisaillée par d'imposants barreaux.


Sacha était de retour au Bourg-Palette. Tout était calme dans ce petit village que la nuit berçait de son croissant lunaire. Quelques lumières éclairaient encore certaines fenêtres rebelles et c'était vers l'une d'elle que se dirigeait le dresseur, son Pikachu sur l'épaule. Il regarda un instant les petites fleurs qui ne poussaient pas très loin de sa maison, les minuscules pétales blancs formaient une couronne autour du centre vert-jaune. Il avait la sensation qu'elles le regardaient comme si elles attendaient sa venue. Il se demandait quelle tête ferait sa mère en les voyant arriver si soudainement, sa mère… Ce ne serait sans doute pas facile, mais il savait qu'elle ferait quand même un effort. C'était nécessaire qu'il revienne ici, pour bruler les sentiments qui avaient été à l'origine du mensonge d'une bonne partie de sa vie. Et surtout, cette maison allait renaitre de ses cendres, emplie de souvenirs joyeux et d'un cœur apaisé, peut-être de quelques nuits torrides aussi… Il se mit soudain à courir vers sa maison, ouvrit la porte et la referma tout aussi sec. La jeune fille qui était derrière ne comprit pas ce soudain manège et resta quelques instants sans bouger se demandant ce qu'elle devait faire. Elle décida finalement de toquer à la porte, elle entendit la poignée tourner et le garçon apparut au milieu de la lumière avec un grand sourire.

- Tu m'as retrouvé ! s'exclama-t-il.

- On ne dit pas bienvenue normalement ?

Il la tira par le bras pour la faire entrer dans sa maison. Il tenait fermement sa taille, leurs lèvres séparées par un vide de quelques centimètres.

- Je suis rentré, murmura-t-il.

Ils comblèrent la distance qui les séparait pendant que Pikachu quittait l'épaule du garçon pour s'enfoncer dans la maison. Serena se détacha des lèvres de son amant et marcha sur les traces du pokémon jaune. Sacha se retrouvait seul à l'entrée, la porte était toujours grande ouverte. Il saisit la poignée et resta quelques secondes sans bouger pour sentir la bonne odeur de l'herbe de son village. Au loin, il pouvait voir les montagnes qui, dans la nuit, se résumaient à de simples ombres chinoises sous le ciel étoilé. Absorbé par sa contemplation, son attention fut soudain retenue par une forme qui venait d'apparaitre devant le portail de son jardin. Elle avait une apparence humaine et pourtant elle restait immobile, même son torse semblait pris dans un carcan, incapable de respirer. Sacha comprit que l'étrange apparition le fixait et le questionnait, mais peu importait. Serena l'attendait à l'intérieur, il ne voulait pas perdre plus de temps. Il ferma la porte.

Le spectre baissa la tête avant de disparaitre, il ne restait que quelques taches lumineuses qui ressemblaient à des lucioles. Elles voltigeaient au milieu des courants invisibles, s'élevaient, descendaient, se rejoignaient avec de se séparer. Elles s'éloignèrent de la maison, peut-être muent par le souhait de parcourir le monde. Cependant, elles s'immobilisèrent d'un coup, comme prises d'une soudaine fatigue, et tombèrent au sol. Leur lumière se fana pour ressembler à la morne terre. Il avait décidé de disparaitre ici car il ne trouverait pas meilleure place, pas meilleure stèle.

Il s'éteignit au pied des gypsophiles...