Chapitre 2
Comme un éléphant dans un magasin de porcelaine…
Je me réveille le lendemain affalée sur mon lit. Charlie a dû juger qu'il valait mieux me laisser dormir après ma longue journée. Constatant que le bouton déconnexion n'est toujours pas disponible sur la fenêtre de statut, je clique sur l'aide pour demander mon temps de jeu. J'apprends alors que le temps s'est déroulé normalement… Il n'y a pas eu d'ellipse. Sentant la panique refaire surface je demande ce qui se passe avec mon corps en dehors du jeu. Après toutes ces heures, je n'ose même pas imaginer dans quel fluide je dois baigner sur mon lit.
« Votre corps est en dormance. Aucune modification de statut ne lui sera appliquée durant la durée du jeu. Avez-vous une autre question ?
Je ne comprends pas, il faut bien que j'aille aux toilettes…
Un message apparait à l'identique dans la fenêtre.
« Votre corps est en dormance. Aucune modification de statut ne lui sera appliquée durant la durée du jeu. Avez-vous une autre question ? »
Je soupire et décide de prendre la question sous un autre angle:
« Comment faire pour contacter les développeurs du jeu pour leur expliquer le problème ?
Les développeurs ne peuvent prendre contact avec les joueurs lors de la phase de test.
Mais je dois me déconnecter pour aller à mon travail lundi.
Vous êtes actuellement dans une fissure temporelle et le resterez durant la durée du test.
Mais si je veux arrêter en cours de route ?
Il est impossible d'arrêter le test. Souhaitez-vous savoir autre chose ? »
Je tremble en posant la question suivante :
« Que se passe-t-il si j'échoue au jeu et meurs avant la fin ?
Le test se termine… ainsi que votre vie…
Mais mon corps est en dormance… comment puis-je mourir dans ces conditions ?
Vous n'êtes pas dans votre corps actuellement. Si votre vie prend fin dans le jeu, vous ne retournerez pas dans votre corps.
Pour retourner dans mon corps et me lever de mon lit, je dois donc faire en sorte que Bella survive jusqu'à la fin de l'histoire ?
Oui. Avez-vous une autre demande ?»
C'est donc comme ça que se sent un poisson pris dans un filet… Je souffle un bon coup et décide que poursuivre le jeu est la solution la plus logique pour l'instant en attendant d'avoir une meilleure explication de la situation. Il n'y a pas de raison que j'échoue, puisque je connais l'histoire par cœur… De toute façon, paniquer ne servirait à rien.
« Au moins j'ai dormi une nuit complète, contrairement à la Bella originelle, je pouffe nerveusement.»
Je fouille dans mon sac de voyage pour trouver une tenue de rechange, soupire en constatant l'étendue des dégâts en matière de mode, puis attrape en désespoir de cause des sous-vêtements qui clament « like a virgin », un haut bleu foncé et un jean délavé et me dirige vers la salle de bain. Une fois ma toilette matinale réalisée, je me rappelle que je dois contacter Renée avant qu'elle ne me fasse une crise d'hystérie.
J'allume donc le fossile qui me sert d'ordinateur. Heureusement Bella avait un carnet avec tous ces codes. Y compris celui de carte bancaire, constatais-je avec incrédulité… En secouant la tête de désapprobation, je réponds à ma « mère » qui m'a déjà envoyé deux messages… Franchement, j'ai envie de l'ignorer juste pour montrer ma désapprobation vis-à-vis de cette ingérence, mais je me souviens que Bella a 17 ans et non 37 comme moi et qu'il est admissible qu'une mère exige un message pour confirmer l'arrivée saine et sauve de sa fille.
Après avoir envoyé un message qui non seulement calmerait ses inquiétudes, mais aussi, je l'espérais, me permettrait d'être tranquille quelques jours, je descends manger mon petit déjeuner. Charlie était déjà en bas avec un café à la main. Je fouille dans les placards et ne trouve pas grand-chose de comestible pour moi le matin. En soupirant je prends une barre de céréales et demande à Charlie si on pourra aller faire quelques courses ce soir. Il me dit que je peux les faire après les cours en me désignant le pot intitulé « argent des courses », me rappelle qu'il me dépose ce matin et qu'il faudra que je fasse le chemin à pied jusqu'au camion ou qu'un camarade me ramène.
J'acquiesce et nous prenons la route. Je suis très , très en avance, mais Charlie ne peut pas vraiment arriver en retard au travail alors je profite de ce moment pour réfléchir un peu. Une fenêtre bleue apparait alors.
« Quête principale : Trouvez un ou une alliée… Récompense : une garde-robe… Pénalité : Une soirée à pleurer… Limite de temps : 15 minutes »
La récompense est encore plus tordue que la pénalité… Les développeurs ont fumé une herbe pas très légale ou quoi ?! La seule personne à laquelle je pense est Alice, peut-être à cause de la garde-robe... Elle a l'habitude de traiter avec son frère, sait lui cacher des choses au besoin et s'est toujours montrée positive vis-à-vis de Bella contrairement à Rosalie, Jasper et même Edward… Mais comment la contacter ? Je sais !
Je décide d'aller lui parler dès que je la vois seule. Je lui dirais que j'ai vu le futur, que je sais que je ferai partie de leur famille mais que si Edward l'apprend il risque de tout faire capoter. Je m'assois sur un banc en attendant que le bureau des élèves ouvre, espérant qu'Alice aura bien reçu mon message. Je commence à angoisser à nouveau, quand je sens un courant d'air dans la nuque m'annonçant soit l'arrivée imminente d'une averse, soit une tornade vampirique amatrice de mode. Je me tourne et une vague de soulagement me parcourt le corps quand je rencontre des yeux topaze qui me dévisagent l'air intrigué.
« Alice… Je souffle.
Bella, me répond-elle en attente. »
Je l'invite à s'assoir et tandis qu'elle prend place je lui demande ce qu'elle a vu.
« Je te demanderais bien comment tu connais le fonctionnement de mon don, mais j'ai vu que tu ne me répondras pas avant que je te réponde d'abord, dit-elle avec une lueur de malice dans les yeux. Donc, je t'ai vu me saluer, m'expliquer que tu as besoin de moi pour empêcher mon frère de paniquer et accessoirement pour rester en vie.
-Tu as bien résumé la situation… » je réplique, entre le soulagement et l'anticipation.
Je lui dis que je connais le futur et que je sais qu'ils ne sont pas humains, mais que je ne dirai rien parce que je suis censée appartenir à cette famille un jour, si Edward arrive à ne pas me tuer en biologie cet après-midi. Je lui explique le phénomène de la Tua Cantante et ce que je suis pour Edward.
Elle m'écoute attentivement en silence, ses yeux brillants de plus en plus d'excitation, puis une fois que j'ai fini, m'attrape la main et m'entraine vers le bureau des élèves toujours sans dire un mot. En ouvrant la porte nous tombons celle que je devine être Mme Cope, la secrétaire. Les cheveux roux et l'immonde pull violet ont été des indices cruciaux pour arriver à cette déduction. Je grimace légèrement à cette faute de goût, mais heureusement la femme ne me regarde pas. Alice danse jusqu'à elle et la salue, puis me présente. Je prends l'emploi du temps qu'elle me tend et me raidis en voyant « espagnol » … Mince ! J'ai appris l'allemand à l'école, je ne parle pas un mot d'espagnol.
« Excusez-moi Madame, il y a une erreur dans mon emploi du temps, je…
En fait, elle fait du français avec moi, m'interrompe Alice. »
La secrétaire paru surprise, mais récupère l'emploi du temps pour faire les modifications, puis se retourne ennuyée. Apparemment, il n'y a plus de place dans la classe d'Alice, qui suggère alors de me mettre dans la classe de sa sœur, Mme Cope s'exécute sans rien ajouter. A ce niveau-là d'enchantement, c'est assez effrayant.
« Serait-il possible que Bella ait plus de cours en commun avec moi ou ma famille. Elle ne connait personne ici à part nous et comme nous sommes en cours d'année ça risque d'être difficile pour elle, comme elle est assez timide. »
Bon sang ! J'aimerai pouvoir mentir aussi brillamment qu'elle ! Mme Cope est comme hypnotisée, elle a les yeux vitreux et la bouche ouverte. Sidérée j'observe alors la femme changer plusieurs cours, imprimer une feuille et la tendre à Alice qui me la donne après l'avoir vérifié. Nous remercions la secrétaire et sortons. Alice se tourne vers moi :
« Quoiqu'il arrive aujourd'hui, ne panique pas. Fais tout comme ce qui est prévu, je me charge du reste.
Euh … D'accord. Alors tu me crois ?
Evidemment !
… Et… Euh…
Non, je ne vais pas te tuer et je ne vais pas te dénoncer non plus avant que tout soit mis en place.
…
Ne me pose pas de question maintenant, on se voit tout à l'heure.
D'accord. »
Et elle est partie en un battement de paupières et une nouvelle fenêtre bleue s'affiche.
« Quête validée. La récompense vous sera bientôt remise. »
Je reste un peu sous le choc, encaissant les dernières minutes, puis regarde à nouveau mon emploi du temps et soupire de soulagement. L'espagnol a été remplacé par le français. Ceci-dit, je vais quand même devoir lire des classiques en langue anglaise… Déjà que certains romans en français du siècle dernier étaient difficiles à comprendre… Bref, il va falloir que je m'y mette sérieusement pour ne pas que Bella redouble son année de lycée.
Je vois les voitures se garer les unes après les autres sur le parking sur le côté du lycée. Il est temps de trouver ma salle de classe. Je marche rapidement, me frayant un chemin parmi les étudiants trainant avant leur premier cours. Je remarquais la présence de la Volvo rutilante sur le parking. Effectivement, ici, elle détonne. Cela faisait longtemps que je n'avais pas vu un aussi grand rassemblement de vieilles voitures. Depuis la faculté en fait… Et bien sûr beaucoup de voitures américaines…
« Eh ben ça va me changer des Clio et des 206…je murmure.»
Je trouve ma classe facilement… Je fais signer le bordereau au professeur qui m'invite à m'assoir à côté d'une magnifique blonde aux yeux topaze… Oh purée ! Rosalie ! Je m'installe en la saluant en souriant. Elle me dévisage à peine, puis détourne le regard pour s'admirer dans le reflet de la vitre… Je viens de confirmer qu'il s'agit de Rosalie, me dis-je intérieurement avec un sourire narquois. Je la sens me fixer quelques secondes, puis elle retourne à sa contemplation silencieuse. Je viens de terminer de sortir mes affaires quand la cloche sonne le début des cours. M. Smith me demande de me présenter, en français, bien sûr.
« Eh bien, je m'appelle Isabella, mais je préfère que l'on m'appelle Bella et je viens d'arriver à Forks. J'aime lire et la cuisine française. »
Le professeur me félicite pour mon accent français impeccable. Je ne lui réponds pas que le sien est à couper au couteau et me rassois satisfaite. Contrairement à Bella, même si je n'aime pas parler en public, ma timidité ne me fait pas rougir comme une tomate. En revanche l'œil aiguisé de Rosalie quand je m'assois me fait virer au rouge en une seconde. Mon corps se fige et je me répète que tout va bien se passer comme Alice l'a prévu. L'heure semble durer une éternité, d'autant que le niveau est loin d'égaler celui d'une française native.
J'en profite pour m'interroger sur ma facilité à comprendre et parler l'anglais. Celui-ci me vient naturellement, comme s'il s'agissait vraiment de ma langue maternelle… Encore une bizarrerie du jeu j'imagine. S'il s'agit vraiment d'un jeu. Je ne comprends pas s'il s'agit d'un bug, lié à une IA particulièrement tordue, ou bien de la pleine volonté des développeurs. Dans tous les cas, je n'ai pas trop envie de tester ce qu'il advient si je meurs dans le jeu. Déjà que je ne sais pas dans quel état se trouve mon corps dans la vraie vie !
Ce que m'a dit l'aide de jeu n'a ni queue ni tête. Une faille temporelle, ça n'existe pas. Je suis une scientifique jusqu'au bout des ongles. Oui, j'aime le surnaturel, mais c'est parce que j'aime essayer de tout comprendre et tous ces mystères me stimulent le cerveau. Ceci-dit, la plaisanterie va un peu trop loin à mon goût actuellement. Finalement la cloche sonne et le mannequin qui me sert de voisine s'échappe élégamment de la salle sur ses 10 cm de talon.
Comme pour contrebalancer l'image, je me prends les pieds dans un sac et manque de me perforer le crâne sur un porte-manteau en sortant. Je commence à penser que Bella a un souci à l'oreille interne. Il va falloir travailler là-dessus parce qu'à ce rythme, je vais finir par mourir d'une mort tout ce qu'il y a de plus banale : la chute. Je cherche ma prochaine salle, mais pas longtemps. En même temps difficile de se perdre dans un établissement de cette taille…. Et encore moins quand un petit lutin malicieux vous fait de grands gestes pour attirer votre attention. Je me dirige vers le bureau du professeur, lui fais signer mon bordereau, me tend ma liste de livres à lire et m'assois à côté de ma nouvelle amie survitaminée en lui souriant.
« Comment été ton premier cours Bella ?
Ennuyeux. Disons que je maîtrise assez bien la langue de Molière…
Tu pourras me donner des cours ?
Comme si tu n'avais pas une mémoire parfaite.
C'est toujours mieux d'apprendre avec une vraie française.
Comment tu … »
Je la regarde choquée, mais le professeur débute son cours et nous cessons notre conversation. Le cours commence par un cours magistral, puis se poursuit par des exercices d'expression écrite. Je parcours la liste de livres donnée en début de cours. Après quelques minutes, je suis découragée, ils sont tous plus déprimants les uns que les autres. Décidément, à côté de ces auteurs, Baudelaire fait office d'un joyeux luron et « Fleurs du Mal » d'une balade bucolique. Il n'y a que Chaucer qui trouve grâce à mes yeux pour le côté historique, par contre la difficulté de lecture est assez conséquente. Alice me rassure en me disant qu'elle m'aidera si je l'aide en français. J'accepte avec reconnaissance.
« De rien. On s'organisera samedi pendant notre virée shopping à Seattle, me répond-elle gentiment.
Euh… Ah bon ? On va à Seattle ? Mais quand en avons-nous parlé ?
Oh allez ! Bella ! Tu avais bien prévu une journée shopping hier soir.
Oui, mais je ne t'en ai pas parlé.
Pas encore, je ne fais qu'anticiper pour t'éviter une migraine.
J'ai un doute sur le fait de ne pas terminer la journée avec un mal de crâne cependant. »
Elle rit doucement et cela sonne comme une harmonie de clochettes. J'adore ce son. La cloche finit par sonner et elle m'accompagne jusqu'au prochain cours. Quand je lui demande pourquoi, elle me dit qu'elle doit voir quelqu'un. Quand je vois un grand blond au regard tourmenté à côté de la porte de la salle, je comprends. Il fixe d'abords Alice comme si elle était sa bouteille d'oxygène. Ce qui est peut-être le cas parmi tous ces humains remplis de sang et d'hormones en ébullition. Voyant qu'Alice me parle, il se tourne vers moi et son regard perçant me crispe aussitôt. Alice me prend alors le bras et me tire vers lui.
« Jasper, je te présente Bella, ma nouvelle voisine de table en littérature anglaise et ma tutrice de français. »
Je prends mon courage à deux mains et salue à mon tour Jasper qui a visiblement arrêté de respirer. Il hoche la tête et se tourne vers Alice qui lui fait un bisou sur la joue en lui demandant d'être gentil avec moi et que nous avons une sortie entre filles de prévu samedi. Il est surpris mais acquiesce docilement pendant que je rentre dans la salle pour présenter une nouvelle fois le papier à mon professeur… Evidemment, la seule place de libre se situe à côté de Jasper et il se tend à mon approche. Je suis heureuse d'avoir gardé les cheveux détachés ce matin et je me force à respirer doucement en essayant de me détendre. Je sens tout à coup une vague de calme m'envahir. Sans réfléchir je remercie Jasper qui me fixe, stupéfait… J'ai vraiment l'impression d'être un éléphant dans un magasin de porcelaine.
C'est ce moment que choisit d'apparaître une nouvelle quête qui me terrifie :
« Quête principale : Trouver les bons mots pour calmer Jasper… Récompense : Survie…Pénalité : mort… Limite de temps : jusqu'à la sonnerie ».
