Bien que plusieurs jours aient passé depuis leur dernière rencontre, les propos de Luna concernant sa mère ne quittaient pas l'esprit de Drago.

Il avait discrètement fait quelques recherches aux Archives Panoptiques, recoupé d'anciennes informations, s'était infligé la lecture des minutes des grands procès de la seconde guerre de Voldemort et était ressorti de cette épreuve avec une idée assez précise du rôle de sa mère lors de la bataille de Poudlard. Pourtant, il n'avait pas encore toutes les réponses à ses questions.

Alors, un jour, tandis que Narcissa, installée à son secrétaire, était occupée à dresser la liste des sorciers qu'elle voulait inviter à sa réception de printemps, il se jeta à l'eau.

– Maman, j'ai entendu dire que tu avais sauvé Potter, que tu avais menti au Seigneur des Ténèbres. Pour moi.

Aucune réaction de surprise ne vint froisser les traits gracieux de Narcissa ou altérer sa concentration. Elle ne leva pas la tête, ne lâcha pas sa plume, ne cligna même pas des yeux.

– C'est vrai, répondit-elle calmement.

– Pourquoi ? répliqua aussitôt Drago, ce simple mot concentrant son incompréhension et sa douleur.

Narcissa leva finalement le regard de son ouvrage, ses yeux brillants s'ancrant dans ceux de son fils.

– Parce que tu es ce qu'il y a de plus important au monde.

Cela semblait si simple. Si évident. Pourtant, cette phrase résonnait comme un ouragan aux oreilles de Drago.

Il s'avança d'une démarche hésitante vers sa mère, le sol sous ses pieds aussi instable que s'il marchait sur le pont d'un bateau en pleine tempête. Narcissa, le fixant toujours avec un mélange intense de certitudes et d'émotions, tendit une main blanche vers lui pour l'inviter à approcher. Un phare au milieu des flots déchaînés.

Arrivé près de la chaise sur laquelle sa mère était installée, Drago se laissa tomber à ses pieds et l'enserra de ses bras, enfouissant sa tête blonde entre ses genoux et son nombril.

– Tu regrettes, parfois ? demanda-t-il d'une voix étouffée.

– Jamais, répondit-elle avec ferveur tout en laissant ses longs doigts parcourir la chevelure de son fils.

À ce contact, Drago sentit ses muscles se détendre.

– Papa sait ?

– Oui, mon petit Dragon, il sait.

– Et il ne t'en a pas voulu ?

Les mains s'arrêtèrent un bref instant avant de reprendre leur massage.

– Je sais que vous avez un peu de mal à vous comprendre, ton père et toi, ces derniers temps. Mais Lucius t'aime, Drago. N'en doute jamais. Sa famille, notre famille, est tout pour lui. Il oublie juste parfois que la famille, avant d'être un concept, est un groupe d'êtres humains qui s'aiment.

C'était étrange pour Drago d'entendre des mots si proches de ceux de Luna dans la bouche de sa mère. Très étrange.

Pourtant, pensa-t-il, l'amour n'empêche pas le mensonge.

– Est-ce qu'il y a des secrets, entre papa et toi ?

Il leva la tête, pour regarder sa mère dans les yeux, comme pour l'empêcher de se dérober.

– Si c'était le cas, je ne pourrais pas te le dire. C'est la nature même des secrets, non ? répondit-elle avec espièglerie.

Bien sûr. Il n'y avait rien à répondre à ça.

Drago se laissa à nouveau aller sous la caresse maternelle, sa joue contre la cuisse de Narcissa, jusqu'à ce qu'une pensée contracte son dos et ses épaules. Il connaissait peut-être un secret.

– Maman, commença-t-il prudemment, si j'avais des informations sur mon père. Des informations concernant une personne qu'il fréquente, tu voudrais le savoir ?

– De quel genre de fréquentation parles-tu ?

Drago avala bruyamment sa salive.

– De genre... intime.

Elle ne répondit pas immédiatement. Timidement, il releva la tête vers elle. Son beau visage s'était fermé, serrant les entrailles de Drago.

– Mon fils, finit-elle par dire, il n'y a pas besoin d'aller plus loin dans cette direction. En vérité, je préférerais même qu'à partir de maintenant, nous évitions le sujet que tu étais subtilement en train d'évoquer.

Son ton n'était pas blessé, seulement distant. Elle s'était réfugiée derrière sa fierté pour cacher sa gêne à évoquer directement ce genre de sujet.

Mais avant de faire de cette discussion un tabou comme sa mère le lui demandait, Drago voulait l'assurer de sa fidélité totale et absolue.

– Maman, quoi qu'il arrive, je serais de ton côté.

– Il n'y a pas de côté à choisir, répondit Narcissa d'une voix paisible. Nous sommes une famille unie.

.

Une semaine plus tard, bien loin du manoir des Malefoy, les premiers rayons du soleil réchauffaient les stèles de granit et de marbre du cimetière de Loutry Ste Chaspoule, rayant l'herbes lourdes de rosée d'ombres longues et massives. Les oiseaux les plus matinaux lançaient leurs trilles vers leur ciel dans l'air encore frais et humide tandis qu'une chouette, qui venait de se rendre compte de l'heure, volait avec empressement jusqu'à son nid.

Au milieu des longues rangées de tombes, deux silhouettes humaines se dressaient. Toutes deux féminines, l'une rousse et l'autre blonde, cheveux et capes flottant au vent, panier d'osier aux bras. Elles étaient venues tôt, pour s'assurer d'être seules dans ce lieu.

Elle se tenaient maintenant devant une tombe composée d'une stèle de pierre très simple, portant gravée l'inscription « Pandora Lovegood », et devant laquelle s'étalait un tapis fourni de myosotis bleu-violet à peine éclos.

Luna s'agenouilla près de la tombe de sa mère et se mit à farfouiller dans le panier d'osier qu'elle avait emmené avec elle. Il débordait de plantes cueillies dans le jardin de son père et de fleurs qu'elle avait glané dans la forêt. Elle les éparpilla un peu partout, créant un autel champêtre en l'honneur de sa maman, aux couleurs de l'arc-en-ciel et aux mille senteurs de la nature.

Luna avait toujours trouvé illogique de rendre hommage à sa mère à la fin du mois d'octobre, quand les jours raccourcissaient, les températures refroidissaient et les végétaux mouraient. Alors que sa mère aimait tant la lumière, le soleil, la vie !

La jeune femme se souvenait d'elle, de son sourire éclatant sous son grand chapeau de paille, tout son corps nimbé par la lumière du soleil juste derrière elle.

Ou d'elle, penchée sur sa table de travail, en train de créer une nouvelle invention, profitant des dernières lueurs du jour pour jeter sur le papier toutes les idées qui fourmillaient dans sa tête.

Pandora adorait travailler. Elle le faisait de l'aube au crépuscule. Alors, plus les journées étaient longues, plus elle était heureuse.

Et son rire. Luna ne se rappelait plus très bien de sa voix, seulement quelques phrases, rares fragments d'amour maternel rescapés du gouffre de l'oubli. Mais son rire, lui, résonnait toujours, clair et joyeux, dans son esprit.

Alors, dès son adolescence, elle avait pris l'habitude de lui rendre hommage quand les jours rallongeaient, les températures se réchauffaient et les végétaux bourgeonnaient.

C'était ce qu'il y avait de plus logique à faire.

Luna, avec l'aide de Ginny, termina d'éparpiller ses trouvailles sylvestres tout autour des myosotis et, point d'orgue de l'installation, orna la stèle de guirlandes de branchages et de fleurs.

D'un geste, elle invita Ginny à faire un pas en arrière. Puis, prenant une posture de cheffe d'orchestre, Luna sortit sa baguette, retroussa légèrement ses manches et leva ses bras en l'air. D'une voix claire et chantante, elle lança une incantation, un sort créé pour elle par sa mère et que Luna lançait maintenant chaque année pour se rappeler d'elle.

Une douce symphonie s'éleva du sol. Chaque pétale, chaque brindille se mit à émettre un son qui lui était propre, une plume vibrait de l'écho d'un chant de merle, des touffes de gazon bruissaient du son infime des brins d'herbe sortant de terre, les feuilles d'érable et de chêne rejouaient à l'infini les clapotements des gouttes de pluie s'écrasant au sol.

L'hymne du réveil de la nature après la longue nuit de l'hiver. Tous les sons de la forêt rassemblés, condensés dans une seule œuvre, aussi unique qu'universelle.

Les deux amies échangèrent un doux sourire. Soudain, Luna lança ses bras au-dessus de sa tête tout en tournant sur elle-même avant de se mettre à danser autour de la tombe, rythmant ses pas du martèlement de ses pieds. Un instant plus tard, Ginny se joignit à elle.

Envahie par la musique entraînante et le froid soleil de l'aube, Luna libéra son corps et son esprit. Ses membres s'agitaient de leur propre chef. Et dans sa tête, une ribambelle de souvenirs passa, aussi insaisissable que le cours impétueux d'un ruisseau.

Et quand lentement l'effet du sort décrut, que la musique printanière s'atténua, leurs gestes se ralentirent également jusqu'à finalement cesser, quelques secondes après la dernière note.

Luna s'assit à même le sol et confia à Ginny les souvenirs qui lui étaient revenus quelques instants plus tôt. Ginny écouta, échangeant parfois certains des souvenirs intimes de Luna contre un des siens, des bribes de vie de sa famille si grande dans cette maison si petite.

– Ton frère n'est pas là ? demanda Luna en désignant les allées du cimetière après l'évocation d'un souvenir concernant une bêtise des deux jumeaux qui avait beaucoup amusé Pandora, mais qui avait mis Molly Weasley hors d'elle.

– Non, répondit Ginny.

– Pourtant, ça aurait été juste à côté de votre maison. Tes parents auraient pu lui rendre visite facilement.

– Maman aime bien que sa famille soit rassemblée. Et ça vaut aussi pour ses morts. Fred est enterré aux côtés des frères de maman, au cimetière de Godric's Hollow. Comme la quasi-intégralité de la famille Prewett. Comme ça, on rend visite à tous nos héros d'un coup.

– Nous pouvons y transplaner après, si tu veux.

Luna sourit, touchée par l'attention de son amie.

– Merci de ta proposition. Mais pour moi, ce jour est dédié à la mémoire de ta maman, et je n'ai pas envie que mes morts viennent s'y immiscer.

– Comme tu veux.

– Il n'y a pas d'autres membres de ta famille ici ? s'enquit Ginny.

– Nous étions la seule famille de maman. Sa famille de naissance lui a tourné le dos quand elle a choisi d'épouser papa. Être enterrée pas très loin de nous, mais aussi près de ses voisins moldus, comme Mr Stewart, avec qui elle aimait parler jardinage et illusionnisme, c'est sans doute ce qu'elle aurait voulu. Même si on ne peut pas totalement être sûr. Elle ne nous a jamais répondu quand on lui a demandé. Papa avait pourtant bien récité la formule à l'envers, comme il faut ! C'est sans doute parce qu'il n'avait pas réussi à trouver de poudre de Millatôme.

– Sans doute, répondit simplement Ginny.

Un peu plus tard, Luna fit signe à Ginny. Celle-ci souleva alors le morceau de tissu à carreaux rouge et blanc qui recouvrait son panier, dévoilant de quoi faire un petit-déjeuner pantagruélique. Elle déplia la nappe et l'étala au sol, tandis que Luna sortait confitures et marmelades, pains et brioches, œufs durs et tranches de jambon, bouteilles de lait et de thé, petits gâteaux moelleux, garnis de fruits secs ou fourrés à la figue.

Les jeunes femmes firent bombance, se remplissant la panse en laissant divaguer leurs pensées. Respectant scrupuleusement une règle non écrite, elles jetaient au sol une miette pour chaque bouchée engloutie et une goutte pour chaque lampée bue, partageant avec les morts l'un des grands plaisirs des vivants : celui de bien manger en bonne compagnie.