Histoire : Une Touche de Couleur dans le Gris

Livre 1 : Nuancer le noir.

Date : 5 décembre 2019, corrigé en aout 2023

Bêta : Elda (2019) Personne (2023)

Fandom: D Gray Man

Avertissement : Non, je ne possède pas D Gray Man et je ne fais aucun profit avec cette histoire.

Résumé : Après avoir atterri au XIXème siècle, Estelle, prenant le nom d'Eve, devient la dame de compagnie de Tricia Kamelott. Eve prend vite conscience de la différence, niveau sociale et genre à cette époque et commence à avoir peur pour son avenir, surtout lorsque débarque Road, les jumeaux, Tyki, Allen et même le Comte Millénaire. Sous forme humaine heureusement. Mais, l'exorciste part en Inde et les jumeaux sont envoyés en pension. Elle rencontre la Baronne Lucie Belle (Lulubelle) et se réconcilie avec le Comte Millénaire. Malheureusement, lors d'une sortie en ville, Eve attrape la tuberculose et est rapidement de plus en plus malade jusqu'à ce que…

Trigger du chapitre : Évocation d'une quasi-mort à cause de maladie.


On remercie Elogane pour avoir posté le chapitre aujourd'hui parce que je n'avais pas internet. Et j'en profite pour dire que si jamais des conneries (différentes que d'ordinaire) apparaisse sur ce compte, c'est probablement sa faute vu qu'elle a mes codes :p

Aussi, ce chapitre n'aborde absolument pas ce que vous voulez sûrement qu'il aborde :D Parce que Eve est aussi perdue que vous. Si vous voulez la suite de Nuancer le tout (le POV des Noahs sur l'histoire) et donc avoir quelques réponses avant la fin de Nuancer le Blanc dans approximativement cinq ans, (Edit 2023: AHAH ou jamais?!) vous savez quoi faire :3

Également, un autre gros merci à Elogane pour le dessin de la famille ! Vous pouvez le retrouver sur tumblr (ennnael) avec les autres fanarts ou directement dans la fic sur AO3.

Bonne lecture !


Nuancer le Noir, chapitre 39 : Noël à la Eve

Samedi 11 décembre 1886

La main sur la poignée, je poussais la porte. La chambre n'était ni petite ni grande, elle était parfaite et c'est avec un soulagement sans bornes que je me précipitais à l'intérieur. Trébuchant sur le tapis, je m'étalais de tout mon long sur le lit, grinçant avec un soupir de contentement.

"Tu viens à peine de sortir du lit, tu ne vas pas déjà y retourner ?" Viens une voix amusée derrière moi. Ce fut avec un immense effort que je jetais un regard par-dessus mon épaule. Sans surprise, c'était Tyki, appuyé au chambranle de la porte menant au couloir.

"Chuuut, laisse-moi profiter. Je suis chez moi, enfin ! Plus jamais je ne retourne dans ce maudit salon." Je marmonnais en enfonçant ma tête dans l'oreiller. Il sentait la lavande, mon odeur préférée. Ils devaient juste avoir changé les draps. C'était vraiment gentil de leur part, mais je suppose que c'était plutôt Tricia que je devais remercier pour ça. Quoi que peut-être était-ce une initiative de Louise ou de Clarisse…

"Tu es beaucoup trop dramatique, la pièce ne t'a rien fait." Sourit-il en fermant la porte derrière lui. D'abord surprise à sa discrétion, je comprenais rapidement pourquoi lorsqu'il s'approcha de la grosse armoire de chêne.

"Maintenant ?" Je demandais curieuse en tournant la tête vers lui pour suivre ses mouvements. "Il n'est même pas trois heures, ce n'est pas très discret… "

"Je n'avais aucune excuse pour entrer ici pendant plus d'un mois et crois-moi, j'en ai eu besoin…" Marmonna-t-il en ouvrant les battants et en s'accroupissant pour fouiller dans les boîtes de chaussures à moitié cachés par les longues robes. "Je te sers un verre ?" Demanda-t-il alors que me tournais paresseusement sur le côté pour mieux l'observer.

"S'il en reste." Je le taquinais avec un sourire. "Tu n'as pas ravitaillé depuis un bout de temps et il n'y avait déjà plus grand-chose la dernière fois."

Un petit rire s'échappa de sa gorge, mais il ne répondit rien, trop occupé à ouvrir une autre boîte qui contenait des petits escarpins roses que je n'avais jamais vus de ma vie. Je vous jure, les trois quarts de cette armoire n'étaient pas à moi, tout le monde l'utilisait comme cachette, ça en devenait ridicule. La dernière fois, j'avais même trouvé un pantalon en cuir dans mon chapeau de ville et une perruque rousse dans la capuche de ma capeline. Et à chaque fois que je mettais mon manteau, il fallait d'abord que je vérifie que Road n'avait pas profité de ses poches larges pour y cacher son stock de bonbon. Alors avec l'alcool que j'y cachais en plus pour Tyki, je ne voulais même pas penser à la réaction de Tricia s'il lui prenait un jour l'envie d'ouvrir mon placard…

"Tu l'as rangé ailleurs, Ivy ? Je ne la trouve pas." Demanda tout à coup Tyki avec un ton inquiet.

"Quoi ? Non, pourquoi y aurais-je touché ? Tu es sûr que tu ne t'es pas trompé de boite en la rangeant la dernière fois ?" Je demandais nerveusement.

"J'ai tout vérifié." Dit-il en se tournant vers moi et il avait trop l'air paniqué pour me faire une blague. Maintenant définitivement inquiète, je me levais précipitamment pour m'agenouiller à côté de lui et jeter un coup d'œil dans l'armoire.

"Si ce n'est ni toi, ni moi, alors qui aurait pu la prendre ? Oh j'espère que c'est Road qui nous fait une mauvaise blague." Je répondis un peu pâle, ne voulant pas penser aux autres possibilités. Mais Tyki semblait hésitant et je levais un sourcil en réponse. "Qu'est-ce qu'il y a ?"

"Ce n'est peut-être pas ça, Road serait plus probable, mais j'ai, hum, vu Adam sortir de ta chambre la semaine dernière." Dit-il précipitamment et je le fixais avec incrédulité.

"Mais qu'est-ce qu'il faisait là ?! Pas moyen que le Duc ait… quoi, fouillé mes affaires ? Oh non… Pourquoi tu ne me l'as pas dit plus tôt !" Je chuchotais et son visage se lissa, ne laissant aucune émotion passer.

"Et quand est-ce que j'aurais pu te le dire ?" Murmura-t-il et je fis la grimace. Il n'avait pas tort, quand en effet ? C'était la première fois que je remettais les pieds dans ma chambre après plus d'un mois et ce n'était pas pour rien : malade comme un chien, il aurait été de mauvais goût de me faire stresser encore plus. Surtout que je n'avais pas été loin…

Pas loin du tout d'y passer.

J'avais bien cru que c'était fini, cette troisième semaine, lorsque je n'étais même plus capable de discerner où j'étais. Il ne me restait que de très vagues souvenirs de ces moments-là. Beaucoup de toux, une chaleur extrême, l'odeur du sang et parfois une main tenant la mienne. Vu la douleur impliquée, je ne m'en plaignais pas. Mais un jour, miraculeusement, comme le jura plus tard Tricia, je me suis réveillé sans plus aucune douleur. Assise dans mon lit pour la première fois depuis des jours, j'avais regardé autour de moi avec des yeux clairs et une compréhension dont je ne me souvenais plus. Alors, terriblement confuse sur toute l'épreuve, j'avais tiré mes pieds hors du lit et m'étais levé sur mes jambes tremblantes… avant de retomber aussitôt au sol, amenant avec moi dans ma chute la table de chevet et le cadre toujours au-dessus. Avec un grand bruit, il s'était fracassé au sol, dispersant autour de lui de minuscules bouts de verres tranchants. M'aidant du lit derrière moi, j'avais à peine réussi à me tirer à nouveau dessus lorsque la porte s'était ouverte d'un coup, laissant voir Sheryl. Pas vraiment la personne que j'avais le plus envie de voir au réveil, mais ça valait le coup, ne serait-ce que pour ses yeux écarquillés. Jamais je n'aurais cru voir une telle surprise sur le visage de mon patron un jour.

"Miss Campbell...?" Avait-il murmuré, ses yeux clignotants entre mon visage et le verre au sol. D'accord, c'était drôle de le voir tant surpris, mais pas si drôle ! Clairement, il n'attendait pas mon retour dans le monde des vivants et c'était une pensée que je n'avais absolument pas envie de considérer pour le moment. Je n'eus heureusement plus à y faire face pour le moment, car aussitôt après avoir laissé échapper les mots, son visage retourna dans son air sérieux habituel et avec un "Ne bougez pas." Précipité qui me donnait envie de me moquer de lui (parce que bouger, vraiment ? Dans mon état ?) il disparut dans le couloir. Cinq minutes plus tard, me laissant à peine le temps de ramasser péniblement le cadre au sol et de réussir à me couper les doigts au passage, Road arriva en dérapage contrôlé devant ma porte et s'engouffra aussitôt, son freinage maîtrisé, seulement pour piler net lorsqu'elle aperçut mes mains sanglantes et le verre au sol. Là, elle roula les yeux avec un "Évidement" marmonné qui m'aurait donné envie de m'offusquer si j'avais de l'énergie à revendre.

Je n'avais plus eu une seconde de calme après cela. Road s'était empressé de me remettre au lit et lorsqu'elle eut fini de me border si violemment que j'étais pratiquement en train d'étouffer sous les draps trop serrés, c'était le Comte qui était entré dans la pièce, un homme bedonnant derrière lui et Tyki trébuchant quelques pas à leur suite. L'homme inconnu était un médecin qui avait, d'après Road, pris soins de moi ces deux dernières semaines.

"Tu ne te souviens de rien ? Du tout ?" Demanda Road avec des yeux perçants et je secouais mécaniquement la tête avant de grimacer lorsque le médecin tâta un peu trop fort mon bras.

"Je crois que la dernière chose était… une de tes visites ? Je ne suis pas sur…" Je répondis et ce n'était même pas un mensonge, je n'avais aucune idée d'où se plaçait chaque souvenir dans la chronologie et pire encore, je ne me souvenais que de quelques jours dans cette pièce, surement pas deux semaines entières. Road échangea un regard indiscernable avec le Comte, mais je fis mine de ne rien remarquer. De toute façon, j'étais trop occupé à essayer de ne pas paniquer à ce creux dans mes souvenirs. Sûr, j'en avais l'habitude, ne m'étant jamais remémoré comment j'étais arrivé dans ce monde, mais ce n'était jamais agréable... Le médecin termina rapidement son examen et se tourna vers le Comte qui lui fit signe d'aller dans le couloir. Ils partirent sans un mot, Road sur leurs talons et j'étais totalement outré de ne pas pouvoir entendre mes propres résultats de santé.

J'allais m'en plaindre à Tyki lorsque je le vis toujours appuyé contre un canapé plus loin avec un air sombre que je ne lui connaissais pas. "Benh alors, qu'est-ce qu'il t'arrive ?" Je lui demandais, curieuse de le voir si… contemplatif ?

"Tu ne te souviens vraiment de rien ?" demanda-t-il à nouveau et je lui assurais encore une fois que non. Entendant ma réponse négative, il sembla se détendre et s'approcha enfin de mon lit, écrasant sans y penser les bout de verre toujours au sol avec ses chaussures lustrés. Le sentant toujours un peu mal à l'aise et ne voulant pas réellement faire face au fait que Tyki était soulagé que je ne me souvienne pas de ces deux dernières semaines, je m'affalais aussitôt sur la tête de lit et fis une moue exagérée pour détendre l'atmosphère.

"Et pourquoi le Duc était-il là ? Toi, Road et le médecin, je peux comprendre, mais le Duc…"

"C'est son médecin personnel qui s'est occupé de toi et… euh, il t'a tout de même appris le piano pour plusieurs mois maintenant... il n'est que naturel qu'il s'inquiète de ta santé." Répondit Tyki avec un haussement d'épaule mal à l'aise auquel je ne lançais qu'un regard dubitatif.

Parce que bon, admettons que le comte se sentait émotionnellement attaché après tout ce temps, il n'empêche que c'était totalement inconvenant qu'un homme adulte sans liens se balade dans la chambre d'une malade. Et lui qui aimait s'en tenir aux traditions de la haute société, c'était assez étrange, surtout qu'il aurait simplement pu envoyer son médecin sans se présenter.

La semaine suivante avait été terriblement calme, remplie de repos au lit forcé qui m'ennuyait au plus haut point. J'avais déjà passé plus d'un mois au lit ! Alors certes, j'avais plusieurs fois grommelé à propos de mon impossibilité de trainer au lit, mais là, c'était excessif. Même si j'étais toujours un peu faible, je me sentais incroyablement bien et regarder le plafond en essayant de forcer mon corps excité à dormir plus était une véritable torture. Heureusement, mes Noah préférés ne me laissèrent pas dans la panade. Je ne comptais plus le nombre de fois que Road s'était faufilé avec ses poupées ou que Tyki était passé par la fenêtre pour me déposer des livres à lire avant de s'échapper de justesse face au radar à frère de Sheryl. Clarisse vint me rendre visite aussi ! J'avais un peu peur d'être toujours contagieuse au début, mais elle m'a dit qu'elle n'était pas à risque… je suppose qu'elle l'avait déjà eut ? Je ne vis ni John, ni Louise, par contre… mais Clarisse eut l'amabilité de jouer au pigeon voyageur entre nous, apportant lettre et cadeaux. Parce que oui, si une seule bonne chose était sortie de cette maladie mortelle, c'est que Berthe ne semblait plus avoir aucun scrupule à me faire tous mes gâteaux préférés. Elle et Louise en envoyèrent une part presque chaque jour à ma grande joie.

Et puis, il y en avait des lettres à écrire aussi. Enfin, seulement deux, mais Tyki avait été on ne peut plus alarmiste lors de sa dernière lettre si on en jugeait de la réponse d'Allen et Road m'avait joyeusement dit qu'elle avait prévenu Arthur de mon état de santé également. J'avais donc pris le plus grand soin à écrire ces réponses. À cela, s'ajouta un peu de panique lorsque je me rendis compte qu'il restait à peine deux semaines avant l'anniversaire d'Allen (et des jumeaux et de Tyki aussi…) mais même en l'envoyant aussitôt réveillé, il serait tout juste arrivé à temps pour son anniversaire. Heureusement pour moi, Tyki avait été incroyablement efficace cette année et avait pris soins d'envoyer un couteau suisse robuste de notre part à tous les deux. C'était sympa de sa part et en même temps un peu moins parce que c'était une des idées que j'avais griffonnées dans la marge d'une de mes retranscriptions de partition et cela voulait dire qu'il avait encore regardé mes affaires sans permission.

Mais en même temps, j'étais pratiquement morte…

Kof.

En fait, ce fut seulement ce matin même que je fus autorisé à sortir du petit salon et de voir Tricia pour la première fois depuis mon diagnostic. Je n'allais pas mentir, ça ressemblait à la plus clichée scène de retrouvaille du monde, Tricia courant dans les escaliers pour me serrer dans ses bras. Si fort que je cru perdre un poumon, mais je n'aurais changé cela pour rien au monde. Tricia m'avait beaucoup trop manqué et je la serrais aussi fort qu'elle le fit. Si j'avais été son ancre ces (presque !) deux dernières années, elle avait été la mienne également.

Après un câlin si long que Sheryl commença à toussoter pour rappeler la bienséance à sa femme (qui s'en ficha royalement : incroyable !), le petit déjeuner s'ensuivit dans une joie toute simple, remplit des milliers de ragots que j'avais manqué ce dernier mois. La discution continua lors d'une balade dans les jardins (de l'air frais !) et même lors du déjeuner. Sheryl n'avait pas osé grommeler sur ma présence à table lorsque Tricia lui lança son regard sérieux. Arrivé à la fin du repas, cependant, il était clair que Tricia cherchait obsessivement des sujets de conversation, pour prolonger l'instant.

"Je serais là à ton réveil." Je lui promis doucement lorsqu'elle ne lâcha pas mon bras même devant la porte de sa chambre.

"Je le sais mais… j'ai eut tellement peur Eve, tu vas devoir me donner un peu de temps pour m'en remettre." Dit-elle avec un sourire calme et une main sur ma joue. La regardant disparaître dans sa chambre, je ressentais un étrange mélange d'amour et de culpabilité et je dus me forcer à tourner les talons.

La suite, je l'ai déjà raconté. J'étais retourné dans ma chambre, Tyki m'avait rejoint, il avait voulu de l'alcool et on s'était rendu compte qu'il avait disparu.

C'était donc à moitié paniqué que nous étions entrés dans la chambre de Road alors qu'elle était à l'École, la cherchant de fond en comble, tout cela pour ressortir les mains vides… (hé bien, pas si vide, j'avais encore des visions d'horreurs de ce sac de tête de poupées que nous avions trouvés sous son lit, mais en tout cas : pas de bouteille) Alors, échangeant un regard désespéré avec Tyki, j'étais allé chercher dans la chambre des maîtres pendant que Tricia avait passés celle des jumeaux au peigne fin mais… toujours pas de bouteille. Lorsque nous avions dû nous rendre à l'évidence que ce ne serait pas aussi facile, Tricia s'était réveillé et nous avions dû mettre fin à notre recherche.

Le reste de la journée se passa tranquillement. Tyki retourna travailler avec Sheryl (avec un dernier regard paniqué partagé) et on prit le thé avec Tricia, Road nous rejoignant dès son retour de l'école. Ça avait tout de même été un peu surréaliste de reprendre nos petites habitudes… c'était comme si le mois dernier n'était jamais arrivé.

L'impression se dissipa vite, cependant, car le soir même, pour la première fois en deux ans, je mangeais le diné avec la famille au grand complet, Sheryl et Compte inclus. Ça n'avait même pas été une grosse affaire, Tricia m'avait simplement amené dans sa chambre et je l'avais aidé à se préparer comme tous les soirs (hé bien… comme tous les soirs avant la tuberculose en tout cas…) mais lorsque nous avions fini, Tricia avait regardé mon tour de taille, avait mordu sa lèvre et m'avait amené devant son dressing avant de l'ouvrir en grand et de placer robes après robes devant moi comme pour évaluer si je pouvais y rentrer.

"Tu es bien plus mince que moi, Tricia, ça ne m'ira pas." Je lui rappelais timidement alors que deux tas se formaient rapidement sur le lit.

"Je n'en serais pas si sûr, tu as beaucoup perdu de poids." Dit-elle avec les lèvres pincées et je tirais sur ma robe pour me rendre compte que, oui, elle était un peu lâche. Qui aurait cru que la tuberculose était si efficace comme régime ? Pas que je le conseillais, hein, ça n'avait pas été folichon. De toute façon, n'ayant aucune envie de me priver de la bonne cuisine de Berthe, je ne doutais pas reprendre rapidement mon poids.

Il n'empêche, pour l'instant Tricia avait raison et elle s'en donna à cœur joie. Peut-être, avais-je aussi perdu mon immunité en restant loin d'elle si longtemps, mais elle fut capable de me faire essayer des robes, de me maquiller, de me coiffer et même d'attacher un petit collier simple à mon cou sans trop de plaintes de ma part. Un exploit. Ensuite, elle m'avait amené au dîner et m'avait tout naturellement placé à sa gauche, amenant les serviteurs à rajouter un couvert en urgence. Comme d'habitude, le Comte avait accepté la nouvelle situation sans même un battement de cils et Sheryl avait à peine tressailli du sourcil avant de se tourner vers Road et de faire comme s'il n'avait rien vu. Ou en tout cas, il le fit jusqu'à ce qu'il remarque le verre de vin devant l'assiette de Tyki. Aussitôt, il ordonna qu'on l'enlève, relançant le débat et brisant d'un seul coup le silence gênant.

"Ce n'est qu'un verre de vin, Sheryl." le rabroua Tyki, agacé, sa main dessus pour empêcher un majordome nerveux de le prendre. Je me demande bien comment les serviteurs avaient réussi à faire l'erreur tout de même, les crises de colères de Sheryl là-dessus étaient bien connus. Oh zut, j'espère que ça n'était pas John qui avait fait la bourde ! "Tu en bois, Adam en bois, Tricia en bois et même Eve, qui n'est pas majeur, contrairement à moi, si je peux ajouter, à un verre de vin." Ajouta-t-il en montrant le verre devant moi que je n'avais même pas remarqué. Lui lançant un regard ennuyé, j'attrapais mon verre d'eau pour me cacher derrière. Hors de question de me faire tirer dans leurs affaires avec Sheryl. D'autant plus qu'il semblait nettement moins désapprobateur de mon existence depuis mon réveil et que j'aurais bien aimé que ça reste comme ça.

"Voyons Sheryl, ce n'est qu'un verre de vin, ça ne lui fera pas de mal." Calma le Comte alors que Tricia regardait l'échange d'un air inquiet. "Qui plus est, je ne doute pas que nos deux adolescents ont essayé plus fort… c'est le propre de la jeunesse que de faire leurs propres erreurs après tout." Ajouta-t-il doucement en se tournant vers nous et… de nous lancer un regard déçu ?! Hoquetant dans mon verre, je dus prendre ma serviette pour me la fourrer dans le visage et m'empêcher de cracher de l'eau partout. Tyki, qui aurait normalement au moins tapoté le dos, n'était d'aucune aide et un coup d'œil vers lui m'apprit qu'il était devenue incroyablement pâle et figé. Je ne rêvais pas n'est-ce pas ?

Le Comte Millénaire venait de nous réprimander sur notre consommation d'alcool.

Échangeant finalement un regard paniqué avec Tyki, il enleva lentement la main de son verre de vin et le serveur sauta dessus aussitôt pour disparaître avec. "Je… n'aime pas le vin temps que ça de toute façon." Dit-il avec une voix un peu trop serrée pour être naturel. Le Comte leva un sourcil dans sa direction. Tyki crispa ses doigts sous la table. "Je voudrais juste que tu arrêtes de me traiter comme un enfant." Avoua-t-il enfin à Sheryl avec tant d'honnêteté que je le regardais les yeux ronds.

Sheryl plissa les lèvres, mais ses yeux s'adoucirent aussitôt et j'entendis distinctement un petit reniflement émouvant du côté de Tricia. "Je… vais essayer, Tyki." Répondit-il avant que ses yeux ne se durcissent. "Mais peut-être alors pourrais-tu essayer de moins de comporter comme tel également." Et Tyki hocha furieusement la tête sous le regard satisfait du Comte et de celui ennuyé de Road. Pour ma part, je m'étais aussitôt remise à manger silencieusement, n'en revenant pas que le Comte ait pris la bouteille et encore plus surprise par ce cœur à cœur inattendu entre les deux frères.

Mais ce à quoi je ne m'attendais vraiment pas, ce fût la soirée. Un peu fatigué de cette première journée après si longtemps sans efforts, j'avoue que je n'étais pas dans la meilleure des formes après toutes les émotions de la journée. Assise à côté de Tyki, feuilletant un roman sans conviction, je laissais Road me tresser les cheveux. Tricia faisait de la broderie près du feu, Sheryl feuilletait des papiers avec un froncement de sourcils sévère et le Comte tricotait dans une chaise à bascule que je n'avais jamais vu ici. L'atmosphère était terriblement paisible et alors que je me demandais sérieusement si j'allais leur faire l'affront de dormir ici ou celui de prendre congé si tôt, tout dérapa hors de contrôle avec une question somme toute innocente.

"Que brodez-vous, mère ?" Demanda tranquillement Road alors qu'elle ajoutait un ruban à la tresse collée qu'elle venait de me faire. Elle s'était drôlement amélioré en deux ans, elle était presque parfaite maintenant en comparaison avec le tas de nœud du début.

"C'est une surprise." Souris Tricia en ramenant la broderie vers sa poitrine lorsque Road sauta du canapé pour aller observer. "Non, non, petite dame, tu devras attendre pour le voir !"

"Pas jusqu'au nouvel an tout de même !" Bouda Road et Tricia rit en caressant la tête de sa fille.

"Pourquoi le nouvel an ?" Je demandais curieuse et Road se tourna vers moi à toute allure, s'appuyant sur mes genoux.

"Pour le cadeau !" Dit elle avec une telle conviction que je mis bien deux secondes à me dire que ça n'avait aucun sens.

"Vous offrez des cadeaux au Nouvel an ?" Je demandais, confuse et Road pris un air horrifié.

"Bien sur ! Tu ne te rapp… ho, mais tu n'étais pas là l'année dernière !" S'exclama-t-elle. "Vous ne faisiez pas ça avec ta famille ?" Elle ajouta, curieuse.

"Miss Eve vient de France, si je ne m'abuse, les traditions de fin d'année doivent être différentes là-bas." Fit remarquer le Comte avec un sourir patient. Miss Eve ? Depuis quand ne m'appelait-il plus Miss Campbell ? Je me demandais distraitement avant de sursauter lorsque le reste de la phrase monta au cerveau.

Oulah, terrain miné… Mais en même temps, je m'étais déjà tellement contredite ces deux dernières années qu'il n'y avait absolument aucun moyens qu'ils croyaient encore ce que je disais. Mais bon, j'imagine que c'était un accord implicite ? Je ne disais rien sur leur usage abusé de leurs pouvoirs et ils ne soulevaient pas les trous énormes dans mon histoire de vie. Alors… "On offrait plutôt des cadeaux à Noël lors d'un moment en famille. Le nouvel an, c'était surtout une fête entre amis." Je répondis honnêtement.

"Vraiment ?" S'exclama Tricia curieuse en posant sa broderie. "Que faisiez-vous à Noël dans ce cas ?"

"Euuuh…" Je marmonnais, surprise. Je ne m'attendais pas à ce qu'on m'en demande autant et avec mon cerveau fatigué, j'avais du mal à choisir soigneusement mes mots. Plissant les yeux, j'essayais de mixer mes différentes fêtes de Noël (grand-parent, papa, maman, amis…) en un tout possible à cette époque. "La veille de Noël, on prépare, hum, préparait des petits plats tous ensemble, des choses rapides et simples qu'on mangeait en faisant des... jeux." Du mime par exemple, et imaginer Sheryl essayer de mimer une chèvre amena un sourire involontaire à mes lèvres. "Ensuite nous…" regardions un film de Noël cliché. "...euh, allions nous coucher. Puis le lendemain, on attendait le signal…" La même musique, du même disque de Noël depuis des années. "...et nous allions ouvrir les cadeaux dans les chaussettes sous le palm-… sapin. Ensuite, nous mangions un bon repas tous ensemble, généralement une dinde aux marrons, et on allait faire une activité l'après-midi." Je racontais avec un sourire nostalgique.

"Attends, quoi ?" Me coupa Road avec les sourcils froncés. "Des cadeaux dans des… chaussettes ? Sous le Palmier-Sapin ? Ça n'a aucun sens."

"Non, enfin oui, enfin…" Je répondis en me mordant la lèvre. " C'était des énormes chaussettes de laine, pas des chaussettes qu'on mettait vraiment ? Je n'ai aucune idée de pourquoi nous faisions ça." Je répondis en haussant les épaules. "Normalement, il faut les attacher à la cheminée et c'est soit le sapin, soit les chaussettes, mais comme nous n'avions pas de cheminer…" Je dis avant de me rendre compte que c'était la pire chose à dire au monde. Tout le monde avait des cheminées à cette époque, c'était le meilleur moyen de se chauffer après tout. Grimaçant, je me dépêchais d'enchainer pour essayer de leur faire oublier cette bévue. "Et habituellement, il faut un sapin, mais nous n'en avions pas dans notre…" Balcon. "...Jardin. Par contre nous avions un Palmier en pot donc chaque Noël, on le décorait comme pour un sapin."

"J'ai déjà entendu parler de la tradition du sapin, on y met des petits cadeaux, n'est-ce pas ? Cela vient d'Allemagne, je crois ?" S'exclama Tricia, excité. Elle semblait incroyablement enthousiasmée par toute l'affaire.

"Je n'en ai aucune idée." Je répondis honnêtement. C'était une chose commune à mon époque, un truc qu'on voyait dans tous les films de noël clichés. "Mais peut-être ? La famille de mon père vient d'Alsace alors, ils ont surement pris la tradition de là." Je répondis, fière de créer du lien entre mes mensonges.

"Campbell n'est pourtant pas un nom très Allemand." Fit remarquer le Comte en remettant ses lunettes.

"...très lointainement d'Allemagne." Je répondis avec l'air le plus sérieux du monde alors que je mourrais à l'intérieur. Clairement, je ne pourrais jamais être agent secret.

"Mais j'y pense, mère, n'avions-nous pas dit que nous fêterions les vacances d'hiver comme Eve, l'année dernière ?" Dit tout innocemment Road alors que je la regardais avec des yeux ronds, Sheryl levant enfin le regard de ses papiers pour faire de même.

"Je ne suis pas sûr que…" Commença-t-il alors qu'en même temps je m'empressais de lâcher un : "Vraiment, je ne crois pas qu'il soit necess-…"

Mais évidemment, Road savait exactement où appuyer pour déclencher le Chaos et Tricia, déjà excité précédemment, sauta tout de suite à bord. "C'est une excellente idée ma chérie !" Et juste comme ça, c'était décidé. Les seuls qui auraient pu arrêter ce désastre abandonnèrent avant même d'essayer. Sheryl semblait juste résignée et le Comte intrigué.

J'eus un minuscule petit espoir que l'enthousiasme de Tricia ne survive pas à la nuit, mais c'était beaucoup trop demander.

Le lendemain matin, la première nuit de retour dans ma chambre, c'est Tricia qui vint me réveiller à 8h au lieu du contraire. Déjà tout apprêté, elle avait même un plateau de petit déjeuner qu'elle posa sur ma petite table ronde (pour une fois non encombré par une pile de dessins aléatoire… quelqu'un avait rangé, mais heureusement les écrits de Victor Hugo étaient toujours intouchés à leur place, j'avais vérifié la veille.) Je m'étais excusé, bien entendu, mais Tricia n'y avait pas prêté attention, disant que j'avais besoin de repos et s'était aussitôt contredit en me fatiguant avec un interrogatoire en bonne et due forme.

Les presque deux semaines qui suivirent furent remplies de préparatifs fastueux qui me laissaient totalement exaspéré. Avions-nous vraiment besoin d'un arbre de six pieds de haut ? Ou d'un cuisinier spécialisé pour l'occasion ? J'avais l'impression que c'étaient les préparatifs des Bals qui recommençaient. La seule bonne nouvelle, c'est que je n'étais pas la seule à souffrir des tendances tyranniques de Tricia, Tyki s'étant fait réquisitionner de force. Même Road, qui avait pourtant lancé l'idée à ses risques et périls, commençait à en avoir marre. Heureusement pour nous, elle fut bientôt remplacée par les jumeaux lorsqu'ils rentrèrent pour les vacances. Enfin, heureusement… c'est-à-dire qu'au lieu de catastrophes planétaire possible, il ne restait qu'un mal de tête et quelques dégâts matériel.

"Ce que je ne comprends pas, Ivy, c'est pourquoi vous faisiez ça." Demanda Tyki en fronçant les sourcils alors qu'il accrochait les petites décorations en cartons que nous avions faits tous ensemble cette après-midi sur le sapin. "Noël, c'est bien la naissance de Jésus, n'est-ce pas ?" Dit-il comme s'il n'était pas traîné à assez de messe pour le savoir. "Et ta famille n'était pas chrétienne, n'est-ce pas ?" Fit-il remarquer et je lui jetais un regard noir. Tricia était… chatouilleuse quand on en venait à la religion et elle essayait régulièrement de me convertir quand elle semblait se rappeler que, en fait, je n'étais pas chrétienne. Heureusement, elle paraissait trop occuper à accrocher les guirlandes avec Road et ne faisait pas vraiment attention à notre conversation.

"Oui, à la base Noël est pour célébrer la naissance du christ, mais chez nous, c'était juste une manière de se réunir en famille ?" Je lui dis, tâtonnant avec mes mots. "En fait, quand j'étais petite, mes parents nous faisaient même croire à mes frère et sœur et moi qu'il y avait un homme, le père-noël, qui dans la nuit venait offrir des cadeaux aux enfants en passant par la cheminée pour les récompenser s'ils avaient été sages durant l'année."

"Donc…" Dit Tyki en fronçant les sourcils. "Tu croyais qu'un vieil homme que tu ne connaissais pas passait par la cheminée, alors que tu n'en avais pas, par effraction si je puis ajouter, pour laisser un cadeau avant de repartir comme un voleur…?"

Dit comme ça… Rougissant, je lui tapais le bras honteusement. "J'avais six ans ! On croit tout ce que nous disent nos parents à six ans et c'est la tradition… Je suis sûr que, vous aussi, vous avez des traditions stupides et qui n'ont aucun sens." Je marmonnais en croisant les bras.

Tyki grimaça aussitôt, ses yeux prenant un air vague. "Très bien, j'admets." Gemissa-t-il et je fus tout à coup terriblement curieuse de ce à quoi il pouvait penser. J'essayais bien d'en apprendre plus, mais j'eus beau mettre à profit mes meilleures techniques d'emmerdeuse professionnel, il ne voulut pas ouvrir la bouche. Je suis sûr que j'aurais réussi avec un peu plus de temps, mais c'est cet instant que choisit Jasdero pour me demander de lui apprendre à faire un nœud de lapin. Alors, évitant adroitement Tricia montrant à Devit comment emballer un cadeau, je jetais un coup d'œil au Comte qui pliait des origamis, vit Sheryl porter Road pour qu'elle mette l'étoile sur le sapin et rit de de Lulu le chat lorsqu'elle sauta sur un ruban qu'agitait Tyki.

En somme, une journée parfaite pour marquer ma seconde année révolue avec les Noahs.


Si vous vous demandez pourquoi ce chapitre fait plus de 5000 mots et n'aborde quand même pas le jour de Noël, blâmez Elo qui voulait absolument une réaction d'Eve par rapport à la maladie (Elo : Hey ! J'ai dit que t'étais pas obligée ! XD). J'étais chaud pour skipper tout ce passage moi, c'est pas comme si ça vous apprend grand-chose :p Ça conforte juste dans le sentiment que les Noahs cachent quelque chose et qu'Eve est COMPLETEMENT pomé.

Va falloir que je tasse un peu pour que ça rentre dans le planning, du coup le prochain chapitre sera du pur Fluff puis Angst X') ou en tout cas, on va tenter…

Pensez aux reviews et rendez-vous le 5 du mois prochain !