Histoire : Une Touche de Couleur dans le Gris
Livre 1 : Nuancer le noir.
Date : 25 janvier 2024 (chapitre bonus)
Bêta : Personne
Fandom: D Gray Man
Avertissement : Non, je ne possède pas D Gray Man et je ne fais aucun profit avec cette histoire.
Résumé : Après avoir atterri au XIXème siècle, Estelle, prenant le nom d'Eve, devient la dame de compagnie de Tricia Kamelott. Eve prend vite conscience de la différence, niveau sociale et genre à cette époque et commence à avoir peur pour son avenir, surtout lorsque débarque Road, les jumeaux, Tyki, Allen et même le Comte Millénaire. Sous forme humaine heureusement. Mais, l'exorciste part en Inde et les jumeaux sont envoyés en pension. Elle rencontre la Baronne Lucie Belle (Lulubelle) et se réconcilie avec le Comte Millénaire. Elle se dispute avec Tyki qui manque de la tuer avec ses pouvoirs Noah, commence une correspondance avec Conan Doyles et re-manque de mourir de la Tuberculose. Yeah : D
Et au dernier chapitre : Eve a une belle conversation à cœur ouvert avec Tyki sur ses pouvoirs eeeet essaie de pas développer (encore un autre) trauma.
Trigger du chapitre : Rien, je pense, mais on parle d'éducation sexuelle si jamais.
Et oui, vous ne révez pas, ceci est un tout nouveau chapitre bonus qui s'insère entre le 41 et l'ancien 42. Il se situe donc après le Noël où Eve a officiellement découvert les pouvoirs de tout le monde mais avant qu'elle découvre sa… euh… spoiler. La fin de ce chapitre est donc celle du chapitre d'avant et le chapitre 41 a donc gagné une toute nouvelle fin aussi qui ravira ceux qui voulaient un peu plus de moments complices entre Tyki et Eve.
Bonne lecture !
Nuancer le Noir, chapitre 42 : Mes joies quotidiennes
Vendredi 14 janvier 1887
*Click*
Relevant la tête, je clignai plusieurs fois des yeux, sortant difficilement de mon livre. J'avais été trop concentré dessus pour faire attention à mon environnement et n'avais même pas remarqué que le Comte s'était faufilé dans la bibliothèque pour nous prendre en photos.
"Mes excuses pour l'interruption, mais il y avait une si belle lumière !" Dit-il timidement lorsqu'il croisa nos regards.
Tyki et moi étions, sans surprises, dans la bibliothèque, confortablement installé dans les fauteuils près de la cheminée, un plaid en plus sur mes genoux pour faire bonne mesure. On était encore en janvier, après tout, et il faisait très certainement froid dans ce vieux manoir mal isolé. Le matin même, le Comte était revenu chez les Kamelott pour la première fois depuis le Nouvel An, des serviteurs les bras chargés de grosses malles à sa suite. Rayonnant, il avait littéralement inondé Tyki et moi de lourds volumes de sciences avec un sourire qui me donnait envie de lui tapoter la tête. Évidemment, je me retiens, d'autant plus lorsque mon cerveau me rappela aimablement que ce n'était pas un chien trop mignon en manque de compliments, mais plutôt le Comte Millénaire, créateur des akumas, destructeur de l'humanité et tout le tintouin.
"Qu'est-ce que-… de la Chimie ?" Avait confusément demandé Sheryl en ramassant un des bouquins.
"Oh oui, je sais que vous cherchiez plutôt des traités de Physiques, mais j'ai pris un peu de tout ! Les sciences sont liées, vous pourriez avoir besoin d'autres références… et puis ça ne fait pas de mal d'encourager cet élan !"
Tyki avait l'air douteux et déjà fatiguée d'avance rien qu'à la vue des livres, mais il remercia chaleureusement le Comte tout de même.
"Tyki, tu… étudie ?!" S'exclama Sheryl, incrédule. Son exclamation était un peu insultante, mais pas si surprenante. Si Tyki adorait lire des romans dans son temps libre, il n'était pas du genre à ouvrir un manuel. Son petit frère ne fit que lever les yeux au ciel, mais ça ne sembla pas refroidir le Maître de maison. Paraissant tout à coup se rappeler ma présence, Sheryl se tourna bien trop vite vers moi avec une expression que je ne l'avais jamais vu faire. Il avait l'air… reconnaissant ? Brrr, c'était trop étrange de le voir comme ça.
Suite à ça, on avait rapidement décampé avec Tyki, lui comme moi n'ayant pas envie de supporter davantage Sheryl. Ça tombait bien, on avait une excuse toute faite : les livres.
Enfermé dans la bibliothèque, on avait déjà passé une bonne demi-heure à les trier par ce qui nous attirait le plus. Il y avait certainement de quoi faire… comme l'avait noté Sheryl, il y avait une grande diversité de sujet allant de la Physique à la Chimie en passant par les sciences humaines et les mathématiques. Il y avait aussi l'air d'y avoir tous les niveaux, de manuels que Road pourrait utiliser à des traités obscurs où je ne comprenais pas un mot sur deux. En tout cas, on allait probablement trouver cette histoire d'atome là-dedans et j'étais un peu curieuse d'étudier tout le reste dans mon temps libre. Ça ne faisait assurément pas de mal d'avoir de nouvelles sources de savoir dans la bibliothèque Kamelott considérant à quel point je l'avais déjà épuisé. Cependant, c'était étrange, certains livres avaient une fine couche de poussière et sentaient le vieux. D'autres, par contre, n'avaient l'air d'avoir jamais été ouverts, presque encore chaud de la presse.
"Évidemment, j'aurais dû m'en douter…" marmonna Tyki en ouvrant un de ces livres. À mon regard interrogateur, il soupira. "Il fait toujours ça, si tu lui demandes quelque chose, il fait comme s'il avait tout sous la main et puis à la première occasion, il s'empresse de se procurer tout ce qui pourrait être lié de prêt ou de loin à ton intérêt et te l'offre comme si de rien n'était."
Je pinçais les lèvres, n'aimant pas lorsque les gens dont je n'étais pas très proche dépensaient pour moi. Mais bon, c'était pour Tyki aussi et puis c'était le Comte Millénaire, procurer quelques livres, ce n'était certainement pas un sacrifice pour lui.
Quoi qu'il en soit, c'est comme ça que le Comte nous avait retrouvé, Tyki et moi, quelques heures plus tard, complètement plongé dans les livres qu'il nous avait rapportés. Je m'apprêtais à le remercier poliment une nouvelle fois lorsqu'il s'empressa de me couper en me disant que ce n'était rien. "Pensez-vous, ils prenaient la poussière au manoir, je suis heureux qu'ils intéressent à nouveau quelqu'un !"
De derrière le Comte, je vis Tyki rouler les yeux comme pour dire "t'as vu ? Comme je t'avais dit !" Et je mordais ma joue pour étouffer un rire. Je ne devais pas être très discrète, cependant, parce que le Comte se tourna curieusement vers Tyki. Zut, une distraction !
"Je vois que le cadeau de Tricia…" et Sheryl, mais je n'osais toujours pas dire son prénom à voix haute. "...vous plaît !"
Rayonnant, le Comte me fit de nouveau aussitôt face. "Énormément ! J'avais un appareil semblable, bien que moins avancé, mais je l'ai infortunément cassé l'année dernière. J'attendais la sortie de ce nouveau modèle en couleur pour m'en procurer un mais Sheryl a été plus rapide."
Oh, c'était intéressant, je ne savais pas qu'il connaissait déjà. Quoi que j'aurais dû m'en douter, il n'avait pas eu grandes difficultés à prendre cette première photo à Noël. "Vous aimez donc la photographie ?"
Cette nouvelle question prompta Tyki à reprendre son livre, déduisant sûrement que nous étions partis pour une nouvelle grande conversation dont il n'avait pas besoin d'être un participant actif. Et il avait raison parce que le Comte s'approcha aussitôt, s'asseyant joyeusement sur le canapé à mes côtés pour me montrer son appareil de plus près. C'était clairement un passionné, m'expliquant en détail comment il fonctionnait, n'hésitant pas à me le faire essayer sur un Tyki indifférent. Et moi, comme d'habitude, je buvais ses paroles me sentant infiniment investie. Le Comte était un très bon orateur et c'était toujours facile de s'intéresser à quelque chose lorsque son vis-à-vis en parlait si passionnément.
"C'est fantastique !" Je m'exclamai, impressionnée, en observant les clichés qu'il avait déjà développés. Je m'attardais longtemps sur la première, avec l'écharpe, fasciné par le détail et la couleur. J'avais des photos de mon arrière-grand-mère, dans l'autre monde, et elles n'étaient certainement pas d'aussi bonne facture.
"N'est-ce pas ! C'est une fabuleuse invention." Assura joyeusement le Comte. Et puis, voyant sans doute mon regard s'attardant sur une photo de Road et Tricia, il ajouta : "N'hésitez pas à garder les clichés que vous aimez, je peux toujours en refaire."
"Si vous êtes sûr…" je murmurais en reparcourant à nouveau les photos. Il y en avait plusieurs qui avaient été prises sans même que j'en sois consciente, illustrant des scènes paisible et joyeuse de la vie quotidienne au manoir. Tricia et Road prenant le thé, Sheryl regardant des papiers dans un fauteuil, les jumeaux et moi penché à une table… D'ailleurs… "Pourquoi prendre autant de photos de la vie quotidienne ? Ce ne sont pas des événements importants."
Le Comte sourit, un plissement des lèvres qui semblait en savoir plus que je ne pourrais jamais comprendre. "Ils le sont pour moi" expliqua-t-il. "J'ai peur d'oublier tous ces bons moments… mais même si cela arrive, les photographies seront là pour me les rappeler."
C'était une bonne raison, particulièrement compréhensible considérant que, moi-même, je n'avais toujours pas retrouvé mes souvenirs de mes derniers mois dans l'autre monde. Et même, maintenant que j'y pensais… je commençais à oublier beaucoup de ma vie d'Estelle. Ça faisait deux ans que j'étais au manoir, après tout, je suppose que c'était dans l'ordre des choses. Mais j'étais triste de ne pas me souvenir de la couleur exacte des cheveux de ma sœur ou le goût de la soupe de champignon de ma grand-mère et même le confort étonnant des poufs défoncés du lycée. Serrant un peu trop fort les photos, je me sentis incroyablement jalouse. Moi aussi, j'aurais voulu en avoir de ma vie d'avant.
"Attention !"
Sursautant, j'eus à peine le temps de relever la tête qu'une boule de poil se jetait sur mes mollets. C'était Road qui avait hurlé, défonçant la porte pourtant déjà à moitié ouverte.
"Road ? Ne devrais-tu pas être à l'école ?" Demanda Adam, étonné.
"Oh non, ils nous ont dit de rentrer plus tôt aujourd'hui." Répondit Road en agitant la main comme si ce n'était pas bien grave. Le Comte sembla accepter sa réponse sans s'inquiéter, mais il en était loin d'être de même pour Tyki et moi. Nous échangions un regard lourd de sens, bien conscient que Road avait encore dû faire une dinguerie pour que l'école se termine plus tôt. Mais, hé bien, ce n'était pas notre problème alors…
Plus important, des gémissements m'amenèrent à voir ce qui bougeait sous ma jupe et c'est sans grande élégance et très peu de pudeur que je la soulevais pour voir une boule de poils blanche. "Berlingot ?" Je notais, confuse, en me penchant pour enrouler le désordre tremblotant dans mes bras.
"Qu'est-ce que tu lui as encore fait, Road, il est terrifié." Nota Tyki. Il avait posé son livre pour s'approcher alors que j'essayais de calmer le chien.
"Mais rien !" Cria Road en trottinant vers nous. "On jouait juste avec les poupées et il est parti d'un coup !"
Bien consciente d'à quel point Road pouvait être terrifiante avec ses poupées, je ne dis sagement rien, souriant lorsque Berlingot lécha timidement mes doigts. Toujours assis à mes côtés, Adam se pencha doucement, laissant le chiot renifler sa main avant de le caresser délicatement. Aussitôt, le chien arrêta de remuer, s'affalant sur mes genoux avec un bâillement, tout à coup entièrement calmé. Qu'est-ce que… c'était un pouvoir du Comte ou quoi ?! Il me fallait d'habitude beaucoup plus de temps pour calmer le chien.
"Tu sais, Road, Berlingot est encore tout jeune, il découvre le monde qui l'entoure, il faut être patient avec lui." Dit Adam et Road fit la moue. "Tu sais être douce, n'est-ce pas ?"
Road me lança un coup d'œil rapide avant de hocher la tête. Ça voulait dire quoi, ça ? Qu'elle voulait que je confirme ? Ou, attends, qu'elle était douce avec moi ? Parce que, oui, je suppose que Road avait ses moments et temps que je n'avais pas à faire face au Noah sanguinaire, je me portais très bien, mais de là à dire qu'elle était douce, il y avait un monde.
"Mais je veux jouer avec lui maintenant ! Et c'est pas juste, il vous aime mieux que moi." Gémit-elle, faisant très bien son âge physique, pour une fois.
"Si tu arrêtais de le courser et de lui jeter des balles à la figure, il t'aimerait sûrement un peu plus." Marmonna Tyki mais Road fit mine de ne pas l'entendre.
Sentant sûrement que la conversation prenait un tour pour le pire, Adam se leva, nous poussant tous rapidement vers le petit salon pour un thé un peu trop tôt.
Samedi 5 février 1887
Ce fut plus le hurlement meurtrier que la vue qui me fit refermer précipitamment la porte.
Pour être honnête, je n'avais pas eu le temps de discerner grand-chose avant que Devit ne hurle ses poumons, mais il n'était pas bien compliqué de deviner ce qu'il faisait. Non, ce qui m'étonnait plus, c'est qu'il ne s'était pas rhabillé aussitôt qu'il m'avait entendu crapahuter dans le couloir. Même occupé comme il l'était, il n'était pas un Noah pour rien et j'aurais pensé qu'il aurait été justement plus à l'affût du moindre bruit… D'un autre côté, n'ayant moi-même jamais croisé personne dans ces toilettes auparavant, je comprends qu'il se soit senti à l'abri. Parce que oui, j'étais actuellement dans le couloir, dans l'aile des invités, devant la porte maintenant close des toilettes. Celles-ci étant, d'usage, réservé aux invités, lorsqu'ils n'y en avaient pas, elles restaient complètement inutilisées. Après tout, il y en avait au rez-de-chaussée et dans l'aile de la famille, donc il n'y avait aucune raison de se déplacer jusqu'ici. De plus, les employés n'étaient pas censés les utiliser non plus alors, oui, je supposais, au final, ce n'était pas idiot de la part de Devit de s'être caché là.
Mais tout de même, il aurait au moins pu essayer de bloquer la porte s'il avait aussi peur qu'on le voit se branler.
J'entendis la porte craquer derrière moi et je vis Devit en sortir, les joues rouges et le regard baissé. Il avait beau être presque à ma taille, maintenant, il n'empêche que comme ça, il faisait très enfantin. On resta bien trop longtemps figés, ni l'un ni l'autre ne sachant que dire.
"Désolé." Finit-il par marmonner, me faisant sursauter.
"Ah, non, j'aurais dû frapper, c'est ma faute."
Aussitôt, son air mutin habituel refit surface et il se jeta sur l'excuse comme un noyé. Les bras croisés, les lèvres pincés, il leva le nez en l'air en disant que oui, c'était ma faute, que je devais faire plus attention. Et puis il fila tout aussi sec sans me laisser le temps de répondre.
Pas que ja savais quoi dire. Ou plutôt, ce que j'avais le droit de dire. La sexualité était encore un sujet compliqué à mon époque et vu comme Tricia danser autour du sujet des règles, elle l'était d'autant plus maintenant. Et d'ailleurs… est-ce que quelqu'un avait expliqué quoi que ce soit à Jasdero et Devit ? Est-ce qu'ils connaissaient les différences biologiques entre les corps féminin et masculin ? Comment on faisait les enfants ? Ou même les maladies sexuellement transmissibles ? Est-ce qu'on pouvait même se protéger de ça présentement ?! Quand est-ce qu'avait été inventé le préservatif ?
Hu. Clairement, moi aussi, j'avais besoin d'une remise à niveau.
Mais comment trouver ces informations… je doutais que le manoir ait un livre explicatif là-dessus. Quoi que… il y en avait peut-être dans la masse de bouquin que nous avait ramené le Comte ? Ou tout du moins, un semblant d'explication dans les traités d'anatomies ? Mais il y en avait des dizaines… Bon, c'était une idée, mais peut être mieux valait-il demander à quelqu'un d'abord ? Mais qui… il fallait quelqu'un de proche… Louise n'avait que seize ans, je doute qu'elle puisse m'aider. Jean n'était pas une bonne option non plus, il était bien trop timide et traditionnel, jamais il ne me parlerait de ces choses-là. Clarisse serait sans doute le meilleur choix, malheureusement, elle n'était pas là cette après-midi, quelque chose à propos d'une négociation avec des fournisseurs, je crois. Tyki non plus, d'ailleurs, encore une affaire pour Sheryl, surement. Road aurait pu être utile, mais elle était sortie avec son père ce samedi pour l'anniversaire de Sheryl. Il datait d'il y'a deux semaines, mais il était déjà allé à l'opéra avec Tricia la semaine dernière et n'avait pas pu se libérer plus tôt de nouveau. Restait alors… Tricia. Ça allait être incroyablement gênant mais… elle au moins me répondrait au mieux de ses capacités et ça me permettra de jauger le niveau de connaissance de l'époque.
C'est ce que je fis. Heureusement pour moi, ces derniers temps, Tricia dormait bien moins longtemps l'après-midi. Ça ne voulait pas dire que j'avais moins de temps libre, cependant. Comme l'été dernier ou les jours où elle se sentait particulièrement en forme, elle faisait une petite sieste en début d'après midi et puis se concentrait sur les affaires internes du manoir. C'est donc à la porte de son boudoir que je frappais quelques minutes plus tard.
"Eve ? Qu'est-ce qu'il y a ?" Demanda-t-elle curieusement après m'avoir donné l'autorisation d'entrer. M'assurant qu'elle avait quelques minutes à me consacrer d'abord, je m'assis dans le fauteuil qu'elle m'indiqua, utilisant les secondes qu'elle mit à me rejoindre pour ordonner mes pensées.
"En fait, je…" oh non, je ne pouvais pas parler de Devit ! Euh… improvisation… "...lisait un livre d'anatomie qui parlait des différences physiques entre l'homme et la femme et ils impliquaient leur rôle dans la création de bébés. Mais ils ne développaient pas beaucoup et je me demandais si tu pouvais m'en expliquer plus ?"
Oulah, vu la véritable horreur qui s'étala sur le visage de Tricia, ça devait être encore plus tabou que je pensais.
"Où as-tu trouvé ce livre ? Il était dans ceux qu'Adam a apportés ? Mon dieu, ce n'est pas quelque chose pour une jeune fille…" se désola Tricia.
Est-ce que je venais de jeter le Comte sous le bus dénommé Tricia ? Oops. J'essayais désespérément de sauver les meubles. "Oh, c'était seulement un paragraphe, je ne me souviens même plus dans quel livre. C'est juste que ça m'a un peu intrigué, c'est tout."
Tricia secoua la tête avant de prendre ma main. "Ce n'est pas quelque chose dont tu as besoin de te préoccuper pour l'instant, ne t'en fait pas."
Hé bien, ce n'était pas du tout rassurant. Même la bonne vieille éducation sexuelle du collège était plus utile que ça. Sentant bien que je ne ferais que l'inquiéter davantage si j'en demandais plus, je la remerciai et filai aussi vite que poliment possible.
Bon.
J'étais bonne pour des dizaines d'heures de recherche. Et c'est comme ça que Tyki me trouva une heure plus tard, en tailleur sur un des gros fauteuils près de la cheminée, des piles de livre aussi haute que moi de part et d'autres.
"Qu'est-ce qui te fait autant froncer les sourcils ?" demanda-t-il en posant une main sur l'accoudoir pour pouvoir regarder par-dessus mon bras. "Un livre de médecine ?"
"Non," je grognais "Enfin si, mais ce n'est pas…" je secouais la main, ne sachant pas trop comment formuler tout ça suite à la réaction de Tricia. Oh et puis zut, c'était Tyki, j'étais déjà irrémédiablement tarée à ses yeux, pas besoin de tourner autour du pot. "En fait, je cherche des informations sur le sexe, mais je ne trouve rien."
Je n'avais même pas fini ma phrase que Tyki sursauta, glissant son bras hors de l'accoudoir, les yeux ronds. "Euh… tu veux… je pensais…" balbutia-t-il et, prenant pitié, je secouais la tête.
"Non, non, je cherchais des ressources pour les jumeaux. J'ai vu… enfin, je pensais qu'en apprendre plus ne leur ferait pas de mal."
"Ah." Répondit pas très éloquemment Tyki en clignant des yeux. "Je suppose que ce n'est pas une mauvaise idée considérant leur âge. Mais tu ne trouveras rien d'utile ici, ce n'est pas le genre de chose qu'on apprend dans les livres. Pas ceux-là en tout cas."
"Où, dans ce cas ?" Je demandais en fermant le lourd volume.
Tyki semblant s'être à peu près remis de sa surprise, ne leva même pas un sourcil à mon envie de pousser le sujet. Plus détendu, il fronça les sourcils, réfléchissant. "Ce n'est pas si facile à se procurer et je ne suis pas sûr qu'ils aient besoin d'autant de détails… je suppose que je pourrais en parler aux jumeaux, si tu veux ?"
C'est sûr que ce serait moins gênant pour nous tous si c'est lui qui s'en occupait mais… Je ne doutais pas de ses connaissances pratiques, mais pour la théorie, j'étais un peu plus sceptique. "Ce sera certainement mieux que rien." J'en conclus tout de même.
Ou peut-être pas, parce que quand on débarqua dans la chambre des jumeaux et Tyki leur annonça de sa voix trainante de mettre leurs manteaux parce qu'ils allaient aux quartiers rouges… hé bien, la question méritait d'être posé.
"Attend, attend, attend, les quartiers rouges ? Tu veux les emmener dans un bordel ?" je les interrompais, la voix un peu trop aiguë. Tyki plissa les yeux, sentant bien que je n'attendais pas une réponse positive, mais n'ayant que ça en stock. Je retiens un soupir en me mordant la lèvre. "Sans rien leur expliquer d'abord ?"
"Ben… les filles leur dirons quoi faire ?" Répondit Tyki.
"Mais… et les différences biologiques ? Le cycle menstruel ? Les bébés ? Les préférences ? Les maladies sexuellement transmissibles ?!" je m'inquiétais. Et tout cela, c'était sans même mentionner le terrible assassina du consentement que ce plan d'attaque impliquait.
Tyki ne fit que me regarder d'un air blanc, les yeux flous.
Un horrible doute m'assaillit soudainement. "C'est comme ça que tu as appris ?" Je demandais, les jumeaux suivant notre échange comme un match de tennis.
"Hé bien… quand j'étais un peu plus jeune qu'eux, j'ai fugué de la maison et je me suis retrouvé aux quartiers rouges. J'y suis resté jusqu'à ce que Sheryl me retrouve et entre-temps… disons que j'ai eut le temps de voir du pays." répondit Tyki en haussant les épaules.
C'était… très inquiétant. Mais ça n'avait pas l'air de le toucher outre mesure et avec les jumeaux présent, ce n'était pas vraiment le moment d'en parler plus en détail. Cependant… "Fuguer ?" Je demandais malgré moi.
"Pour être exacte, la mère de Sheryl m'avait fichu dehors, mais bon, je n'étais pas loin de prendre la porte moi-même."
"... la mère de Sheryl ?" Je continuais faiblement.
Son regard vola vers la droite, ses bras revenant près de son corps et ses épaules grimpèrent de quelques centimètres : pour la première fois de cette conversation pourtant très étrange, il avait l'air mal à l'aise. "Ah, je pensais que tu savais déjà, Sheryl est mon demi-frère, nous n'avons pas la même mère."
Non, non clairement, je ne le savais pas. Maintenant que j'y pensais, on ne connaissait rien du passé de Tyki. Mais je n'allais certainement pas réagir alors qu'il semblait si incertain. Et même si j'avais très envie de développer le sujet, ce n'était toujours pas le moment. Alors… "Oh d'accord." Je répondis légèrement avant de froncer les sourcils. "Quoi qu'il en soit, je ne pense pas que commencer par un bordel soit une très bonne idée pour apprendre quand on n'y connait rien."
"Mais si je sais !" s'exclama Devit, me faisant sursauter. Ils étaient restés si longtemps étonnements silencieux que j'avais presque oubliés qu'ils étaient là.
"Alors dis-moi, qu'est-ce que tu en sais ?" Je demandais, sceptique. Aussitôt, Jasdero devient suspicieusement rouge et Devit bégaya.
"J'peux pas te dire ça, idiote !"
"Devit !" Cria aussitôt Jasdero avant que je puisse même réagir. Oh, ce n'était pas très violent, mais la surprise m'avait fait sursauter. Je ne me souvenais même pas de la dernière fois qu'un des jumeaux m'avaient insulté. Il fallait vraiment que je me calme, ce n'était pas parce que c'était un sujet banal pour moi que ça l'était pour tout le monde, surtout à cette époque. Ça méritait de prendre des pincettes si Devit en revenait à régresser comme ça.
"Désolé…" marmonna Devit avec une moue boudeuse.
"Je suis désolée aussi, j'ai été un peu trop franche. Mais c'est un sujet important, tu comprends ? C'est… comme un exercice de math ! C'est quelque chose qu'on ne peut pas résoudre juste en y allant comme ça, il faut apprendre comment d'abord."
Je n'étais pas sûr que ma comparaison était très pertinente, d'autant plus lorsque les jumeaux échangèrent un regard sceptique.
"Tu exagères peut-être un peu, Eve, c'est loin d'être aussi compliqué que des maths." se moqua Tyki.
Je plissai les yeux en réponse. "Oh, vraiment ? Alors, tu vas m'aider à leur expliquer. Va me chercher des feuilles et de quoi écrire, je reviens." Et sans leur laisser d'autre choix, je filais dans ma chambre pour aller chercher le livre d'anatomie où j'avais trouvé des schémas du corps humain.
Assis à la table ronde des jumeaux, je passais ensuite l'après-midi à leur expliquer tout ce dont je pouvais me rappeler correctement du sujet. Il fallait l'admettre, le cours impromptu n'était pas très structuré et les trois quarts du vocabulaire finit en français parce que je n'avais absolument pas la moindre idée de la traduction anglaise. Mais de toute façon, je me rassurais, peu importe ce que je bégayais, ce sera toujours mieux que ce qu'ils auraient eut autrement. Dans l'état, je commençais par expliquer les différences biologiques chez l'homme et la femme. Malgré mon plus grand soin, Devit faisait une tête affreuse, ayant l'air à moitié traumatisé. Jasdero était bien plus intéressé par contre, posant un tas de question dont je peinais à me souvenir la réponse. Quant à Tyki, il avait bien levé un sourcil lorsque j'avais parlé du clitoris, mais autrement, il avait le menton dans une main, écoutant clairement que d'une oreille et uniquement pour me faire plaisir. Cependant, lorsque je commençai à expliquer le cycle menstruel, il releva tout à coup la tête.
"On ne peut pas faire d'enfants n'importe quand ?" Demanda-t-il, surpris.
"Les chances sont extrêmement réduites." J'acquiesçai. "Le jour avant et pendant l'ovulation sont les jours fertiles pour la femme. Les spermatozoïdes peuvent survivre jusqu'à cinq jours, il me semble, donc sur un mois, i peu près six jours particulièrement favorable. Après, comme je vous disais plus tôt, le cycle peut énormément varier d'une personne à une autre et est même impacté par des évènements extérieurs comme le stress, l'effort physique ou la température. Donc même en analysant et calculant bien, on n'est jamais très sûr. Ça veut donc dire qu'on n'est pas à l'abri d'une grossesse le reste du temps, c'est juste moins courant, particulièrement pendant les règles. "
"Uh." Répondit Tyki en clignant des yeux. À partir de là, il écouta beaucoup plus attentivement. Même lorsque je m'écartai un peu du curriculum pour me plaindre.
"C'est aléatoire, c'est donc totalement idiot de rejeter la faute sur la mère ! Pire, si vraiment il faut blâmer quelqu'un, considérant que l'ovule est de toute façon XX et que c'est le spermatozoïde de l'homme qui amène soit le X, soit le Y qui décide si le bébé sera une fille ou un garçon, ce serait plus 'la faute' de l'homme." Je grognais avant de marmonner sous mon souffle. "Enfin de toute façon, il n'y a pas à blâmer qui que ce soit, un garçon ou une fille, ce serait la même chose… si la société n'était pas aussi sexiste."
Tyki me tapota le bras avec une grimace.
Me retenant de repartir en tangente sur les inégalités, je respirais un bon coup et enchaînait sur les maladies sexuellement transmissibles. Un sujet qui, il faut l'admettre, je ne maitrisais pas très bien. Ne me sentent moi-même pas très concerné, je n'avais pas pris la peine de m'intéresser plus en profondeur au sujet après les cours obligatoires. Mais, je pensais en regardant Tyki, pour lui au moins, ce serait bien que je m'en rappelle. Quoi que… est-ce que les Noah pouvaient même attraper ça ? Ou être malade tout court, d'ailleurs ? Bon, au moins pour leurs partenaires, ce n'étaient pas plus mal qu'ils le sachent.
"C'est quoi ?" Demanda tout à coup Jasdero, me coupant en pleine tangente. Clignant des yeux surpris, je le regardais sans comprendre. C'est "transmissible" qu'il n'avait pas compris ? Ou…
"Homosexuel ?" Je proposais et Jasdero hocha très rapidement la tête. Hu. Euh…"C'est quand quelqu'un est attiré romantiquement et/ou sexuellement par quelqu'un du même sexe. Plus précisément, c'est Gay pour les hommes. Pour les femmes attirées par d'autres femmes, c'est Lesbienne. Pour les femmes attirées par des hommes et le contraire, c'est hétéro." Je débitais, bien consciente qu'ils ne m'écoutaient déjà plus. J'étais prête à faire toute la liste, mais Tyki m'interrompit.
"Je ne connaissais pas le mot homosexuel. Lesbienne oui, mais ce n'est pas très polie, non ?" répondit-il et je retenais une grimace parce que… quand est-ce qu'avait été inventé ces mots ? Est-ce que Lesbienne c'était comme le mot queer : une insulte réappropriée ? Qu'est-ce qu'Internet me manquait…
"C'est possible ?" marmonna Devit, interrompant mes pensées. "D'aimer des garçons ?"
"Oui, mais c'est le genre de choses dont on ne parle pas d'habitude. Temps que tu ne l'admets pas publiquement, ça va." Intervint Tyki et Devit se renfrogna aussitôt, mais c'était difficile de savoir si c'était parce que la réponse l'embêtait ou juste parce que c'était Tyki qui lui avait donné. Dans le doute…
"Ça dépend vraiment des époques et des cultures. Dans l'antiquité par exemple, les relations homosexuels étaient légion bien que très codifiés. En France, il y a des… deux siècles, beaucoup d'artistes et même le frère du roi étaient ouvertement homosexuels et ça a d'ailleurs été entièrement dépénalisé fin 18ᵉ siècle." J'expliquais, rattrapant l'attention de Devit. "Mais oui, actuellement en Angleterre, tout ce qui n'est pas strictement hétérosexuel est assez mal vu. Pire, je crois bien que l'homosexualité est qualifiée comme une maladie mentale. L'asexualité aussi d'ailleurs." Quoi que maintenant que j'y pensais, on était peut-être même encore trop tôt pour ça. Zut.
"L'asexualité ?" Demanda Tyki avec un froncement de sourcils.
"Ah ça c'est… hé bien, c'est peu ou pas d'attirance sexuelle pour qui que ce soit. Il y a son pendant romantique avec l'aromantisme. Ils vont parfois de pair, mais pas toujours." Je répondis en détournant les yeux sans trop savoir pourquoi. Quoi que c'était peut-être parce que je venais de dire que c'était classifié comme une maladie mentale. Mais bon, je doutais que les Noahs me jetterais dans une institution pour ça quand ils ne l'avaient pas fait pour… tout le reste, vraiment.
"C'est ce que tu es ?" Demanda Tyki.
"Hé bien… je pense. Pour l'asexualité en tout cas, je ne suis toujours pas sûr pour l'aromantisme." Je marmonnai avant de croiser son regard. "C'est difficile de faire la différence entre l'amour amicale, familiale et romantique quand on n'est pas sûr d'à quoi ça devrait ressembler." Parce que les papillons dans le ventre, ça va bien deux minutes, mais sachant qu'avec Tyki, ça pouvait bien être littéral, je n'avais pas tellement envie de comparer pour être sûr.
"Est-ce qu'il y en a d'autres ?" Demanda tout à coup Jasdero, me faisant lâcher le regard de Tyki pour voir le garçon.
"Pleins !" Je répondis trop joyeusement, contente de m'éloigner d'un sujet un peu trop personnel. "Et il n'y a pas que les types d'attirances, il y a aussi tout ce qui concerne le genre dont il faut parler. Je ne les connais pas tous, j'en ai bien peur, mais je peux déjà te dire ce que je sais."
Jasdero hocha très sérieusement la tête, l'air incroyablement concentré pour une fois. Hé bien… j'espérais juste que je n'allais pas dire de bêtises… enfin, ce serait sûrement mieux que ce qu'on trouvait dans les livres ici.
"C'est étonnant que tu en saches autant sur le sujet quand ça ne t'intéresse pas." Déclara tout à coup Tyki alors qu'il m'aidait à ranger les livres et gribouillages explicatifs s'étalant sur la table. Les jumeaux étaient allés occuper Tricia pendant que Tyki et moi rangions les preuves de notre conférence clandestine. Pas qu'avec son niveau, je pensais que Tricia reconnaîtrait le schéma d'un utérus pour ce que c'était, mais bon…
"Ça me paraît être le minimum à savoir pour pouvoir traiter son propre corps et celui des autres avec respect." Je répondis. Et honnêtement, je n'en connaissais pas grand-chose, juste ce que l'école, deux, trois vidéos YouTube et mes parents m'avaient appris. Mais je suppose que le corps pouvait être un tel tabou que, oui, je devais en savoir plus que la moyenne à mon époque… et surtout ici.
Tyki huma un bruit indistinct alors que je fronçai les sourcils. En parlant de savoir… Jasdero avait eut l'air particulièrement intéressé par la notion de genre. Malheureusement, je n'en savais pas plus que ce que je lui avais déjà dit, ce qui, honnêtement, n'était pas beaucoup. Je n'avais jamais été trop concerné par le fait d'être une fille ou non, ayant même du mal à définir qu'elles étaient censées être les différences outre celles biologique. Sûrement dû à mon environnement pas très genré en grandissant. Quoiqu'ici, je la sentais bien la différence… il n'y avait aucun doute qu'il y avait une variation dans les attentes de la société selon ton genre apparant. Dans tous les cas, rien que le fait que tu pouvais ne pas te sentir du genre avec lequel tu étais né ou même ne pas être un garçon ou une fille du tout avait fasciné Jasdero. Je ne doutais pas qu'il viendrait m'en reparler plus tard et que quelques expérimentations seront de mises.
Mardi 22 février 1887
Une énorme tache noire grandissait de plus en plus sur la page. Je savais que c'était dû au phénomène de capillarité, pas besoin d'en refaire l'expérience, mais tout était plus intéressant à regarder que mon manque de progrès. J'étais bloqué, complètement bloqué. Ce n'était pas rare, j'avais une très mauvaise mémoire et si je me souvenais assez bien des mélodies, je n'avais généralement que des bribes de paroles. Ayant affronté le problème des dizaines de fois ces deux dernières années, j'avais pris l'habitude de simplement sauter les paroles si je ne m'en souvenais pas assez bien. Les chansons étaient déjà assez jolies sans, pas besoin que je les massacre en tentant ma propre version. Mais cette fois, c'était un peu plus compliqué, car je m'attaquais à "Mes joies quotidiennes" Et sauter les paroles serait bien dommage. Le pire, c'est que je m'en souvenais de beaucoup… mais pas dans la même langue. J'avais, environ, un tiers en anglais, un tiers en français, et un tiers qui n'était qu'un fracas de sonorité vaguement anglaise dont je ne parvenais pas à deviner les mots.
Autant dire que c'était incroyablement frustrant.
"Arrête de te mordre les lèvres, Vivi." M'admonesta Road en se laissant tomber sur le canapé à mes côtés. Clignant des yeux, je lâchais ma lèvre inférieure maltraitée. Je n'avais même pas remarqué le désagréable goût ferreux jusqu'à ce que la petite Noah me prévienne. Retenant une grimace, je lui souris, les lèvres bien closes, ayant peur d'avoir étalé du sang sur mes dents. Nous étions dans le petit salon, profitant d'une soirée calme à la douce chaleur de la cheminée. Un peu plus loin dans la pièce, Tricia et Lulubelle discutaient autour d'une petite table ronde. C'était, parait-il, l'anniversaire de Lucie Belle aujourd'hui et Tricia avait tenu à l'invité lorsqu'elle avait appris que le Comte était en voyage d'affaires. Je ne me plaignais pas, le repas avait été encore meilleur que d'ordinaire sans pourtant être trop ennuyant, Sheryl n'étant pas là. En plus, j'avais même pu échanger quelques mots avec Lulubelle ! Sans que ça ne soit trop bizarre, je veux dire, bien que Tricia ait certainement facilité les choses. En tout cas, après ce festin, on s'était tranquillement retiré dans le salon où les deux femmes étaient entrées en grande conversation. Road leur avait tenu compagnie jusqu'à présent, mais il faut croire qu'elle s'était ennuyée. Je l'enviais un peu, sa jeunesse apparente lui donnait tout pouvoir, jamais, je n'aurais pu m'esquiver comme ça d'une conversation en cours. Heureusement, je m'y étais soustrait habilement dès le départ et j'en étais bien contente, ayant atteint la limite de ma batterie social du jour. À ma droite, affalé dans un des gros fauteuils que prenaient habituellement Tricia et Sheryl, Tyki était avidement plongé dans un des livres que le Comte nous avait ramenés. Pour ma part, j'avais décidé de les laisser un peu de côté, pour une fois, et tentait à la place, temps bien que mal, de retrouver mes mots.
"Qu'est-ce qui t'embête ?" demanda-t-elle en enfonçant son menton pointu sur mon bras pour mieux voir le carnet.
"Je n'arrive pas à me rappeler toutes les paroles de cette chanson. Ça m'agace." j'admis à mi-voix. Autant à Tyki et Road, je pouvais me plaindre, autant j'essayais de parler un peu plus poliment quand Tricia ou Lulubelle pouvaient m'entendre.
"Raindrop on roses, blablabla on kittens ?" lit Road en levant un sourcil. "Qu'est-ce que ça veut dire ?"
"C'est l'histoire d'une femme qui liste toutes les petites choses de la vie qu'elle aime pour se rassurer quand elle a peur. Mais comme je te disais, je ne me souviens pas de toutes les paroles."
"Pourquoi est-ce que tu ne mets pas tes propres petites choses préférées dedans ?" demanda Road mais avant que je ne puisse répondre, Tyki intervint.
"Eve n'aime pas modifier ses chansons."dit-il sans lever les yeux de son livre.
Je plissais les yeux dans sa direction, j'étais à peu près sûr qu'il était moqueur. "Oui, parce que ce ne sont pas mes chansons, je les refais juste." j'insistais. Il haussa les épaules, clairement pas convaincu. N'ayant aucune envie de se disputer sur quelque chose d'aussi idiot, je me contentais d'un accord sur un désaccord.
"Admettons." Coupa Road. "Mais alors si tu ne t'en souviens jamais, tu les abandonnes en l'état ?"
J'ouvris la bouche. Et puis la ferma très vite. avant de la rouvrir, hésitante. "Oui, enfin non, enfin... c'est juste que je les laisse pour plus tard, lorsque je m'en souviendrai."
"Mais je croyais que tu détestais laisser des projets inachevés ? S'ils vont rester dans un tiroir poussiéreux de toute façon, ne serait-ce pas mieux de les modifier un peu pour les compléter ?" demanda Road et je pinçais les lèvres, indécise. Je n'avais vraiment pas envie de dénaturer les chansons d'autres gens… d'un autre côté, je l'avais déjà fait avec les contes lorsque je ne me souvenais pas de tous les détails… "Et si jamais tu t'en souviens réellement plus tard, tu pourras toujours les modifier, n'est-ce pas ?"
"Je suppose…" je marmonnais en fixant la grosse tache d'encre sur la page. J'aimais beaucoup cette chanson, ce serait dommage de la cacher dans un des tiroirs de mon bureau…
"Vraiment ?!" s'exclama Tyki en baissant son livre. Il avait l'air beaucoup trop surpris, est-ce que j'étais vraiment si têtue que ça ? Vu l'air satisfait de Road, peut-être un petit peu.
"Bon alors, qu'est-ce que tu aimes faire ? Raindrop on roses and…?" m'encouragea Road.
"Hmmm… lire au coin du feu ?" Je demandais presque, un peu surprise par son soutient. "Oh, mais attends, il faut que je le dise de telle sorte que ça rentre dans le couplet…" Je marmonnais et je passais les trente prochaines minutes à essayer de trouver des paroles pour compléter mon texte à trou. C'était plutôt chouette, un peu comme un puzzle, vraiment. Le souci, c'est qu'au bout d'un moment, j'étais en panne sèche. Beaucoup d'activités que j'aimais réellement faire n'étaient pas tellement possibles fin XIXᵉ siècle et les autres ne rentraient pas toute dans les limites de la chanson. Frustré, je ne tardais pas à demander aux autres ce qu'eux aimaient.
"Des petites choses ?" Demanda Road en fronçant les sourcils.
"Oui comme… prendre le thé avec Tricia ?" je l'encourageais.
"Ou torturer des hu-... tes poupées." marmonna Tyki, se prenant aussitôt un coup de pied de Road.
"Road !" S'exclama Tricia en faisant les gros yeux. Le mouvement brusque avait dû attirer son attention, l'arrachant à sa conversation avec Lulubelle. La femme posa un regard vaguement ennuyé sur nous avant de se tourner à nouveau vers Tricia.
"Pardon Mère." chantonna Road sans une once de remords. Ça sembla tout de même suffire à Tricia qui hocha la tête avant de reprendre sa conversation. "Le thé en famille, c'est toujours chouette… Oh ! J'aime bien les balades en ville aussi !"
"Tu veux me faire chanter que j'aime les balades ? à moi ?" je rigolai.
"Tu as beau dire que tu n'aimes pas ça, il n'empêche que tu ne fais pas la tête quand on y va." Contra Road.
Avant que je ne puisse rétorquer que c'était juste une question de politesse, Tyki m'interrompit.
"De toute façon, ce n'est pas comme si c'était toi qui vas la chanter."
"Comment ça ?" Je demandais en fronçant les sourcils.
"Tyki à raison. Dans les plus de deux ans que tu as habité ici, je ne t'ai jamais entendu chanter." réalisa Road pensivement.
"Quoi ? Mais non, j'ai bien dû… uh." Je m'arrêtais en pleine phrase. Parce que oui, maintenant que j'y pensais, je n'arrivais même pas à me souvenir de la dernière fois que je l'avais fait. Ce n'est pas que je chantais beaucoup non plus dans ma vie d'avant, mais tout de même. Le plus que j'avais dû faire ici, c'était murmurer les paroles sous mon souffle. En même temps, ce serait un peu gênant non ? "Peut-être… mais je ne suis pas une très bonne chanteuse, je m'en voudrait de vous infliger ça."
Road roula violemment des yeux, laissant apparaître un peu trop de blanc pour un être humain. "Ce n'est pas toi qui dis toujours qu'on ne peut s'améliorer qu'en faisant ? Et que l'échec n'est qu'un pas de plus vers la réussite ?"
Alors. Oui. Mais ce n'était pas agréable de se reprendre ses mots en pleine poire. Bien que, elle avait raison, je n'étais habituellement pas si sensible sur mes faiblesses d'ordinaires… et j'avais toujours bien aimé chanter en Karaoké avant. Mais l'idée de ne serait-ce pousser quelques notes hors de mes cordes vocales me serra aussitôt la gorge. C'était comme si une main s'était enroulé autour de ma nuque, tillant ma glotte jusqu'à ce que j'aie envie de vomir.
"Eve ?" appela Tyki et je sursautais, la sueur perlant sur mon front. Wow, c'était bizarre. Très bizarre.
"Ah, ce n'est rien. Mais vous avez raisons, il faudra que j'essaie. Une autre fois." Je riai nerveusement. Il n'y avait aucune raison que ça me mette aussi mal à l'aise. À moins que c'était lié à la période de ma vie d'avant dont je ne me souvenais pas ? Quoi, je m'étais étouffé en chantant ? Ahah.
Hum….
Heureusement pour moi, ni Tyki, ni Road n'insistèrent davantage. Mieux, ils m'aidèrent à compléter une première version de la chanson. Bien que Road ne me cru pas lorsque je lui dis que j'avais ajouté "Quand le tonnerre gronde" uniquement pour la rime et pas parce que j'en avais réellement peur. Parce que je n'en avais pas peur, hein. Non, à la place, elle me tapota la main avec sympathie et je me résous à être Eve, la fille qui avait une peur panique du feu et des orages et potentiellement de chanter, aussi. Ça commençait à faire beaucoup de peur inexpliquée tout de même mais… on n'allait pas y penser plus pour l'instant. Encore une fois : le déni.
C'est seulement en griffonnant le dernier point sur ma partition que je me rendis compte de ma fatigue. Piquant du nez, je jetais un coup d'œil à l'horloge et découvrait avec surprise qu'on avait bien dépassé le coucher de Road, celui de Tricia et qu'on était à deux pas du mien. D'ordinaire, à cette heure-ci, je finissais ma dernière page avant d'éteindre la lumière. Je n'osais pourtant pas interrompre Tricia. Elle avait un trop beau sourire aux lèvres, gazouillant à propos de robes diverses dans les magazines étalés entre elle et Lulubelle. Je ne pouvais pas lui en vouloir, je n'étais malheureusement pas une très bonne compagne de ragots et malgré tout mes efforts, la mode me laissait perplexe. Pas étonant qu'elle profitait de la langue acérée de Lulubelle temps qu'elle le pouvait. J'attendis donc patiemment que Tricia se rende compte de l'heure, rejoignant Road devant le feu pour caresser un Berlingot somnolant. Ce ne fut pas beaucoup plus long et je raccompagnais bientôt Tricia et Lulubelle à leurs chambres avant de trébucher dans la mienne. Dégrafant ma robe en un tour de main, j'enfilais négligemment ma chemise de nuit avant de me laisser tomber dans les draps, prête à dormir.
... Malheureusement, il faut croire que nous avions vraiment mis trop de temps à revenir, car la chambre qui était d'ordinaire agréablement chauffée au couché commençait déjà à se refroidir affreusement. Nous étions encore en février et il faisait terriblement froid la nuit. Regardant tristement le feu éteint d'en dessous ma couette, je tendais une main hors des draps avant de claquer les doigts avec un air de concentration intense. "Incendio"
Rien.
Je laissais tomber ma tête sur le lit avec un gémissement étouffé. Bien sûr que je ne pouvais pas allumer un feu avec la pensée, mais je ne sais pas, avec toute cette conversation sur les pouvoirs de Tyki… le fait d'être dans DGM…
Soupirant, je me hissais sur un coude, me préparant mentalement à sortir du lit lorsqu'une nouvelle idée flotta dans mon esprit. Tendant à nouveau ma main vers l'âtre, je plissais les yeux sur les braises en creusant mon cerveau. C'était quoi encore les mots ? Abata, ura, mazar… massara ? Mouais, un truc dans le genre… Si je devais utiliser de la magie, autant utiliser celle de ce monde ! Un pied à moitié hors du lit, me préparant à sortir après ma nouvelle tentative ratée, je marmonnais les mots en fixant la cheminée.
"Abata… ura… masarakato...On !" Je sifflais tout en claquant des doigts sur le dernier mot.
Aussitôt, de grosses flammes orange éclatèrent à la vie dans l'arche.
Une seconde plus tard, je hurlais au sommet de mes poumons.
Eh bien merde… Deux ans que j'étais là… j'aurais peut-être dû penser à tester ça plus tôt.
Voilààààà :D On dirait bien que le résumé n'est plus d'actualité... oh wait, j'avais marqué "pas directement" :p Attendez-vous à beaucoup de galère du côté d'Eve, ça va être drôle... j'espère X)
Pensez à laisser une review en partant et rendez-vous le 5 du mois prochain !
