Aujourd'hui, la neige était tombée. Le vent et le froid n'avaient guère arrêté de souffler, apportant à bien des cœurs brisés cette chaleur réconfortante que seul l'hiver avait le don de créer. Les rues s'étaient pavées de flocons gelés, qui volaient dans le ciel et virevoltait parmi les airs, recouvrant chaque recoin de leur blanc immaculé. Une longue descente, depuis le royaume des anges et la douceur des nuages. Une chute libre et damnée, à l'issue de laquelle ils seraient condamnés à ne plus jamais se relever.
Chacune de ces particules de glace avait sa propre histoire. Une poésie silencieuse, ce refrain de solitude à l'égard d'un cœur qui battait si fort que la chaleur devenait brûlure. A l'égard de son cœur que son amour consumait et tuait à petit feu.
Était-il, lui aussi, un de ces flocons ? Existait-il seulement au milieu de cette myriade de neige ? Si sa traversée du temps ne s'était pas encore achevée, s'il n'avait pas encore rejoint cette terre glacée, alors lui restait-il une chance d'atteindre ce pourquoi il continuait d'espérer ?
Cela faisait bien des années que la neige avait recouvert son univers. Un froid hivernal s'était installé, et depuis ce jour, le soleil ne s'était plus jamais levé. La chaleur s'en était allé, chassée par les vents glacés. La joie aussi s'était envolée, et ne demeurait plus que le lointain souvenir d'un lumineux été. Tendre mémoire d'un temps où les sourires étaient vrais, une bouée de sauvetage à la dérive à laquelle il s'accrochait.
Son sourire ne l'avait jamais quitté. Jour après jour, il continuait de l'arborer. Quand la tempête était si forte que son propre souffle se perdait. Ou bien quand l'hiver était si brutal que son sang se coupait. L'espoir était plus grand que la peine. Alors il souriait, et si les larmes coulaient, il les essuyait. Le geste paraissait presque naturel souffrir était devenu habituel.
Bonheur et douleur avaient le même visage. Les traits fins et angéliques de celui qui lui avait autrefois tendu la main, cet ange déchu qui désormais l'enchaînait. La poigne était forte, presque menaçante. Alors pourquoi était-ce la seule chose en ce monde qui lui était rassurante ?
Pourquoi ces yeux de glace étaient-ils les seuls dans lesquels il pouvait plonger les siens et se perdre dans ses rêves les plus fous ? Pourquoi ses rêves semblaient-ils si réels en sa présence, alors que plus le temps coulait, plus il les lui interdisait ? Pourquoi le seul repère de sa vie tourmentée était-il devenu, dans l'ironie la plus macabre, celui qui le menait à sa propre perdition ?
Ce souffle nouveau qu'il lui avait donné était maintenant la cage dans laquelle il s'était enfermé. Prisonnier de ses propres sentiments à l'égard de celui qui était son seul ami, à l'égard de celui pour lequel il était le seul ami. Les jours comme celui-ci, où son mal-être prenait le dessus sur son déni, cette infinité de questions se bousculait en lui. Qu'aurait-il pu faire pour lui ? Et surtout, pouvait-il encore faire quelque chose ?
La neige tombait toujours de l'autre côté de la fenêtre devant laquelle il se tenait. La nuit était arrivée, mais cela n'empêchait guère le monde de se parer de cette immense clarté que les flocons avaient apportée. Tout doucement, le jeune homme sourit : le bonheur peut être trouvé même dans les moments les plus sombres, si seulement on se souvient d'allumer la lumière.
Alors, qu'importe le froid, les tempêtes, et combien de temps durera cet hiver éternel, même si son cœur pleurait, il savait au fond de lui que jamais il ne s'éteindrait. Tout ce qu'il voulait, c'était continuer d'y croire. Viser jusqu'à l'impossible aux côtés de celui qui le lui avait montré. Son sourire s'élargit, même si quelques larmes perlaient encore au coin de ses grands yeux. Espoir et mélancolie se dessinaient sur son visage, croyant en son propre rêve, en sa propre magie qui un jour, peut-être, pourrait faire fondre l'épaisse carapace de glace entourant ce cœur qu'il savait lui aussi blessé par bien des tourments. Que de nouveau fleurissent les roses bleues, et qu'ils puissent les admirer tous les deux. Que des sourires s'esquissent et que l'hiver disparaisse, que son propre temps lui permette d'espérer jusqu'à ce que l'été revienne. Et que cet espoir le fasse tenir encore un peu plus avant que son cœur ne cède.
