Drago se souvenait bien d'Astoria, bien qu'elle n'ait jamais été rien de plus qu'un personnage tertiaire dans sa vie.
Bien entendu, ils avaient toujours fréquenté les mêmes cercles. Mais Astoria était sa cadette d'un an et elle avait toujours été un peu étrange selon lui.
Plus malicieuse que sa sœur aînée, Astoria Greengrass avait toujours imité les grandes personnes autour d'elles. Ainsi, courir dans le jardin, jouer au Quidditch n'avaient jamais fait partie de ses projets. Non, elle ce qu'elle aimait, c'était boire du thé, jouer de la harpe et critiquer tout ce que les autres faisaient autour d'elle qu'importe qu'ils soient plus vieux ou expérimentés qu'elle. Eolle était réservée, presque timide. Mais redoutable et sincère.
Astoria Greengrass était connue pour son honnêteté à toute épreuve et sa langue bien pendue, qui n'avait jusqu'à maintenant, épargné personne.
Plusieurs fois elle avait noté à voix haute le teint fantomatique de Drago. A de nombreuses reprises, elle avait déclaré qu'il était moins bon attrapeur que Potter et que le Professeur était une brute qui n'aurait jamais dû avoir le droit d'enseigner à des enfants. Bien entendu, chacune des paroles d'Astoria étaient ponctuées d'un petit air supérieur encore plus rehaussé par son menton fièrement tendu vers le ciel ou le plafond.
Mais Astoria Greengrass avait grandi dans l'ombre de sa sœur, qu'elle avait toujours suivi comme un caneton suivait sa mère. Astoria adorait Daphné. Les deux sœurs avaient été inséparables et pourtant…
Daphné était souvent seule. Astoria ne l'était jamais. Elle vivait entourée de rires et de gens qui sautillaient autour d'elle. Elle était appréciée de tous, particulièrement des plus jeunes, lorsqu'ils étaient à Poudlard. Elle aidait les premières années à se repérer dans le château, si bien que c'était souvent elle, qui était suivie par une tripotée de canetons perdus et apeurés. Elle donnait de son temps pour leur expliquer les cours qu'ils n'avaient pas compris. Elle accompagnait les troisièmes années à Pré-au-lard pour leur montrer les plus beaux endroits. Elle leur cousait elle-même des blasons sur leurs uniformes. Elle jouait de la harpe, près des grandes baies vitrées dont elle disait qu'elles permettraient d'admirer les sirènes du lac de Poudlard.
Personne n'en avait jamais vu une seule et tout le monde avait rapidement compris qu'elle s'était toujours moquée d'eux…
— Tu as l'air souffrant, le salua-t-elle.
Elle tira la chaise d'en face et s'y installa, croisant ses chevilles comme toute dame bien élevée se devait de le faire. Elle sourit à la serveuse, qui n'avait d'yeux que pour la harpe, et commanda un thé dans un français parfait.
— Vous n'avez pas peur de l'abîmer, à la laisser ainsi dans la neige ? s'inquiéta-t-elle.
— Oh, c'est bien aimable à vous de vous en soucier ! N'ayez crainte, elle est bien protégée…, assura la harpiste.
Drago l'avait souvent entendue en jouer. Astoria s'exerçait tous les jours, souvent tard la nuit. Lors de sa sixième année, elle jouait encore, lorsqu'il rentrait de la Salle sur demande. Alors qu'il aurait été plus sérieux qu'elle révise ses BUSES… Ses mélodies avaient accompagné toute sa sixième année et jamais Astoria n'avait fait le moindre commentaire sur les sorties nocturnes de Drago… Elle ne les avait jamais remarqués, trop concentrée à pincer les cordes de sa harpe.
Il avait apprécié s'endormir accompagné de ses notes, même s'il ne lui aurait très certainement jamais avoué.
— Tout le pays te recherche, indiqua-t-elle.
— Je ne serais pas ici si ce n'était pas le cas, maugréa-t-il.
Elle ne fit aucun commentaire sur sa mauvaise humeur apparente, ni sur sa main, qui avait empoigné sa baguette magique et qu'il gardait précieusement caché dans la poche de son pantalon.
— C'est bien la première fois que je sors dans un quartier moldu. Comme il est plaisant de n'y trouver aucune mention du jus de citrouille.
Drago esquissa un sourire malgré lui.
Astoria, et c'était de notoriété publique, était allergique à la citrouille. Un comble pour une sorcière, d'autant plus lorsqu'elle s'appelait Greengrass et que ses ancêtres avaient auparavant fait fortune dans la production de ladite cucurbitacée et de son précieux jus désormais célèbre pour les sorciers du monde entier. Il était arrivé qu'Astoria en boive par inadvertance lorsqu'elle était enfant et sa peau entière s'était recouverte d'immonde plaques rouges … Drago s'en souvenait bien maintenant.
— Alors, que fais-tu ici ? demanda-t-elle.
Il but une gorgée de son chocolat chaud et la détailla.
— Ta mère est étroitement surveillée et n'a pas le droit de quitter le Manoir familial. Quant à ton père, il est toujours à Azkaban. Lisa Turpin et Adrian Pucey ont emménagé ensemble. Théodore Nott a été accusé de meurtre, mais s'en est sorti et depuis, il courtise, aussi surprenant que cela puisse paraître, la juriste qui a défendu son dossier et qui, cela aussi te surprendra, s'avère être Susan Bones. Ginny Weasley a décroché un contrat chez les Harpies de Holyhead. J'ai toujours dit qu'elle ferait carrière… Padma Patil a obtenu des résultats très satisfaisant sur une nouvelle version de la potion tue-loup.
Il se demanda un instant où elle voulait en venir avec tous ces faits, qu'elle étalait devant lui comme s'ils n'étaient que deux amis qui s'étaient perdus de vue.
Et comme il était étrange de constater que la vie avait continué, sans lui.
Pour lui, le temps était figé, bloqué depuis la date du 2 mai 1998.
Depuis, il n'avait fait que courir de pays en pays. Sa mère avait été attrapée. Son père ensuite. Puis il était venu en Suisse à l'aide d'un passeur, où il se cachait tant bien que mal depuis presque huit mois.
— Goyle a été aperçu dans l'allée des Embrumes. Je pense que Harry Potter et Neville Londubas lui mettront rapidement la main dessus, tu peux me croire. Oh et Blaise Zabini s'est marié la semaine dernière de façon assez précipitée, je dois dire. L'épousée n'avait pas l'air ravi…
— Ta sœur ?
— Merlin, non ! s'exclama-t-elle avec une horreur démeusurée. L'heureuse élue est la cadette des MacDougal. Une bien malheureuse alliance si tu veux mon avis… Nul doute qu'ils ont eu à obéir à leurs parents. Je ne peux que les plaindre…
— Isabelle, se souvint Drago.
— Dois-je être vexée que tu sois capable de te souvenir qui d'Isabelle et de Katherine est l'aînée des MacDougal bien que tu sois toujours inapte à nous différencier, Daphné et moi ?
— Daphné n'est pas aussi bavarde. Il m'aurait suffi d'attendre que tu parles pour être certain de ton identité…
Elle s'amusa de sa réponse.
— Je devrais te dénoncer. L'argent me rapporterait assez, de quoi ouvrir ma boutique au Chemin de traverse…
— Si je n'étais pas la victime de ce plan machiavélique, je le ferai sans hésiter à ta place., approuva Drago.
— Oh certes non. Ce lancer dans le négoce est trop indigne des Malefoy. Tu te servirais de l'argent pour un tout autre dessin. Probablement pour investir quelques parts chez Gringott. C'est ce que Daphné ferait…
Il n'avait pas lâché sa baguette et ses doigts commençaient à fourmiller, privés de sang.
— Les Aurors veulent seulement t'auditionner, tu le sais, n'est-ce pas ? continua-t-elle.
Bien sûr qu'il le savait. Cela faisait deux ans que la guerre était terminée. Cependant, Drago n'était pas dupe. Un procès l'attendait en Grande-Bretagne. Un procès lors duquel il se savait incapable de soutenir les chefs d'accusations qui pèseraient contre lui.
— Comme il est théâtral de ta part, de fuir ainsi depuis tout ce temps pour une simple audition.
— Et comme il est stupide de ta part, de croire qu'il s'agira d'une simple audition.
— Peut-être, rétorqua-t-elle. Ou peut-être pas. Il est sûrement plus stupide d'avoir peur avant d'avoir mal.
— Comme il est sans aucun doute plus stupide de se jeter dans la gueule du loup pour y crier sa douleur une fois qu'il aura planté ses crocs.
Elle l'examina du regard mais garda le silence, jusqu'à ce que la serveuse lui apporte sa tasse de thé et reparte tout aussitôt.
Les nuages chatouillaient le sommet des montagnes. Les lumières des maisons moldues étaient allumées au loin. Les voitures, ces engins qu'ils utilisaient pour se déplacer, faisaient un boucan d'enfer auquel Drago s'était tout de même habitué.
— Ta mère serait rassurée d'avoir de tes nouvelles. Je lui en donnerai.
— Je t'en remercie.
— Les rumeurs disaient que tu avais rejoint un clan de braconniers russes, en Sibérie et que tu avais perdu deux doigts pour leur prêter allégeance.
Il l'entendit presque compter ses doigts à voix haute et pousser un soupir de soulagement en constatant qu'il en avait toujours dix.
Il se détendit légèrement, juste assez pour que le sang circule à nouveau dans sa main.
— Le hasard est curieux, fit-elle d'une voix légère. Je n'aurai jamais pensé tomber un jour sur toi dans un petit village moldu.
— Que fais-tu ici ?
Drago était partagé entre l'envie de fuir, et l'envie d'enfin parler à quelqu'un qui l'avait connu, quelqu'un qui ne le rejetait pas et quelqu'un qui le regardait bien en face, sans trembler, sans détourner les yeux.
Sa mère n'en avait pas été capable, après la guerre.
Par honte ou autre, Drago n'en avait jamais déterminé la cause.
— Ma harpe est cassée et la sorcière à qui mes parents l'ont acheté habite dans le village d'à côté. Elle ne sort jamais de chez elle et n'accepte les rendez-vous qu'une fois tous les deux mois.
— Il y a donc vraiment des sorciers ici ?
Il n'en avait jamais croisé un seul.
Leur réputation d'ermites était à la hauteur des faits.
— Tu n'es pas le seul, Malefoy, tiqua-t-elle.
Elle leva le petit doigt en portant sa tasse à ses lèvres.
— Tu as vraiment mauvaises mines. Tu devrais dormir davantage.
— Tu es présomptueuse et mal-élevée.
— Je déteste mentir et je me fais un devoir de toujours dire la vérité, même celle qui blesse. En fait... Surtout celle qui blesse. L'éducation n'a rien à voir là-dedans. Si tu ne sais pas que tu as mauvaise mine et que tout le monde t'assure que tu es beau comme un dieu alors qu'il n'en est rien, tu passeras toute ta vie à nager dans la médiocrité et à te contenter d'une piètre situation qui pourrait être bien meilleure.
— Je ne recherche pas de meilleure situation.
— La pitié, c'est le pire sentiment que tu puisses inspirer à quelqu'un et Drago… Tu m'en inspires bien trop.
— Je ne te retiens pas.
— Si tu avais voulu que je parte, je serais déjà bien loin, affirma-t-elle en lui souriant.
Astoria Greengrass était une petite peste.
Une petite peste aux sourires enjôleurs et charmants.
Et cela faisait bien trop longtemps qu'on n'avait pas souri à Drago.
— Tu devrais rentrer chez toi, Malefoy, chuchota-t-elle.
— Ce n'est pas comme si quelque chose ou quelqu'un m'attendait là-bas.
— Ta mère...
— Ma mère a tout sacrifié pour que je sois ici, en sécurité.
— Ta mère a tout fait pour couver son bébé et lui épargner la lourde responsabilité d'avoir à assumer ses actes. C'est ce que font toutes les mères. Du moins, les bonnes, je pense. Et si tu n'as jamais eu d'amis, c'est seulement parce que tu n'as jamais été toi-même avec qui que ce soit.
Il haussa un sourcil et oubliant sa baguette, il posa ses deux coudes sur la table avant de se pencher vers la blonde :
— Merci pour cette brillante analyse de ma personne.
— De rien.
Merlin, il allait commettre un meurtre.
— Goyle et Crabbe n'étaient que des petits veaudelunes à te suivre partout… En moins mignons. Beaucoup moins. Tu n'as personne. Mais il pourrait en être autrement. Peut-être. Tu ne sauras jamais si tu restes ici à te noyer dans des tasses poussiéreuses. Mimi Geignarde m'a dit le plus grand bien de toi, lors de mon dernier jour à Poudlard. Je me demande bien comment un homme a-t-il pu faire connaissance avec le fantôme des toilettes des femmes…
— Une sombre histoire…
Il termina son deuxième chocolat chaud de la journée.
Il allait sûrement rentré chez lui et s'enfermer, ne rien faire de sa journée à part lire et broyer du noir.
— Comment le grand et fier Drago Malefoy a-t-il pu descendre aussi bas ? marmonna Astoria. C'est pitoyable.
Il partit sans lui répondre, en faisant grincer sa chaise sur le sol et en lui adressant un dernier regard empli de colère.
