Anticipating


Kensei détestait être convalescent, cette longue rémission qui le faisait sentir impuissant, inutile. L'inactivité le rendait fou et s'il avait confiance en Hisagi pour prendre le commandement de la division pendant son repos forcé, il n'en restait pas moins particulièrement frustré.

Frustration que Mashiro semblait terriblement déterminée à entretenir. Cette folle ne le lâchait plus d'une semelle et le couvait constamment d'attention.

— Bordel, je peux tenir mes baguettes moi-même ! s'emporta-t-il alors qu'elle tentait de lui faire manger des nouilles qui, à ce rythme, allaient finir dans ses narines.

Il regretta son ton abrupt presqu'aussitôt.

C'était le ballet qu'ils dansaient depuis le retour de la Vizard aux cheveux verts : elle en faisait trop, il râlait trop fort, puis elle se murait dans un silence coupable.

Kensei poussa un soupir las, pivota laborieusement ses jambes hors du lit et attrapa ses béquilles tout en marmonnant :

— Allons prendre l'air.

Ça avait suffisamment durer, il était temps de crever l'abcès, de mettre fin à la culpabilité déplacée de Mashiro et, peut-être, aborder l'autre sujet qui le taraudait.

Ce fut seulement lorsqu'ils prirent place sur un banc dans les jardins de la quatrième division qu'il desserra à nouveau les dents :

— Je tuerai pour une clope…

Il pouvait deviner sans peine sa subordonnée lever les yeux au ciel, préparer une remarque sur le fait que c'était pas bon pour sa santé et pour son rétablissement. Mais au lieu de la réplique rodée de Mashiro, il entendit le craquement caractéristique d'un briquet, suivi de près par l'odeur familière du tabac. D'un regard surpris, il vit Mashiro retirer la cigarette de ses lèvres en plissant le nez et lui la tendre.

Il s'en saisit avec reconnaissance, s'efforçant de ne pas laisser ses pensées s'égarer. Il fallait dire qu'il aurait bien voulu être à la place de cette cigarette aussi… S'ébrouant mentalement, il tira une longue taffe salvatrice avant de souffler :

— Merci.

— Hm.

À nouveau, le silence s'installait, et Kensei se cassait la tête à essayer de trouver la bonne façon d'aborder le sujet. Cette imbécile le rendait dingue, lui avait manqué, et il ne supportait cette vulnérabilité qu'elle affichait en sa présence.

— Je n'aurais pas dû partir en mission sans renforts, asséna-t-il soudain.

Peut-être qu'avouer ses fautes était la stratégie à aborder, peut-être qu'il parviendrait comme ça à lui rentrer dans le crâne qu'elle n'y était pour rien. Mais comme toujours avec Kensei, il se laissait emporter :

— Mais on est des soldats, Mashiro, des putains de soldat et la mort fait partie de notre métier, tu comprends ?

La moue boudeuse qu'elle lui retourna, le regard rivé sur ses mains gantées, indiquaient que visiblement, non, cette tête de mule aux cheveux verts ne voulait pas comprendre. Mais il était capitaine, il ne pouvait pas partir au combat en s'inquiétant des innombrables conneries qu'elle serait capable de faire s'il n'était plus là. La Soul Society n'était pas encore prête pour une capitaine qui ne maîtrisait pas le bankai, le choix tomberait forcément sur Hisagi et Mashiro…

Mashiro serait livrée à elle-même, non ?

Merde.

Ouais, il valait mieux qu'il restât dans le coin quelques temps encore.

Il allait exprimer sa pensée à voix haute, mais Mashiro le devança :

— T'es gonflé.

— Pardon ?

— Avec tout le respect que je te dois, t'es gonflé, Kensei ! Full of shit, même ! On s'est toujours serrés les coudes, nous autres les Vizards de la neuvième, non ?

— Mashiro, tu étais en congés… commença Kensei.

— Et tu pouvais me contacter !

Il passa une main sur sa nuque, sans que cela fît refluer son irritation grandissante. Il était très tenté d'envoyer Mashiro chier, mais elle ne lui en laissa pas le temps. Déjà, elle se dressait devant lui, pointant un index accusateur sur la poitrine de son capitaine :

— Je sais très bien que la mort fait partie de notre métier, okay, mais tu serais gentil de pas crever dans ton coin quand je suis loin.

Y avait-il une réponse appropriée dans cette situation ? Et par situation, il entendait l'insolence flagrante, qui frisait clairement l'insubordination.

— La prochaine fois, tu m'appelles, conclut-elle.

Kensei inspira, exhala un nuage de fumée pour se redonner contenance. Il revivait sans peine les instants précédant son départ en mission, cette certitude que quiconque l'accompagnerait pourrait ne pas en sortir indemne. Pas même ses lieutenants.

Il fut pris d'un long frisson.

Prit une décision dont il ne reviendrait pas.

— Non.

Ce fut à elle de le fixer d'un air incrédule.

Il écrasa consciencieusement sa cigarette, se saisit de ses béquilles pour se relever et la toiser de toute sa hauteur, avant de répéter :

— Non, je ne t'appellerai pas, Mashiro. Pas parce que je ne te fais pas confiance, ni parce que je doute de ta compétence; tu ne serais pas vice-capitaine sinon.

Quand est-ce que sa perception de Mashiro avait changé à ce point, exactement, il n'était pas capable de le dire. Mais il savait que les pensées occasionnelles étaient devenues une obsession. Une obsession qui entravait ses missions, son pragmatisme militaire et toute la discipline qu'il avait construit autour.

— Je ne me fais plus confiance pour prendre les bonnes décisions si tu es en danger, Mashiro.

Comme elle restait silencieuse, il se détourna, ne sachant comment gérer ce semi-aveu, comment gérer l'anticipation d'une réponse qui, pour l'instant, se résumait à un silence asphyxiant.

Clopin-clopant, il s'éloigna d'elle, sans se retourner pour voir son expression, essayant de faire taire le tumulte qui l'habitant. Il poursuivit, sans même savoir si elle était encore là, sans même savoir si elle était à portée de voix :

— Puis franchement, un monde où t'es plus là pour m'emmerder, ça n'a pas de sens.

Chaque pas laborieux lui faisait prendre un peu plus conscience de ce qu'il venait de faire.

De ce qu'il venait d'admettre. De s'admettre. De lui admettre.

Un tourbillon suffocant lui compressait la poitrine.

Il aurait dû se sentir soulagé, libéré d'un fardeau, non ? Pas se sentir misérable et égoïste ? Il se sentait con, à prêcher tous ses principes pour finalement tout envoyer en l'air pour quelque chose d'aussi futiles que des sentiments.

Il était un putain d'hypocrite.

Il passa la porte de sa chambre d'hôpital.

La referma.

Mashiro ne l'avait pas suivi.