Cela faisait des jours… Des semaines ? Et ce mariage n'était toujours pas terminé.

Eomer en avait des courbatures. C'était surtout ses joues qui souffraient, à force de sourire. Eowyn l'avait supplié de ne pas tirer une tête d'orc empaillé et de faire honneur à ce moment spécial.

Mais il ne savait pas quoi en penser… Les seuls mariages auxquels il avait assisté étaient célébrés en vitesse et avec plus de larmes que de sourires. Qui savait ce que l'avenir pouvait réserver ?

Mais la guerre était terminée… Autour de lui, les danseurs exultaient et la musique reprenait de plus belle. On riait, on buvait… On conversait allègrement.

La guerre était terminée mais ses bras étaient ballants sur ses côtés et toutes ces célébrations lui faisaient tourner la tête.

Eomer se fraya un passage jusqu'à un de ces balcons tellement délicatement sculptés que l'on se demandait comment ils tenaient dans le vide. Dans l'horizon, la lune guidait des vagues sauvages qui lui rappelaient les plaines les jours de vent.

Ici il pouvait respirer… Toujours aux aguets, il entendit des pas derrière lui. Il se tourna lentement et reconnut son ami Imrahil.

"Votre demeure est très différente de nos salles." Il tapota la balustrade sur laquelle étaient gravés de délicats et nobles cygnes.

"Nos peuples sont très différents mais nous avons terrassé ensemble l'ombre. Dites moi Eomer, appréciez-vous la fête que les miens ont préparé pour honorer le mariage de votre soeur ?" Eomer commença à acquiescer mais Imrahil ajouta rapidement : "ma soeur était précieuse pour le Dol Amroth. Ainsi son fils l'est aussi."

"Je comprends très bien. Et je suis en réalité dépassé par tous ces honneurs. Je vous remercie. Ma soeur ne m'a jamais paru aussi souriante." Il ne pouvait parler que du coeur. Et son ami le comprenait, il le savait. Entre eux, une forte connivence s'était tissée. Le champ de bataille les avait liés à jamais.

"Demain, nous commencerons à accompagner les jeunes mariés à leur demeure en Ithilien. J'espère que vous pourrez nous accompagner." Eomer hocha la tête. Il ne pouvait avouer à haute voix ce qu'il gardait pour lui. Il craignait son retour. Il craignait le silence qui l'attendait à Meduseld. Il craignait le dur labeur de reconstruire un pays. Il pouvait se donner corps et coeur à la bataille, la défense, la guerre… Mais comment reconstruit-on un pays dévasté ? Le Prince Imrahil n'insista pas. Il l'invita à le rejoindre une fois qu'il se serait rafraîchi à ce balcon pour goûter à du Miruvor de Lothlórien.

Il resta quelque temps seul dans l'obscurité avant de rejoindre son ami. La lune se dissipait derrière des nuages argentés et l'air se rafraîchissait. La tempête serait imminente.

La musique s'était fondue en un doux murmure. Quelqu'un jouait de la harpe. Il n'y avait que quelques chandelles allumées et la foule s'était dissipée dans l'immense salle où régnaient les festivités.

Eowyn et Faramir s'était retirés.

Eomer retrouva Imrahil sur le dais. Au loin, il pouvait entendre l'orage gronder. Leurs verres furent remplis de miruvor avec les gestes gracieux d'une elfe.

Imrahil leva son verre et murmura :

"Pour notre amitié. Pour cette victoire dont le prix ne sera jamais vraiment compris." Eomer hocha la tête. Ils levèrent leurs verres et prirent une gorgée.

L'elfe leur fit face avec un sourire.

"Père, n'oubliez pas que nous partons tôt demain matin." C'est ainsi qu'Eomer comprit que cette créature dont la beauté dépassait celle de Dame Arwen était humaine.

Il ne pouvait pas détacher son regard de ce visage et de ces yeux aussi éternels que l'horizon qu'il venait d'observer.

"Voyez Eomer comme ma chère Lothíriel me rappelle que c'est mon troisième verre." Imrahil souriait à sa fille. Leur ressemblance était frappante.

Une autre dame vint chercher la princesse, laissant les deux amis seuls. Eomer cherchait les mots pour continuer la conversation mais de son regard il suivait cette silhouette qui se détachait de toutes les autres.

Il la vit prendre place en face d'une harpe. Et puis, tout le reste disparut… Elle chantait des mots qu'il ne comprenait pas mais qui résonnaient dans son coeur et tout son être.

Peut-être qu'il était possible de reconstruire un pays de ses ruines. Peut-être qu'il était possible d'exorciser les fantômes de ceux qui étaient partis trop tôt. Peut-être que la guerre était vraiment terminée… Et l'espoir pouvait perdurer.

Ce soir-là, Eomer ne rêva pas de la mort de son oncle. Il ne rêva pas non plus du visage pâle de Théodred. Il ne se réveilla pas en sursaut en voyant le corps sans vie de sa soeur. Non. Cette nuit-là, Eomer dormit aussi profondément qu'un bébé. Et à son réveil, il ne se souvint pas de ses rêves… Il avait simplement l'impression de s'être réfugié dans un autre monde, peut-être chez les elfes, l'espace d'une nuit.

Et il se réveilla avec un nouveau souffle dans sa poitrine. Il ouvrit sa fenêtre pour voir l'aube embraser le ciel. La tempête était passée.

Avant même de prendre un petit-déjeuner, il alla à l'écurie libérer Firefoot des stalles princières. Ensemble ils galopèrent à la rencontre de l'océan.

C'est ainsi que la princessse Lothíriel fut surprise de voir apparaître dans les vagues un cavalier solitaire.

La chevelure d'or, le blanc étincelant de la robe de la monture, l'éblouit. Elle en perdit ses manières quand le Roi Eomer se rapprocha d'elle. Elle n'avait jamais vu une pareille vision de perfection.

Ces dernières années, malgré la beauté de l'océan et du ciel, bien trop souvent l'Ombre s'échouait sur leurs plages. Elle s'était habituée à trouver des corps sans vie, des navires saccagés par les pirates d'Umbar.

Mais voilà le jeune roi du Rohan. Celui qui avait sauvé la Terre du Milieu.

L'homme et le cheval semblait ne faire qu'un. C'était une vision saisissante. Quelque chose pour lui faire oublier qu'il pouvait tout autant la voir. Et comme tante Morwen le disait toujours : ce n'était pas poli de fixer les gens ainsi.

Il ralentit à sa hauteur.

"Princesse Lothíriel," il la salua gravement et elle se demandait à quoi ressemblait ses sourires.

"Eomer roi, vous avez découvert le joyau secret de Dol Amroth, " d'un geste gracieux, elle désigna la plage. Il hochait la tête mais sans détacher le regard du sien. Elle en rougissait jusqu'à ses orteils.

Elle trouva une excuse pour prendre congé et retourner au palais. Après tout, ils allaient bientôt tous partir de la cité princière pour escorter le couple.

La sincère joie que Lothíriel ressentait pour son cher cousin se mêlait à cette étrange effervescence qu'elle ressentait à chaque fois qu'elle voyait le jeune roi du Rohan.

Les gens se massaient autour du convoi royal. On jetait des pétales de fleurs avec des rires et des chants. Cela faisait longtemps que la cité des princes n'avaient pas connu pareille liesse. Un mois auparavant, ils avaient enterré ceux qui avaient succombé à la guerre avec dignité et beaucoup de larmes.

Mais aujourd'hui, les lourds rideaux sombres avaient été levés. Dor en Ernil, la cité des princes se levaient avec une nouvelle aube et un nouvel espoir.

Faramir n'hésita pas à descendre de son cheval pour saluer une vieille dame. Du temps de sa jeunesse, il venait souvent ici car dans cette ville le souvenir de sa mère était bien plus vivant qu'à Minas Tirith.

Lentement, ils prirent la route pour Minas Tirith où un nouveau banquet les attendait.

Lothíriel voyageait tantôt à cheval, tantôt dans la litière qui emmenait sa grande tante Morwen. Celle-ci ne pouvait tarir de paroles au sujet de cette alliance gondorienne et rohirrim.

Après tout, n'avait elle pas été pareille épouse à rejoindre le Rohan et n'était-elle pas la grand mère du roi Eomer et sa soeur Eowyn. Elle avait survécu à sa fille, son fils et même son petit fils Theodred. Elle était retournée vivre au Gondor pour ne pas nuire au règne de son fils. Trop de mauvaises langues auraient voulu utiliser son lien avec le Gondor pour enfoncer Theoden.

"Au moins, Faramir ne vivra pas la même histoire que moi. Ma chère Eowyn a aussi du sang elfique qui lui conférera une longue vie." Elle souriait comme si la vie et la mort n'étaient rien.

"Grande Tante, parlez moi de l'elfe Mithrellas et Galador le númenorien. " Et Lothíriel se perdit à nouveau dans ce récit qui racontait le début de leur lignée…. Etrange comme celle-ci était aussi celle du Rohan.

Ce ne fut qu'après leur halte à Minas Tirith que Lothíriel se trouva à chevaucher aux côtés d'Eomer.

Il ne parlait pas beaucoup mais elle pouvait sentir son regard retenir chacun de ses gestes.

"Vous avez une belle monture mon seigneur." Elle remarqua avec l'égard pour son rang. Il grimaça en entendant le titre mais hocha la tête.

"Forefoot en a vue des aventures. Malgré tout, il cache bien ses cicatrices de guerre." Il marqua une pause pour flatter la crinière de son compagnon, puis il ajouta avec une voix un peu moins ferme, "s'il vous plaît, Princesse Lothíriel, ne m'appeler pas seigneur. Je ne suis qu'Eomer du Rohan."

"Seulement si vous arrêter de m'appeler princesse," elle répondu aussi tôt avec un sourire.

Cette vivacité le poussa à l'observer à nouveau. Certes, elle avait cette fluidité et cette présence éthérée des elfes mais elle ne restait pas moins humaine. Elle semblait tellement plus réel que ces délicates créatures que l'on se pressait de lui présenter.

Il pouvait encore entendre les paroles du dernier conseil à la salle d'Or. Tous ceux qui pouvaient donner leur avis partageait leur crainte d'un souverain sans famille.

Si seulement Theodred aurait été encore là…

"Vous semblez bien loin, Eomer." la demoiselle l'interrompit dans ses sombres pensées, "comme si vous traversiez la mer pour rejoindre… que sais-je ? Les vestiges engloutis de Númenor."

A nouveau interloqué, il la dévisagea.

"Númenor ? Vous avez vraiment des étranges idées, ma dame." Elle rougissait alors il s'empressa d'ajouter, "mais c'est une bonne chose. Ces dernières années ont été pleine de litanies… Avez-vous vu ces vestiges ?"

"Personne ne les a vu… C'est bien trop loin. Mais j'aime imaginer que la lumière de la lune illumine parfois des secrets dans la mer."

Ils continuèrent le chemin en parlant de temps en temps mais gardant aussi le silence. Toujours conscient de ses alentours, Eomer pouvait sentir des regards sur eux. Il savait bien ce qu'ils pensaient. Et il détestait cette attention… Mais il n'était plus un simple maréchal.

A ses côtés, la princesse ne semblait pas remarquer les regards qui fusaient sur eux. Elle semblait perdue dans les contemplations dont elle lui faisait part ou des récits qu'il lui contait sur ses longues années de bataille. Il finit par balbutier malgré lui :

"Mais comment faîtes-vous cela ?"

"Qu'est ce que je fais ?"

"Vous ne sentez pas que tout le monde nous regarde ?" Et elle sourit.

"Ne sentez vous pas de même lorsque vous êtes en train de mener vos cavaliers au combat ?"

"Oui mais…."

"La vie n'est pas moins différente. Une sage personne m'avait dit autrefois que c'était notre regard, ce que nous choisissions de voir qui définissait notre réalité."

A nouveau, Eomer ne savait que penser de la dame à ses côtés. Ses paroles étaient empreintes d'une sagesse qui ne vient que d'années de contemplation. Pourtant, elle était plus jeune que lui et même plus jeune que sa soeur.

Le convoi ralentissait et à l'horizon, le soleil se couchait et embrasait les arbres et les monts les encerclant. Des lucarnes déversaient une chaude lumière sur l'obscurité croissante. Ils allaient bientôt terminer leur voyage. Eomer devait admettre que son coeur se serrait. Bientôt, il laissera sa soeur derrière lui. Il avait oublier depuis quelques jours cette fin imminente… Cette nouvelle aventure qu'il allait commencer seul.

"Vous tenez des paroles tellement sages… Pourtant, vous paraissez si jeune. N'êtes vous pas une elfe comme dame Arwen ?" Elle rit franchement, paraissant son vrai âge.

"Oh si vous me connaissiez mieux, vous sauriez que je n'ai pas grand chose d'une elfe. Ces paroles me viennent de notre cher Faramir. C'est lui notre elfe. Bien plus sage que mes trois frères réunis ensemble."

Elle avait un rire communicatif et il se trouvait à rire aussi. C'était donc pour cela que ces derniers jours ne lui avait pas parut aussi amer que ça….

Peut-être qu'il avait tort… Ce nouveau chemin ne devait peut-être pas être foulé seul.

"Avez-vous déjà été au Rohan ?" Il en savait la réponse mais il voulait l'entendre.

"Non… Mais j'ai beaucoup lu d'histoires et de poèmes épiques sur votre peuple." Elle lui glissa un regard à la dérobée et ajouta, "j'aimerais bien découvrir votre royaume un jour."

Cette promesse à peine formulée était assez pour alléger le fardeau sur ses épaules.