Chapitre 2 - Le choix de la déesse


332 av. J.C.

La fatigue a peu à peu remplacé les réjouissances, apaisant les feux de camp, alourdissant les corps noyés dans la fièvre du vin, jusqu'à plonger les esprits dans les royaumes oniriques. Allongé sur sa couche, Alexandre ne parvient pas à trouver le sommeil malgré son besoin de repos, engourdi par les expéditions nombreuses et les victoires successives contre les armées des Perses. Il lui semble qu'une voix murmure à son oreille, quelque peu sifflante, enrobée dans du miel pour en dissimuler le tranchant. Cette étrange sensation l'étreint depuis qu'ils ont quitté le temple d'Amon, depuis que le prêtre a affirmé son ascendance divine en le nommant fils de Zeus, depuis qu'il est devenu un demi-dieu dans le regard de ses compagnons d'armes.

Il ignore s'il ne s'agit que d'un trouble passager ou si une divinité a décidé de lui souffler des pensées mais cela l'éloigne de Morphée et de ses rêves.

« Tu devrais te reposer, remarque Héphaestion. »

Debout à l'entrée de sa tente, son meilleur ami et compagnon pose sur lui un regard attendri. Alexandre l'invite à le rejoindre, admirant sa silhouette qui se meut dans l'ombre et qui lui rappelle tous ces instants passés à ses côtés. Héphaestion n'a jamais présenté l'hypocrisie des autres gens de sa cour, il n'a vu que l'homme à la place du prince et son comportement n'a pas changé le jour où Alexandre a ceint la couronne de roi. S'il devait se retrouver avec une seule personne auprès de lui, il choisirait son ami, le seul à être suffisamment honnête et à ne pas craindre de le brusquer. Enfant, Alexandre se prenait pour Achille, et il a toujours eu son Patrocle pour le seconder.

Les draps bougent à l'instant où Héphaestion se glisse près de lui. Le roi tend la main vers son compagnon, saisissant la sienne en un lent mouvement pour le rapprocher, comblant le peu d'espace qui les sépare. Ses lèvres trouvent celles de son amant, quémandent des baisers et savourent ce contact qui contraste avec la violence des derniers jours. Il pourrait oublier que la guerre couve au-delà de l'Égypte, qu'il a combattu les Perses encore et encore pour libérer ce peuple ; la douceur d'Héphaestion souffle sur lui un vent d'apaisement et de tendresse.

« Je vais retourner au temple, murmure le roi entre deux baisers.

— Au temple ? répète son ami. Pourquoi ?

— Depuis que l'oracle a confirmé mon statut de fils de Zeus, j'ai le sentiment que les dieux veulent me parler. »

Ses doigts errent sur la nuque d'Héphaestion tandis que son regard cherche un soutien dans le sien. Il est souverain, il n'a pas besoin de prendre un avis secondaire mais celui de son ami compte bien plus que celui de tous ses sujets. Héphaestion réplique qu'il devrait attendre le lever du jour plutôt que de se couler dans la nuit mais Alexandre esquive sa crainte avec un sourire amusé.

« Je suis le Conquérant, personne ne s'opposera à moi.

— Laisse-moi t'accompagner, supplie son compagnon. Si tu te rends seul dans le temple … »

Mais le vœu du roi est d'y aller seul, pour éviter de voir fuir les divinités, quelles qu'elles soient. Il rassure son amant en lui murmurant qu'il sera prudent puis l'embrasse avant de quitter son lit. Il sent peser sur lui le regard inquiet d'Héphaestion tandis qu'il ceint un xiphos pour se protéger de potentielles attaques. Cette arme n'est là que pour rassurer son compagnon, bien plus que pour sa sécurité, car il estime qu'il ne craint rien dans ce pays où il est devenu officiellement le fils d'un dieu et le sauveur d'un peuple.

Au-dehors de la tente, plusieurs soldats souhaitent l'accompagner et Alexandre les repousse d'un geste de la main. Il se dirige d'un pas sûr vers le temple, se guidant à l'aide de ses souvenirs et des rares flammes encore visibles dans la pénombre. L'édifice est bien plus impressionnant sans la foule autour, monstre qui surplombe quiconque s'en approche. Le roi est écrasé par une telle splendeur, lui qui a pourtant l'habitude des temples de la Grèce, avec leurs marbres et leurs couleurs. Cette fois, il n'y a aucun prêtre pour l'accueillir mais il sait qu'il peut entrer, parce que la voix sifflante est encore là dans son esprit et qu'elle l'entraîne plus loin, toujours plus loin. Ses pas résonnent en écho dans le silence des lieux, il se sent comme un profanateur dans un endroit sacré mais il ne s'arrête pas pour autant, jusqu'à atteindre le naos.

Lui qui est souverain, il s'agenouille face à la statue du dieu et se met à prier. Il n'y a aucun nom de dieu à qui adresser ses pensées, il ignore quelle est cette voix qui lui murmure à l'oreille, quelle déesse le poursuit ainsi, quelle divinité s'est accrochée à ses pas. Il lui promet des offrandes, nombreuses, qu'il fera brûler en son honneur aussi bien là, en Égypte, que dans tous les pays qu'il gouvernera. Un souffle de vent s'engouffre dans le temple, vient se perdre dans les flammes, glisse sur la peau d'Alexandre. Il entend la voix dans son oreille qui prend de l'ampleur puis un frisson court sur son corps.

Projetée sur un mur par l'éclairage vacillant de braseros en train de se consumer, l'ombre de la déesse se dresse avec majesté, dévoilant son apparence singulière de créature où se mêlent trois espèces animales. Malgré le vertige qui saisit habituellement les visiteurs les plus dévoués, les plafonds du temple semblent être bas tant sa stature divine est haute, offrant à la vue une silhouette plus imposante que les géants de pierre qui gardent les entrées du lieu sacré. Son corps s'orne de parures qui reflètent à l'infini les quelques flammes qui brûlent faiblement, lui donnant un aspect moins monstrueux que les représentations peintes sur les parois des tombeaux, sans pour autant dissimuler sa grandeur. Le regard de la déesse, cependant, exprime la raison de son existence et de sa présence dans le monde des hommes, révélant la soif de sang qui l'étreint dans son désir immodéré de rendre une justice particulière, elle qui sonde les âmes humaines pour peser la valeur de leurs péchés et ainsi les châtier à la hauteur de leurs crimes.

Agenouillé en face de la divinité, Alexandre observe Ammit avec admiration, le cœur gonflé d'une foi trop longtemps emprisonnée dans une cage de doutes et de déceptions alors que ses propres dieux, ceux qu'il priait à Pella ou sur les champs de bataille, n'ont jamais daigné apparaître au commun des mortels. Il est étrange pour lui de constater que cette déesse a répondu à l'appel d'un humain qui ne vénère que des dieux grecs et qui se sait descendant du grand Zeus en personne, comme si l'Égyptienne dédaignait ses propres sujets pour se révéler à un étranger.

« Je t'attendais, siffle la voix. »

Alexandre reste immobile tandis que la déesse marche autour de lui, son pas lent et lourd, son regard de crocodile fixé sur la silhouette agenouillée du mortel. Le Conquérant ne craint pas sa présence, il l'accepte avec une dévotion infinie, savourant presque l'énergie divine qui suinte dans l'air. L'espace d'un infime moment, il se demande si ses généraux ou ses soldats seraient capables de percevoir les relents de magie ou si cela lui est permis grâce à son propre sang issu de Zeus. Aussitôt, la question s'efface dans son esprit, remplacée par la honte d'être autant centré sur sa personne alors qu'une divinité millénaire lui est apparue ; il peut être égoïste avec les siens mais il est interdit pour lui de se croire supérieur à une déesse.

« Je cherche un avatar qui saurait être digne de moi, déclare enfin Ammit en s'arrêtant devant lui.

— Un avatar ? répète le roi de Macédoine avec le sentiment de ne pas suivre les réflexions de la déesse. »

Un improbable rictus s'étire sur les babines d'Ammit, un rire rauque passe la barrière de ses dents, secoue les murs du temple puis fait trembler le cœur d'Alexandre. La divinité lui apprend que les membres de son panthéon nouent des pactes avec des humains pour qu'ils soient leurs yeux et leurs oreilles, mais surtout leur bras armé dans le vaste monde. Elle murmure, sur un ton où perce le danger, qu'elle n'a eu que peu l'occasion de recourir à un mortel, elle dont le pouvoir consiste à juger les âmes au sein de la Douât, elle qui inspire la terreur à tous, y compris aux dieux eux-mêmes. Le roi ne comprend pas pour quelle raison elle le choisirait lui, le Macédonien, l'étranger, le fils d'un dieu d'une autre croyance, le Conquérant qui a suivi les traces de son père et a promis à tous la vengeance contre les Perses avec le prétexte de sauver l'honneur des Grecs. Maintenant que ses armées sont en marche et qu'il se bâtit un empire, quelle serait son utilité pour une déesse de la justice ?

Dans un mouvement du poignet, Ammit réduit sa taille afin d'être moins imposante, bien qu'elle garde une stature plus grande que celle d'Alexandre. Elle s'approche vers lui en tendant une main griffue, l'invitant à la saisir. Le souverain n'hésite pas, il cède à la curiosité, pose sa paume contre celle de la déesse et sursaute en percevant une force inconnue entrer dans son corps par l'endroit même où sa peau touche celle d'Ammit. Il se réjouit intérieurement d'être encore à genou, puisant dans ce contact la détermination dont il a besoin pour ne pas s'écrouler. La magie divine sonde son âme, elle s'infiltre en lui, se glisse dans les recoins les plus obscurs de son être pour en retirer la moindre goutte de son existence. Alexandre ne flanche pas, il serre les dents et affronte le phénomène qui l'envahit, avec une confiance immense en cette créature divine qui lit en lui.

Une sensation de manque l'inonde dès que la déesse recule, comme si elle emportait avec elle un élément important, à la manière de ces vagues qui se retirent des côtes dans des pays éloignés. Le roi distingue une brume qui se forme devant lui en prenant l'apparence d'une balance, avec une plume sur l'un des plateaux et une lueur bleutée sur l'autre. Il ignore de quelle façon il le sait mais il a la certitude que cet éclat représente son âme, jugée par la déesse qui aura tous les droits en dernier lieu, qui pourra la dévorer si son poids venait à déséquilibrer l'ensemble.

« Ta balance est parfaite, susurre Ammit en désignant les deux plateaux. Tu es le meilleur de mes choix.

— Comment pourrais-je vous servir ?

— Poursuis tes conquêtes. Là où tu iras, je serai présente pour répandre la justice, ma justice. »

Elle l'invite à se relever puis le conduit vers l'extérieur du temple où la nuit repose dans le ciel, ombre céleste qui recouvre les statues et la magnificence du bâtiment. Alexandre aperçoit encore les quelques braises des derniers feux de camp, ainsi que les rares silhouettes qui patrouillent entre les tentes. Il sait que dans la sienne, Héphaestion l'attend, sans doute encore éveillé et inquiet quant à son absence prolongée.

« Quelle justice servez-vous ? s'enquiert le roi. »

Un nom flotte dans son esprit, celui de Thémis, la déesse de la justice divine. Mais dans ce pays si différent du sien, quelles lois sont privilégiées ? Quels crimes sont à punir ? Quelles erreurs méritent un juste châtiment pour éviter qu'elles ne se reproduisent ? Ammit pose sur lui un regard froid, celui d'une déesse à qui rien ne résiste, et elle esquisse un vague geste devant elle, libérant une magie qui, une fois encore, fait frissonner Alexandre. Ce qui se dessine sous ses yeux ne lui est pas méconnu, des silhouettes s'esquissent, comme sur une scène de théâtre, rejouant la tragédie qui a permis au souverain de prendre la place de son père. Car cette silhouette qui s'écroule au sol, assassinée, est celle de Philippe, l'homme qui était son géniteur pour l'ensemble de la Macédoine – une figure humaine pour ne pas rappeler qu'Alexandre est le fils de Zeus.

« Vois-tu, ce drame aurait pu être évité, susurre Ammit sur un ton dédaigneux. Je suis là pour empêcher les crimes, pour agir avant qu'ils n'aient lieu. Avec moi, Philippe serait encore en vie, vous seriez deux à diriger les armées. »

Une certaine amertume saisit Alexandre. Sa relation avec son père n'a jamais été des plus belles, il n'a eu que mépris pour le comportement de Philippe mais l'assassinat de l'ancien roi l'a révolté. Si quelqu'un a pu s'en prendre à son père, qui lui dit que personne n'hésitera contre lui ? Les Macédoniens ont arrêté plusieurs hommes pour ce régicide, sans avoir la certitude de condamner les véritables acteurs de ce meurtre. Peut-être le coupable est-il encore là, dans l'ombre, à attendre le bon moment pour porter le coup fatal ? Peut-être même est-ce l'un de ses généraux, un ancien proche de son père, qui chercherait à prendre pour lui le trône de leur patrie ?

« Comment comptez-vous savoir si quelqu'un deviendra un criminel ? »

Un nouveau rictus étire les babines d'Ammit tandis qu'elle tend la main vers lui. Le théâtre de silhouettes s'efface alors que les griffes de la déesse marquent la peau d'Alexandre. Dès qu'elle retire sa paume, il voit apparaître une balance sur son avant-bras, comme celle qui a pesé son cœur, comme celle qui détermine l'avenir de l'âme d'un mort. Elle fait surgir du néant une canne au pommeau à tête de crocodile, veinée de violet. Elle lui annonce qu'il n'aura qu'à prendre les mains de ceux qu'il voudra juger et de mettre en équilibre la canne entre eux pour enclencher le mécanisme de la balance. Alexandre est fasciné par les propos et les actes d'Ammit, il n'a jamais assisté à autant de magie, lui qui s'est imprégné des récits anciens, lui qui suit le chemin d'Achille pour obtenir les mêmes victoires que le demi-dieu.

« Je serai là auprès de toi, susurre enfin la déesse. Tu ne me verras pas mais nous, les dieux, gardons un lien indéfectible avec nos avatars. »

Dans un éclat de lumière glauque, elle s'efface, ne laissant derrière elle qu'une brume mystérieuse aux contours incertains. Alexandre est ivre de cette puissance, il esquisse un sourire avant de lever la tête vers le ciel. Qu'un orage s'abatte donc, qu'une tempête vienne se déchaîner, il n'en a cure. Dans son corps, le pouvoir d'Ammit pulse doucement, bien présent, comme un rappel censé le guider vers les routes à suivre. L'Oracle lui a dit qu'il serait désormais invincible, il y croit. Qui saurait vaincre un homme aussi fort que lui ? Un homme qui possède le soutien d'une déesse ? Un homme qui va tracer son chemin grâce à la justice d'Ammit ?

Il retourne au campement d'un pas plus sûr encore. Il ne craint pas ce qui pourrait se cacher dans les ombres, il avance en conquérant, d'un pas rapide, avec la canne qui bat le sol en rythme. Alexandre rejoint sa tente où l'attend Héphaestion, éveillé malgré l'épuisement qui se lit dans son regard. Le roi n'a connu plus fidèle ami et il s'empresse de lui confier ce qu'il vient de vivre. Il n'omet rien, ni l'immensité impressionnante de la déesse, ni son pouvoir, ni cette mystérieuse balance qui orne désormais sa peau, ni la canne qui attire l'intérêt d'Héphaestion. Ce dernier quitte les draps pour effleurer l'objet, avec hésitation, comme si sa chair risquait de s'enflammer à ce contact.

« Elle m'a choisi, murmure le roi à son ami avec de l'ivresse dans le regard comme s'il venait de célébrer Dionysos. Je suis un élu parmi les hommes, digne de servir les dieux d'un autre pays, digne d'être la voix d'Ammit !

— Le vin te monte à la tête, lui souffle Héphaestion. Nous sommes sur les terres d'Égypte, leurs divinités ne sont pas les nôtres, Alexandre.

— Mais elle a répondu à mes prières ! s'entête le Conquérant. Quel Olympien l'a fait avant eux ? Zeus lui-même n'a offert que le silence à mes supplications. Crois-tu que cette canne et cette balance ne soient que des illusions ? »

Alexandre est euphorique, il a le sentiment qu'un feu nouveau l'anime, plus puissant que tout ce qu'il a pu éprouver auparavant à la veille d'une bataille ou en plein cœur des combats. Il ignore la plupart des mythes de cette terre qu'il a délivrée mais il sait que cette déesse a au creux de la main la balance qui détermine l'avenir d'un homme après sa mort – la même balance que celle qui a pesé son cœur, la même balance que celle qu'Ammit a gravée dans sa chair. S'il peut être la voix de la déesse, il espère ainsi gagner sa place dans l'île des Bienheureux une fois arrivé aux Enfers – voire dans les Champs de Roseaux si chers aux Égyptiens, ces champs qui leur garantissent une éternité paisible et abondante après la rude traversée de la Douât.

Pour prouver ses dires à son compagnon, Alexandre lui montre la balance qui oscille discrètement sur son bras. Juge-le, murmure Ammit dans sa tête. Alexandre hésite, un instant, en se demandant si prendre ce risque est une marque de fidélité envers la déesse ou une folie qui lui ôterait son plus tendre ami. Il saisit l'une des mains d'Héphaestion, dépose la canne dessus puis lui fait signe de lui donner son autre main avant de marmonner quelques mots, ceux qu'Ammit prononce à son oreille et qui mettent en branle les plateaux de la balance.

Le temps qui s'écoule ne rassure en rien les deux hommes, il n'y a que le balancement discret sur la peau du roi. Puis, sans qu'il ne comprenne d'où proviennent tous ces échos, des images surgissent dans son esprit, des souvenirs de son compagnon, ainsi que toutes les émotions qu'il a pu ressentir, allant de la joie aux regrets, avec la fierté de voir Alexandre devenir roi. Une légère coloration verte imprègne finalement le dessin et un intense soulagement naît dans le cœur du Conquérant. Il n'avait pas besoin de la confirmation de la déesse pour comprendre que son compagnon équilibre la balance mais il est heureux de constater qu'Ammit n'aura rien à lui reprocher.

« Douterais-tu de moi ? s'enquiert Héphaestion qui semble avoir deviné quel événement s'est produit. Douterais-tu de ma loyauté, ô mon roi ?

— Jamais, proteste le souverain. Mais Ammit … Ammit ne peut se résoudre à suivre mes sentiments, elle doit voir la justice. »

Une pensée folle l'étreint, une de celles qu'il n'aurait jamais eues si sa route n'avait pas croisé celle d'Ammit. Il pourrait juger ses soldats, un par un, afin de savoir qui est digne de poursuivre la conquête à ses côtés, pour trouver où se rangent les traîtres et les fidèles. Alexandre partage son idée à son compagnon, notant son silence et les doutes dans son regard. Il s'attend à un enthousiasme débordant, comme celui qui ruisselle dans son esprit, mais l'expression plus que lointaine d'Héphaestion contraste avec la sienne.

« Tu n'as pas besoin de démontrer tes capacités, déclare finalement son ami. Nous avons entendu les mots de l'Oracle, nous avons foi en toi. Si tu leur dis qu'Ammit guide tes pas, s'ils voient la balance et cette canne, ils te croiront. »

Il y a tant de dévotion dans la voix d'Héphaestion qu'Alexandre se sent capable de soulever la voûte céleste sur ses épaules, à la manière d'Atlas. Avec des gestes emprunts de respect, il dépose la canne d'Ammit sur un tissu de lin puis retourne se nicher au cœur des draps et des bras de son compagnon. Aucun des deux ne remarque le sombre sourire qui ourle les babines de la déesse hybride ni l'éclat de contentement dans son regard sans âge alors que sa silhouette se dessine sur l'un des pans de la tente.

Mon temps est enfin venu.

*.*

Penché sur une dépouille momifiée, Anubis se relève avec brusquerie. Son museau vient renifler l'air et sentir le changement subtil qui s'opère, cette énergie familière qui court sur le voile qui sépare le royaume divin de celui des mortels. Un dieu a noué un pacte avec un avatar, il le perçoit avec facilité, comme si un fil était tiré sur un ouvrage. Un grondement animal monte dans sa poitrine, enfle et franchit ses babines alors que la réalité s'impose à lui.

« Ammit, grogne le dieu de la mort. »

Ce que Khonshu redoutait et qu'Anubis a commencé à remarquer a fini par se produire. Les doutes de son ami ne sont pas infondés, la déesse a des plans pour l'avenir, sans se soucier des autres divinités. Le dieu chacal termine les soins qu'il donnait au cadavre puis il pratique le rituel de l'ouverture de la bouche au-dessus du corps et sur le sarcophage avant de disparaître dans un éclat doré.

Il se matérialise dans la Douât, vacillant un instant à cause de l'énergie qu'il lui faut dépenser dans chacun de ses allers et retours entre les différents mondes. Son regard hybride cherche la silhouette familière où se mélange le crocodile, le lion et l'hippopotame mais il ne rencontre que le vide, confirmant son soupçon. Ammit n'est pas à son poste, pas en cet instant, cependant Thot est là pour garantir un jugement aux âmes, pour les aider à traverser la Douât sur la barque sacrée. Le dieu ibis lui accorde un coup d'œil et un léger mouvement du bec, l'invitant à passer son chemin, assurant aussi par ce geste que rien ne viendra perturber l'au-delà.

Anubis se plonge en avant dans la Douât, là où règne Osiris. Son père surveille avec attention les contrats qui se nouent entre les divinités et les mortels, afin d'éviter une intervention trop importante de la part des dieux. Depuis que Sobek a été condamné à l'enfermement éternel dans un ouchebti, Osiris est intransigeant sur les avatars. Non seulement il a jugé d'autres dieux désormais piégés eux-aussi dans une statuette mais il garde un œil permanent sur Khonshu ; le dieu de la lune possède un avatar pour guider les voyageurs mais le souverain de la Douât se méfie de ses actes. Anubis espère que cette fois, son père saura se montrer ferme avec Ammit, bien plus qu'il ne l'a été jusque-là.

« Ton père n'est pas ici. »

Un battement d'ailes se fait entendre puis une intense lumière irradie les lieux. Isis est là, dans toute sa splendeur, un sceptre ouas dans une main et la croix ânkh dans l'autre. Le symbole de la vie resplendit d'une douce lueur avant de disparaître en même temps que les ailes de la déesse. Elle pose sur Anubis un regard tendre, celui d'une mère fière de son fils, bien qu'ils n'aient aucun lien de parenté. Le dieu chacal sait qu'il ne pourra jamais assez la remercier d'avoir été là pour l'élever alors qu'il n'était que le fruit d'une infidélité d'Osiris. Nephtys, sa véritable mère, l'a abandonné pour lui éviter la colère de Seth, le mari trompé. Anubis a la chance de n'avoir jamais eu à subir la vengeance du dieu du désert, il connaît assez ses débordements pour s'en inquiéter.

Sur le visage d'Isis se lit une culpabilité qui ne l'a jamais quittée depuis que Sobek a été enfermé dans un ouchebti. C'est elle, avec sa magie, qui a ensorcelé les chaînes du dieu crocodile pour l'empêcher d'utiliser ses pouvoirs. Aucun membre de leur panthéon ne semble avoir remarqué la douleur permanente dans les yeux de la déesse, hormis Anubis qui est capable de déceler le moindre changement autour de lui. Il aimerait lui dire qu'elle n'est en rien responsable de ce désastre, qu'elle n'a fait qu'obéir aux ordres de son mari, mais les mots lui échappent. L'immortalité exacerbe les sentiments, y compris les plus néfastes, et seul le temps finit par les apaiser.

« Quand reviendra-t-il ? s'enquiert le dieu chacal. »

Les absences d'Osiris ne sont jamais un bon présage, elles signifient bien souvent un jugement de l'un de leurs pairs. Isis lui apprend que Seth aurait été vu aux alentours de la Grande Pyramide, ce qui a aussitôt alerté son frère. Le dieu du désert n'est pas censé s'approcher des sanctuaires des autres dieux ni des pyramides, il a été banni de leur panthéon plusieurs siècles auparavant ; Osiris ne l'a pas enfermé dans un ouchebti, ce qui n'a en rien amélioré la tension déjà présente parmi les divinités. Nombreux sont ceux qui perçoivent l'acte du souverain de la Douât comme une trahison, il s'est montré clément pour son propre frère, lui qui a tant de fois répété qu'il agirait de façon équitable envers chacun d'entre eux.

« Seth est dans les environs et Ammit se choisit un avatar ? Je ne crois pas aux coïncidences, souffle Anubis.

— Ammit ? répète Isis avec étonnement. Je pensais … j'ai senti le lien qui s'est noué mais j'ignorais qu'il s'agissait d'elle.

— Elle a pris Alexandre le Grand pour être sa voix. »

Un éclat de doute se met à briller dans les pupilles de la déesse. Si Osiris a durci les lois concernant les avatars, ce n'est pas sans raison. Les divinités ont l'interdiction de prendre des guerriers ou des soldats pour accomplir leurs exploits à leur place, ils doivent laisser de côté les conflits des humains. En choisissant le roi de Macédoine pour avatar, Ammit a enfreint l'une des règles du souverain de la Douât et Anubis attend la punition divine de son père.

« Sois prudent, murmure Isis. Ammit n'a peut-être pas le pouvoir de nous juger mais elle reste une déesse puissante.

— Je ne la crains pas. »

Ses propos sont dénués de peur, non seulement parce qu'il côtoie assez Ammit pour comprendre que ses stratagèmes se basent sur la terreur qu'elle inspire mais aussi parce qu'il ne se sent pas en danger. La Dévoreuse n'aura pas l'âme de ses semblables, qu'ils aient ou non passé quelque éternité à commettre des crimes. Si la mort n'est pas tout à fait une inconnue pour eux, les dieux n'ont cependant pas à redouter le jugement. Anubis refuse qu'Ammit soit exempte de la justice d'Osiris, elle ne mérite aucune clémence et il tient à faire connaître son point de vue à son père.

Le dieu chacal est prêt à attendre le retour du roi de la Douât, aussi longtemps qu'il le faudra. Et si Osiris accepte envers Ammit la même mansuétude que celle qu'il a accordée à Seth alors Anubis agira de son côté. Et s'il doit sacrifier sa propre paix, il le fera.