XX Le verdict
1999 (Rafael)
"J'ai réfléchi", m'annonce Dikkie, la raison incarnée.
Pas que ça me rassure. Depuis que j'ai pris ma décision de retourner en Espagne, un paquet de disputes a commencé avec ces mêmes mots. Je me réfugie prudemment dans un sourire encourageant de mon côté de la table de petit-déjeuner.
"Je peux demander à faire un stage à Madrid", elle estime avec un ton triomphant, des yeux brillants et un sourire engageant. "Une fois que j'aurai prêté serment. Ils ont dit qu'on devrait être autorisés avant l'été... Peut-être qu'ils ne me laisseront pas postuler tout de suite. Mais c'est possible, voire encouragé chez les jeunes Aurors. J'en ai parlé avec Dawn Paulsen."
"J'imagine qu'en effet, c'est possible dans les deux sens", je me décide à commenter. Si Dikkie en a parlé à Paulsen, il y a toutes les chances que Tonks-Lupin l'apprenne.
"C'est la solution", affirme ma petite amie d'un ton convaincu.
Je reste là à tourner ma cuiller dans mon café alors que le sucre a totalement fondu sans trouver quoi dire. Je mesure combien peu de choses ont résisté à Dikkie Forrest finalement depuis sa naissance.
"Tu n'es pas d'accord ?", elle enquête.
"Dikkie... je sais que je fais un choix incompréhensible et... égoïste... et que je regretterai peut-être", je commence en reprenant ses arguments les plus fréquents. "Mais je dois essayer... de me prouver que je peux avoir une place à Madrid... que la seule solution, ce n'est pas l'exil... ça ne veut pas dire... que... Si je pense à nous, évidemment que Londres est la bonne solution..."
"Je ne demande pas de rester ! Je te propose de, moi, venir à Madrid !", elle s'énerve.
"J'ai entendu", je promets. "C'est généreux, c'est courageux..."
"Mais ?", elle enquête, sourcilleuse.
"Mais je... je ne sais déjà pas si, moi, je vais me plaire et trouver ma place... comment puis-je te dire, à toi, que c'est la bonne solution ?"
"Je suis une bonne Auror... Tu crois que je ne serais pas capable ?"
"Je mesure... tout ce que j'ai dû apprendre pour fonctionner ici, Dikkie. Je mesure l'effort que ça va te demander — sans parler de la culture machiste de mon pays... Je n'ai pas croisé une seule femme à la Division centrale ! Je ne peux pas te dire, viens, tout va bien se passer. Même si j'entends que c'est pour moi, et que bien sûr être avec toi... c'est... Si tu n'étais pas là, je ne me poserais pas autant de questions, Dikkie !"
"C'est quoi l'alternative ? J'attends que tes super compatriotes te virent ou te découragent ?", elle contrattaque avec adresse, il faut bien le dire
"Là tout de suite, ça me paraît quand même sacrément de l'ordre du possible", j'avoue. "Oui, j'ai dit que j'acceptais la réincorporation... une fois que je serai assermenté... et après le procès des... incendiaires de la maison de Don Curro... mais..."
"Tu veux dire que s'ils ne sont pas condamnés, tu n'y vas pas ?", elle me coupe
"On me répète à chaque occasion qu'ils le seront... "
"Mais tu doutes."
"Je n'aurais pas mille fois un tel levier de négociation — des gens qui ont besoin de montrer que le programme de coopération marche et est utile, qui soutiennent l'incorporation de sang neuf ; des coupables indéniables... et la possibilité de dicter mes conditions..."
J'énumère en conscience des arguments qu'elle a autant entendus que je l'ai écoutée m'opposer que j'étais égoïste et mal avisé.
"Tonks-Lupin en dit quoi ?", elle coupe court — ce qui est un nouvel axe d'attaque de sa part, note une partie de mon cerveau.
"Que je fais comme si c'était joué... l'assermentation", je précise.
Ce n'est pas tout ce que dit ma mentore au sujet de l'Espagne. Tonks-Lupin dit aussi que je fais des paris risqués, avec des dés que je pense pipés en ma faveur. Que le pire est que ça peut marcher. Qu'elle comprend mon besoin de revanche. Qu'elle approuve mon envie de donner une chance au changement possible. Que j'aie bien fait aussi de refuser d'être partie au procès des assaillants de Don Curro. Officiellement, ce sont les Aurors andalous qui sont venus à son secours, "ayant détecté une série étonnante de transplanages rapprochés, puis une activité magique plus importante que la normale dans ce coin perdu". Je n'apparais nulle part et c'est ma liberté, approuve ma mentore. Des tas de choses que je ne sais partager avec Dikkie de manière constructive.
"Elle dit que tu ne l'auras pas ?", s'effare ma petite amie, se laissant bien facilement entraîner par ma manœuvre de diversion.
"Tu la connais. Elle ne va jamais me dire de me tourner les pouces", je souris.
"Elle va refuser pour que tu restes", elle tente l'humour à son tour.
Une meilleure question est : est-ce que je resterais, si Jeffita me le demandait ?
"Peut-être... En fait... sincèrement, je ne pense pas", je réponds, raisonnable et apaisant. "Mais elle veut que je fasse de mon mieux." Pris par une crainte un peu ésotérique qui voudrait que si j'en parle, ça ne se passera pas, j'hésite avant de souffler : "Je devrais questionner un des témoins à charge dans le procès qui vient..."
"Vraiment ?", s'enthousiasme Dikkie pour moi — tout en étant presque jalouse, je dirais.
"Si elle me sent prêt... si le procès roule, pour faire court..."
"Et ?"
"Ce Tyler a organisé un accident pour supprimer son copain d'enfance et partenaire commercial avant qu'il ne se rende compte de l'ampleur des sommes détournées... Il a failli nous avoir... La police voulait classer l'affaire", je raconte. Maintenant que l'inculpation est là, rien qui ne sera pas très vite dans les journaux. "Mais il fallait une confirmation d'Auror et Tonks-Lupin a eu le dossier..."
"On dit que Shacklebolt a dit de lui donner à elle", intervient Dikkie avec ce ton entendu que pas mal de monde prend pour parler de la relation entre ma mentore et notre commandant.
La plupart du temps, je laisse dire, mais, là, je décide de laisser entrevoir la complexité du processus à ma petite amie qui est une bonne Auror, mais aussi une fille qui pense que le Manuel a toutes les réponses.
"Eh bien, vu que j'étais là, je dirais au contraire que le lieutenant avait plutôt envie de lui refiler à elle parce qu'elle l'avait agacé et qu'il a été dur à convaincre quand elle est revenue en disant qu'elle reprenait l'enquête... C'est là que c'est remonté jusqu'à Shacklebolt..."
"Elle est allée le saisir par-dessus la tête du lieutenant ?", s'excite Dikkie.
"Pas exactement. Elle a demandé au lieutenant s'il accepterait qu'ils aillent ensemble solliciter l'avis de Shacklebolt sur la question. Il a dit un truc comme : 'Tu crois vraiment que tu vas le convaincre ? Je veux voir ça.' Il a vu."
"Il a pensé que sinon elle le contournerait", estime Dikkie. Je préfère hausser les épaules."Tu y étais ?" J'opine. "Et alors comment elle l'a convaincu, Shacklebolt ?"
"Elle a présenté le dossier en soulignant toutes les incohérences : comment ce fabricant de meubles avait pu se retrouver sur une voie ferrée moldue, alors qu'il était entré dans la cheminée de son atelier pour aller chez lui ? Ce n'était pas une erreur de Transplanage, ça demandait une expertise de la cheminée — ce que la police n'avait pas fait."
"Ah !", commente Dikkie avec ce ton supérieur de l'Auror devant les pratiques des policiers — un ton que ma mentore ne supporterait pas. Mais je ne relève pas. J'ai plus envie de lui parler de l'enquête.
"Avant de revenir vers le lieutenant Berrycloth, on était allés jeter un œil à cette cheminée... Moi, je ne voyais rien de spécial et, quand je le lui ai dit, elle m'a répondu qu'elle n'avait jamais vu de cheminée dans une maison sorcière présentant aussi peu de trace de magie. Et, quand les analystes sont venus, ils ont confirmé qu'elle avait été entièrement nettoyée... "
"Shacklebolt avait accepté l'analyse", souligne Dikkie, songeuse.
"Pas seulement. D'autres choses avaient alerté Tonks-Lupin. Déjà, la réaction du Tyler... franchement, il ne s'attendait pas à nous voir — des Aurors et pas des policiers — et il était tellement nerveux que tu ne pouvais que te demander ce qu'il cachait... Tonks-Lupin a dit que c'était juste une dernière vérification de routine, mais ça ne l'a pas calmé. Et quand on a pointé nos baguettes vers la cheminée, il était livide !"
"Et quoi d'autre ?", questionne Dikkie, fascinée maintenant.
"La femme de la victime avait confirmé que, juste avant, il l'avait appelée par miroir en lui disant qu'il rentrait..."
"La police ne l'avait pas questionnée ?"
"Si, mais pas comme nous ; enfin, pas comme Tonks-Lupin interroge les gens. Comment allait leur couple ? Leurs projets ? Les photos de leurs dernières vacances en Écosse... Tout y est passé ! C'est comme ça, que l'épouse a fini par dire que ce qui la peinait, c'est qu'elle se demanderait pour le reste de sa vie ce qui le tracassait... si ça avait un rapport avec sa mort... "
"Elle pensait à un suicide !?"
"... que depuis plusieurs jours, il avait l'air soucieux... qu'elle lui avait posé des questions, et qu'il lui avait dit qu'il lui expliquerait quand il serait certain 'dans un sens ou dans un autre'...", j'explique en marquant les citations avec des guillemets que je mime. "Et elle a dit aussi qu'il avait pris rendez-vous avec le comptable... que c'était surprenant parce que ce n'était pas le moment des comptes annuels..."
"C'est comme ça que vous avez approché le fond de l'histoire !", comprend Dikkie.
"Exactement. Quand on lui a raconté, le lieutenant ne voyait pas la relation entre des comptes inhabituellement déséquilibrés et une tentative de meurtre... Un suicide encore ! Mais, on n'appelle pas sa femme pour lui dire qu'on rentre avant de se suicider... Et se suicider par Cheminette... au pire, c'est un malfonctionnement. Est-ce qu'on ne devrait pas juste dire à la police de demander une analyse", je raconte à une Dikkie pendue à mes lèvres. "Tonks-Lupin a dit qu'elle voulait enquêter elle-même... Berrycloth a estimé que Shacklebolt allait trouver que c'était du temps d'Auror mal placé et elle a dit : que dirais-tu que nous lui demandions, chef..."
"Et Shacklebolt lui a donné raison..."
"Il a écouté et il a dit à Berrycloth, texto :'elle a l'air convaincue. On va la laisser creuser. Ça serait dommage de passer à côté d'un meurtre malin... Berrycloth a juste acquiescé."
"Il lui en veut ?", veut savoir Dikkie.
"Maintenant qu'on est certains ? Pas spécialement… mais il... a dit qu'il se méfierait la prochaine fois qu'elle proposerait d'aller voir Shacklebolt..." Je m'arrête sans doute trop brusquement et elle me relance d'un coup de menton. "Il a dit hier... tu verras, Tonks... un jour, tu seras à ma place et tu te diras qu'il est si facile de se tromper, de ne plus sentir dans ses tripes si tu as raison ou non..."
"Il pense qu'elle sera un jour à sa place !", souligne ma petite amie et collègue britannique, avec ses yeux bleus et sa peau si diaphane qu'on voit ses veines à plein d'endroits. Mais sa fragilité est apparente, elle est forte, je le sais et elle appartient de fait à un corps qui la protégera de beaucoup de coups de la vie. Le Commandant Shacklebolt a dit que j'avais plus de choix qu'elle de ce que je voulais faire. Ce n'est pas faux, mais je sais quand même que quoi que je choisisse, les coups à prendre seront sans doute plus nombreux pour moi. Comme tout cela est trop complexe pour être dit à haute voix, comme je ne sais pas si je serai là pour voir ma mentore devenir ou non commandante de toute la Division, je préfère hausser les épaules. "Plein de gens disent qu'elle pourrait être Rang Deux très vite... En même temps que nous... Tu y crois, toi ?"
"Elle ne m'en a jamais parlé", je raconte avec honnêteté.
Dikkie rumine tout ça et je ne la relance pas.
"Et toi, tu vas interroger qui ?", elle veut finalement savoir.
"Un des ouvriers de l'atelier qui raconte que la relation entre Tyler et la victime s'était dégradée ces dernières semaines... Pas le témoignage central", je minimise.
"Mais Tonks-Lupin te fait confiance", elle souligne avec un certain fair-play pour qui la connaît comme moi.
Le verdict espagnol m'arrive le lendemain matin. Alcides Fervi m'en envoie une copie en utilisant le courrier entre les bureaux des Aurors. C'est-à-dire qu'il arrive au nom de ma mentore et, évidemment, un de ces jours où j'arrive au bureau après elle. Quand j'entre dans le bureau avec ma tasse, je sais qu'elle a récupéré le courrier et je m'attends au pire à une pique taquine. De fait, je n'ai jamais été suffisamment en retard pour qu'elle se fâche. Et elle semble plongée dans la lecture d'un rouleau épais, debout devant nos bureaux. Comme elle aime bien souvent le faire.
Rien ne me prépare à ce que, quand elle lève les yeux à mon entrée, Tonks-Lupin pose le rouleau sur le bureau et me prenne dans ses bras au risque de renverser ma tasse de café brûlant.
"Cheffe...", je bafouille.
"T'as réussi, Rafael. Et, tu ne dois rien à personne. Tu t'en rappelleras ?"
"Réussi ?"
C'est seulement là qu'elle reprend le rouleau et me le tend et que j'apprends que toute la bande a été inculpée pour incendie volontaire, intimidation et destruction de biens d'autrui. Le procureur a demandé la peine maximum — dix ans d'emprisonnement pour les deux chefs de l'opération, assortis de lourdes amendes en dédommagements des biens perdus par mon grand-père comme des travaux de réparation nécessaires.
"Beaucoup trop, Rafael", a commenté Don Curro dans une de ses lettres.
Je suis content de me dire que je vais pouvoir lui répéter que les juges ont suivi les recommandations du procureur à la lettre. Même si un des deux fait partie de ces familles qui se sont fait une mission de compliquer la vie des moutons noirs. Les hommes de main, eux aussi, sont condamnés à de lourdes peines de prison. Incompressibles. Aucune mansuétude ne leur a été accordée par les juges qui condamnent formellement "une attaque gratuite, discriminatoire et violente contre un membre de la communauté magique andalouse et espagnole n'ayant jamais démérité." Les avocats n'ont rien pu faire devant les faits. Tout ça, je vais pouvoir l'opposer à mon grand-père qui pense qu'on ne peut rien changer.
31 janvier 2021 (Dora)
"Envoie les renforts. Seamus. Des deux côtés", j'ordonne. On est arrivés à ce point du plan où l'assaut initial a besoin d'être renforcé. Ça a toujours été une possibilité. "Donne-leur des points de Transplanage vers les dernières coordonnées sûres connues. On n'est plus là pour le tourisme ou la science..."
"N'est-ce pas augmenter inutilement les enjeux ?", tente Philippine, alors même que j'entends Seamus Finnigan relayer mes ordres.
Ron ronge son frein parce qu'il a vu mon signe de laisser courir.
"Décompte ?", je demande en ignorant ma collègue française.
"1 h 45 avant le rituel, Commandante."
Comme il me semble que ça répond à son objection sur le fond — il n'est encore trop tard pour rien, je me contente de regarder Philippine. Elle va insister ou argumenter. Zorrillo l'arrête d'un geste apaisant.
"Je ne questionne pas mes Aurors de terrain", je ponctue.
"Engagement terminé en Écosse", annonce alors Seamus, loin de nos petits jeux de pouvoir. "Une arrestation. Un homme. Identité à confirmer. Peut-être Casagrande, estime Huxley. Deux opposants en fuite. Poursuite..."
"Qui, à la poursuite ?", je questionne par automatisme. Une arrestation est déjà un résultat concret à mettre à notre actif. De quoi calmer mes deux invités de l'autre côté de la table.
"Darnell, Forrest et Puddleton", répond Seamus. Sa neutralité est presque crédible. Ron, lui, n'arrive pas à ne pas frapper sur la table de frustration. Je le comprends. Je ferais bien pareil. "C'est Huxley qui transmet", précise encore Finnigan.
"Ils laissent les policiers et l'Auror la moins gradée en arrière garde", souligne inutilement Philippine. "Si c'est un piège..."
"Dis à Huxley d'entraver son prisonnier et d'aller en soutien avec les policiers", je décide en regardant Seamus.
"Ils recommencent ?", marmonne Ron. C'est visiblement plus fort que lui.
"On réglera ça plus tard", je le coupe. Je cherche, mais ne trouve aucun message à envoyer à Dikkie Forrest pour l'inviter à arrêter de foutre en l'air tout travail d'équipe.
"Huxley repart", glisse Finnigan.
Ron a préféré se plonger dans un des rapports qu'il avait amenés. Sans doute pour se donner une contenance et s'obliger à me laisser la main. Zorrillo a l'air de se retenir de commenter et je préfère bien l'ignorer, mais Philippine est sans doute bien trop désœuvrée.
"Peut-on penser que quelqu'un dans cette équipe écossaise joue... un double jeu ?", elle insinue.
"Des objectifs annexes peut-être", je lui concède.
"Merlin, Dora !", elle se lève.
Ron sort de son rapport en alerte. Zorrillo la retient physiquement de nouveau. Cette fois, elle retire son bras avec agacement. Mais le lieutenant espagnol continue verbalement : "Ils ont arrêté quelqu'un... Il ne faut pas céder à la paranoïa, Maisonclaire." Puis il se tourne vers moi et décide d'expliciter quelque chose : "Soportújar ne pensait pas qu'elle serait au courant... de sa présence..."
"Je vois que vous ne découvrez rien, lieutenant Zorrillo", je grince. "Des nouvelles du tunnel, Finnigan ?"
"Nous ne pensions pas que nous finirions ici quand cette... opération a été lancée... Les Canaries nous paraissaient le plus logique... et... même si nous avions des informations... sur leurs liens... nous pensions qu'ils s'étaient relâchés avec le temps...", se justifie Zorrillo.
"On parle de quoi ?", veut savoir Maisonclaire, excédée.
"Du fait que Sopo et l'Auror Forrest aient visiblement une relation de couple sur plusieurs décennies", je signale, parce que Finnigan n'a pas l'air d'avoir de nouvelles et que ça me fait du bien de le dire. Ron hoche la tête, content sans doute de vérifier ses théories personnelles.
"Et vous la mettez dans l'opération ?", s'indigne Philippine.
"Si on avait su, on ne l'aurait pas fait. Faut-il redire que vous n'avez pas particulièrement partagé vos informations, ni l'un ni l'autre ?", je rappelle sans chercher à arrondir les angles. "Alors, ce tunnel, Finnigan ?"
"Ils ont envoyé... un Animagus pour tester sa sécurité", formule Seamus, en évitant mon regard.
Ron préfère ne pas me regarder cette fois, lui non plus. Je ne sais plus si Philippine sait la capacité de ma fille et Zorrillo ne trouve rien de malin à annoncer. Cerridwenn, merci.
Iris… Merlin... Deux gamines de cinq ans et toujours pas prête à laisser ton équipe passer devant, gémit la mère en moi. La Commandante, elle, pense qu'il lui faudrait davantage de chefs d'équipe prêts à s'engager aussi complètement.
"Camden m'envoie une requête", reprend Finnigan avec une tension différente dans la voix. "Iris veut savoir si... le mouton noir peut avoir des objectifs différents de la Division. Si non, elle aimerait un ordre officiel pour lui... à se soumettre à son autorité... pour l'assaut final..."
La question, pertinente et bienvenue, tourne dans la pièce alors que je regarde Zorrillo, ignorant Maisonclaire.
"Aucune autre mission qu'arrêter le rituel", il m'assure. "Sur ma magie."
"Une autorité suffisante pour lui demander ce qu'Iris réclame ?", je continue donc.
Comme Zorrillo acquiesce, je fais signe à Ron et il lui tend son propre jeton. Ernesto se met à tracer des caractères et nous le regardons tous faire jusqu'à ce que Seamus annonce :
"Retour de l'Animagus. Ils jugent le tunnel solide et s'engagent. Désolé pour l'attente, Commandante."
"Temps à l'objectif ?", je questionne à haute voix. Autant laisser la Commandante mener la conversation.
"Moins de dix minutes", estime Finnigan et ses acolytes du Département des mystères acquiescent. "1 h 35 avant le rituel."
Zorrillo me tend le jeton. Je relis le message en espagnol qui me paraît sans équivoque et j'acquiesce lentement. Ron l'envoie.
"Nouvel engagement côté écossais. Huxley les a rejoints", commente maintenant Finnigan.
"Dis-leur bien d'assommer et d'entraver et ne même pas envisager de se séparer", je soupire. "Que c'est mon ordre direct."
"Oui, Commandante."
"Dis-leur qu'ils doivent surtout avancer… Tant pis pour les... personnes qui se mettraient sur leur chemin", je rajoute en mettant un point d'honneur à ne pas trahir combien cet ordre me coûte. "On a déjà une arrestation et le temps presse."
"Bien, Commandante", confirme Finnigan avec cette sobriété qui dit bien qu'il mesure que je viens d'augmenter les enjeux.
De fait, il y a un silence tendu que brise Maisonclaire, toute à ses propres obsessions qui sont visiblement la sécurité globale de l'opération — une opération secrète qu'elle aide, un truc qui peut lui coûter sa carrière, si ça dérape : "Donc, vous pensez que cette Forrest mène sa petite mission de sauvetage personnelle, et vous ne la faites pas revenir ?"
"Philippine, le temps des comptes viendra... Elle veut y aller, qu'elle y aille", je tranche.
"Je ne comprends pas comment elle a même su", commente Zorrillo, pensif. "Soportújar est un grand professionnel... Des années maintenant qu'il s'est construit cette couverture, une société de sécurité privée marocaine... une vie officielle... "
J'opine sans commenter. J'ai suivi ça de très loin puisque Rafael a répété que d'avoir des relations avec moi ne pouvait que mettre en danger sa couverture quand il a officiellement quitté le Bureau de Madrid pour afficher une vie d'affranchi à Casablanca. Mais j'ai suivi. Et je suis celle qui est allée chercher Forrest... Merlin. J'imagine que Sopo a goûté l'ironie.
"Forrest l'aura reconnu. Elle fait partie de l'équipe permanente écossaise", estime Ron, quêtant vaguement mon approbation. Reste quand même Darnell, je rumine. Presque, je ne sais pas auquel des deux, j'en veux le plus.
"Un opposant tombé... blessé, grièvement", indique Finnigan. "L'autre en fuite. Poursuite. Renforts en place. Doivent-ils avancer ?"
"Oui. Annonce-les aux équipes sur place. Coordination. Tu peux répéter le mot - des fois qu'ils entendent... Qu'ils sortent le prisonnier s'ils peuvent", je me force à donner l'ordre. "Darnell est à combien du lieu ?"
"25 minutes", estime Ron. "Est-ce qu'on ne conseillerait pas à Iris d'attendre ?"
"Avancée prudente, coordination avec Caradoc", je confirme en regardant Seamus qui opine tout en transmettant.
"Camden dit qu'ils arrivent en haut d'une caverne qui doit abriter le rituel. Ils cherchent un bon endroit pour attendre."
"Prudence et coordination", je ponctue sans doute inutilement. Mais le silence est juste flippant. Autant le remplir de mots. "Des signes du rituel ?"
Les experts du Département des Mystères se redressent, se regardent et c'est le mage Rivers qui me répond, avec clairement la volonté de me rassurer. Est-ce que je veux être rassurée ?
"Les flux sont réguliers, sensibles, mais sans à coup", explique l'expert du Département des Mystères. "Je dirais que les concepteurs ont été sérieux et compétents, privilégiant la réussite à l'esbroufe ou à la rapidité. C'est ce que nous avons vu depuis le début. Par ailleurs, le dispositif de contre-rituel est conséquent, Commandante Tonks-Lupin. Je reste raisonnablement confiant de son potentiel disruptif. Sans parler de l'avancée de vos équipes, très proches d'intervenir sur les lieux."
"Engagement, renfort de l'équipe Iris", intervient Finnigan avec une pointe d'alarme dans la voix. "Deux personnes en embuscade."
"Donne les coordonnées à Iris", je décide.
Je sens bien l'envie de Philippine de me conseiller de laisser les renforts se dépêtrer seuls d'une si petite opposition. Heureusement — ou pas — elle décide de garder finalement le silence. Elle pense sans doute qu'on doit rester centrés sur le rituel. Moi, je me dis que ces deux personnes ne sont pas intervenues au hasard et qu'il vaut mieux avoir le dessus très vite et sans ambiguïté.
"Iris à revers. Sommation", raconte Seamus avec autant de tension dans la voix qu'un commentateur de Quidditch. "Un attaquant touché. Le second tente... de se supprimer. Assommé à temps."
"Faut s'attendre à des représailles", je commente.
"Ils cachent les deux opposants — le blessé est stabilisé et entravé", continue de nous informer Finnigan.
"On prendrait bien une description de ces opposants", remarque Ron avec justesse. "S'ils veulent bien en prendre la peine, bien sûr."
"Ça donnerait une idée des forces en présence", je soutiens pour le cas où Seamus douterait.
"L'un serait Fioralquila Fervi, d'après Iris", répond Seamus après plusieurs transmissions.
L'héritier des Fioralquila comme des Fervi. Pas un sous-fifre à la différence de l'autre, je traduis sans oser le dire à haute voix.
"Prenons ça pour un bon présage", décide Zorrillo, peut-être comme un gage pour moi qui, comme lui, se souvient du rôle qu'a joué un autre Fervi dans l'orientation de la vie de Sopo. Reste que sa voix positive fait du bien à tous dans mon bureau. Même Philippine opine.
