XXII Le compromis

Note de l'auteure : je vous invite à bien lire les dates des parties de ce chapitre.

2004 (Rafael)

Quand je sors de l'ombre pour me mettre sur son passage, Dikkie sursaute, mais sa main droite sort immédiatement sa baguette — en pleine rue moldue ! — alors que sa main gauche se place sur son ventre en un bouclier dérisoire. Si je me laissais aller, je ne verrais que ce ventre.

"C'est donc vrai", je lâche. J'ai à tout moment laissé mes deux mains visibles.

"Je n'ai pas de comptes à te rendre !", elle s'agace en rempochant sa baguette avec la même fluidité.

"Tu penses que je ne suis pas intéressé de savoir que tu portes mon enfant ?"

Est-ce que je n'ai pas pris tous les risques possibles de faire exploser ma couverture pour avoir la réponse à cette question ?

"Tu ne veux pas d'enfant, Rafael ! Quelle place aurait un enfant dans ta vie, tu veux me le dire ?", elle répond en regardant pour la première fois autour de nous.

C'est une rue d'habitations moldues comme il y en a des milliers dans les îles britanniques. Bien sûr, quelqu'un peut nous observer derrière un rideau mais, pour l'instant, on n'a même pas réellement crié ni l'un ni l'autre.

"C'est donc bien mon enfant", je souligne.

"Sopo, je ne sais pas ce que tu t'es mis en tête..."

"Est-ce qu'on peut parler ailleurs qu'en pleine rue ?", je la coupe.

"Tu ne crois pas qu'on s'est déjà dit tout ce qu'on avait à se dire ?", elle crache

Je sens la douleur si proche. Une douleur dont je suis la cause. Une nouvelle fois.

"Peut-être pas tout", je tente, le cœur un peu battant.

Oui, je sais, c'est moi qui ai dit que je n'avais pas de place pour un couple sérieux dans ma vie, que c'était trop dangereux, qu'il fallait garder et chérir nos bons souvenirs et arrêter de se voir. Je sais aussi que je ne dors plus depuis que la possibilité d'un enfant qui serait le mien existe.

"Je n'ai pas besoin de tes mensonges", elle soupire.

"Je ne mens pas."

On reste plusieurs longues secondes à se dévisager sous la lumière froide de l'éclairage moldu comme si on considérait cette affirmation.

"Allons chez toi. Ou ailleurs", j'insiste de ma voix la plus calme. "Où tu veux."

"Allons", elle soupire de nouveau en indiquant brièvement de la main la direction de la petite maison derrière moi. Qui aurait dit que Dikkie Forrest habiterait une maison de banlieue moldue ?

"Merci, Dikkie", je souffle en faisant un pas en arrière pour la laisser passer avant de la suivre.

Ne croyez quand même pas que je relâche mon attention quand je mets mes pas dans les siens. Je ne la sous-estime pas. Elle pourrait chercher à m'assommer ou à se débarrasser de moi d'une autre façon. Je reste sur mes gardes même quand elle a refermé la porte, allumé la lumière et m'a proposé une chaise dans sa cuisine.

"J'ai faim", elle indique sans autre introduction. "J'ai du ragoût de bœuf. Assez pour deux."

"Avec plaisir", je décide après avoir été tenté de refuser ces manœuvres dilatoires. Quelque part, si je veux une discussion calme, partager un repas devrait être une bonne idée. Évidemment, mettre la table et réchauffer un repas ensemble ramène des souvenirs doux amers. Plutôt doux en fait pour moi. Sans doute amers pour elle.

"Tu as su comment ?", elle se lance une fois qu'on s'est assis devant nos assiettes fumantes. Elle m'a proposé une bière et j'ai refusé.

"J'ai croisé Giles lors d'une mission en France. J'accompagnais des investisseurs privés marocains. Il surveillait un des mecs du Ministère", j'explique. "Il m'a demandé si ça gagnait vraiment bien les missions privées. J'ai confirmé. Il m'a donné des nouvelles de tout le monde... Il m'a dit que tu t'étais mise en dispo du Bureau pour la durée de ta grossesse... et que personne ne savait trop qui était le père... que nul ne l'avait jamais rencontré... même si depuis des années, il se disait que tu étais dans une relation sérieuse..."

"Et tu t'es dit que tu avais été ma seule relation sérieuse", elle essaie d'ironiser, mais elle n'a jamais très bien manié l'ironie.

"Effectivement."

Dikkie repousse son assiette et je vois bien qu'elle lutte contre une émotion énorme.

"Rafael... J'ai accepté que notre relation soit secrète, de plus en plus secrète... que tu partes vivre au Maroc sous la couverture d'avoir monté une boîte de protection privée parce que tu mènes des missions officieuses pour ton gouvernement — enfin, pour une tendance de ton gouvernement. J'ai accepté ce besoin de revanche profond en toi. J'ai cru au long terme... Presque cinq années, Rafael ! Et tu m'as expliqué que même ça était trop dangereux... Tu m'as quitté pour me protéger et te voilà à me demander si je suis enceinte de toi !?"

"Je n'ai pas eu de père, Dikkie... Je ne peux pas envisager que... de reproduire ça", je lâche sans savoir si c'est la bonne façon d'aborder la question.

"Je ne compte pas avorter. D'ailleurs, c'est bien trop tard... Et ce sera une fille, si ça t'intéresse. Ma fille", elle affirme en remontant le menton.

"Une fille ?", je vérifie le souffle coupé par cette information précise. Comme une étape supplémentaire dans la concrétisation de cette idée d'enfant.

"Une fille."

Le silence dure de nouveau de longues secondes, cette fois, c'est elle qui le brise.

"Qu'est-ce que tu veux, Rafael ?"

"Une place."

"C'est trop dangereux d'avoir une amoureuse, mais être père, ça ira ?", elle éternue.

"Pas officiellement... évidemment", je reconnais fébrilement.

"Oh, elle n'aura pas l'honneur de porter le nom de son père, mais c'est après tout une sorte de tradition familiale !", elle s'agace de nouveau. "Mais de quelle place parles-tu, Sopo ?"

"Je... je veux... Je veux la reconnaître magiquement… Je veux la voir régulièrement... Je veux qu'elle sache qui je suis... Mais on ne peut pas vivre ensemble..."

"Tu crois ça tenable ?", elle questionne avec un détachement qui me fait frissonner.

"J'en sais rien", j'admets avec dépit. "Mon grand-père... a réussi à être un peu dans ma vie... mais... je ne veux pas lui faire subir ça..."

"Je ne comprends pas ce que, concrètement, tu lui proposes."

"La vérité. Je suis son père. On se voit. Elle sait qui je suis, mais elle sait aussi que ce n'est pas possible d'en parler..."

"C'est lui donner une sacrée responsabilité !"

Mon cerveau en ébullition essaie d'articuler le compromis auquel j'aspire. Ça donne un truc bizarre sans doute. Un truc de Mouton Noir, évidemment.

"Dikkie, si on se coordonne tous les deux, c'est possible de faire qu'elle sache à la fois la vérité, mais pas la dire de manière dangereuse..."

"Tu veux qu'on lui mente en permanence ?"

"Oui, mais pas sur l'essentiel."

Comme elle ne dit rien, j'ai une montée d'enthousiasme qui me fait me repencher sur mon assiette.

"Tu fais comme si on était un couple", elle finit par objecter. "Comme si on allait élever cette enfant ensemble... comme si, je ne sais pas, ni toi ni moi ne pouvions refaire nos vies !"

Je repose ma fourchette. Une part de moi pense qu'en effet, on ne peut être qu'un couple. Qu'on ne peut pas faire autre chose. Je n'ai pas quitté Dikkie pour être volage ou parce que je ne l'aimais plus. Je l'ai quittée pour la protéger et pour servir complètement la mission que j'ai acceptée. "Comme les Moldus se font moine", a dit Ernesto. Il a souvent raison. Et c'est ce qu'objecte l'autre partie de mon cerveau. Est-ce que je trahis la cause ? Mais l'idée que mon enfant grandisse en pensant que son père n'a jamais été intéressé par elle est inenvisageable.

"Dikkie, je n'ai jamais... Ça fait cinq ans qu'on se connaît maintenant. On se connaît bien. Tu sais tous mes secrets. Je ne pense pas que... Dikkie... Il n'y a qu'avec toi que ça pourrait marcher..."

"On couche ensemble ?", elle vérifie.

"Dikkie..."

"Ou je suis embauchée comme gouvernante de ton enfant qui doit connaître son père à tout prix — même au prix que sa mère n'ait pas de vie ?"

"Dikkie... Dikkie, depuis six mois... je n'ai jamais regardé une femme... dans la rue ou ailleurs... Je... Je sais que mon choix est difficile pour toi... égoïste, mais…"

"On couche ensemble ou non ?", elle insiste en pointant sa fourchette vers moi.

Je la regarde, éperdu, divisé, terrassé.

"Tu ne veux pas ?", je tente.

"Je veux uniquement si on est un couple... un couple de malades mentaux qui se mettent consciemment et ensemble dans une galère sans nom", elle annonce, les yeux brillants et défiants. "

"Magnifique", je souffle en me levant pour contourner la table et pour l'embrasser.

2021 (Dora)

"J'attends la demande express de Madrid pour revenir vers toi", m'indique Zorrillo une dernière fois alors que je les raccompagne, Carley, Philippine et lui, jusqu'à l'accueil de la Division.

Quelque part dans le Département, les équipes de terrain sont en train d'arriver avec leurs prisonniers, leurs rapports à faire, leur check-up médicaux. Et, ce sont mes adjoints qui vont encadrer tout ça. Comme Ernesto, je vais attendre que ce soit mon tour d'entrer en scène. Mes adjoints vont me faire des rapports qui vont, par exemple, conduire à la décision de contacter officiellement mon homologue espagnol afin de lui parler de la cohorte de ressortissants de son pays, faits prisonniers de mes équipes. Avec leurs pedigrees politiques, nul autre que moi ne pourra le faire. À son tour, il pourra réunir ses adjoints, les fidèles et les moins, et composer sa réponse. Que je meure d'envie d'aller serrer ma fille dans mes bras n'y change rien.

"À très bientôt alors", je réponds donc avec le sourire et la poignée de main de rigueur.

"J'espère. Dans tous les cas, le résultat est là", il tient à souligner.

Je vois bien que Philippine hésite à tempérer cette conclusion, mais Carley ne lui en laisse pas le temps.

"Une très belle opération. Discrète et efficace et qui doit le rester", il affirme de ce ton péremptoire que son fils imite encore parfois, toujours avec moins d'à propos.

"Je devrais aussi revenir... au nom de la coordination de la sécurité européenne", prévient Philippine. "Avec Robards", elle souligne.

"Il est effectivement temps qu'il ait une place dans cette histoire", je commente. Moi, à la place de Philippine, je l'aurais amené cette nuit si je ne l'avais pas fait avant.

"Je peux compter sur toi pour... m'aider à adoucir la pilule, Dora ?", elle a le culot certain de me demander.

"Tu vas la jouer surprise ou désolée, Gawain, on ne pouvait rien te dire ?"

Je croise même les bras pour demander ça. Carley ravale le sourire que ça lui inspire mais moi je le vois.

"Ne le prenons pas pour un idiot... Dans les faits, il trouve que nous allons beaucoup à Londres sans lui déjà", elle reconnaît.

"Je ne me suis jamais opposée à sa présence", je rappelle fermement.

"Non, c'est moi. Ok, c'est moi. Je vais le prévenir, lui dire que tu as posé la question de son absence — je me souviens que tu l'as fait", elle reconnaît avec tact, je l'avoue, je n'aurais pas parié qu'elle le jouerait comme cela. "Mais... s'il te demande… si son égo blessé a besoin de baume et que ce baume est britannique... "

"Tu as un truc spécifique en tête, Philippine ?", je m'enquiers.

"Juste que tu l'inclues au maximum dans toutes les résolutions possibles... Félicitations, médailles, visites diplomatiques... "

Je me retiens de quémander l'avis de Carley. Ce qu'elle me demande pourrait aussi être de son ressort. Mais il est là, il entend. Il est assez grand pour intervenir.

"Si tu le prépares comme tu viens de le dire, je serai la gentille et inclusive", je formule.

"Moi aussi", intervient Zorrillo. "Moi aussi, je peux contribuer... souligner combien Madrid avait besoin de discrétion... et le faire venir pour le procès et la résolution politique... "

"Gawain appréciera", ponctue Carley, et j'opine prudemment. On est arrivés à la porte de la Division et personne n'a visiblement d'autres messages à faire passer dans l'immédiat.

"Dora, tu as certainement beaucoup de dossiers en attente. Nous te laissons. À très vite" est la conclusion de Philippine.

La vérité est que je n'ai pas tant de dossiers qui ne peuvent pas attendre, je regrette presque en retournant dans mon bureau. Je suis contente d'y trouver Dawn.

"Ils sont partis", elle constate. "C'est aussi bien, je pourrai être directe." J'opine, soulagée moi aussi de l'espoir d'un peu de simplicité. "Pas de blessés graves. Woodenspoon a dit qu'Iris pouvait être interrogée. Elle débriefe avec Ron. Caradoc est avec Finnigan." Dawn marque une pause, attendant sans doute de voir ma réaction. Je ne dis rien. Elle reprend. "On a arrêté formellement Soportújar en attendant une prise de position officielle espagnole. Tous les autres réclament des avocats à cor et à cri."

"Il me semble que l'ampleur des moyens magiques à l'œuvre et le flagrant-délit nous donnent vingt-quatre heures."

"Si tu écris au Magenmagot maintenant, tu en auras soixante-douze pour laisser aux divisions étrangères le temps de se retourner."

"Tu as ça là", j'imagine. Dawn déroule un parchemin devant moi. Je le signe et le cachète après l'avoir parcouru par acquit de conscience.

"Tes ordres ?", elle questionne quand le parchemin s'est enroulé.

"Ron et Seamus lancent les dossiers d'accusation. Dès qu'ils peuvent laisser deux heures de repos à Iris et Caradoc, ils le font. Quand eux deux le sentent, on fait un conseil de guerre."

"Juste eux deux ?"

"Pour l'instant."

"On fait quoi de Dikkie ?", elle enchaîne, mais ce qui précède tenait de la vérification. Ce qui vient est plus compliqué.

"Tu lui dis qu'elle peut se reposer dès qu'elle a transmis ce qu'elle a à transmettre, mais que si elle rentre chez elle, c'est pour écrire une lettre de démission", je me lance. "Pour l'instant, elle reste là."

"On ne la laisse pas partir", elle reformule.

"Je te fais confiance pour que ça ne s'ébruite pas trop."

"Ça va être difficile", juge Dawn.

"Qui sait la vérité — sa relation avec Sopo ?", je précise.

"Le fond n'est pas vraiment abordé, Commandante", développe Dawn, factuelle et formelle. "L'équipe d'Iris tient Forrest comme responsable du dysfonctionnement et ne cherche pas à savoir pourquoi. Et c'est pire encore dans l'équipe de Caradoc, de ce que j'ai pu voir... Huxley est très remontée..."

"Alors, ok, ne cherchons pas à bloquer la rumeur, ça l'amplifierait. Dis-lui devant témoin que je lui demande de rester à disposition jusqu'à nouvel ordre. Si elle râle et prétend rentrer chez elle, tu la mets aux arrêts."

"Moi ?"

"Toi", je confirme en la regardant droit dans les yeux. Parfois, Dawn a besoin que j'en fasse un ordre pour trouver la bonne posture — c'est ce qui fait d'elle une conseillère, mais certainement pas quelqu'un qui pourrait diriger une Division régionale. "Plus je me mêle formellement de tout, moins je rends service", je souligne. Dawn prend sur elle pour opiner. "Je pense qu'elle ne te poussera pas à ça..."

"Je ne vois pas tellement ce qu'elle a encore à perdre !", me coupe Dawn sans trop prendre de gants — il faut bien que certains puissent le faire, j'en suis intimement convaincue, mais je ne m'y attendais pas. J'ai peut-être mal interprété sa réserve précédente. "Ce n'est pas comme si elle allait sauver sa carrière !" Je hausse les épaules parce que pour moi la question n'est pas la carrière de Dikkie. Ma vieille complice enquête derrière, avec une espèce de suspicion : "Tu vas lui pardonner ?"

"Je vais prendre une décision équilibrée lorsque j'aurai tous les éléments - ce qui est loin d'être le cas", je formule comme une caricature de mon discours formel. Il va falloir que je m'entraîne parce que je sais combien certains — Kingsley, Carley ou Dawn, pour commencer — pourraient se dire que je me laisse attendrir en souvenir de toutes ces fois où j'ai fait passer ma famille avant ma mission.

"J'entends, Commandante", signale Dawn volontairement formelle, elle, comme une confirmation de cette possible lecture.

"Ça ne veut pas dire fermer les yeux, Dawn", je promets.

"Bien sûr, Commandante", elle ponctue. La distance est bien là. Elle me reconnaît la prérogative, mais n'approuve pas ma position. Ou s'inquiète de mes motivations profondes. Il va falloir que je sois précise et maligne pour trouver le compromis juste pour Dikkie, mais aussi acceptable pour mon équipe.

"Et si Ron trouve un moyen que Sam voie Iris, je trouverais ça bien", je rajoute pour essayer de la détendre en attendant d'avoir trouvé une meilleure stratégie.

"Je transmets", elle promet, mais il y a, cette fois, une vraie approbation dans sa voix. "Si tu as du temps... dans l'intervalle... je te laisse un dossier... Je pense que la presse va en parler... si la coopération britannico-ibérique ne vole pas la vedette, évidemment !"

Je déroule évidemment le rouleau qu'elle me tend.

"L'équipe de Théo", je réalise en voyant le nom de Barrington.

"Il... il a fait sa part, à sa place", elle tient à m'assurer, un peu gênée.

"C'est quoi l'histoire ?", je questionne, sincèrement contente de la diversion.

"Un producteur de whisky de feu a été trouvé mort... par son frère... Dans une cuve... Au départ, la police a pensé à un accident. Mais, finalement, et certainement en raison des mauvaises habitudes prises au contact des protégés de Ron, ils ont voulu écarter tout doute et fait une recherche de sortilèges... et trouvé qu'on avait magiquement poussé le défunt... "

"Bravo", je ponctue. Pendant son récit, j'ai lu en diagonal et retrouvé les éléments annoncés. "Ils accusent le frère", je souligne.

"Amoureux depuis longtemps de la femme de son aîné et fatigué de lui obéir, il a décidé de prendre son destin en main", résume Dawn imitant clairement la formulation que Carley aurait pu faire.

"Tu as raison, ça va plaire aux médias", je ponctue alors qu'on frappe à la porte de mon bureau. "Entrez." La porte s'ouvre sur Ron, Seamus et presque plus étonnant Carley. "Déjà?"

"Si tu as le temps, Commandante. Quelques développements", affirme ce dernier. Je leur fais signe d'entrer. Ils ferment la porte derrière eux. Quand il est assez près pour le faire, Carley me tend un parchemin avec le sceau du Magenmagot : "Le juge Wang est nommé sur l'affaire et il s'est immédiatement enquis de la position du Département et des ramifications avec la Coopération. Je lui ai assuré que nous avions suivi le développement du dossier et que nous étions disponibles pour nous engager dans le suivi. Me voilà donc à tes ordres."

Ce qui est formellement faux, mais je ne relève pas. Il veut dire devant témoins qu'il ne s'agit pas d'une opération du Département pour contourner mon autorité. Au moins pour l'instant.

"Wang demande aussi, tu le verras, à bénéficier d'une présentation du dossier dès que possible et à être associé aux décisions de coopération avec les Espagnols...", précise encore Carley.

"Il anticipe de possibles extraditions", estime Finnigan avec justesse.

Je ne leur dis pas que j'espère bien qu'on extrade tout ce petit monde le plus vite possible. Je sais que là, tout de suite, le sentiment dominant est d'aller jusqu'au bout. Aucun Auror n'aime être dessaisi d'une affaire, quelles qu'en soient les raisons. Piloter finement mon équipe vers un compromis va être la priorité une fois de plus.

"Mais associer Wang à ce stade est une démarche un peu compliquée, sachant que son fils était dans l'équipe d'Iris", mesure Dawn.

"Tout le monde ne va pas rester sur ce dossier, aussi gros soit-il", je remarque, prenant mes responsabilités — qui sont aussi de rappeler les règles et les contraintes, pas toujours de les contourner. "Mark n'est pas le plus compliqué à écarter si la coopération entre les services est en cause. Mais puisqu'on ne va pas obligatoirement rester entre nous, je m'inquiète davantage de la position d'Iris."

"Elle s'est cantonnée aux faits, n'a pas demandé de procédures officielles contre Forrest ou Darnell", indique Ron, lui aussi factuel.

"Fille de sa mère", ponctue Dawn. Comme Carley la regarde, elle développe : " Toutes deux attendent de voir le panorama global."

"Tu penses qu'ils pourraient travailler ensemble, Caradoc et elle, devant Wang père ?", j'interroge Ron sans commenter.

"Seamus va les faire filer droit", me répond Weasley avec aplomb.

J'entends son rappel — il nous faut l'Irlande dans l'équipe - et son conseil — en gardant Finnigan en tête de pont, on pourra mieux éviter que les éventuels règlements de compte ne soient trop visibles. Dawn et Carley approuvent sobrement. Finnigan fait de son mieux pour attendre ma décision avec un détachement feint.

"Seamus, toi qui as parlé à Caradoc, tu en penses quoi ?", j'enquête encore.

"Il est conscient d'avoir merdé" est la formulation de Finnigan. "Il reconnaît s'être fait balader par Forrest... "

"C'est-à-dire ?", questionne Dawn.

"Elle l'aurait amené à penser qu'il était utilisé en faire-valoir d'Iris... - qu'on lui avait volontairement donné la plus grande distance à parcourir pour qu'il n'ait aucuns lauriers... qu'il y avait même éventuellement une mission secrète... ", raconte Seamus ouvertement gêné d'avoir à rapporter ça.

"Forrest ?", souligne Paulsen pas loin de la fascination. Mais je le comprends. J'ai toujours tenu Dikkie pour une bonne opérationnelle et une fille avec des ressources, mais là, je découvre une capacité de duplicité et d'infiltration. Peut-être acquise au contact de Rafael, je me dis, assez fascinée par cette idée à mon tour.

" Il est assez... éperdu, je dirais. Il s'attend à être saqué", termine Seamus.

"Mais, si on lui tend la main ?", je creuse. Dawn laisse échapper un infime soupir.

"Merlin, Commandante... je crois qu'il n'y aura que toi pour y arriver", estime Finnigan, et ça arrache des sourires furtifs autour de la table. Même Dawn.

"Au point où nous en sommes, asseyez-vous tous", je soupire en mettant le dossier d'inculpation de côté. "Enfin, Seamus, va me chercher Iris et Caradoc. Je crois qu'on ne peut plus leur laisser le bénéfice d'une sieste."

"Si Iris ne veut pas, tu fais quoi ?", veut savoir Carley quand il est sorti.

"Elle va vouloir", répète Ron.

Je vais lui demander à quel point il a cherché à la préparer à la coopération - Ron a une influence sur ma fille qui m'épate souvent -, quand Finnigan revient avec les deux chefs d'équipe de terrain. Je dois lutter contre mon envie de me lever et de serrer et Iris et Caradoc dans mes bras. Ils ont l'air vidés et exsangues. Mais ce n'est pas mon rôle. Pas encore en tout cas.

"Désolée, je promets qu'on va faire de notre mieux pour vous envoyer vous coucher rapidement", je commence néanmoins sur la note la plus empathique que je peux m'autoriser. "Seamus vous a dit ?" Les deux opinent en évitant de se regarder et même de me regarder moi. "Je ne crois pas utile de vous faire languir. La meilleure géométrie face à Wang selon nous est Seamus, épaulé par vous deux... "

"Iris ne voudra jamais et je comprends", me coupe nerveusement Caradoc et ça manque de m'agacer. Je regarde le plafond et Darnell bafouille immédiatement des excuses : "Pardon, Commandante, je t'ai interrompue !"

"Auror Darnell, on va certainement devoir discuter de... la manière dont tu as mené ta mission. On va le faire quoi qu'il soit décidé par ailleurs", je pose sans élever la voix, mais il est clair que je n'en ai pas besoin. Caradoc a l'air d'un suspect après des heures de garde à vue, prêt à craquer, à reconnaître ses torts et à fondre en larmes. Et moi, qui le connais depuis sa naissance ou presque, je dois me gendarmer pour ne pas tenter de le consoler. Pas maintenant. Pas encore. "Et, pour être tout à fait claire sur mes attentes, j'imagine qu'Iris est sans doute blessée, mais autour de cette table, c'est la position de l'Auror Lupin-McDermott qui m'intéresse." Iris ouvre la bouche et je lui fais signe que je n'ai pas fini. Elle hausse les épaules. "Mais virons ça du milieu, Darnell. Raconte-nous donc ce qui t'est passé par la tête."

"Maintenant, Commandante ?", il articule avec difficulté, cherchant des soutiens autour de la table sans les trouver.

"Prends ça pour le conseil de discipline auquel tu as toutes les chances d'échapper vu le contexte politique", m'appuie Carley. Il fait ça tellement bien.

Moi, je rumine que dans un vrai conseil de discipline, Darnell ne serait pas seul face à nous, mais aidé d'un collègue. Mais personne ne relève.

"Je... Je vais avoir l'air de chercher des excuses", commence Caradoc après un assez long silence que nous avons respecté. "Mais du moment où je suis arrivé en Écosse... Dikkie... l'Auror Forrest a... suggéré que la mission n'était pas obligatoirement ce qu'elle avait l'air d'être... Elle a souligné que l'infiltré, qu'au moins l'un des infiltrés, était ton ancien Aspirant, Commandante... Qu'Iris avait l'air d'avoir découvert l'affaire par chance, mais que c'était peu probable... que comme par hasard, elle était promue Rang Deux pour pouvoir diriger l'affaire... que Seamus était écarté... qu'on me balançait là au dernier moment... qu'on n'était pas à égalité sur la distance à couvrir... Dit comme ça, ça a l'air ridicule, mais Dikkie n'a jamais dit tout ça d'un coup... Elle a juste suggéré, elle a fait mine de s'étonner... Bref, elle m'a fait douter... Pardon, Iris, je veux dire Auror Lupin-McDermott... Je n'ai pas douté de toi mais... douté... d'avoir toutes les informations."

Ma fille a fini par regarder son copain d'enfance pendant sa confession, mais elle ne dit rien. Même pas un signe de tête.

"Alors, vous vous êtes précipités", je relance Darnell.

"Forrest disait qu'il y avait un coup à jouer. Que si on était sur les lieux importants en même temps que les autres, on ne pourrait pas être oubliés au moment des cadeaux... "

"Ah ça, on ne va pas t'oublier tout de suite, mon garçon", marmonne Ron.

Ça manque de couper net les aveux de Darnell, mais il a sans doute envie de tout lâcher.

"Huxley a bien essayé de nous rappeler à l'ordre, de souligner qu'on ne suivait ni le plan, ni les ordres de Finnigan, mais Forrest courait devant. J'ai bien senti que je merdais, mais j'ai fini par avoir encore plus peur de ce qu'elle pouvait bien avoir en tête !", il souffle. "Vous n'allez pas me croire, mais j'ai failli l'assommer... pour l'arrêter. La tentation était là, mais je ne sais pas comment mon équipe aurait réagi... Sous terre, avec toute la tension... J'ai essayé de maintenir la cohésion coûte que coûte... Et, il y a même eu un moment où elle a semblé se calmer et où on a pu suivre le plan... Puis, on a été attaqués et elle n'a plus rien écouté..."

"Dikkie voulait le sauver, lui", lâche alors Iris, parlant pour la première fois.

"Elle a fini par dire ça, mais je n'arrivais même plus à la croire", lui avoue Caradoc. Cette fois, ils se regardent et je me prends à espérer qu'on va pouvoir avancer.

"Merci de ces aveux, Auror Darnell", je souligne avant de me tourner vers Iris, comme je me tournerais vers n'importe lequel de mes subordonnées. Ou presque. "Auror Lupin-McDermott, est-ce que tu envisages de pouvoir collaborer avec l'Auror Darnell pour le temps de l'instruction du dossier ?"

"Vous prévoyez quoi pour Forrest ?", me répond Iris, pas formelle pour un galion, elle. Elle a l'air épuisée et défiante — un cocktail détonnant.

"L'idéal pour ne pas faire perdre le but — qui est la condamnation de cette petite bande — serait qu'on attende pour laver le linge sale de la Division", je lui réponds, en espérant que ma réponse franche va l'amener à reconsidérer sa position défiante.

"Elle retourne en Écosse en attendant ?", soupire Iris. En fait, c'est la même question que Dawn, je réalise. Même question, même réponse.

"Non, elle reste là où on peut la surveiller", j'indique donc.

"J'ai d'ailleurs une mission à remplir", décide Dawn en se levant. "Ça me semble vraiment urgent, Commandante, maintenant que j'ai entendu Darnell. Je vais dire à l'Auror Forrest qu'elle est affectée à l'équipe juridique. Je vais la surveiller. Emma pourrait aller te seconder, Ron, en attendant qu'Iris puisse revenir dans ton équipe. Avec ton accord."

J'acquiesce. Ron acquiesce. Dawn sort avec plus de décision et moins de prévention qu'avant, me semble-t-il. Le temps que la porte de mon bureau reste ouverte, je pense voir Samuel roder dehors. Peut-être va-t-il venir chercher sa femme, nous l'arracher en disant qu'elle reviendra quand elle sera en état. Il aurait presque raison. Presque.

"Et Sopo ?", questionne Iris en me regardant. Peut-être est-ce parce qu'elle est au-delà de la fatigue qu'elle ose cette posture, je me force à analyser. La cohésion de l'équipe, a dit Darnell.

"J'attends de savoir comment les Espagnols vont vouloir jouer ça", je réponds de nouveau sans trop de détours.

"S'ils le reconnaissent ou non comme un Auror en mission", précise utilement Carley.

"Ils le laisseraient tomber ?", vérifie Iris, presque hérissée devant l'idée.

"Ce n'était pas la position de leur réprésentant quand il est parti d'iic mais j'attends une réaction officielle. Vu le contenu de cette affaire, des compromis politiques seront peut-être recherchés... Je n'en dirais pas davantage. D'abord, parce que je ne sais pas tout et ensuite parce que ce n'est pas utile à ce stade. Je ne vais pas commenter une décision inexistante. Et j'attends ta décision", je lui rappelle parce qu'il me semble avoir été compréhensive et ouverte.

"Tu vas aller lui parler ?", enquête toujours ma fille. Je pourrais m'agacer, mais Carley comme Ron sourient dans le vide. Ça m'aide.

"Non, Iris, pas tant que je n'ai pas la position officielle espagnole. Je ne vais pas aller compliquer cette affaire en mélangeant les genres et je pense qu'il le comprendra."

"Vraiment ?" J'opine sobrement. "Ça doit être horrible", décide Iris sans que je sache si elle parle de moi ou de Sopo.

"J'espère que c'est transitoire. Un compromis temporaire au service d'un objectif plus intéressant", je plaide.

Iris me regarde longuement comme si elle pesait chacun de mes mots, puis se tourne lentement vers Darnell. "Si je dis oui, ça veut dire que je peux te faire confiance." Il va répondre, promettre et s'excuser sans doute, mais elle lève la main — certainement sans se rendre compte à quel point son geste ressemble au mien — et il se tait immédiatement. "C'est mal dit. Ce dont j'ai besoin pour dire oui, c'est que tu me fasses confiance. Si tu as des questions, tu les poses. Si tu as des doutes, tu les exprimes. Caradoc, merde, tu m'as appris ce boulot, comment tu as pu penser que je me servirais de toi ?!", elle craque un peu à la fin, mais les termes sont bien posés, je décide.

"C'était... plus subtil que ça... mais je n'ai pas d'excuse... Aucune... Parce que je te fais confiance, Iris... T'es pas le genre de cheffe qui plante son équipe... et je l'ai encore vu tout à l'heure... Merlin... vous auriez dû la voir", il rajoute pour nous avec une ferveur délicieuse.

"Je ne suis pas certaine d'assumer tous les détails", je fais mine de soupirer.

"Ils sont dans mon rapport", indique Iris sans états d'âme apparents. Elle étouffe un bâillement avant de me regarder : "Ok, pour ton plan, Commandante. Si Finnigan est d'accord, moi aussi. On va accompagner le juge Wang pour l'inculpation. Avec Caradoc."

ooo

Le prochain s'appelle La perspective. Débriefing à tous les étages.
Vous en pensez quoi ?