Chapitre 2

Les mois, puis les saisons avaient passé, et Lucius s'était doucement habitué à sa nouvelle vie. Cela faisait plus d'un an, maintenant, qu'il vivait à Barnanrusheen et s'il avait toujours l'espoir, quelque part, de retourner un jour dans le monde magique, la tentation s'était faite moins forte à mesure que sa ferme prospérait.

Avec l'argent, il avait fait agrandir sa maison et avait retrouvé avec bonheur le confort d'une alimentation saine et variée en apprenant à cuisiner. Il avait fait automatiser l'arrosage de ses cultures et la traite de son bétail pour faciliter son travail. Il avait découvert l'usage de la télévision, du réfrigérateur et des piles électriques. Et il s'était, pour la première fois de sa vie, émerveillé de l'ingéniosité moldue.

Sa ferme contenait des poules, des vaches et des moutons. Outre les fruits et les légumes, il produisait du vin, de l'huile, du lait, du fromage, des œufs et de la laine.

Il faisait plusieurs milliers de Livres de recettes chaque jour et avait même gagné un concours agricole. Il pouvait se vanter d'être devenu l'habitant le plus riche du village sans magie ni malversations pour cela. Les habitants l'appréciaient et lui envoyaient régulièrement des présents tandis que lui-même était devenu la personne ressource, capable de procurer n'importe quoi en un temps record.

Outre son statut de pilier de la ville, il ne craignait plus de voir un jour un Auror venir pour l'arrêter tant il était devenu méconnaissable. Grâce à son travail, il avait gagné en musculature et il pouvait désormais couper des arbres comme arpenter les sous-sols de la mine sans difficulté. Son teint auparavant pâle s'était doré à force de passer toutes ses journées à l'extérieur et il avait troqué ses vieux vêtements contre des tenues plus pratiques et robustes, qu'il n'aurait jamais osé porter en tant que Lucius Malefoy. Il portait en général un pantalon cargo, des bottes de travail, un t-shirt et un blouson sans manches, et cela lui convenait parfaitement. Seuls ses longs cheveux blonds, qu'il portait désormais en une tresse, étaient les témoins de son identité passée.

Ainsi, lorsque le maire vint lui annoncer l'arrivée d'un nouvel habitant au village, la nouvelle ne provoqua en lui qu'un vague sentiment de curiosité. D'après les dires de Lewis, il s'agissait d'un écrivain solitaire, qui avait décidé d'installer sa maison sur la plage. Pierre lui avait parlé d'un homme brun dans la fleur de l'âge et plusieurs jeunes femmes s'étaient déjà enthousiasmées à l'idée d'avoir un nouveau célibataire en ville.

Lui-même avait déjà reçu quelques propositions, mais il s'était contenté de les ignorer. Il avait trop de mauvais souvenirs suite à son mariage arrangé avec Narcissa, pour se remettre avec qui que ce soit, d'autant plus un moldu.

Ce jour-là, Lucius avait donc suivi son quotidien sans se préoccuper du nouveau venu, récoltant le produit de sa ferme avant de se rendre au village. Gustave lui avait réclamé 24 œufs frais pour faire une omelette géante et il se rendit donc au pub dès son ouverture afin de les remettre à son commanditaire.

- Hey ! Voilà Angus le fermier ! Bonjour !

- Bonjour Gus. J'ai ramené les œufs que tu m'as commandé.

- Parfait ! Voilà 12 Livres, comme promis. Tes œufs sont vraiment de la meilleure qualité. Je compte inviter le nouveau villageois pour lui faire goûter ma fameuse omelette en guise de bienvenue. Est-ce que tu crois que tu pourrais aller le prévenir ?

Lucius hocha sobrement la tête.

- Cela ne me dérange pas. Je comptais de toute façon aller sur le quai pour relever mes paniers à crabes.

Il se rendit immédiatement à la plage et alla frapper à la porte de la maisonnette. Lorsque le nouvel arrivant se présenta à l'embrasure, il était encore en train d'observer les crustacés fraîchement récupérés, de ce fait il ne put s'empêcher de sursauter en relevant les yeux.

Devant lui se trouvait Harry Potter, alias le Survivant, alias l'Élu, alias sans doute la dernière personne qu'il s'attendait à voir devant lui aujourd'hui. Bien qu'il ait perdu ses traits juvéniles, il était impossible de ne pas le reconnaître avec ses lunettes rondes, ses cheveux en bataille et sa cicatrice si caractéristique. Lucius se reprit néanmoins, priant pour que le fameux héros de la nation sorcière ne l'identifie pas.

- Ah ! Bonjour monsieur ! Je venais vous prévenir qu'il y aura un repas de bienvenue organisé pour vous ce soir au restaurant du village. Gus a prévu de préparer sa fameuse omelette géante. Vous pourrez ainsi faire connaissance avec les habitants.

L'autre homme semblait stupéfait.

- Oh ! Euh… C'est gentil. Et bien je viendrai. Serez-vous présent, monsieur… ?

- Angus Blening. Je suis le fermier du village. Je ne sais pas encore si je pourrais être présent. Mes journées sont en général assez intenses. Et vous êtes ?

- Harry Evans, écrivain. Peut-être à ce soir dans ce cas.

Lucius tourna les talons, retournant à sa ferme la tête pleine de questions. Qu'est-ce que Potter venait donc faire ici ? Il ne l'avait pas vu si souvent, mais il y avait un risque bien réel qu'il finisse par le reconnaître. Et s'il le dénonçait aux Aurors ? Quel était son but ? Harry était un prénom très commun, et il avait choisi le nom de sa mère, Lily Evans. Était-ce pour se cacher de quelque chose ? Il était peu probable qu'un nouveau mage noir ait repris le pouvoir seulement un an après la chute du Seigneur des Ténèbres. Dans ce cas, que fuyait-il ?

Cette nouveauté le préoccupait grandement et il n'était, de ce fait, pas très attentif à son environnement. Une fois ses tâches quotidiennes accomplies, il resta plusieurs heures à pêcher dans le lac pour se vider l'esprit, mais fut incapable d'attraper le moindre poisson.

En temps normal, il n'allait presque jamais au pub, sauf pour rendre une commande particulière à un villageois. Il avait beau avoir modifié son comportement pour gagner leur confiance, il n'aimait pas ces gens qu'il trouvait pour la plupart fainéants, incultes et superficiels. Ainsi, il n'avait pas vraiment de raison ni d'envie de se rendre à cette "omelette de bienvenue"... Mais s'il ne le faisait pas, cela ne risquait-il pas d'attirer la suspicion de Potter ?

Finalement, il jugea qu'il avait bien suffisamment de raisons légitimes pour ne pas y aller, et il passa une agréable soirée avec son chien, un vulgaire corniaud de ferme nommé "Silver", qui lui avait été offert par l'un des villageois. Il l'avait pris par nostalgie, au souvenir de ses nobles lévriers écossais dévorés par Nagini peu après que le Seigneur des Ténèbres se soit installé chez lui.

Silver n'était ni pure race, ni dressé, c'était un simple bâtard, mais Lucius s'était pris d'affection pour lui et le chien était devenu une présence réconfortante.

Le lendemain matin, il était dans son champ en train de récolter les dernières cultures de l'automne lorsque Silver aboya, l'informant de la présence d'un intrus dans sa ferme. Son cageot de légumes sous le bras, il marcha jusqu'à l'entrée de son domaine, curieux de l'identité de son visiteur. Habituellement, les habitants se contentaient d'accrocher leur demande sur la place centrale du village et rares étaient ceux à se déplacer jusqu'à chez lui. Quelle ne fut pas sa surprise d'y découvrir le fameux Harry Potter / Evans, ses cheveux bruns au vent, en train d'observer sa ferme à travers ses éternelles lunettes rondes.

- Monsieur Evans. Bonjour. Que me vaut la visite ?

- Oh ! Bonjour ! Vous vous êtes souvenus de mon nom ?

Lucius lui jeta un regard circonspect.

- Nous nous sommes vus hier…

Le Gryffondor passa sa main dans sa tignasse échevelée, comme s'il était mal à l'aise.

- Oui, c'est vrai… Mais vous n'êtes pas venus à l'omelette, finalement…

- Je ne fréquente guère le restaurant… Gus est un bon cuisinier, mais je suis généralement assez fatigué par ma journée de travail. Est-ce que vous êtes venus jusqu'ici simplement pour me faire la conversation ou bien vous aviez quelque chose à me demander ?

Il prenait des risques en posant cette question. Il s'attendait presque à voir Potter lui demander "Êtes-vous Lucius Malefoy ?". Mais au lieu de ça, il leva le bras, dévoilant un panier en osier.

- Les habitants ne jurent que par vous. Je voulais savoir si vous pouviez me vendre quelques légumes et œufs.

La stupeur du Serpentard dut se faire un peu trop évidente, car Potter lâcha un petit rire qui résonna agréablement aux oreilles de Lucius.

- Euh, oui bien sûr. Habituellement, les habitants se contentent de déposer une annonce et s'attendent à ce que je leur livre leur commande. Mais si vous venez à la ferme, cela me fait gagner du temps. Voyons, j'ai quelques citrouilles, du maïs, des artichauts, des betteraves et des aubergines. En fruit il me reste des canneberges et du raisin. Et je propose aussi du lait, du fromage, des œufs et du vin.

- Et bien, sacrée ferme ! Est-ce que je pourrais visiter ? Je n'ai jamais…

Lucius hocha la tête. Peut-être que Potter avait des doutes et voulait vérifier s'il était un vrai fermier ? Quoi qu'il en soit, il était fier de ce qu'il avait accompli et il allait se faire un plaisir de dissiper ses éventuels soupçons. Il ouvrit la barrière qui marquait la limite de son domaine et lui fit signe de rentrer.

- Bien sûr ! Vous n'avez pas peur du bétail, au moins ? Venez, suivez-moi. Silver n'est pas méchant, il aboie mais ne mord pas.

Il lui montra les champs, la serre, le poulailler et les pâturages. Il y avait bien quelques Botrucs qui traînaient çà et là, mais Lucius avait déjà eu la confirmation que les moldus étaient incapables de les voir, et il fit mine de les ignorer pour ne pas attirer la suspicion de Potter.

Malgré ses craintes, ce dernier regardait autour de lui avec des yeux d'enfant, comme si c'était véritablement la première fois qu'il voyait une ferme moldue. De ce qu'il savait, il avait pourtant été élevé parmi eux…

À la fin de la visite, Lucius ne put s'empêcher de poser la question.

- C'est vraiment la première fois que vous visitez une ferme ?

Le Gryffondor lui offrit un sourire radieux.

- Oui ! Je trouve ça… apaisant. Je suis vraiment heureux d'être venu m'installer ici. C'est tellement plus calme. J'aime être entouré par la nature, pouvoir me promener tranquillement…

Il avait regardé au loin en disant ça, et Lucius se demanda ce qui avait pu se passer après la guerre pour inciter le héros de la nation à venir s'isoler à Barnanrusheen.

- D'où venez-vous, si ce n'est pas trop indiscret ?

- J'ai toujours vécu à Londres ou dans sa banlieue. Là-bas, tous les arbres sont carrés, il y a du béton partout, du bruit tout le temps et toujours des gens pour s'occuper de vos affaires. Ici c'est vraiment différent. Même si les gens du village sont très amicaux, ils ne me jugent pas, ils me laissent vivre ma vie sans s'immiscer.

Le Survivant était-il sincère dans ses paroles ? Lucius leva un sourcil. Pour sa part, il avait trouvé les villageois plutôt intrusifs, mais sans doute était-ce parce qu'il s'était présenté comme un fermier… Il voulut en savoir plus.

- Vous semblez bien misanthrope pour quelqu'un d'aussi jeune.

Potter haussa les épaules.

- Disons que j'ai été déçu. C'est pour cela que j'ai décidé de déménager. J'ai juste prévenu quelques amis proches mais je ne leur ai même pas dit où je partais. Je ne veux pas qu'ils me retrouvent… enfin pour l'instant. Je veux une vie simple, sans prise de tête.

Lucius réprima un soupir de soulagement. Au moins l'insupportable tribu de Gryffondors n'allait pas débarquer dans son paisible village. Cependant cela n'expliquait pas pourquoi Potter avait fui la société sorcière.

- Et vous êtes devenu écrivain à cause d'une seule personne qui vous a déçu ?

- Non. C'est… Compliqué. Beaucoup de gens attendaient de moi quelque chose et… Je pense que j'ai assez donné. Écrivain est un métier paisible. Aucune vie n'est entre mes mains, juste une histoire.

- Je vois. J'espère que notre village vous offrira l'inspiration que vous espérez.

Potter lui acheta des œufs, du lait, du fromage et quelques aubergines, puis il tourna les talons pour retourner en ville. Manifestement, il ne semblait pas l'avoir reconnu et avait choisi Barnanrusheen par hasard. Évidemment, le Serpentard ne connaissait pas encore tous les tenants et aboutissants, mais même s'il était dévoré par la curiosité, il ne comptait pas prendre de risque pour en apprendre davantage.

Cela faisait plus d'un an qu'il avait disparu aux yeux de la société sorcière, et si aucun Auror ne s'était encore présenté sur le pas de sa porte, c'était grâce à tous ses efforts pour se faire passer pour un parfait moldu. Il ne comptait pas tout ruiner en allant chercher un exemplaire de la Gazette du Sorcier.

Le reste de la soirée se déroula sans incident majeur, bien qu'il ne pût s'empêcher de penser régulièrement à Harry Potter. Il était cependant bien décidé à tout faire pour préserver sa nouvelle identité et il savait qu'il valait mieux se tenir éloigné du Survivant pour cela…

***/+/***

Au matin du 11 décembre, comme l'année précédente, il reçut une lettre du maire Lewis :

"Cher Angus,

Dans deux semaines aura lieu la Fête de l'Étoile Hivernale. Comme vous le savez, c'est le moment pour notre communauté de se rassembler et d'apprécier toute la bonne fortune que nous avons eue cette année.

Comme chaque année est organisé "l'échange de cadeau secret", où tous les habitants du village sont attribués au hasard à quelqu'un d'autre. Le jour du festival, tout le monde apporte un cadeau à son ami secret et le surprend avec quelque chose de spécial !

Cette année, votre ami secret sera Harry Evans. Ne le dites à personne ! La fête aura lieu le 25 décembre à 19h sur la place du village. À bientôt !"

Lucius fit la grimace. Voilà qu'il allait être obligé d'en apprendre un peu plus sur Potter s'il voulait lui offrir un cadeau un tant soit peu dans ses goûts.

Jusqu'à présent, il s'était efforcé d'en apprendre autant que possible sur les préférences de chaque villageois afin d'obtenir leur confiance et leurs faveurs, mais fier de sa résolution, il avait tout fait pour ne côtoyer Potter que le strict minimum depuis leur précédente rencontre. De ce fait, il n'avait pas la moindre idée de ce qu'il aimait ou pas. Devait-il plutôt lui préparer un plat cuisiné ou bien lui offrir une belle améthyste ?

Il réfléchit… Peut-être que l'un des habitants pourrait lui donner des informations ? Ou bien peut-être pourrait-il suivre Potter pour en apprendre davantage ? Il jugea que ça serait sans doute la bonne solution.

Comme chaque matin, il alla traire ses vaches, ramasser ses œufs, puis il passa dans sa serre pour vérifier ses plantations. L'hiver était une saison plus reposante en tant qu'agriculteur, et il pouvait consacrer davantage de temps à la pêche ou à récolter du bois et des pierres.

Ce jour-là, cependant, il profita de son après-midi pour mener son enquête. Armé de sa canne à pêche pour se donner une excuse, il se rendit tout d'abord sur la plage pour vérifier si le Gryffondor était chez lui.

Il connaissait bien les demeures des différents villageois et il avait noté leurs emplois du temps pour pouvoir leur livrer leurs commandes, mais Potter n'en faisait jamais. Il était venu à deux reprises à sa ferme pour lui acheter des œufs, du lait et quelques légumes, mais se contentait de banalités d'usages avant de repartir, et lui-même n'avait jamais rien fait pour entretenir la conversation.

La maison de l'écrivain se dressait sur le sable comme une vulgaire paillote tropicale, et Lucius frissonna face aux bourrasques qui traversaient les lieux. Au moins sur sa ferme, les hauts arbres qui entouraient la propriété la protégeaient du vent, mais Potter devait sans doute souffrir du froid…

Son excuse trouvée, il frappa à la porte, et quelques minutes plus tard, le Survivant apparut.

- Oh bonjour, euh… Angus. Quel bon vent vous amène ?

- Bonjour Monsieur Evans. Je venais voir si vous n'aviez pas de problème pour vous chauffer. Vous l'ignorez peut-être, mais je peux vous fournir en bois si vous en avez besoin. Je le vends à un prix bien inférieur à celui pratiqué par Robin. J'imagine que vous devez en utiliser beaucoup, dans une demeure comme la vôtre ?

Il profita de sa visite pour regarder autour de lui. Malgré sa localisation, il régnait une agréable chaleur dans la maisonnette et Lucius en trouva bien vite la source : un feu magique brûlait joyeusement dans la cheminée. Il fit mine de ne rien remarquer d'anormal.

Potter suivit son regard et passa sa main dans ses cheveux avec un air gêné.

- Oh, c'est gentil ! Merci. Euh… Il m'en reste encore, mais je ne vais pas tarder à en manquer. Je passerai bientôt à votre ferme.

- Si vous voulez, je peux vous livrer. Il suffit de me dire quand je peux vous trouver ici…

- Oh je ne bouge pas beaucoup. Je passe le plus clair de mon temps ici, surtout à cette saison. Il n'y a que le soir où je vais souvent au pub pour profiter de l'ambiance. Dans ce cas, je déposerai d'ici peu une annonce.

Lucius hocha la tête, un sourire satisfait au visage. Non seulement il avait obtenu l'information qu'il désirait, mais en plus il allait avoir un nouveau client pour acheter son bois. À présent qu'il savait que le Survivant passait régulièrement ses soirées au pub, il allait pouvoir interroger ceux qui le fréquentaient…

***/+/***

Dès le lendemain, il alla voir le patron du Golden Hop Pub, accompagné d'un petit cadeau. Depuis qu'il avait une serre, il pouvait faire pousser certaines cultures toute l'année et il savait qu'un fruit frais était le meilleur présent possible aux yeux de Gustave. Son orange à la main, il passa donc la porte carillonnante et s'installa au bar tandis que le propriétaire nettoyait ses verres.

- Hey, bonjour Angus ! Que me vaut le plaisir ? C'est pas souvent que tu viens me rendre visite !

- Bonjour Gus'. Je venais pour t'amener un petit cadeau, l'une des oranges récoltées aujourd'hui, comme je sais que tu adores ça. Entièrement poussé sous serre.

Immédiatement, les yeux do barman s'illuminèrent et il tendit la main pour réceptionner le présent.

- Oh bon dieu… Tu me fais plaisir, tu sais. Merci ! Que puis-je faire pour toi ?

- Je voudrais savoir si, par hasard, tu avais des informations sur les goûts de l'écrivain, Harry Evans. Est-ce que tu sais ce qu'il aime ?

- Hum… Voyons. Quand il vient le soir, il commande généralement une pizza. Je sais qu'il ne boit pas de bière car il n'aime pas les choses amères. Une fois, il m'a demandé si j'avais de l'hydromel. Et de la tarte à la mélasse aussi. Mais je ne connais pas la recette.

Immédiatement, Lucius avait sorti son petit carnet pour noter les précieuses informations.

- Merci Gustave. Et rappelle-toi, ne dis pas un mot à Evans à propos de mes questions. S'il l'apprend par ta faute, ça sera la fin de tes livraisons de fruits frais.

- Bien sûr Angus, tu peux compter sur moi. Je resterai bouche-cousue !

Le Serpentard quitta immédiatement les lieux, réfléchissant à la suite de son plan. S'il lui offrait un cadeau exceptionnel, Potter serait redevable et cela pourrait toujours être utile si jamais il découvrait sa véritable identité. Il avait bien quelques bouteilles d'hydromel en train de vieillir dans les futs de sa cave, mais leur valeur était telle qu'il préférait les garder pour une autre occasion. En revanche, il devrait bien trouver quelqu'un en ville qui soit capable de lui enseigner la recette de la tarte à la mélasse…

Il décida d'aller voir Evelyn, la doyenne du village. À force de livrer aux gens ce dont ils avaient besoin, il avait gagné la confiance de la plupart d'entre eux, et il savait qu'il pouvait se rendre directement chez elle sans que personne ne trouve cela étrange. Comme à son habitude, la vieille moldue était dans sa cuisine en train de préparer à dîner, et elle l'accueillit comme s'il s'était agi de son petit-fils.

- Oh, bonjour Angus. Je viens juste de faire des cookies. Tiens, tu en veux un ?

- Bonjour Evelyn. Je te remercie.

Il n'aimait pas tellement les choses sucrées et encore moins les cookies aux pépites de chocolat, mais il savait qu'il devait faire plaisir à la doyenne s'il voulait qu'elle lui transmette l'une de ses fameuses recettes. Il croqua dans un biscuit et étira son visage en un sourire calculé.

- Alors, comment les trouves-tu ?

- Délicieux. Dis-moi, toi qui es si bonne pâtissière… Connaîtrais-tu par hasard la recette de la tarte à la mélasse ?

- La tarte à la mélasse ? Non, je n'ai jamais fait ça. Tu devrais demander à Pierre ou Caroline. Peut-être pourront-ils t'aider.

Lucius soupira mentalement face à la quantité de gens qu'il allait devoir potentiellement soudoyer pour obtenir cette fameuse recette.

- Très bien. Je vais aller leur poser la question. Je te remercie pour ton aide et ton cookie. Je te ramènerai quelques poireaux lorsque j'en aurai. Bonne journée Evelyn.

Il quitta la demeure sans traîner et rejoignit le magasin général. Comme souvent, Pierre était en train de ranger ses produits sur ses rayons et il lui offrit un sourire avenant.

- Bonjour Angus, que puis-je pour toi aujourd'hui ?

- Bonjour Pierre. J'ai une soudaine envie de tarte à la mélasse, malheureusement je ne sais pas la préparer. Est-ce que toi ou Caroline connaîtriez la recette ?

- Hum, non, je crois même ne jamais en avoir mangé. Mais va donc demander à mon épouse directement, elle est dans la cuisine.

Lucius passa par la porte située au fond de la boutique pour accéder à la demeure du maraîcher. Il connaissait les lieux pour y être déjà entré, débouchant dans un vaste salon. Un peu plus loin, un couloir menait aux autres pièces, et il se dirigea vers la cuisine. Caroline se trouvait assise à table en compagnie de sa fille Abigail et de Harry Evans. Le Serpentard réprima une grimace alors que sa cible se dévoilait devant lui.

Les deux femmes relevèrent les yeux avec une expression joyeuse, rapidement imitée par le survivant.

- Bonjour Angus !

Les trois voix avaient résonné en cœur et Lucius ne put retenir un bref mouvement de recul, alors qu'Abigaël lui offrait son habituel regard enamouré.

- Bonjour mesdames… Monsieur Evans.

- S'il vous plaît, appelez-moi Harry, comme tout le monde.

- Bien, si vous le désirez… Caroline, j'étais venu te demander si tu connaissais éventuellement une recette, mais je vois que vous êtes occupés… Je peux repasser plus tard.

Il n'avait pas très envie de dévoiler l'objet de ses recherches devant Potter et il maudit intérieurement le maraîcher pour l'avoir mis devant le fait accompli.

- Oh non Angus, dis-moi ce que je peux faire pour notre cher fermier ?!

Son esprit fonctionnait à toute vitesse. Devait-il trouver une autre recette, au risque de perdre cette occasion, ou devait-il dire la vérité, au risque que le Gryffondor devine qu'il était son "ami secret" ?

- J'ai très envie de tarte à la mélasse. Connaîtrais-tu la recette par hasard ?

Ça y est, il s'était lancé. Immédiatement, le regard de Harry brilla d'une lueur gourmande qui fascina le Serpentard.

- Oh, quelle excellente idée ! Je rêve de pouvoir en manger une depuis des semaines !

Malheureusement pour eux, la mère de famille secoua la tête.

- Je suis navré, j'ignore tout de cette recette. Je crois même n'en avoir jamais mangé. Lorsque tu l'auras découvert, je compte sur toi pour nous la faire goûter. Peut-être devrais-tu aller à la bibliothèque ? Je crois bien qu'il y a une section contenant des livres de cuisine.

Lucius se serait tapé le front du plat de la main si cela n'avait pas été totalement contraire à son éducation. Il avait songé en premier lieu à soudoyer les différents habitants du village plutôt qu'à consulter des ressources gratuites ! Il tourna immédiatement les talons pour se diriger vers la sortie.

- Excellente idée ! J'ai été sot de ne pas y songer plus tôt. Merci Caroline. Je ne manquerai pas de te faire goûter si je parviens à trouver la recette.

Et avant que Potter ne puisse rajouter quoi que ce soit, il sortit de la demeure pour rejoindre le bâtiment communal.

La bibliothèque était située tout à l'Est de la ville et il pressa le pas. Il avait déjà perdu suffisamment de temps pour cette histoire. Le gardien des lieux se prénommait Gunther, et faisait à la fois office de bibliothécaire et de conservateur de musée. Lucius le salua avant de parcourir les rayonnages tandis qu'une vague de nostalgie le saisissait. Il se souvenait des heures passées dans la bibliothèque de Poudlard ou bien dans celle du manoir Malefoy. Qu'elles soient moldues ou sorcières, les bibliothèques dégageaient toujours ce quelque chose d'enchanteur, et il prit conscience d'à quel point les livres lui manquaient. Lorsqu'il avait quitté la société sorcière, il n'avait même pas emporté un seul livre avec lui et aujourd'hui il le regrettait un peu.

La bibliothèque de Barnanrusheen était de taille modeste, mais c'était déjà une chance qu'il y en ait une dans une aussi petite ville. Le Serpentard trouva rapidement le rayonnage qu'il cherchait et commença à parcourir les différents ouvrages. Il y avait tout un livre sur les amuses-bouches, un autre sur les plats cuisinés, un autre encore sur le gibier, sur la pêche mais nul livre sur les pâtisseries.

Dépité, Lucius alla se renseigner auprès de Gunther qui était en train de se balancer en mâchonnant un bâton de réglisse. Son quotidien devait être terriblement ennuyeux.

- Pardon, je cherche un livre de pâtisserie mais je n'en trouve pas dans le rayon dédié. Serait-il possible qu'il y en ait un autre part ?

Le bibliothécaire feuilleta l'épais registre sur son bureau avant de lâcher son verdict.

- En effet. C'est Marnie qui l'a. Elle a sans doute oublié de le rendre. Si tu le veux, je crains qu'il ne faille que tu ailles toi-même le chercher chez elle.

Lucius soupira et se retint de rouler des yeux. Décidément, cette histoire de recette prenait des proportions absurdes…

- Très bien, je suppose que je n'ai pas le choix. Je vais aller la voir. Je dois faire votre boulot, en somme…

L'homme derrière le comptoir lui offrit un sourire empli de condescendance.

- C'est ça. Et gratuitement, en plus. Mais c'est la seule manière d'obtenir ce que vous voulez…

C'était l'un des rares moments où Lucius avait sa baguette qui lui démangeait. Dans son ancienne vie, le moldu aurait reçu un Imperium avant même d'avoir terminé sa phrase. Malheureusement pour lui dans le cas présent, il était bien obligé de suivre ses directives s'il voulait obtenir le fameux livre de cuisine.

Marnie était l'éleveuse du village. Elle possédait un troupeau de vaches, plusieurs chèvres ainsi qu'un poulailler, et c'était elle qui lui avait permis d'acquérir son premier cheptel. Fermement engagée pour la cause animale, son côté militant était la principale raison pour laquelle Lucius ne l'appréciait guère.

Lorsqu'il avait fait construire sa grange, l'éleveuse était venue directement dans sa ferme pour lui livrer les animaux, s'assurant au passage que tout était conforme à une exploitation laitière. Aujourd'hui elle lui faisait confiance, mais cela ne s'était pas fait sans mal.

Retraversant le village en largeur, Lucius arriva finalement en vue des enclos qui délimitaient le terrain de Marnie. Comme à son habitude, il pénétra directement dans la cour, tombant sur l'éleveuse en train de ranger son foin.

- Bonjour Marnie !

- Bonjour Angus. Je suis à toi dans un instant.

- Est-ce que tu as besoin d'aide ?

- Oh, c'est gentil. Je ne dirais pas non…

Désireux d'écourter cette visite au plus vite, Lucius empoigna une fourche et commença à déplacer le foin pour le répartir dans les différents enclos. Avec le temps, c'était devenu pour lui une tâche usuelle et cela fut accompli en quelques instants.

Marnie se tourna finalement vers lui, les mains sur les hanches et le visage rouge.

- Pfiou ! Merci ! J'aurais bien besoin d'un homme comme toi pour m'aider dans ma ferme. Mais je ne changerais de vie pour rien au monde. Tu étais venu pour une raison précise ?

- En effet. J'ai besoin du livre de pâtisserie que tu as emprunté à la bibliothèque. Je cherche une recette en particulier…

- Ah… Je suis confuse. Je l'avais laissé traîner sur un tabouret dans la grange, et l'une de mes chèvres l'a grignoté. Il va falloir que j'en repaye un à Gunther, car en l'état, il est illisible.

Elle lui montra un livre dont la couverture présentait plusieurs traces de dents et dont les pages déchirées dépassaient misérablement.

Lucius soupira longuement de lassitude. Après tous ses efforts, voilà que son plan était ruiné par la distraction de l'éleveuse.

- Je vois… Et bien je suppose en effet que je vais devoir faire autrement… Tu ne connaîtrais pas la recette de la tarte à la mélasse, par hasard ?

- La tarte à la mélasse ? Ça ne me dit rien. Ça consiste en quoi ?

Lucius se remémora ses souvenirs des banquets de Poudlard. Il n'avait jamais été particulièrement friand de sucreries mais il se souvenait de ces tartelettes brunes au goût prononcé.

- Une pâte sablée recouverte de mélasse épaisse. C'est très sucré. Je n'en ai plus mangé depuis des années.

- Désolé. Tu me feras goûter si tu la trouves ? Je suis curieuse.

- J'y penserai. À bientôt.

Dépité par la suite des événements, Lucius retourna à sa ferme. Depuis son arrivée ici, c'était la première fois qu'il passait un après-midi aussi peu constructif. Il avait vraiment perdu son temps.

Mais alors qu'il arrivait en vue de son portail, ce fut pour trouver Harry Potter en train de l'attendre à son entrée. Le regard du sorcier brun s'illumina à sa vue, et Lucius sentit un étrange frisson le traverser.

- Oh, vous voilà Angus ! Je vous cherchais.

- Monsieur… Harry. Que puis-je pour vous ?

Le Gryffondor leva un sac en papier craft qui semblait contenir plusieurs objets.

- J'ai acheté tous les ingrédients pour faire la tarte à la mélasse. Je voulais vous proposer d'en préparer une ensemble… Oh ! J'aurais peut-être dû vous demander d'abord si vous étiez disponible, mais comme vous sembliez en avoir envie… Je suis désolé si je dérange…

Son visage illuminé par le soleil couchant avait pris une teinte orangée et son expression timide le rendait comique. Lucius, qui avait toujours connu le Survivant bravache et provocateur, était amusé par ce nouvel aspect de sa personnalité.

Potter avait affronté un Dragon, un Basilic, des Mangemorts et même le Seigneur des Ténèbres en personne, alors qu'il n'était même pas majeur. Et voilà qu'il semblait troublé par un vulgaire fermier moldu !

Le Serpentard ne put s'empêcher de rire.

- Ahah, vous êtes bien attentionné. J'ai arpenté tout le village pour trouver la recette et voilà que vous me l'apportez. Et bien venez, allons faire des tartes…

Il n'avait rien de mieux à faire, et cela lui permettrait d'apprendre la recette tout en voyant Potter travailler. Ainsi il pourrait lui montrer qu'il était un "moldu parfaitement normal" tout en profitant de son inattention pour le questionner…

Lorsqu'il lui avait fait visiter sa ferme, il ne lui avait présenté que les bâtiments extérieurs, et d'ailleurs c'était même la première fois qu'il invitait quelqu'un dans sa maison. Bien entendu, il avait bien été obligé de permettre à Robine d'entrer lorsqu'il lui avait commandé un agrandissement, mais en-dehors de cela, il n'y avait personne dont il était suffisamment proche au village pour l'inviter chez lui.

- Vous avez une belle maison.

Comme toute personne qui arrive dans un nouvel endroit, Potter avait promené son regard tout autour de lui dès qu'il était entré dans la demeure. Même s'il avait désormais une surface confortable, on était encore très loin des dimensions du Manoir Malefoy, mais puisqu'il vivait seul, cela lui convenait parfaitement. C'était d'autant plus vrai qu'il n'avait désormais plus d'elfe pour le servir, et qu'il était bien obligé de s'occuper de l'entretien par lui-même.

- Merci. Installez-vous, je vous prie. Nous devrions bientôt avoir un peu plus chaud.

Devant la porte, un paillasson en jonc tressé permettait de s'essuyer les pieds tandis qu'à gauche, un porte-manteau robuste accueillait déjà quelques manteaux. Lucius invita Harry à se découvrir, puis il alla jusqu'à la cheminée pour y allumer un feu.

L'entrée donnait directement sur une large pièce à vivre avec à gauche l'espace cuisine ouvert, et à droite la salle principale. Au fond, un couloir exigu donnait sur la salle de bain et la chambre tandis qu'une autre porte menait au cellier.

Il avait aussi mis quelques décorations, notamment un tableau représentant un paysage qui lui faisait penser aux collines d'Écosse, ainsi qu'un grand tapis vert. Il avait remplacé la plante en plastique par un ficus vivace et posté une sculpture en forme de serpent près de son poste de télévision.

Maintenant qu'il y songeait, peut-être que ses goûts en matière d'ornements trahissaient un peu sa nature de Serpentard, mais jusqu'à preuve du contraire, Potter ne voyait qu'un moldu tout ce qu'il y a de plus normal.

Lucius se dirigea immédiatement vers sa cuisine et commença à sortir les ustensiles sous le regard scrutateur du Gryffondor.

- Il vaut mieux commencer par la pâte sablée. Vous en avez déjà fait ?

- Tout à fait. Avez-vous acheté aussi de la farine ?

- J'ignorais ce que vous aviez dans vos placards. À vrai dire, j'ignorais même si vous aviez un four, mais Caroline m'a assuré que vous étiez un très bon cuisinier.

Harry déballa ainsi la farine, le beurre, le sucre et la boîte d'œufs et Lucius commença à peser les ingrédients pour la pâte. À force de devoir répondre aux commandes des différents villageois et faute d'avoir la moindre boulangerie dans le village, il avait acquis une réelle compétence en cuisine dont il n'était pas peu fier.

Il connaissait ainsi par cœur les étapes pour une pâte et lorsque celle-ci fut terminée, il sortit un nouveau saladier pour préparer la garniture.

- Bien, je vous écoute.

L'autre sorcier avait disposé les différents ingrédients sur la table et il les désigna du doigt.

- Nous allons mélanger l'œuf, le jus de citron, le miel, la crème liquide et le sirop d'érable dans laquelle vous rajouterez une pincée de sel. Quand tout sera bien homogène, vous pourrez incorporer la poudre de noisette.

Rapidement, la mixture se para d'une belle teinte brune. Les deux hommes découpèrent plusieurs petites tartelettes en se servant des moules comme emporte-pièces et ils purent bientôt enfourner huit petites tartes à la mélasse.

- Que diriez-vous de boire un verre en attendant que ça cuise ? Il n'est pas très tard, mais je peux vous faire goûter l'un des vins que je produis…

Le Gryffondor s'assit avec un large sourire.

- Ahah, c'est donc comme cela que vous convainquez vos acheteurs ? Vous les invitez chez vous et vous les faites boire ?

Lucius lui offrit un clin d'œil espiègle.

- Oh je n'ai pas besoin de rendre les gens ivres pour les inciter à acheter ma production. Leur qualité est exceptionnelle, vous allez vous en rendre compte par vous-même. Est-ce que vous vous y connaissez en vins, Harry ?

Tout en parlant, il avait sorti deux verres à pied et débouché l'une des bouteilles rangées sous le comptoir.

- Absolument pas, mais je veux bien apprendre. Jusqu'à présent, je n'ai jamais été déçu par les produits que je vous ai commandé, donc je vous fais confiance. Qui sait, peut-être que je vous en achèterai quelques bouteilles avant de partir.

Le Serpentard servit deux généreux verres, puis il disposa un assortiment de pain, de lamelles de fromages et de cornichons dans une assiette.

- Ma famille a des origines françaises, et depuis très jeune, on m'a habitué à boire du vin et appris à le déguster. Je sais reconnaître un bon vin et je suis d'autant plus fier d'être celui qui le fabrique.

- Je croyais que votre nom de famille était Blening ? Cela ne sonne pas très français…

Lucius se maudit intérieurement et secoua la tête.

- C'était la famille de ma mère. Elle s'appelait Leblanc. Mais je vous en prie, Harry. Goûtez et dîtes-moi ce que vous en pensez. Sentez-le d'abord. Prenez une petite portion de fromage, puis une gorgée de vin. Vous verrez.

Potter suivit ses consignes et son regard s'écarquilla alors que le breuvage inondait ses papilles d'une multitude de stimuli.

- Oh, vous avez raison ! C'est délicieux !

Dans la pièce, la cheminée avait agréablement réchauffé l'atmosphère. La lueur des flammes dansant sur le visage du Gryffondor, associé à son expression de volupté, lui donnait un air si fascinant que Lucius ne parvenait à détourner les yeux de son visage.

Dehors, la nuit était en train de tomber rapidement, donnant à l'atmosphère quelque chose de réconfortant et intimiste. Lucius décida qu'il était le bon moment pour questionner le fameux Survivant.

- Vous ne rentrez pas auprès de votre famille ou de vos amis pour les fêtes de fin d'année ?

Harry haussa les épaules avec une fausse moue nonchalante, mais son regard prouvait que cette situation l'attristait.

- Je n'ai plus de famille vivante ou tout du moins plus avec qui je sois en contact, et pour ce qui est de mes amis… Je ne sais pas qui est le plus déçu entre moi ou eux mais… c'est encore trop tôt pour les revoir. J'ai besoin de temps. Et vous, vous ne rentrez-pas auprès des vôtres ?

- Mes parents sont décédés et je n'ai jamais vraiment fréquenté le reste de ma famille. Mais cela me convient parfaitement. La vie de fermier offre peu de vacances.

Le Gryffondor reprit une gorgée de vin.

- Ce n'est pas trop difficile comme métier ? Ça me semble assez contraignant. Les habitants m'ont dit que vous vous étiez installé l'année dernière. Vous étiez aussi fermier auparavant ?

- Non, je travaillais dans l'administration et la politique. Emménager ici m'a permis de faire un virage radical dans ma vie. Alors bien sûr, ce métier est exigeant, mais il est aussi très gratifiant. Je vois chaque jour les bénéfices de mon travail.

- C'est vrai, tous les habitants vous adorent et ne jurent que par vos produits. D'ailleurs, j'ai cru comprendre que certaines jeunes femmes étaient même intéressées à l'idée de vous épouser… Vous êtes un sacré charmeur.

Le sourire du Survivant était espiègle. Lucius leva brièvement les yeux au ciel.

- Je n'ai rien fait pour provoquer cela, je vous assure. Aucune d'entre elles ne m'intéresse. Elles sont très superficielles. Je pense qu'elles confondent un service rendu avec de l'affection.

- Vous ne cherchez pas quelqu'un avec qui passer votre vie ? Fonder une famille ?

Le Serpentard pinça les lèvres. Si Drago faisait sa fierté, sa vie avec Narcissa n'était pas quelque chose dont il aimait se souvenir.

- J'ai déjà été marié à une femme et mon fils est la seule chose bénéfique qui ait résulté de cette union. Je ne suis pas opposé à l'idée de vivre à nouveau avec quelqu'un, seulement je ne veux pas me mettre en couple dans le seul but de tromper la solitude. Je veux une personne sincère, avec qui j'aime passer du temps et qui n'essaiera pas de changer qui je suis. Qu'en est-il de vous ? Vous m'avez posé beaucoup de questions, à votre tour maintenant…

- Je cherche de l'inspiration pour mon roman. Qui sait, peut-être que je ferai de vous un personnage…

- Vous esquiver la question. Y aurait-il une demoiselle en ville qui vous plaît ?

Il sortit un saucisson du placard pour en couper des tranches tandis que Harry vidait son verre.

- Pour tout vous dire, je suis gay. C'est l'une des nombreuses raisons qui ont… mené à mon départ.

Lucius fronça les sourcils. Il aurait cru les Gryffondors plus tolérants sur le sujet…

- Vous voulez dire qu'ils n'ont pas accepté que vous préfériez les hommes ?

- Ce n'est pas… si simple. Ils s'étaient fait une image de moi. Le… Hum… Disons que j'étais promis à une carrière, à une femme… Au début j'ai essayé, et puis je me suis rendu compte que ce n'était pas moi. Quand j'ai annoncé que je ne voulais plus faire ce métier et que je ne voulais pas épouser cette personne, les gens ont réagi de manière un peu excessive. Mais j'ai bien assez vécu pour les autres, il est temps que je vive pour moi.

Le Serpentard lui resservit un verre de vin et plaça l'assiette de charcuterie fraîchement découpée sur la table.

- Vous avez bien raison. Trinquons à votre nouvelle vie !

- Et au succès de la vôtre.

Ils burent dans un confortable silence jusqu'à ce que la minuterie résonne dans la petite maison, annonçant la fin de la cuisson des tartelettes à la mélasse.

Harry sursauta, et ses yeux s'illuminèrent d'une lueur gourmande tandis que Lucius ouvrait la porte du four. Une délicieuse odeur de miel et de sirop d'érable se diffusa dans la pièce, arrachant malgré lui un sourire satisfait au Serpentard.

Avec ce parfum venait les souvenirs de sa scolarité à Poudlard et notamment les banquets d'Halloween gargantuesques, où les tables étaient recouvertes de sucreries en tout genre.

Il déposa la plaque sur le comptoir pour lui laisser le temps de refroidir, et lorsqu'il se retourna, il s'aperçut que le Gryffondor s'était levé et se trouvait juste derrière lui.

- Cela fait si longtemps que je n'en ai pas mangé… Vous me faites vraiment plaisir là, j'ai hâte de pouvoir les déguster !

On aurait dit un Niffleur devant une pile de Gallions. Lucius ne put s'empêcher de pouffer de rire.

- Ne vous jetez pas dessus tout de suite, elles sont brûlantes.

Finalement, Harry resta encore une heure où ils discutèrent de divers sujets futiles, et lorsqu'il repartit, quelques tartelettes soigneusement enveloppées dans son sac, Lucius devait bien admettre qu'il avait passé une excellente soirée.

Le Survivant survolté était devenu un jeune homme calme et mature, qui aimait les paysages irlandais et les longues promenades à pied. Il parlait avec un vocabulaire riche et un esprit ouvert. Le temps avait passé si vite qu'ils avaient prévu de se revoir le lendemain pour continuer à discuter, et le Serpentard avait hâte de le retrouver. Lui qui avait toujours connu la défiance et le mépris dans les yeux de l'Élu y voyait désormais un visage avenant et amical. Et cette sensation était si agréable qu'il ne voulait plus l'éviter, et ce malgré le risque que sa proximité représentait…

***/+/***

Le lendemain, Lucius commença sa journée par son habituelle tournée. Il alla nourrir ses vaches, ses moutons et ses poules, récolta les œufs et le lait puis inspecta ses plantations dans la serre. Malgré la saison, le chauffage lui permettait de cultiver toutes sortes de plantes, ce qui lui offrait le quasi-monopole sur les fruits et légumes en hiver. Il cueillit quelques poireaux, salsifis et panais, puis il déposa les sacs dans le bac d'expédition. Il savait que M. Lewis, le maire du village, ne manquerait pas de venir les récupérer à la fin de la journée.

Une fois ses tâches accomplies, il troqua ses hautes bottes en caoutchouc pour des chaussures de randonnée plus confortables et enfila un manteau chaud et imperméable. Ce jour-là, il avait prévu de retrouver Harry Potter dit Evans, à l'extrême ouest du village pour lui faire visiter la forêt et ses sentiers.

Jusqu'à présent, l'écrivain s'était uniquement aventuré dans la colline située au nord du village et ils avaient décidé de se retrouver en début d'après-midi. Lucius aimait bien la forêt de Sève-Cendreuse pour le calme qu'il y régnait. Les villageois ne s'y aventuraient quasiment jamais et on pouvait y récolter plusieurs sortes de champignons en automne et quelques mûres sauvages en été. Il y avait déjà croisé quelques renards, écureuils et Botrucs et tout au fond se trouvait des ruines anciennes ainsi qu'un petit lac.

Lorsqu'il retrouva le Gryffondor, il portait un long trench-coat noir en guise de coupe-vent. Son manteau entrouvert laissait apercevoir le reste de sa tenue, et le Serpentard ne pouvait qu'apprécier les changements vestimentaires qui s'étaient opérés depuis ses années à Poudlard. Il portait une veste en laine d'un joli vert olive parfaitement assorti à ses yeux, ainsi qu'une chemise gris clair. En bas, un pantalon à coupe droite de couleur noire et une paire de bottines en cuir complétaient sa tenue. Il ne semblait pas craindre le froid, car il ne portait ni écharpe ni bonnet malgré la saison, et il lui fit signe de la main dès qu'il le vit arriver, un large sourire au visage.

- Bonjour Angus ! Comment vous portez-vous ?

- Bonjour Harry. Très bien merci. Ma matinée fut productive. Et vous ?

- J'ai commencé une nouvelle histoire. Un roman policier, avec des personnages hauts en couleur. Vous allez rire, mais je crois que c'est notre conversation qui m'a inspirée. Un homme qui porte un lourd secret et décide de refaire sa vie au fin fond de l'Irlande. Mais alors qu'il pense avoir été oublié, il va être rattrapé par son passé. Je voudrais en faire une sorte d'anti-héros, quelqu'un qui a commis des erreurs mais souhaite se racheter… Et alors qu'il a perdu espoir, un autre homme va l'aider de manière totalement inattendue…

Lucius lui jeta un drôle de regard. Il ne savait trop quoi penser de l'histoire du Gryffondor. Était-ce une manière de lui avouer qu'il l'avait reconnu mais l'avait absous de ses crimes ? Ou bien Potter avait-il réellement inventé toute cette histoire bien trop proche de la réalité de manière totalement fortuite ? Il n'avait pour l'heure aucun moyen d'en être certain.

- Votre histoire a l'air intéressante. Je suis curieux de la lire.

Harry fit de grands gestes, comme s'il chassait une mouche invisible. Ses yeux verts brillaient sous son enthousiasme, et ses cheveux étaient encore plus décoiffés que d'habitude à cause du vent.

- Oh, pour l'instant je n'ai écrit que l'incipit ! Mais je vous préviendrai lorsqu'il sera terminé. Je vous en offrirai une version dédicacée ! À l'homme qui a cuisiné pour moi des tartes à la mélasse !

Il lâcha un rire mélodieux qui détendit immédiatement le Serpentard. Il se faisait sans doute des idées… Il se remit à sourire, montrant le chemin devant eux.

- Allons-y ! Nous ferions mieux de faire cette promenade avant que la pluie ne la trouble.

Il ouvrit la marche, avançant d'un pas sûr le long du sentier rocailleux. Au-dessus de leurs têtes, le ciel alternait entre le bleu clair et le bleu-gris, tandis que la végétation aux alentours formait un patchwork multicolore.

L'herbe jaunie par les températures hivernales se mêlait aux mousses vertes et aux bruyères violacées. Des murets de pierres rongés par le temps dépassaient çà et là et au loin, l'étendue insondable de l'Océan Atlantique donnait une impression de bout du monde. Le bord des falaises était un paysage époustouflant, mais Lucius avait prévu de faire découvrir la forêt de Sève-Cendreuse et ils bifurquèrent à droite pour s'enfoncer entre deux bosquets d'arbres.

Le Serpentard connaissait l'atmosphère particulière qui régnait dans le sous-bois et, bien qu'il ne le fréquentait que depuis peu, il était persuadé que cela plairait au Gryffondor.

Les arbres avaient poussé en formant une sorte de tunnel naturel qui masquait le ciel et donnait une ambiance à la fois mystérieuse et romantique aux lieux. La végétation était suffisamment abondante pour former un mur infranchissable si bien que même le bruit du vent y était atténué.

Alors que les Macareux et les Goélands pullulaient au bord de la falaise, on voyait ici des merles et des moineaux qui profitaient de ce sanctuaire pour prospérer, agrémentant les lieux de leurs doux pépiements.

- Ouah ! C'est magnifique ! Tout à l'air si paisible ici…

Harry regardait autour de lui avec des yeux émerveillés, et l'expression de son visage fascina Lucius. C'était un visage sincère et totalement franc. Pas une once de malignité ne se lisait en lui, et le Serpentard douta un instant que cet homme à l'air si doux puisse être le héros qui avait vaincu le Seigneur des Ténèbres.

Depuis tout petit, on lui avait appris à rester imperturbable, maître de ses émotions, stoïque en toute situation, et il avait éduqué Drago selon les mêmes valeurs. Mais Potter était tout le contraire. On lisait en lui comme dans un livre ouvert. Pire, il projetait littéralement ses émotions à la tête de ses interlocuteurs, comme si c'était une manière en soi de communiquer.

- Venez, il y a un petit lac tout au fond, ainsi qu'une ruine ancienne. Je n'ai encore rien trouvé à la bibliothèque à ce propos et les villageois ne s'aventurent jamais ici, donc vous êtes le premier à qui je la montre !

Ils cheminèrent tranquillement à travers le bosquet jusqu'à atteindre une clairière où quelques colonnes brisées et amas de pierres formaient un cercle. Un antique dolmen en marquait l'entrée et un menhir se trouvait en son centre.

On aurait dit un site druidique, mais Lucius n'en savait pas suffisamment sur le sujet pour en être certain. Il se demanda si ce type de construction n'était que pure superstition moldue ou si les sorciers avaient réellement participé à leur élaboration. Il regretta de ne pas s'y être suffisamment intéressé lorsqu'il avait la grande bibliothèque de son manoir à disposition.

Le Gryffondor avait la bouche grande ouverte, comme s'il n'en revenait pas.

- Ouah ! Un cercle de pierre… C'est fascinant, n'est-ce pas ?! Je me demande ce qu'ils y faisaient ! Est-ce qu'on peut s'approcher ? Ça ne risque rien, vous croyez ?

Lucius haussa les épaules.

- Si c'est toujours debout après des milliers d'années, j'imagine que ce n'est pas votre passage qui changera grand-chose. Vous n'avez qu'à visiter…

Juste à côté des menhirs qui formaient le cercle extérieur, le bosquet s'ouvrait sur un lac à la profondeur indéfinissable. Les racines des arbres plongeaient dans l'eau et disparaissaient rapidement dans la vase tandis que des nénuphars flottaient çà et là. Le long des berges, des roseaux et des joncs poussaient en touffes éparses et des nuées de petits insectes voletaient à quelques centimètres de la surface, pour le plus grand bonheur des différents batraciens qui peuplaient les lieux.

Soudain, un bruit d'éclaboussure et un cri firent sursauter Lucius qui dégaina instinctivement son couteau de chasse. Depuis qu'il ne gardait plus sa baguette sur lui, il avait pris l'habitude de porter l'arme moldue à sa ceinture, et il se précipita en direction des ruines.

Trois Strangulots étaient sortis de l'eau saumâtre et s'étaient jetés sur Harry qui avait manifestement été pris par surprise. L'une des créatures s'était accrochée à ses jambes tandis que les deux autres tentaient de le tirer par les bras pour l'entraîner dans l'eau.

Le Gryffondor était robuste, mais le bord du lac était glissant et il manquait d'appui pour les repousser.

Sans hésiter, Lucius se précipita à sa rescousse, son couteau de chasse droit devant. À force d'explorer les galeries de la mine, il avait acquis une certaine dextérité, et il fondit directement sur le Strangulot le plus proche. La lame aiguisée entailla profondément la tête d'une des créatures qui hurla, relâchant le Survivant pour tenter de s'attaquer à lui.

Les Strangulots n'étaient ni très grands ni très forts, mais leurs crocs et leurs griffes étaient pointus comme des aiguilles et leurs attaques provoquaient des maladies en l'absence de soin adéquat. Bien qu'ils soient hors de l'eau, ils n'étaient pas des adversaires à sous-estimer.

Lucius recula d'un bond pour esquiver avant de réattaquer. D'un geste vif, il trancha trois doigts qui tentaient de l'empoigner, puis repoussa la créature d'un violent coup de pied. De son côté, Harry était parvenu à sortir sa baguette et avait jeté un premier sortilège de Répulsion, projetant l'un de ses assaillants au beau milieu de la mare.

Même si le Gryffondor était à présent hors de danger, il le rejoignit pour l'entraîner en arrière.

- Harry ! Vous n'êtes pas blessés ? C'est la première fois que je vois autant de Strangulots ici. Je suis navré.

Harry se débarrassa de la dernière créature avant de relever les yeux vers lui.

- Non, je n'ai rien. Vous savez ce que c'est ?! Vous êtes un sorcier, n'est-ce pas ?

Lucius tressaillit, se rendant compte de son erreur. Dans l'urgence, il avait prononcé le nom de Strangulot sans réfléchir. Heureusement qu'il n'avait pas sa baguette sur lui. Il détourna le regard, espérant que Potter prendrait son expression pour de la honte.

- Non. Je suis un Cracmol comme vous autres nous appelez. Je connais ces créatures car mes parents étaient des sorciers, mais rassurez-vous, mon couteau est tout aussi efficace que votre baguette pour les repousser.

- Oh, je vois. Je n'ai rien contre les Cracmols, je vous rassure. Merci de m'avoir protégé ! Je me suis retrouvé encerclé comme un débutant. Heureusement que les villageois ne s'aventurent pas jusqu'ici.

Harry avait levé les mains pour se dédouaner de son accusation, et le Serpentard écarquilla les yeux en voyant du sang couler depuis son poignet.

- Ils sont parvenus à vous blesser !

Le Gryffondor haussa les épaules.

- Ce n'est qu'une estafilade.

- Vous êtes inconscient ! Les griffures de Strangulot peuvent s'infecter ! Il faut rentrer pour nettoyer votre plaie !

D'autorité, il l'attrapa par le coude pour éviter d'appuyer sur la blessure, et l'entraîna vers la sortie. Le jeune sorcier le suivit de bonne grâce, riant néanmoins face à son inquiétude manifeste.

- Si vous me connaissiez, vous sauriez que j'ai vu bien pire. J'ai déjà été mordu par un Basilic, j'ai affronté un dragon, été brûlé par un Crabe de Feu et j'ai dû repousser plusieurs Détraqueurs. Ce n'est pas une petite griffure de Strangulot qui va me terrasser.

Lucius secoua la tête.

- J'ignore à quoi peuvent bien ressembler toutes ces créatures, mais ce n'est pas parce que vos proches étaient habitués à vous voir risquer inutilement votre vie qu'il faut continuer à le faire.

- Ce n'était pas inutile ! J'ai sauvé des gens !

Cette fois, le Serpentard se stoppa et se retourna pour le regarder dans les yeux.

- Je veux bien vous croire. Mais cela ne doit pas vous amener à négliger ainsi votre santé. Une personne ne devrait jamais avoir à se sacrifier pour sauver les autres.

Et il le pensait. Durant la guerre, il avait considéré avec mépris tous ces sorciers "du camp du Bien" qui s'étaient terrés en attendant que Potter les sauve. Mais le jour de la Bataille de Poudlard, il avait été exactement comme eux, et il s'était détesté pour cela.

Lorsqu'il avait quitté le monde des Sorciers, il avait songé qu'il n'aurait jamais l'occasion de remercier le Survivant pour avoir vaincu le Seigneur des Ténèbres. Mais aujourd'hui, puisque le Destin les avait à nouveau réunis, il allait en profiter pour livrer ce qu'il avait sur le cœur.

Harry lui jeta un regard étrange, comme s'il discernait ses véritables pensées derrière ses mots. Il garda un instant le silence avant de baisser les yeux.

- Je suppose que vous avez raison… J'ai encore du mal à me détacher du rôle du héros que les gens m'ont collé. Je crois que j'ai du Dictame chez moi… C'est une potion de guérison. Venez, je vous invite à prendre le thé. Je vous dois bien ça, et comme cela vous verrez que je me soigne bien !

Il avait retrouvé son sourire et ils reprirent la marche. Pendant qu'ils étaient dans le bosquet, de gros nuages gris avaient envahi le ciel et les températures avaient chuté. Un vent glacial soufflait depuis la mer, ils se hâtèrent donc de quitter la forêt pour rejoindre le village.

Inconsciemment, Lucius n'avait pas lâché le bras de Harry, mais le Survivant n'avait pas fait un geste pour s'en défaire. Ils cheminèrent ainsi côte à côte en direction de la demeure sur la plage, et ce ne fut qu'au moment d'ouvrir la porte d'entrée qu'il consentit à s'éloigner d'un pas.

Harry avait récupéré une grosse clé métallique dans son sac et il s'écarta une fois la porte ouverte pour lui permettre de rentrer en premier.

- Je vous en prie Angus, venez avant que le ciel ne se déverse sur nous.

L'horizon s'était considérablement assombri depuis leur départ, et même à l'intérieur de la maison, on pouvait entendre le vent siffler et faire trembler les murs.

Une fois la porte refermée, Harry se dirigea immédiatement vers la cheminée pour allumer un feu tandis que Lucius regardait autour de lui.

- Et bien, où est-elle cette fameuse potion ?

Le Gryffondor avait sorti sa baguette et lorsqu'il se retourna, des flammes bleues avaient envahi l'âtre, projetant leur lumière dansante sur les murs et diffusant une douce chaleur.

- Je vais la chercher…

Il commença à fouiller différents placards, mais Lucius ne manqua pas son bref gémissement de douleur lorsqu'il sollicita son poignet blessé. Il leva les yeux au ciel.

- Harry, utilisez-donc votre baguette. Vous devez bien avoir un sortilège pour cela, n'est-ce pas ? Rassurez-vous, je ne vais pas me vexer. Je sais que vous-autres sorciers ne pouvez-pas vous en passer…

Il lui avait offert un sourire espiègle en disant cela, et lorsque Harry se retourna pour le regarder, il pouffa de rire.

- Pfff, vous avez raison. Accio Dictame.

Une seconde plus tard, la petite fiole vola directement jusque dans sa main et il put en appliquer quelques gouttes sur la plaie qui se referma en un instant.

- Et bien c'est diablement efficace ! Et dire que nous autres sommes obligés de subir des soins douloureux et une lente guérison…

Le Survivant eut à nouveau l'air gêné, et Lucius s'en amusa. Il était vraiment beaucoup trop transparent pour qu'il ne cesse de le taquiner.

- Être sorcier n'a pas que des avantages, croyez-moi. Ça fait sans doute envie, mais ma vie aurait été beaucoup plus simple si j'avais été mol… enfin sans pouvoir quoi.

- Vous semblez avoir un lourd passif. Quand on est Cracmol comme moi, on n'a pas le choix de quitter le monde des sorciers. On est effacé de la famille comme une chose honteuse. Mais vous, vous avez décidé de venir vivre ici au milieu de nulle-part. J'ai l'impression que cela n'a pas qu'à voir avec votre homosexualité. Je me trompe ?

Bien qu'il ait résisté à la tentation de transplaner jusqu'à une ville sorcière pour voler un exemplaire de la Gazette, Lucius était toujours curieux à ce sujet. Qu'est-ce qui avait pu pousser le héros de la nation à s'isoler ainsi sans dire à personne où il se rendait ?

Harry fit la moue et haussa les épaules.

- Ça et d'autres choses. Je vous l'ai dit l'autre jour. C'est un peu compliqué à expliquer…

- Essayez tout de même, je ne suis pas idiot.

Le Gryffondor soupira.

- Très bien. Je vais vous raconter mon histoire, puisque vous y tenez. Quand je suis né, une voyante a fait une prophétie. Elle disait que je serais celui qui vaincrait un puissant mage noir. Alors que je n'avais qu'un an, ce sorcier l'a appris et a assassiné mes parents. Il a aussi tenté de me tuer, mais son sortilège s'est retourné contre lui, le transformant en esprit. Mais quatorze ans plus tard, il est parvenu à retrouver un corps et a plongé la nation sorcière dans une guerre, décrétant que j'étais son ennemi n°1. Vous savez, moi je n'ai jamais choisi ce titre d'Élu. J'aurais même tout donné pour m'en débarrasser, mais je n'avais pas le choix. Il était à ma poursuite avec ses fidèles, prêt à tout pour me tuer… Quand enfin je suis parvenu à le vaincre, i an et demi, je pensais que je pourrais mener ma vie comme je l'entendais, qu'on me laisserait tranquille… Mais c'était manifestement trop demander. Il fallait que j'épouse une femme qu'on avait choisi pour moi, et que je fasse le métier qu'on avait choisi pour moi. Chasser les mages noirs, toute ma vie, comme si c'était la seule chose que je pouvais faire. J'ai essayé, vous savez. Mais je n'avais pas le droit à la moindre faiblesse. Les journalistes m'espionnaient sans cesse, les gens attendaient de moi que je sois surpuissant, infaillible… Puisque j'avais tué un horrible mage noir, je devais être capable de vaincre n'importe qui. Mais je suis un sorcier normal, je n'ai rien d'exceptionnel ! J'ai simplement eu de l'aide et beaucoup de chance. Enfin voilà. Si je suis parti, c'est parce que je n'avais pas le choix. C'était la seule manière d'être en paix. De pouvoir respirer…

Tout en parlant, il avait empoigné sa chemise, comme si ce récit lui faisait mal physiquement, et Lucius regretta de l'avoir forcé à se confier. La vérité était si simple… Terriblement simple. La société sorcière avait fait de Harry Potter une égérie, pour le meilleur et pour le pire. Depuis sa naissance, on l'avait privé du statut d'être humain, lui interdisant d'avoir une vie normale. Et cette malédiction ne l'avait jamais quittée.

Pourtant il le savait bien. Après tout, il faisait partie de ceux qui avaient fait de sa vie un enfer. Mais l'entendre le résumer de cette manière, avec ces mots… Il se sentait terriblement coupable.

Suivant son instinct, Lucius tendit les bras pour enserrer le Survivant contre lui.

- Je suis désolé… Votre histoire est terrible. J'ai du mal à imaginer ce que vous avez pu vivre mais… J'espère que vous resterez ici. Ce village est très paisible. Les gens sont familiers et un peu intrusifs, mais tout le monde est sympathique. Enfin, faites surtout ce que vous avez envie de faire… Il se fait tard. Je crois que je devrais vous laisser…

Sous sa chemise, il avait l'impression de sentir sa vieille Marque des Ténèbres palpiter, comme un rappel honteux de ce qu'il était. Elle était à peine visible désormais. Ce n'était plus qu'une fine cicatrice, cependant un observateur attentif n'aurait aucun mal à la reconnaître.

Il allait se diriger vers la porte mais la voix de Potter l'arrêta.

- Non ! S'il vous plaît, restez. Je suis désolé, mon histoire n'était pas très joyeuse…

- Ne vous inquiétez pas, c'est moi qui vous ai demandé de la raconter.

- J'espère que je ne vous fais pas peur. Je suis un meurtrier, après tout.

Cette fois, Lucius se retourna si vivement que Harry eut un mouvement de recul.

- Ne dites pas n'importe quoi ! Vous avez débarrassé le monde des sorciers d'une calamité ! Quiconque vous traite de meurtrier ne mérite pas de profiter de cette paix que vous avez permise. Je pensais simplement que vous vouliez être seul. Je ne veux pas m'imposer.

- C'est moi qui vous ai invité. Asseyez-vous, je vous en prie. Mais parlons d'autre chose, si vous le voulez bien.

Ils gardèrent le silence tandis que Harry préparait le thé. Il déposa bientôt un plateau sur la table où reposaient deux mugs de porcelaine ainsi qu'une théière en aluminium. Il ajouta une petite assiette dans laquelle il coupa en deux une tartelette à la mélasse.

- Je suis navré ! Je vous ai invité à l'improviste et je n'ai rien d'autre à vous proposer.

- Ce n'est rien. La prochaine fois, je vous ferai des biscuits.

- On dirait que vous savez tout faire. Vous occupez du bétail, cultivez des fruits et des légumes, faites du fromage, du vin, vous savez cuisiner…

- Ce n'est pas si compliqué. J'ai découvert énormément de choses en arrivant ici. Imaginez donc ma réaction lorsque j'ai acheté mes premières vaches. J'ignorais comment les nourrir, comment les traire… Marnie m'a appris beaucoup de choses. Pour ce qui est de la cuisine, je pourrai vous enseigner quelques recettes si vous le désirez. Moyennant un petit salaire, bien entendu.

Le Gryffondor écarquilla les yeux.

- Vous me feriez payer ?

- Et bien cela me semble honnête. Je vous apprécie, mais si je vous donne des cours de cuisine, cela se fera au détriment de mes tâches habituelles. Le métier de fermier est chronophage. Je ne peux pas me permettre de consacrer trop de temps à mes loisirs.

- Je vois. C'est compréhensible.

Malgré ses propos, il semblait un peu boudeur, et son expression arracha un rictus au Serpentard. Potter était si candide qu'il lui donnait une irrépressible envie de le taquiner.

- Si vous manquez d'argent, vous pouvez toujours me payer en nature.

Le Gryffondor manqua de s'étouffer avec son thé.

- Que voulez-vous dire ?

- Venez m'aider à la ferme. Je ne manque jamais d'occupation et une paire de bras supplémentaires me ferait gagner du temps. Ainsi je pourrais vous apprendre quelques recettes en guise de rétribution.

Harry hocha la tête alors qu'une soudaine rougeur avait envahi ses joues.

- Ah… Très bien. Je suis plutôt habile de mes mains mais je manque de force. Je ferai mon possible pour me rendre utile.

Cette fois, Lucius dû se retenir pour ne pas éclater de rire.

- À quoi pensiez-vous donc ? Je ne compte tout de même pas vous épuiser à la tâche ! Que dites-vous de demain ? Je dois couper du bois mort sur une partie de mon terrain, et commencer à défricher les mauvaises herbes avant le début du printemps.

Après son intervention, Harry n'avait pas relevé ses lèvres de son mug, sans doute pour masquer sa gêne. Il mit plusieurs secondes avant de croiser à nouveau son regard.

- Oui, je viendrais. Je n'ai pas vraiment d'emploi du temps. À quelle heure dois-je me présenter ?

- Et bien, je commence généralement à travailler à partir de 7h, mais il fait un peu frais à cette heure-là, et je m'occupe des animaux en premier. Vous pourriez venir pour 9h. Ainsi je pourrai vous montrer comment faire. Prenez des vêtements chauds et confortables, des chaussures qui ne craignent pas la boue, et un manteau imperméable pour vous protéger s'il pleut.

Lui-même avait terminé sa tasse, et lorsqu'il se leva dans l'intention de partir, Harry l'accompagna jusqu'à l'entrée.

- OK. Je vais mettre un réveil et préparer mes vêtements. Je vous souhaite une bonne nuit Angus…

- Bonne nuit Harry. Couchez-vous tôt, vous aurez besoin d'énergie.

Il ponctua sa phrase d'un clin d'œil avant de passer le pas de la porte et le Gryffondor sembla à nouveau manquer de s'étouffer. Cependant il se reprit bien vite.

- Merci ! Pour aujourd'hui, pour m'avoir fait découvrir le Bosquet, et pour m'avoir sauvé. À demain.

Tout le long du trajet pour rentrer chez lui, Lucius arborait un sourire que Narcissa aurait sans doute qualifié "d'inconvenant". Cependant, il se sentait bêtement heureux de son rapprochement avec Harry. En quelques jours, il avait découvert le véritable visage de l'Élu et il appréciait son honnêteté et sa gentillesse si rafraîchissantes. Malgré son passif, le Gryffondor lui avait rapidement offert sa confiance en lui révélant des détails très personnels sur sa vie.

Sous l'aura du "Survivant", Lucius avait découvert un jeune homme écorché vif, manipulé depuis son enfance pour accomplir une mission qu'on avait choisie pour lui. Il comprenait désormais ce qui l'avait poussé à fuir la société sorcière de manière aussi radicale. Lui-même avait été aussi stupide que les autres. Durant ces dernières années, il s'était borné à voir Harry Potter comme un adversaire, un ennemi à sacrifier pour obtenir les faveurs d'un être inhumain. Et alors que le Seigneur des Ténèbres n'avait jamais eu le moindre respect ni la moindre considération pour eux malgré ses années de service, durant la Bataille de Poudlard, Harry avait sauvé la vie de Drago.

Aujourd'hui, il avait la possibilité de se racheter, et il comptait bien la saisir. Il allait offrir un peu de bonheur et d'insouciance au Gryffondor, dusse-t-il donner de sa personne pour cela.


Fin du chapitre 2

Donner de sa personne, oui oui oui... XD

Voici venu, le temps, du beau Survivant ! Alors, que pensez-vous de ce second chapitre ? Qu'est-ce que peut bien cacher notre petit Harry ? 😏 Rendez-vous mercredi pour le troisième et dernier chapitre !