Bonjour !
Cette histoire a été écrite pour Solène, j'espère que ça te plaira !
Danse Macabre
oOo
Tu n'as que dix-sept ans lorsque tu rencontres Ernesto de la Cruz pour la première fois, et tu sais déjà que ses sourires ravageurs ne t'inspireront jamais rien d'autre que de la froideur. Tu ne lui souris en retour que parce que les yeux implorants d'Héctor sont plongés au fond des tiens et qu'après tout, cela vaut bien toutes les hypocrisies du monde.
Tu le laisses faire les présentations sans mot dire.
Tu ne manques pas le tressaillement d'Ernesto lorsque Héctor lance joyeusement avec son air d'enfant enchanté qui ne pourra jamais véritablement t'agacer :
« Imelda, je te présente Ernesto. Mon meilleur ami. »
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« Tu ne l'aimes pas. »
Vous regardez le coucher du soleil assis sur des rochers inconfortables, le prix à payer pour faire vivre votre amour secret – le prix que tu paieras toute ta vie s'il le faut.
« Ne sois pas ridicule, » tu t'esclaffes, mais si ta famille n'y voit que du feu lorsque tu mens, Héctor détecte sans aucun problème l'étincelle du mensonge au fond de tes yeux.
« Je sais que tu ne l'aimes pas. »
Tu soupires, et tu sais que tu ne pourras pas lui dire la vérité, aussi aveuglante soit-elle, pas alors qu'il ne la voit pas – qu'il ne la regarde pas.
« Ce n'est qu'un coureur de jupons, » tu rétorques sans dissimuler le mépris qu'Ernesto t'inspire.
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Ce n'est pas les jupons des filles qui intéressent vraiment Ernesto de la Cruz. Il est regrettable pour lui que courir après le soleil serait sans doute plus facile.
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« Tu feras un effort ? » demande Héctor, et tu ne peux qu'acquiescer, et tu penses que tu te détestes un peu pour ça, mais tu acquiesces, bien sûr que tu acquises, il faut croire que l'amour fait vraiment perdre la tête.
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Ernesto est une ombre dorée qui se glisse perpétuellement entre vous. Lorsque tu le vois, tu ne détournes pas le regard quand il s'adresse à toi avec une fausse politesse insupportable.
Tu sais, et il sait que tu sais.
Toutes les guerres ne se combattent pas avec des armes ou des insultes – c'est ce que tu apprends quand Ernesto prend Héctor par les épaules et lui chuchote des paroles de chansons à l'oreille, un autre type de mots d'amour.
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Tu décides que tu peux bien lui accorder ça, parce qu'au fond, ce ne sont que des notes solitaires et désaccordées.
La véritable symphonie, c'est toi qui en es la compositrice, et elle retentit à chaque fois que tes lèvres se posent sur celles d'Héctor, une musique d'un nouveau genre.
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« Il t'aime vraiment, » remarque Ernesto d'un ton négligent alors qu'Héctor vous a laissés seuls tous les deux pour aller chercher on ne sait quoi.
Tu plisses les yeux et tu t'abstiens de répondre, parce que cette conversation s'aventure en terrain glissant, et qu'évoluer sur une étendue infinie de non-dits te convient parfaitement.
Un sourire, encore, celui qui fait fondre le cœur de ses innombrables admiratrices, celui qu'Héctor semble ne jamais voir.
Il hausse les épaules et te fait un clin d'œil.
« J'ai toujours aimé les défis. »
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Tu ne pleures pas quand tes parents te hurlent des horreurs au visage et t'accusent d'avoir déshonoré votre famille, et tu ne trembles pas lorsque tu te diriges vers la porte sans même une valise à la main.
Pour toi, Héctor sera le gagnant de tous les dilemmes du monde, maintenant et pour l'éternité.
Ce n'est lorsque tu te réfugies dans ses bras que tu t'autorises à verser quelques larmes. Il les essuie avant qu'elles ne tombent sur le sol.
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Pour la première fois depuis que tu le connais, tu identifies de la perplexité dans le regard éternellement rieur et tout aussi arrogant d'Ernesto.
« Je ne pensais pas que tu t'enfuirais de chez toi. »
Il te regarde comme s'il te voyait pour la première fois.
« Héctor est tout pour moi, » tu rétorques avec une certaine colère dans la voix.
Il croise les bras sur sa poitrine, plus contrarié que jamais, et une drôle de pensée te traverse l'esprit.
Tu ne sais pas comment tes parents ont appris que tu fréquentais Héctor.
Tu crispes les poings, venimeuse.
« Je ne m'attendrais pas à ce que tu comprennes. Qu'est-ce que tu sais de l'amour ? »
Un sourire froid étire les lèvres d'Ernesto, et tu sais qu'il ne te le pardonnera pas, mais ce n'est pas grave, parce que tu ne lui pardonneras pas non plus.
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Tu paniques quand tu apprends que tu es enceinte, juste un peu, parce que tu n'as que dix-neuf ans, que ta famille t'a reniée et que tu es presque sans le sou, mais comme toujours Héctor éteint tes doutes brûlants avec des baisers mouillés de larmes.
Sa joie émue change tous tes doutes en cendres. La chanson qu'il fredonne en riant doucement fait naître des fleurs d'espoir dans ton cœur.
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Tu penses que tu aperçois des fleurs dans les yeux d'Ernesto quand Héctor lui annonce la nouvelle, mais celles-ci sont fanées et se transforment en ronces alors qu'il pose le regard sur ton ventre, le clou final dans le cercueil d'une ballade romantique à sens unique.
« C'est merveilleux, » susurre t-il.
Tu comprends que cette victoire, il te l'accorde, parce qu'il ne peut rien faire d'autre, parce que c'est une bataille qu'il ne peut pas remporter, mais une bataille n'est que cela, une bataille, et que bien des guerres ont été gagnées par des cœurs désespérés qui pensaient ne plus rien avoir à perdre.
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Ernesto se porte volontaire pour chanter à votre mariage. Tu le soupçonnes de tout faire pour qu'Héctor le remarque et lui sourie, lui presse le bras ou l'enlace, ne serait-ce que quelques pauvres malheureuses secondes.
Tu es prête à lui laisser ces quelques miettes, parce que tu aimes Héctor – parce que tu sais que tu n'es pas passée très loin de te retrouver à sa place.
L'issue de la guerre pour le cœur d'Héctor n'a jamais été une évidence, même si tu aimes bien prétendre le contraire.
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Le regard d'Ernesto n'exprime rien de particulier quand il prend Coco dans ses bras pour la première fois, quelques jours à peine après sa naissance. Ça ne te plaît pas, de voir ta fille nichée au creux de son coude, mais après tout, tu n'avais aucune raison valable de refuser.
« C'est le portrait craché de son père, » s'esclaffe Ernesto, et Héctor s'esclaffe de bon cœur, mais là où ton mari entend une simple remarque, tu ne peux que percevoir un cri de guerre.
Tu comprends que la naissance de Coco n'est pour lui qu'un simple caillou sur la route qui le mène à Héctor.
Il te prend la main et y dépose un baiser.
« Toutes mes félicitations. »
Ton sourire ne s'est jamais fait aussi venimeux.
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Parfois, il t'arrive de penser que le véritable amour d'Héctor est la musique. Tu ne retiens pas la moitié des chansons qu'il chante à Coco, pas plus que tu ne parviens à te souvenir de toutes les mélodies d'amour qu'il t'a un jour murmurées à l'oreille.
Le soir, alors que tu es seule dans ton lit et que tu le sais en train de répéter avec le serpent qui lui sert de partenaire, tu te demandes si le cœur d'Ernesto compose en secret des symphonies qui portent son nom.
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Tu comprends à l'instant où tu ouvres la porte que le sourire radieux d'Ernesto n'augure rien de bon – tu espères qu'il ne remarque pas le tremblement de tes mains lorsque tu apportes le repas à table.
Tu manques de laisser tomber ton assiette quand Ernesto t'annonce qu'ils sont sur le point de partir donner une longue série de concerts à travers tout le pays.
« Ce ne sera que pour quelques mois, Imelda, » tente maladroitement de te rassurer Héctor, parce qu'il ne comprend pas l'horreur au fond de tes prunelles, parce qu'il ne peut pas la comprendre, cet idiot heureux, parce qu'il s'obstine à ne rien voir même après toutes ces années.
Ernesto est plus serein qu'il ne l'a jamais été. Il ne dit rien d'autre, muet d'orgueil et de bonheur, et se contente de te sourire encore et encore.
Tu viens de découvrir la fausse note qu'est la défaite.
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Tu essaies de le retenir, bien sûr.
« Juste quelques mois, Imelda, et nous serons connus dans tout le pays – j'aurai de quoi vous offrir une vie meilleure, à toi et à Coco. »
« Je ne veux pas d'une vie meilleure, » tu rétorques. « Je veux que tu restes ici. »
Tu es tentée de tout lui avouer, de le forcer à voir le secret inavouable d'Ernesto, mais tes cris restent coincés au fond de ta gorge quand il dépose un doux baiser sur tes lèvres.
« Quelques mois, et je reviendrai. Je te le promets. »
Tu le laisses partir avec une pierre dans le ventre et au fond du cœur parce que tu ne peux rien faire d'autre.
Alors que tu refermes la porte, tu n'as pas encore conscience que tu viens de commettre la plus grosse erreur de ta vie.
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Quand Héctor ne revient pas, tu songes qu'au fond, ce n'était pas Ernesto, le plus grand menteur du duo.
Dans un accès de rage, tu déchires toutes les partitions qui te tombent sous la main sous le regard terrifié de Coco.
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Toi aussi, tu fais une promesse, mais tu la fais à toi-même et à tous tes futurs descendants.
La musique ne sera plus qu'une étoile oubliée de plus dans l'obscurité.
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Ce n'est que quelques mois plus tard que tu revois Ernesto. Il est de passage dans les environs pour un concert, et bien malgré toi, tu ne peux pas t'empêcher d'aller y laisser traîner tes oreilles. Tu ne sais pas si tu crains de ressentir la présence d'Héctor ou si tu ne désires rien de plus au monde – il faut croire que l'amour et la haine sont plus proches que tu ne veux bien l'admettre.
Tu frissonnes lorsque la voix d'Ernesto s'élève dans les airs comme autant de déclarations d'amour inavouées.
« Ne m'oublie pas,
Je vais devoir m'en aller.
Ne m'oublie pas,
Tu ne dois pas pleurer.
Même si je suis très loin de toi tu restes dans mon cœur,
Je chante en secret chaque soir pour que tu n'aies plus peur.
Ne m'oublie pas... »
Avec horreur, tu t'aperçois que tu es toujours en train de pleurer quand vos regards se croisent, quelques minutes ou une éternité plus tard.
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« Je ne pensais pas te revoir. »
La silhouette d'Ernesto est une ombre qui découpe le clair de lune. La tienne n'est qu'un silence de plus dans la nuit.
« Ce ne sont pas tes chansons. »
Les mots te brûlent la gorge – tu ne trouves pas la force de lui hurler dessus. Il se contente de hausser les épaules.
« Maintenant, si. »
Il te dévisage comme s'il voulait concentrer sur toi tous les feux des projecteurs et te regarder prendre feu. Tu te demandes comment il est possible de le trouver ne serait-ce qu'un peu séduisant.
« Qu'est-il vraiment arrivé à Héctor ? » tu demandes malgré toi, parce que tu es soudainement saisie d'un doute, parce qu'un dernier pétale d'espoir tout au fond de ton cœur sait qu'Héctor ne t'aurait jamais abandonnée, parce que tu es la seule à voir les ténèbres qui habitent celui d'Ernesto de la Cruz quand le monde entier s'obstine à frémir sous sa voix de lumière.
Tu penses qu'il ne va pas se donner la peine de te répondre – tu te trompes encore.
« Si je ne pouvais pas l'avoir, personne ne le pouvait, » souffle t-il.
Le désespoir rageur n'est pas l'émotion qui sied le mieux à son timbre, mais il ne semble guère s'en soucier, pas plus qu'il ne se préoccupe de l'horreur qui se dessine sur ton visage. Tu le menaces de hurler la vérité au monde entier, encore et encore, jusqu'à ce qu'il ne lui reste plus rien, mais un éclat de rire est la seule réponse qu'il t'offre.
« Comment va ta fille ? » demande t-il soudainement.
Tu es trop surprise pour sentir le danger venir, et tu réponds naïvement que Coco se porte bien, mais c'est un autre mensonge, parce qu'Héctor est parti et qu'il ne reviendra plus – aucune de vous ne va bien.
« Ce serait dommage que ça change. »
Il n'a pas cessé de sourire.
Ton sang chaud se change en glace dans tes veines.
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Tu le connais trop bien pour ne pas prendre ses menaces au sérieux.
Le nom d'Héctor ne sera plus jamais prononcé dans ta maison.
La nuit où tu prends cette décision, tu ne cesses pas de pleurer une seule seconde.
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Bannir la musique n'est pas trop difficile.
Les notes du silence te protègent du sourire arrogant d'Ernesto de la Cruz, juste un peu.
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Tes petits-enfants ne connaîtront rien d'Héctor, pas plus que son nom évoquera quelque chose à leurs enfants.
Avec horreur, tu t'aperçois que son visage s'efface de sa mémoire.
Lorsqu'il t'arrive d'entendre la voix meurtrière d'Ernesto par hasard, tu cries en silence pendant des heures.
Même sa mort ne parvient pas à te faire te sentir mieux.
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Ta mort à toi ne t'apporte aucune consolation.
Tu ne rejoins pas Héctor, quand bien même tu penses n'avoir jamais désiré davantage quelque chose.
Les autres membres de ta famille finiront par vous rejoindre un jour ou l'autre, et ils ne comprendront pas, ou alors Ernesto déploiera son ombre menaçante autour de vous et vous fera taire d'une façon ou d'une autre.
Tu te résignes, parce que tu n'auras pas le courage d'être séparée d'Héctor une seconde fois.
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Ce n'est que des décennies plus tard que tu réalises que l'espoir n'est pas mort, tout compte fait, et qu'il en demeure un bourgeon – il est de ton sang et porte le nom de Miguel.
Il te rappelle un peu toi, quand tu étais encore une adolescente amoureuse de l'amour et que tu aurais fait n'importe quoi pour être avec Héctor.
Pour la toute première fois, Ernesto de la Cruz se met à vaciller.
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Ta voix ne chavire pas quand tu te retrouves sur scène, pas plus que tes jambes ne tremblent et que ton courage ne s'envole.
Ta dernière bataille avec Ernesto prend la forme d'une danse, une manière poétique de conclure votre guerre par-delà la mort.
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Tu souris quand la vérité se fait, devant les mensonges éventés, face à Ernesto de la Cruz renversé.
Héctor n'est pas celui qui tombera dans l'oubli.
Et pour la première fois depuis une éternité, tu parviens à apprécier une mélodie – celle de la chanson d'amour qu'il te murmure à l'oreille.
