Chapitre vingt-cinq : "Non, on n'attrape pas la chemise de mon frère, même si elle est immonde."
1983
"Mais pourquoi ? Qu'est-ce qui t'a pris ? T'es vraiment malade ! On aurait pu le guérir !"
"N'importe quoi ! Il se vidait de son sang. C'était ça ou on finissait tous sur les cornes du Minotaure. On est en mode survie, dans ce jeu, White. C'est oeil pour oeil, dent pour dent, maintenant."
"Ah oui ? Alors pourquoi es-tu venu nous chercher, hm ?"
Le silence se fit entre les deux jeunes hommes et les joues de Hugo Walters prirent une légère teinte rosée. En face de lui, Benjamin White ne le quittait pas des yeux, mains sur les hanches et regard noir, des larmes coulant encore le long de ses joues.
Jacob avait été son ami. Le satyre qui l'avait aidé à trouver la colonie, celui qui l'avait accompagné lors de sa première quête… Ils avaient eu des atomes crochus dès le début. Jacob avait fait partie de sa famille, et maintenant…
"Je galère un peu à trouver la sortie., maugréa Hugo, de mauvaise grâce, comme s'il se voyait forcé à avouer l'un de ses secrets les plus honteux. Et…"
Il fut interrompu par Benjamin, qui laissa échapper un rire sans joie. Mais c'est bien sûr… c'était donc cela : Walters les avait sauvés uniquement parce qu'il s'apercevait qu'il ne s'en sortirait pas réellement tout seul. Si la situation n'avait pas été si grave, si l'un de ses meilleurs amis n'avaient pas été mis à mort sous ses yeux et, surtout, s'il ne ressentait pas à l'égard d'Hugo une haine viscérale, peut-être que le fils d'Aphrodite en aurait ressenti une légère compassion. Peut-être qu'il se serait montré bienveillant. Mais là… Cela dépassait désormais toutes les limites de l'entendement.
"Alors, quoi ?, s'exclama-t-il d'un ton sec qu'il ne s'était guère connu jusque-là. Ton plan, c'est de faire la route avec nous tout en n'hésitant pas une seule seconde à nous jeter au premier monstre venu, si tu sens que ta survie en dépend ?"
"Oeil pour oeil, dent pour dent…", marmonna de nouveau Hugo.
Et, alors que Benjamin se pinçait les lèvres et fermait les yeux pour tenter de ne pas se ruer vers lui pour l'étrangler :
"Toi, tu as de l'expérience. Et des pouvoirs intéressants. Alors on peut peut-être conclure un accord. Mais Blondie…"
"Je t'interdis de t'approcher d'elle."
Le ton de Benjamin était implacable et lourd de menaces ; il avait beau être un enfant de la déesse de l'Amour, il était capable du pire quand on touchait à ceux qu'il aimait et protégeait. Tuer Hugo le démangeait beaucoup depuis la mort de Jacob. Et si le concerné osait toucher un seul cheveu d'Ambre… alors ses sentiments l'emporteraient à jamais sur sa raison.
Mais Hugo semblait n'avoir que faire des menaces de Benjamin. Le regard désormais tourné vers la fille d'Iris, il continuait, comme s'il évoquait un gamin trop pot-de-colle qu'il voulait refourguer à l'assistance publique :
"Regarde-la. Un combat et une mort et son cerveau a déjà abandonné. En plus, c'est un enfant de déité mineure. A quoi elle pourrait nous servir ?"
"Son cerveau n'a pas abandonné, pauvre idiot ! Elle est en état de choc !"
Profondément indigné et blessé, Benjamin avait presque crié ces mots, qui résonnèrent quelques instants entre les parois vitrées du labyrinthe. Avec un sursaut, Ambre Jones détacha son regard du sang qui recouvrait ses mains, jetant un regard effrayé et larmoyant dans sa direction. Le coeur lourd, Benjamin reprit d'une voix plus calme, comme pour ne pas la tétaniser davantage :
"Elle est couverte du sang de Jake. Elle tentait de le sauver avant que tu ne le jettes sur le Minotaure. Tu ignores tout ce que Matt et elle ont vécu avec leur père. Alors laisse-la tranquille."
"Si elle a vécu autant d'événements traumatisants que cela, ça aurait dû la forger, non ? Pas la faire agir comme une pauvre gosse de deux ans complètement per..."
Benjamin avait définitivement perdu patience. Ainsi que tout reste d'empathie qu'il aurait pu ressentir envers le fils d'Arès : sans prévenir, et obéissant à une pulsion qui témoignait de la colère qui couvait lentement en lui, Benjamin White s'était rué sur Hugo Walters et venait de le plaquer au mur avec force, l'une de ses mains enserrant sa gorge.
Le fils d'Arès laissa échapper un couinement de douleur et une grimace étira momentanément ses lèvres. Mais Benjamin n'en eut absolument rien à faire.
"Ambre n'a rien d'une gosse perdue., articula-t-il lentement, avec froideur, comme s'il voulait être certain que les mots s'impriment une bonne fois pour toutes dans le crâne de son interlocuteur. Ambre est une jeune fille que son père a détruite. Que l'environnement dans lequel elle a grandi a progressivement brisée. Elle est capable de s'en sortir, elle a juste besoin de prendre confiance en elle et de se sentir soutenue. Et ce n'est pas avec un comportement aussi acariâtre que le tien qu'on va y parvenir. Depuis ton arrivée, tu n'as cessé d'être sur son dos et de réveiller des traumatismes. Alors ferme-la et laisse-la tranquille. Je te le répèterai pas deux fois, Walters, ajouta-t-il, le regard noir, alors qu'Hugo ouvrait la bouche. Soit tu l'ignores, soit je t'envoie moi-même rejoindre Hadès. Me suis-je bien fait comprendre ?"
Sur ces quelques mots, le fils d'Aphrodite observa encore longuement son adversaire, sa main enserrant davantage le cou de ce dernier. Ce ne fut que lorsque Hugo, rouge comme une tomate - à la fois honteux et éprouvant des difficultés respiratoires -, abdiqua en détournant le regard que Benjamin relâcha sa prise.
"Les rumeurs qui circulent à la colo sont vraies, lâcha celui-ci alors qu'il rejoignait Ambre. Alors tu devrais la jouer prudent avec moi. La mort de Jacob, je ne te le pardonnerai jamais. Mais je peux en faire le deuil. Cependant, touche encore une fois à un de mes proches, et ton père pleurera sur tes restes, Walters."
Désormais assis à même le sol, haletant, Hugo se demandait si revenir dans le groupe avait été une bonne idée, après tout : si Benjamin White était bel et bien l'Ange de la Mort… il était bel et bien foutu.
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The Olympus, décembre 1983.
Zeus est-il le véritable maître de l'Olympe ?
Douze heures après sa déclaration officielle à la presse, les rumeurs sur l'incompétence du roi des dieux et sur la supériorité de son épouse, Héra, continuent d'enfler : si l'on en croit certains serviteurs - qui ont souhaité rester anonymes -, ce serait en effet bel et bien la déesse qui prendrait les décisions concernant cette affaire de jeux macabres et de demi-dieux disparus.
Celle-ci se sentirait-elle coupable à cause des agissements de son fils ou a-t-elle toujours porté la culotte dans le couple divin ? A la lecture des derniers faits rapportés, la réponse à cette question devient presque évidente…
En effet, pour le plus grand plaisir de nos oreilles et de notre côté moqueur, les serviteurs de Zeus et Héra nous ont également rapporté qu'une dispute conjugale avait éclaté juste avant la prise de parole de Zeus et que… eh bien, celui-ci n'opposait aucune résistance à sa femme, hormis la table de salle à manger sous laquelle il s'était caché pour éviter les vases et les piques qui volaient dans sa direction.
Ajoutons à cela que Héra aurait vraisemblablement confisqué les beaux éclairs de Zeus jusqu'à qu'il fasse, je cite, "preuve d'un peu plus de volonté dans sa quête des demi-dieux"... il semblerait, chers lecteurs, que le rapport de force ait été drôlement inversé au sein du Conseil. Il se murmurait même que Hadès lui-même ait repris ses vieux appartements dans notre belle cité et qu'il s'essaiera à une prise de pouvoir dans les jours à venir. Une information qui peut nous rappeler certaines farces que d'autres confrères aiment sortir à l'occasion d'Halloween mais que nous ne prendrons guère à la légère aujourd'hui : le seigneur des Enfers ayant été vu en train de converser à voix basse avec Poséidon, lui-même souvent agacé du comportement "enfantin et impulsif" de leur frère cadet. Les deux olympiens auraient même pris ensemble la route du royaume d'Hadès ce matin et si cela ne ressemble pas à un début de conspiration, je ne suis plus journaliste.
En parallèle des Jeux Macabres d'Héphaïstos, il semblerait donc que nos Olympiens se livrent eux aussi à leur propre jeu. De pouvoir, cette fois-ci. Qui l'emportera ? Le bar olympien a déjà lancé les paris, et tous, pour le moment, sont en faveur d'Héra.
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1983
"Charmant, n'est-ce pas ? On se sent tout de suite chez soi."
Poséidon sentit ses joues s'empourprer tandis qu'Hadès lui adressait un sourire où se mêlait amusement et sarcasme. Devant eux, se trouvait l'entrée du royaume des morts. Enfin, l'une des entrées ; parce que si Poséidon devait en croire son frère, il en existait des dizaines d'autres, réparties dans le monde entier : "une question de facilité de traitement : au moins, les morts n'ont pas loin à aller et les cas de maisons hantées baissent au fil des années. Avant, on n'avait qu'une porte, localisée en Grèce. Et vu le chemin, beaucoup trop d'esprits étaient tentés de rester chez eux. Cela causait pas mal de grabuge."
Alors, oui, ils étaient devant l'une des portes du royaume. Et déjà, Poséidon n'avait guère envie d'aller plus loin ; n'avait-il d'ailleurs pas une partie de flipper à terminer ?
"Je ne t'en veux pas, tu sais, reprit Hadès alors que Poséidon faisait de son mieux pour recouvrer un visage neutre - il s'était promis de se montrer courageux et de vaincre sa claustrophobie, par tous les chitons de Zeus ! -. J'ai parfois moi-même du mal à traverser tout ça. A faire fi de l'odeur, des bruits, des asticots, du noir et des murmures désespéré des âm…"
"Je… Je suppose que ton palais n'a rien à voir avec tout cela, n'est-ce pas ?"
Le dieu de la mer avait désormais l'estomac en vrac : l'énumération d'Hadès lui avait filé la chaire de poule et le dieu avait voulu lui intimer de se taire, mais s'était vu prononcer des paroles davantage courtoises qu'un simple "Tu vas la fermer, oui ?!", qui lui aurait procuré la désagréable impression de ne guère valoir davantage que leur frère cadet.
Hadès esquissa un nouveau sourire, les yeux brillants étrangement.
"Oh, non, ne t'en fais pas. Il est suffisamment éloigné des portes et des berges du Styx pour bénéficier d'un air et d'un environnement plus… respirables. Et puis, Perséphone a aménagé les choses avec beaucoup de goût : tu verrais le nombre de pierres précieuses qui…"
Le dieu s'interrompit, laissant échapper un faible soupir.
"Mais je m'égare, pardonne-moi. J'ai bien peur que tu n'aies qu'un brève aperçu de mon royaume, aujourd'hui. Et pas des plus sympathiques : les souvenirs mortels commencent à polluer l'eau du Styx et j'ai bien peur qu'il s'en dégage une odeur tout à fait nauséabonde, aux bords des berges. Et puis, Charon ayant ralenti le rythme - il a adhéré à un syndicat, tu te rends compte ? -, le nombre d'âmes sur lesdites berges ne fait que doubler d'heure en heure. Parfois, quand je traverse, j'ai peur d'y rester. Tu sais, qu'ils se referment tous sans prévenir sur moi et qu'ils…"
"Tu essaies de me faire fuir, c'est ça ?"
Le visage drôlement pâle, Poséidon avait néanmoins réussi à prononcer ces mots d'un ton qui, à l'inverse de son corps, ne tremblait pas. Le regard ancré dans celui de son frère, le dieu de la mer paraissait davantage irrité que terrifié. Ce qui impressionna quelque peu Hadès.
"...N-non ?, tenta celui-ci, une moue faussement surprise sur le visage. Je veux dire, ce n'est clairement pas une expérience dont tu ressortiras ravi alors je préfère te prévenir avant que le formulaire de satisfaction ne te soit remis."
"Le formulaire de satisfaction ?"
Poséidon sembla abasourdi. Hadès se contenta de hausser les épaules.
"Une idée de Perséphone., déclara-t-il, comme s'il sortait un fait d'une banalité et d'une évidence écrasante. Elle souhaite que chaque personne qui sorte de mon royaume puisse participer à le faire évoluer dans le bon sens."
Il avait dit ces mots en mimant des guillemets avec les doigts.
"De manière totalement anonyme, pour que je ne puisse pas retrouver l'idiot qui aurait le culot de critiquer ma façon de gérer les choses, bien entendu, mais une fois par an… bref, elle fait l'inventaire de toutes les remarques et essaie de trouver une solution. Une horreur."
Les lèvres d'Hadès s'étiraient en grimace, comme si le dieu se remémorait effectivement ces jours maudits et interminables avec un certain dégoût. Il savait que cela partait d'une bonne intention mais tout de même…
Poséidon, lui, ne savait clairement plus quoi penser.
"Et… beaucoup de personnes sortent de ton royaume ?", demanda-t-il, à la fois sceptique et abasourdi.
Ils parlaient du royaume des morts, après tout. De la dernière maison des âmes mortelles. Pas d'un parc d'attractions à succès.
Hadès lui fit signe de se taire, un doigt sur les lèvres. Son regard se tourna vers les cieux et Poséidon comprit : hors de question de continuer cette conversation tant qu'ils ne seraient pas en sécurité aux Enfers ; devenir aussi grillé qu'une saucisse trop cuite n'était clairement pas dans les plans de son frère.
Aussi… pouvait-on réellement être en sécurité aux Enfers ?
"Je vois., marmonna-t-il enfin, après un instant de silence. Eh bien, je te promets de faire un effort et de me montrer le plus courtois possible dans mon retour d'expérience."
Il essaya ensuite d'esquisser un sourire. Mais Hadès n'eut le droit qu'à une grimace.
"Hum. Tu en es certain ? Parce que Perséphone risque de prendre tes impressions très au sérieux."
Beaucoup trop au sérieux.
Mais Hadès se retint de le dire, ne souhaitant pas vexer son frère. Ou lui accorder beaucoup trop d'importance : c'était son royaume après tout.
"Je pensais que les formulaires étaient anonymes ?"
Oups. Bon, autant avouer les faits.
"Ils le sont. Dans les faits. Mais… tu vois, si on se penche sur la date à laquelle ils nous ont été remis et que l'on croise avec le tableau des entrées…"
Ce fut au tour d'Hadès de tenter de sourire. Un sourire d'excuse. Qui prit la forme d'une grimace d'excuse.
Grimace qui ne donna guère envie de savoir à Poséidon ce qu'il pouvait bien advenir des pauvres énergumènes qui osaient contrarier son frère.
"On… je… Je ne suis en aucun cas là pour critiquer, frère., déclara-t-il, tentant de remettre la conversation sur les bons rails. Juste pour… pour tenter de sauver mon petit-fils. Je ne remplirai même pas de formulaire si tu me promets que mon expérience ne se finira pas dans le Styx. Ou que je ne mourrais pas écrasé sous des tonnes d'âmes éplorées."
Hadès prit quelques instants pour observer Poséidon, la tête penchée sur le côté, ce qui lui donnait l'air d'un chat intrigué par sa proie.
"... Le temps passé dans le ventre de père t'a réellement traumatisé, hm ?"
Le ton était légèrement moqueur. Le sourire légèrement compatissant.
Poséidon se contenta de blêmir un peu plus.
"M'en parle pas. C'est tout droit ?", ajouta-t-il, en scrutant les ténèbres qui s'ouvraient devant lui.
Et en plissant le nez. Par Chronos, cette odeur !
"J'en ai bien peur., répondit Hadès, d'un ton beaucoup trop joyeux pour Poséidon. Après toi. Et attention à la tête. Peu de personnes dépassent les un mètre quatre-vingt. Une torche ?"
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1983
Matthew Jones était désespéré. Et avait la gorge désagréablement sèche.
Cela était sans nul doute les deux seuls constats qu'il était en mesure de faire. Et le premier le minait bien plus que le second : enfermé dans sa cage de verre, quatre caméras braquées sur lui en permanence, le jeune homme ne pouvait détacher son regard de l'écran de télévision qui lui faisait face. Car, comme pour mieux le briser, Héphaïstos avait pris grand soin de lui assurer un moyen efficace de savoir où en étaient sa sœur et son meilleur ami : par une diffusion en directe de leurs faits et gestes. Et, à en juger par le logo situé en haut à droite de l'image, tout l'Olympe bénéficiait de ce privilège.
Matthew ne comptait plus les fois où il avait pleuré, crié, vomi. Tout cela à intervalles réguliers et pas nécessairement dans cet ordre. Le demi-dieu était plus qu'affaibli, la faim et la soif lui tiraillant l'estomac. Mais c'était sans doute les aventures d'Ambre, de Ben et de Jacob qui l'affligeaient le plus : observer ses proches passer par de terribles épreuves sans que vous ne puissiez lever le petit doigt pour les aider…
Barrez-vous, arrêtez tout ! Ne cherchez pas à me retrouver ! Préservez-vous et trouvez un moyen de sortir sans moi ! Barrez-vous ! Fuyez ! Je suis le plus faible d'entre nous. Autant que ce soit moi qui y passe…
Ces mots, Matthew les pensait en permanence. Il les avait même crié au tout début, lorsque les jeux avaient débuté et qu'il avait encore assez de ressources pour le faire. Désormais, quand il essayait de parler, seuls des borborygmes sortaient de sa gorge enflammée, automatiquement suivis d'une douleur lancinante. Alors le sang-mêlé restait silencieux. Il restait silencieux le plus possible, sauf quand des cris de terreur ou de douleur lui échappaient. Parce qu'il ne quittait plus l'écran du regard, depuis des heures déjà, faisant fi du sommeil et de tout autre besoin. Le jeune homme commençait d'ailleurs à souffrir d'hallucinations. Mais cela lui était égal ; tout ce qui le concernait lui était égal. Comment s'accorder encore un tant soit peu d'importance quand l'un de ses meilleurs amis était mort sous ses yeux ? Quand votre cœur était brisé à jamais ? Le hurlement qui s'était échappé de ses lèvres lors de la mort de Jacob aurait fait fondre même les cœurs les plus durs.
Jacob. Jake. Son fidèle ami. Son confident. Mort. Matt en avait encore du mal à le croire. Et peut-être n'aurait-il jamais l'occasion d'accepter la chose, de la digérer et de la comprendre : parce que les heures s'écoulaient inévitablement. Et que si quelqu'un devait sortir vivant de ce labyrinthe, ce serait Ambre. Pas lui. Pas Hugo, pas même Benjamin, pour qui il commençait à ressentir des choses qui l'effrayaient. Parce que Matthew savait que le fils d'Aphrodite serait trop têtu et loyal pour laisser ses amis mourir à sa place. Alors Ben y passerait aussi, mais Matt s'assurerait que sa sœur jumelle s'en sorte. Et non pas ce lâche, ce meurtrier d'Hugo Walters. Il ne méritait aucunement de vivre, non. Quand on ôtait si facilement la vie et qu'on passait son temps à rabaisser tout le monde, notre place était au plus profond du royaume d'Hadès. Et Matt et Ben s'assureraient qu'Hugo y trouve place. Comme ils s'assureraient qu'Ambre puisse continuer à vivre après tout ce bazar.
C'était, après tout, elle qui le méritait le plus. De cela, Matthew en était certain : Ambre avait passé leur enfance à le protéger des coups de leur père. A lui servir de bouclier. A le faire passer pour invisible aux yeux de Cole Jones. Et à se prendre la colère de ce dernier en pleine figure, sans jamais rechigner ou même appeler à l'aide. Oui, elle méritait que son frère se sacrifie pour elle. Après tout ce qu'elle avait fait pour lui.
Les souvenirs affluaient et, dans sa fatigue, Matthew crut un instant être de retour chez lui : la voix autoritaire de son père résonnait dans ses oreilles avec tant de force qu'il pouvait presque sentir son haleine aux douces fragrances d'alcool et de cigare et en éprouver des nausées. Il lui fallut cligner plusieurs fois des paupières pour que les sensations s'en aillent… et laissent place à la réalité.
Assis dans sa cage de verre - dont il avait scruté chaque recoin pour trouver le moyen d'en sortir, en vain -, Matthew s'essuya les yeux et renifla. Sa vision se fut de nouveau nette et un cri de surprise lui échappa, plantant une dizaine de bouts de verre dans sa gorge par la même occasion : Ambre, Hugo et Benjamin s'étaient remis en route. Et derrière eux, gardant pour le moment ses distances, un robot unijambiste et borgne tentait de se faire le plus petit possible… tout en ne ratant rien de leurs faits et gestes.
Qu'est-ce qu'il fait là, celui-là ?, pensa Matthew.
Parce que le robot n'avait absolument pas l'attitude d'un prédateur, bien au contraire. Il était tapi, certes, mais davantage pour fuir si on le surprenait que pour attaquer.
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1983
"Poussez-vous ! Alleeez ! On laisse passer. Voilà. Non, on n'attrape pas la chemise de mon frère, même si elle est immonde. Allez, on recule. Voilàààà."
Poséidon semblait sur le point d'imploser. Après avoir descendu précisément quatre-cent-vingt-quatre marches à en avoir mal aux mollets - et seules les Parques savaient qu'il pratiquait pourtant l'aquagym avec une certaine régularité -, le dieu de la mer se retrouvait désormais entouré d'esprits qui semblaient n'avoir qu'une seule idée en tête : lui attraper le poignet et l'empêcher de quitter à tout jamais les rives du Styx.
Avec autant de corps autour de lui, pressés contre lui, le dieu sentait sa claustrophobie montait à vitesse grand V et courir dans son ichor comme autant de pégases furieux qu'il en possédait - une bonne centaine.
Le teint pâle, le front perlé de sueur, Poséidon suivait tant bien que mal Hadès, se retenant de lui agripper la main pour être certain de ne pas le perdre ; le dieu de la mer était effrayé, mal à l'aise et sur le point de régurgiter son petit-déjeuner, certes, mais pas désespéré au point de faire fi de sa réputation : s'il cédait et demandait à Hadès de le conduire jusqu'à sa fille par la main, nul doute qu'il deviendrait la risée de l'Olympe pour une bonne décennie, pour ne pas dire deux.
Ou trois.
"Comment… Comment fais-tu pour circuler entre eux avec autant d'aise ?"
Cette question risquait également de lui valoir quelques moqueries, certes, mais elle demeurait beaucoup moins risquée que le reste. Et Poséidon savait que s'il ne se changeait pas très vite les idées, il allait finir par se laisser tomber au sol et se mettre à pleurer, ce qui n'était clairement pas digne d'un des plus grands olympiens.
"Je suis le maître de ce royaume, Poséidon., sourit Hadès alors qu'un groupe d'âmes s'écartaient pour les laisser passer, la tête baissée en signe de respect. S'ils tentent quoi que ce soit contre moi, crois-tu que Charon les laisse un jour passer ?"
"Non… enfin, peut-être. Mais pour les conduire tout droit aux champs des châtiments, je suppose."
A ces mots, Hadès s'arrêta et pencha la tête sur le côté, pensif.
"Je n'y avais jamais pensé de cette manière, admit-il, pragmatique. Mais c'est une idée des plus inspirantes ! Je t'en remercie."
Ni le remerciement - depuis quand se remerciaient-ils entre frères ? -, ni le clin d'œil que lui adressa Hadès avant de poursuivre sa route, n'aidèrent Poséidon à se détendre. Les sens aux aguets, le dieu continuait de tourner compulsivement la tête de tous les côtés, à l'affût du moindre danger potentiel et sursautant à chaque fois qu'une âme osait lui effleurer le poignet. Dans l'obscurité ambiante, les âmes des mortels lui paraissaient davantage terrifiantes, leur visage figé dans une expression de regret et de tristesse qui lui était difficile à supporter. Tout comme l'odeur, digne d'un étang vaseux et pollué depuis des lustres, oublié par la municipalité qui en avait la charge. Et le clapotis régulier des gouttes ? Ajouté aux respirations nerveuses et nasales des âmes… Poséidon en avait la chair de poule, des frissons désagréables remontant le long de sa colonne vertébrale.
Pauvre Hadès, se disait-il. Pauvre frère que leur cadet avait obligé à régner ici bas.
Lors des premiers mois, lorsque chacun se réunissait pour parler de son royaume, le dieu de la mer pensait que son aîné exagérait. Qu'il inventait et en remettait une couche pour qu'on le prenne en pitié ou qu'on le perçoive comme une sorte de héros - Hadès avait toujours détesté que l'on dise tant de bien au sujet de Zeus et qu'on les laisse tous les deux dans l'ombre.
Mais maintenant que Poséidon se trouvait sur les rives du Styx… par les Parques, c'était réellement quelque chose. Et le dieu n'y trouvait rien de positif.
Pas étonnant qu'il ait quelque peu perdu de sa joie de vivre…
Et qu'il soit devenu davantage sarcastique. Bien que le champion du sarcasme resta Dionysos.
"Votre attention, s'il vous plaît !"
La voix d'Hadès sortit Poséidon de ses pensées, le faisant sursauter. Le dieu des enfers s'était arrêté sur le bord même du Styx et s'était retourné, faisant face au million d'âmes qui hantaient les berges du fleuve. Il régna un instant de silence, comme si Hadès souhaitait être certain d'avoir l'attention de tous et de toutes, avant qu'il ne poursuive, grand sourire aux lèvres :
"Mon frère ici présent, - Poséidon eut le réflexe idiot de saluer les âmes d'un geste de la main -, est à la recherche de sa fille, Euphemia. Un d'entre vous a-t-il aperçu la demoiselle en question, récemment ?"
Tandis qu'un murmure se répandait chez les morts et que des âmes échangeaient ici et là des regards interrogateurs, Poséidon sentit l'anxiété et l'appréhension lui retourner l'estomac : Hadès lui avait certifié que Euphemia n'avait jamais traversé, certes. Mais à quand remontait son dernier contrôle à ce sujet ? Les divinités avaient toujours eu quelques difficultés avec les repères temporels et Hadès n'était en rien épargné, surtout lorsqu'il résidait dans l'obscurité la plus totale la plupart du temps. Et si Euphemia avait fini par traverser ? Et si la jeune femme avait renoncé à ses espoirs et préféré tout oublier ? Et si Poséidon avait nourri un faux espoir ?
"Non ? Cheveux bouclés, assez petite, vêtue d'une robe ?"
Devant le manque de réponse, Hadès tentait de rafraîchir les mémoires. Et priait pour que la concernée n'ait pas eu l'audace de traverser alors qu'il lui ramenait son père : on disait des colères d'Apollon qu'elles étaient violentes ; on qualifiait celles de Dionysos de particulièrement cruelles. Celles de Poséidon englobaient parfaitement ces deux adjectifs et le dieu des morts n'avait pas franchement prévu d'être transformé en on ne savait quelle créature marine avant l'heure du dîner.
"Sandales aux pieds ?, relança le dieu, sentant le désespoir monter en lui. Avec un nez semblable à celui de mon frère ? Un refus de traverser depuis une dizaine d'années, alors qu'elle a bien trois drachmes en poche ?"
Ce dernier détail provoqua une certaine frénésie chez les âmes et Hadès se dit qu'il aurait dû commencer par là : après tout, rares étaient ceux qui refusaient de traverser alors que leur corps avait reçu toutes les attentions possibles de la part de leurs proches. Et cela avait le don d'exaspérer ceux qui se retrouvaient coincés sur la berge, sans un sou en poche. Le refus de traverser, alors qu'on en avait la permission, était un acte qui restait dans les mémoires de ce royaume bien plus que notre apparence physique : combien étaient les âmes aux cheveux bouclés et vêtues d'une robe ? Il y en avait en réalité beaucoup trop pour les compter.
Ainsi, après maints murmures, grognements et bruissements, une âme, celle d'un septuagénaire au dos voûté, tendit un doigt vers la gauche, avec une grimace de mépris. Il ne dit mot mais Hadès et Poséidon imaginaient sans mal ce qu'il pouvait penser : "l'idiote du village est par là. Dites-moi que vous êtes venus pour la punir de son égoïsme".
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PAF
Au bruit sourd, Zeus releva les yeux de son bol. Et retint un soupir.
Voilà que ça recommençait. Deux jours où il ne pouvait guère petit-déjeuner tranquillement. Deux jours qu'on l'embêtait dès le réveil à propos de ces demi-dieux disparus.
D'abord Héra et désormais… une délégation complète, menée par la première.
Fabuleux.
"Qu'est-ce ?"
Zeus avait fait de son mieux pour s'exprimer d'un ton neutre, avalant sa colère du mieux qu'il le pouvait en même temps que sa dernière bouchée de pain. Mais malgré ses efforts, il n'arriva pas à masquer sa lassitude, ce qui ne sembla guère plaire aux déesses qui lui faisaient face. Non pas qu'il y accordait quelque importance que ce fut.
"Les plans du labyrinthe. Cachés dans l'atelier personnel d'Héphaïstos, au beau milieu de l'appartement qu'il partage avec Aphrodite."
Le ton d'Héra s'était fait sévère et accusateur, comme si c'était Zeus lui-même qui les avait cachés là, un soir où il s'ennuyait ferme.
"Et ?, osa tout de même le dieu, qui se demandait comment son épouse pouvait se permettre pareille accusation. En quoi cela me concerne-t-il ?"
Le sourcil droit levé, le roi des dieux observait avec attention - et un certain mépris -, Héra, Aphrodite et Iris. Seules échappèrent à son regard acide les trois autres divinités, qui étaient si mineures que Zeus ne savaient même plus comment elles s'appelaient : Tybé ? Héché ? Nyk-quelque chose ? Bref, s'il ignorait leurs noms, il pouvait tout aussi bien ignorer leur présence, sans se sentir ne serait-ce qu'un poil coupable.
"As-tu déjà oublié ta déclaration à la presse ?"
L'aigreur dans le ton d'Aphrodite piqua Zeus au vif, et le dieu lui retourna son regard noir.
"Cette déclaration n'était en aucun cas la mienne, Aphrodite. C'est Héra elle-même qui l'a rédigée. Je ne tiens promesse que lorsque je déclare quelque chose de mon propre che… Par les Parques, Héra ! Cette coupe datait de notre mariage !"
D'un bond, Zeus s'était levé de sa chaise et observait son épouse, aussi surpris que indigné. Outre son nouveau costume imprégné de nectar, l'une de ses coupes favorites se trouvait désormais au sol, brisée en une infinie de petits morceaux de cristal : Héra venait de lancer une énième assiette en direction du roi des cieux - qui était davantage étonné par le fait qu'il reste des assiettes en bon état dans son palais après leur dispute de la veille, que par le geste de la déesse, devenu quasiment quotidien -, et le dieu avait tenté de l'éviter. Ainsi, au lieu de percuter son front, l'assiette était venue frapper la coupe.
Zeus oscillait entre soulagement et désarroi : aucun de ses serviteurs n'était assez doué pour reconstituer l'objet comme il le fallait. Héphaïstos, à la limi… Ah. Oui. Cet idiot avait déserté. Non, la coupe avait connu une triste fin, vraiment.
"Et si d'ici quelques secondes, tu ne réunis pas tout le conseil, c'est toi, qui connaîtras une triste fin !"
"Je te demande pardon ?"
Un rire sans joie s'échappa des lèvres de Zeus sans qu'il ne puisse le retenir : avait-il bien entendu ? Héra venait-elle de le menacer publiquement ? Certes, la déesse lui avait déjà, et par de trop nombreuses fois, manqué de respect par le passé, mais là… là, elle poussait un peu trop le bouchon.
"Te rappelles-tu qui je suis, mis à part ton infâme mari, Héra ?, marmonna-t-il, l'air devenant soudain électrique autour de lui. Je suis ton roi. C'est moi qui prends les décisions, chère et tendre. Alors si tu as terminé ton caprice, tu peux désormais…"
PAF
Nouveau bruit sourd, signe que quelqu'un venait de nouveau de laisser tomber les maudits plans sur la table. Faisant de son mieux pour canaliser son agacement, Zeus quitta Héra des yeux, persuadé qu'Aphrodite s'était jointe aux caprices de son épouse et déjà fin prêt à la calmer avec une pique bien sentie. Mais son regard, qui tenta tant bien que mal de rester neutre malgré la surprise, croisa celui d'Iris.
La déesse n'avait plus rien de la mère éplorée qu'Apollon avait longuement consolée quelques jours plus tôt : droite comme un I, mâchoires serrées, Iris ne détourna guère le regard lorsque Zeus y ancra le sien. Au contraire, la déesse sembla même s'affirmer un peu plus.
"Tu as donné ta parole à la presse, Zeus., déclara-t-elle finalement, d'une voix étonnamment dénuée d'émotions. Et même si cela était en fait celle d'Héra, ajouta-t-elle alors que le dieu tentait de répliquer. Crois-tu que tout le monde l'ignore ? Personne n'est dupe. Vois par toi-même."
D'un geste, elle fit glisser vers lui un exemplaire du journal officiel de l'Olympe. Zeus n'eut le temps de voir que les gros titres - dont un qui fit particulièrement bouillir son ichor (comment ça, on se demandait s'il était bien le maître de l'Olympe ?) -, avant qu'Iris ne reprenne, apparemment satisfaite de l'air contrarié qui tirait désormais les traits de son interlocuteur :
"Tu es déjà dans la ligne de mire des journalistes. Dans les bars, nymphes, dryades et satyres se moquent ouvertement de toi. Peu de personnes continuent à croire que tu as les épaules suffisantes pour siéger en tant que roi des dieux. Alors si j'étais toi, je ferais mon possible pour me remettre un ou deux journalistes dans la poche et pour regagner les cœurs. Et en ce moment-même, les cœurs désirent la fin des jeux d'Héphaïstos."
Il régna un instant de silence durant lequel Zeus ne sut quoi faire : depuis quand Iris se permettait-elle autant de familiarité à son encontre ? Ce n'était pas parce qu'elle avait été autrefois sa messagère ou porteuse de coupe personnelle qu'elle devait se permettre de lui donner des conseils qu'il n'avait guère demandés et dont il se serait bien passé !
Oui, pendant un instant, Zeus eut envie de l'électrocuter sur place et de l'envoyer directement aux côtés de Cronos… Puis les mots de la déesse et la une du journal commencèrent à s'imprimer dans son esprit. A emballer son coeur. Et à se former en une boule désagréable au creux de sa gorge.
Iris n'était pas messagère pour rien, tout compte fait : elle s'y connaissait en matière de communication. Elle savait ce que Zeus devait faire pour qu'on continue à le prendre au sérieux. Elle l'avait peut-être même su avant lui. Parce qu'honnêtement, le dieu des cieux venait seulement de s'en rendre compte.
Dans son entêtement, le dieu avait pensé que la déclaration suffirait et ne lui demanderait guère de travail supplémentaire : après tout, il y avait eu des moments comme cela. Des moments, des conflits ou Zeus savait quoi encore, où une déclaration solennelle de sa part avait suffi à calmer les ardeurs et à rassurer la population. Et ce, sans même qu'il ne bouge par la suite le petit doigt. Mais jamais, ô grand jamais, l'entièreté de l'Olympe n'avait jusque-là envahi son salon et demandé des comptes comme elle l'avait fait quarante-huit heures plus tôt, alors même qu'il venait de revêtir son pyjama de soie. Les temps avaient changé, il avait perdu de sa magnificence et il ne faisait plus aussi peur qu'avant : un peu plus et , à l'instar des Français en 1789, les habitants se mettraient à le pourchasser avec des fourches.
S'il voulait réellement rester au pouvoir et dormir sur ses deux oreilles, il devait étouffer l'insurrection avant qu'elle ne grandisse davantage.
Il devait faire plaisir à son peuple, qui attendait apparemment du concret.
Il devait donc se farcir un conseil olympien, une battue et une analyse des plans à en perdre l'esprit.
Blanc comme un linge, Zeus observa de nouveau les déesses qui se tenaient devant lui. Toutes affichaient un petit sourire satisfait, n'ayant sans aucun doute raté une seule de ses pensées.
Le roi des dieux, lui, sentit qu'il allait rendre son petit-déjeuner.
"Très bien, je contacte Hermès. Conseil dans deux heures."
Jamais, depuis que Héra l'avait obligé à renouveler ses vœux de fidélité quinze mois auparavant, des mots n'avaient semblé si difficiles à prononcer.
µµµ
"On nous suit."
Hugo Walters avait lâché ces mots aussi laconiquement que s'il annonçait qu'il allait se mettre à pleuvoir. Entouré de Benjamin White et d'Ambre Jones, le jeune homme marchait à bonne allure dans le labyrinthe depuis une quinzaine de minutes et venait tout juste de s'en apercevoir. Et à en juger par les regards surpris que lui jetèrent ses deux compagnons, ceux-ci n'étaient pas plus au courant que lui de la situation.
Ah, les facultés des demi-dieux, de nos jours…
"Une trentaine de pas en arrière. Il se cache derrière les piliers et à chaque carrefour."
"Se cache ?"
Pour la première fois depuis la mort de Jacob et leur prise de bec à ce sujet, Benjamin acceptait de discuter avec Hugo. Mais le ton qu'il employait, ajouté à son regard plus que dubitatif en sa direction, indiquait clairement qu'il ne le prenait guère au sérieux. Ni qu'il mourrait d'envie d'entretenir cette conversation.
Depuis quand un monstre se cachait-il de ses proies ? La plupart du temps, ceux-ci étaient tellement contrôlés par leur instinct de chasse qu'ils ne faisaient preuve d'aucune discrétion lorsqu'il s'agissait d'attaquer leur futur festin. Sauf s'ils étaient doués d'un peu plus de jugeote et d'esprit de stratégie, mais rares étaient les cas… Furies, gorgones, cyclopes, à la limite. Mais pour ce qui était du reste…
"C'est son attitude depuis que je l'ai repéré, qu'est-ce que tu veux que je te dise ?, riposta Hugo, qui devinait sans mal les pensées moqueuses de Benjamin. J'y suis pour rien s'il agit bizarrement."
"Et il a l'air de quoi, ton monstre peureux ?"
Le sarcasme de Benjamin mit de nouveau les nerfs d'Hugo à rude épreuve, mais le jeune homme se contenta de lever les yeux au ciel : l'ambiance était déjà délétère et si le fils d'Arès voulait que Ben accepte de sacrifier Blondie lorsque le moment serait venu… Il devait désormais marcher sur des œufs. Et puis, il y avait aussi ces rumeurs sur l'Ange de la Mort…
"Vois par toi-même.", se contenta-t-il donc de répondre, d'un ton sec.
Benjamin White haussa alors les sourcils, et les deux garçons semblèrent se lancer dans une bataille de regards, chacun décidé à ne pas lâcher le morceau. Puis, cédant finalement à la tentation, le fils d'Aphrodite finit par s'accroupir, faisant semblant de refaire ses lacets. Et jetant un coup d'œil par-dessus son épaule par la même occasion. Après tout, ça ne faisait pas de mal de vérifier, même s'il était à peu près certain que Walters le faisait mar…
Par les Parques, mais qu'est-ce que c'était que cela ?
Les yeux de Benjamin s'écarquillèrent et le jeune homme laissa échapper une exclamation de surprise. Fier d'avoir eu raison, Hugo ne put cacher son sourire victorieux.
Mais déjà, conscient d'avoir été repéré, le monstre en question faisait demi-tour, détalant aussi rapidement qu'un lapin.
D'un même mouvement, Benjamin, Ambre et Hugo se lancèrent à sa poursuite.
Il était bien rare que les chasseurs deviennent proies… alors autant en profiter.
µµµ
Ce fut à l'entrée d'une grotte sombre bordant le Styx qu'Hadès et Poséidon la trouvèrent.
Euphemia.
Assise en tailleur, tête baissée, la jeune femme jouait distraitement avec des galets, un petit sourire nostalgique étirant ses lèvres. Autour d'elle, quelques âmes longeaient les berges, d'autres imploraient les cieux, leurs genoux à même le sol. Cependant, rien de cela ne semblait la perturber : loin de tous les tracas des âmes qui cherchaient désespérément à traverser ou de celles qui prenaient douloureusement conscience que leur plus grand rêve resterait à jamais inachevé, Euphemia était plongée dans ses souvenirs les plus doux, et bien que son âme soit bel et bien aux Enfers, son esprit était ailleurs, resté avec les plus beaux jours de son existence : la naissance de son fils, sa jeunesse à la colonie des sang-mêlés, ses premiers amours…
Oui, devant la détresse qu'offraient les berges du Styx, la fille de Poséidon avait choisi de se renfermer sur elle-même, de plonger entièrement dans son être intérieur, comme pour tenir encore un peu plus : aucune âme ne tenait treize ans dans pareil endroit sans quelque stratégie pour s'occuper l'esprit.
"Elle est souvent perdue dans ses pensées, souffla Hadès à Poséidon alors qu'ils approchaient. Je ne sais dire si c'est réellement une bonne idée. Elle va finir par perdre tout repère avec la réalité."
Il n'y avait aucun jugement dans le ton du dieu des enfers, et un interlocuteur attentif aurait même décelé chez lui une pointe de compassion. Mais c'était à peine si Poséidon l'entendait : le regard fixé sur sa fille, le cœur battant encore plus follement que quelques minutes plus tôt, le dieu des mers avait du mal à y croire.
Treize ans. Treize ans qu'il avait dû dire au revoir à sa fille. Qu'il lui avait tenu la main, dans une chambre étroite d'un hôpital du Kansas, alors qu'elle rendait les armes après trois ans de combat acharné contre une leucémie.
Treize ans qu'il lui avait embrassé le front en la rassurant, en lui promettant de veiller sur Manuel.
Treize ans qu'il avait fermé ses paupières et récité une prière pour lui assurer la meilleure vie possible ici-bas.
Treize ans.
Pour les divinités, certaines dates restaient gravées à jamais au plus profond de leur être. Le 14 décembre 1970 faisait partie de celles-ci pour le dieu de la mer : en perdant Euphemia, c'était une partie de lui-même qu'il avait perdu. Le dieu des mers n'avait d'ailleurs jamais réussi à faire correctement son deuil et pensait régulièrement à sa fille. Certains jours, il s'imaginait même la revoir et lui accorder l'immortalité. Il s'imaginait l'avoir à ses côtés au sein de son royaume, son rire et sa joie de vivre résonnant dans les couloirs.
Il en avait même fait la demande à Zeus, le lendemain de son enterrement. La réponse du roi des dieux avait été aussi prévisible que cruelle : il lui avait ri au nez.
"... Poséidon, mon frère ? Tu m'entends ?"
La main d'Hadès sur son épaule ramena le dieu de la mer à la réalité. Ce fut à cet instant qu'il remarqua qu'il s'était mis à pleurer.
De joie, de tristesse, de haine envers son frère cadet ? Il ne savait le dire.
"Excuse-moi…, bredouilla-t-il alors que sa vision demeurait encore floue à cause des larmes. Je…"
Hadès haussa les épaules avec une moue compatissante.
"Je comprends, crois-moi. Je sais que tu n'as jamais digéré sa disparition. Et étant père moi-même…"
"Tes deux enfants…"
"Bianca et Nico ? Toujours en sécurité, oui. Mais n'en souffle pas un mot au petit frère."
Cette dernière phrase avait été prononcée sous forme d'avertissement mais Hadès savait très bien qu'il pouvait accorder sa confiance à Poséidon : quand il s'agissait de protéger leurs proches des caprices de Zeus, les deux frères se serraient généralement les coudes.
"Ça va aller ?", relança Hadès après un moment de silence.
Pour toute réponse, Poséidon renifla bruyamment.
"Je lui avais promis de veiller sur Manuel. Je pensais lui assurer une vie décente dans ton royaume. Et…"
Et Manuel était aujourd'hui seules les Parques savaient dans quel pétrin tandis qu'Euphemia ne quittait guère les berges bondées et malodorantes du Styx. On ne pouvait pas dire que Poséidon avait brillamment réussi les missions qu'il s'était données.
"Tu es là parce que tu souhaites protéger Manuel d'une mort certaine, s'exclama Hadès, que l'abattement de son frère inquiétait plus qu'il était en mesure de l'avouer. Et Euphemia a décidé par elle-même de rester ici. Tes descendants sont têtus comme des mules, Poséidon. Il leur faut généralement davantage d'un seul dieu pour éviter que les ennuis ne les trouvent. Ou qu'ils les trouvent eux-mêmes. Ils ont toujours été étonnamment doués pour cela. Et puis, comment veux-tu agir comme bon te semble lorsqu'un petit frère aux allures de chihuahua aigri ne te lâche guère les sandales ?"
Cette pique d'humour et cette comparaison bien trouvée, fit apparaître un léger sourire sur le visage de Poséidon et Hadès en ressentit autant de fierté que de soulagement.
"Veux-tu que je vienne avec toi ?", lança-t-il alors que l'attention de Poséidon se tournait de nouveau vers Euphemia.
"Non."
Poséidon jeta un dernier regard à sa fille avant de se tourner vers son frère :
"Je la connais, elle ne se sentira guère en confiance si tu es là. Et c'est ma responsabilité que de lui dire pour Manuel. Je serais bien lâche si je me cachais dans tes jupons."
Pour toute réponse, Hadès lui tapota le dos.
µµµ
"Je te tiens !"
D'un bond, Hugo Walters sauta sur le dos de la créature. Aussitôt, celle-ci tomba au sol, dans un gémissement de douleur et un fracas métallique assourdissant.
"Laissez-moi ! Laissez-moi partir ! Je ne vous veux aucun mal !"
La voix stridente du robot obligea Benjamin et Ambre à porter les mains à leurs oreilles ; elle donnait en effet la désagréable sensation d'une craie grinçant sur un tableau noir.
"Alors pourquoi nous suivais-tu ? Et pourquoi es-tu dans ce labyrinthe ? Je pensais qu'Héphaïstos l'avait créé pour nous regarder crever ! Si tu n'es pas une créature destinée à nous tuer, alors qu'est-ce que tu fous là ?"
Loin d'être aussi importuné par la voix du robot que ses deux camarades, Hugo était toujours assis sur le dos du robot, le maintenant au sol grâce à son poids et à une main glissée au creux de sa nuque. Le fils d'Arès bouillait presque de rage ; il avait envie de se venger du dieu des forges et s'il venait de mettre la main sur l'un de ses fidèles servants… il n'allait guère se gêner.
"Je… Je ne devrais pas être là. Enfin si mais… c'est compliqué… je… s'il vous plaît, laissez-moi !"
Le robot tenta tant bien que mal de se relever. Mais Hugo pesait trop lourd.
"Donne-moi seulement une bonne raison de le faire, cracha-t-il, les traits déformés par la colère et l'adrénaline de la course-poursuite coulant à flot dans ses veines. Si c'est pour que cela se retourne par la suite contre nous, tu peux touj…"
"Je connais la sortie. Je peux vous aider. Je vais vous aider. Je vous le jure."
Ces déclarations coupèrent Hugo dans ses vitupérations : surpris, le demi-dieu jeta un regard à Benjamin et Ambre avant de se redresser.
"Hugo…", avertit alors Benjamin, poignard en main.
Mais le fils d'Arès ne tint pas compte de son interruption, lui signifiant de se taire par un geste de la main.
"Debout., s'exclama-t-il à l'adresse du robot comme s'il s'était s'agit d'un chien particulièrement désobéissant et qu'il était loin de porter dans son cœur. Allez, lève-toi. Et fais-nous face. Les mains en l'air."
Les mains en l'air ? Vraiment ?
La demande fit hausser un sourcil de stupéfaction à Benjamin : Hugo se croyait-il en plein thriller ? Et était-il persuadé que cela suffirait à assurer leur sécurité si le robot décidait d'attaquer ? Le fils d'Aphrodite aurait souhaité qu'on neutralise le robot - peut-être avec une corde ou autre - avant qu'on ne le laisse parler. Mais comme toujours, Hugo n'avait rien à faire des avis de quiconque. Comme par instinct, Benjamin se plaça devant Ambre.
Il venait d'adopter une posture de combat lorsque le robot sauta à la gorge d'Hugo dans un nouveau cri perçant.
Mais quel sombre idiot…
µµµ
Le bruit des pas de Poséidon sur les galets finit par sortir Euphemia de ses pensées. Lentement, la jeune femme leva la tête, son sourire rêveur disparaissant au fur et à mesure que le dieu avançait. Et qu'elle se rendait compte de l'incongruité de la situation.
"Père ?... Mais que fais-tu ici ?"
Les traits désormais déformés par l'inquiétude, Euphemia, qui avait sauté sur ses pieds, jeta un regard aux alentours, lèvres légèrement pincées.
"C'est les autres, c'est cela ?, s'enquit-elle, alarmée. Ils en ont assez que je traîne ici, pas vrai ? J'imagine que ce moment devait arriver, ajouta-t-elle en haussant les épaules, le regard brillant. Après tout, aucune âme ne devrait bénéficier de traitement…"
"Euphemia, ma fille, calme-toi."
Poséidon tenta de prendre le visage de la jeune femme entre ses mains, mais celles-ci ne rencontrèrent que du vide. Son cœur rata douloureusement un battement à ce constat et ses mains retombèrent platement le long de son corps, le dieu ne sachant pas trop quoi faire d'elles.
Comme j'aurais aimé pouvoir la serrer dans mes bras…
"Nul ne demande à ce que tu traverses, ajouta-t-il de la même voix douce dont il avait usé auparavant, luttant contre la bulle de tristesse qui remontait le long de son sternum. Même si j'ai bien du mal à supporter te voir errer dans pareil endroit…"
"Je n'y suis pas si mal, tu sais ?"
Les lèvres d'Euphemia s'étirèrent en un mince sourire et Poséidon sentit son cœur se réchauffer légèrement.
"Les autres âmes me laissent relativement tranquille et je passe mes journées à me remémorer mes plus doux souvenirs."
"Mais… N'aimerais-tu pas te les remémorer dans un cadre plus bucolique ? Comme… Aux Champs-Elysées ?"
Cela avait été bien plus fort que le dieu de la mer : apprendre de la bouche d'Hadès que sa fille n'avait jamais traversé… Il savait pourtant que Euphemia attendrait la partie la plus attrayante des Enfers sans aucun mal ; son parcours de vie avait été exemplaire et il s'était assuré de faire les offrandes aux personnes concernées. Pour lui, rien n'aurait été pire que de priver sa fille d'un repos bien mérité. Et pourtant…
"Non."
La réponse d'Euphemia mêlait anxiété et protestation. Ses bras vinrent entourer sa poitrine et la jeune femme recula d'un pas, comme si elle craignait que Poséidon ne l'attrape par le bras et ne l'emmène illico presto de l'autre côté du Styx.
"Je me suis fait la promesse d'accueillir Manuel, s'exclama-t-elle, son regard déterminé s'ancrant dans celui de son père. D'être là quand son tour viendra. La mort est une expérience déroutante, je ne voudrais pas…"
"Manuel pourrait te rejoindre directement aux Champs, Euphemia. Je suis certain…"
"Non, non, non."
La demi-déesse avait haussé le ton, attirant le regard d'autres âmes. Poséidon aperçut Hadès, qui avait migré de l'autre côté de la berge pour s'appuyer contre le tronc mort d'un peuplier, lui lancer un regard interrogateur, sourcil haussé. Poséidon répondit à sa question silencieuse en secouant doucement la tête alors qu'Euphemia, inconsciente de cet échange, continuait :
"Père, tu ne comprends pas : toutes les âmes arrivant au Royaume des Morts sont complètement déboussolées. Beaucoup arrivent en pleurant, désespérés. Et le paysage qui s'offre à eux ne les aident pas à garder le moral. Je veux que mon fils ait le droit à un visage connu lors de son arrivée. Cela ne pourra que le réconforter un minimum. Je ne l'aurais pas vu grandir, c'est le moins que je puisse faire !"
Rappelle-moi d'aider Perséphone à planter des rhododendrons le long de la berge… Ou des bégonias ?
Poséidon savait que son frère lui avait lancé cette pique dans l'unique but de le détendre un peu. Cependant, le dieu de la mer ne lui prêta guère plus d'attention, l'esprit embrumé par les pensées.
Des sentiments plus douloureux les uns que les autres s'entrechoquaient dans sa poitrine, à tel point que cela rendait sa respiration difficile.
La tête entre les mains, le dieu inspira longuement à plusieurs reprises avant de croiser de nouveau le regard de sa fille. Celle-ci l'observait avec cet air de défi le prévenant qu'il serait loin de gagner la partie. Mais en avait-il jamais gagné une, face à elle ?
"Euphemia… tu… Même si je suis persuadé que voir sa mère l'accueillir dans l'autre royaume ferait grand plaisir à Manuel, je pense également qu'il serait plus que soulagé et apaisé de te savoir en sécurité et en repos aux Champs Elysées. C'est un jeune homme extrêmement bienveillant, tu sais ? Sa générosité et son empathie pour autrui n'ont presque aucune limite… c'est d'ailleurs ce qui m'amène à tes côtés aujourd'hui."
Ces derniers mots avaient été d'autant plus difficiles à prononcer qu'un sourire empreint de fierté et de joie avait éclairé le visage d'Euphemia à l'entente des louanges qui étaient faites de son fils : Poséidon s'en voulut de voir ce sourire disparaître aussi rapidement, remplacé par une expression d'inquiétude profonde. Si les fantômes avaient eu la capacité de blêmir, le dieu se doutait que sa fille aurait pâli à en faire peur.
"Comment cela ? Que se passe-t-il ? Quels ennuis le poursuivent ?"
L'animosité qu'elle ressentait pour son père quelques instants auparavant s'était comme évaporée : les yeux écarquillés, la jeune femme s'était rapproché de lui, sa main voulant s'emparer de son avant-bras, en vain. Poséidon ne ressentit qu'une vague de froid le traverser, renforçant encore un peu le nœud qui s'était logé dans sa poitrine depuis le début de la conversation.
"Il… Il s'est mis en tête de retrouver l'un de ses amis, pris au piège d'une divinité. Et je crains pour sa vie, Euphemia. J'ai juré de tout faire pour le protéger et je pense que tu pourrais m'y aider."
Le dieu avait envie de dire davantage, de s'excuser pour avoir été un si mauvais grand-père et d'avoir laissé son petit-fils se mettre en si mauvaise posture, mais il sentait que ce n'était pas le bon moment : plus de temps ils passaient à discuter, et plus Manuel se mettait en danger. Et même s'il avait déjà trahi à moitié la promesse qu'il avait faite à Euphemia - celle de veiller sur le demi-dieu -, il ne voulait pas que la situation dégénère davantage.
Peut-être qu'Hadès pourrait leur accorder du temps une fois Manuel hors de danger. Peut-être que son frère accepterait de lui faire cette faveur s'il choisissait les bons arguments. Mais pour l'heure…
Il va falloir accélérer, Poséidon. Hermès vient de m'appeler : Zeus convoque un Conseil de guerre.
De désagréables frissons parcoururent la colonne vertébrale de Poséidon à l'entente de ces quelques mots : Zeus ? Un conseil de guerre ? Depuis quand leur frère cadet prenait-il la situation avec autant de… Le dieu de la mer s'apprêtait à interroger télépathiquement Hadès à ce propos lorsqu'une image lui parvint : Héra, mains sur les hanches et regard furieux. Poséidon se retint difficilement de sourire : Qu'avait pu lancer la déesse en direction du roi des dieux pour obtenir pareille concession ?
"Père, tu m'entends ? Que se passe-t-il avec Manuel ?"
Le ton pressant d'Euphemia ramena Poséidon aux Enfers. Alors, passablement honteux, le dieu tenta de lui expliquer les faits le plus rapidement possible, les yeux embués de larmes. Lorsque ce fut fait, il ne sut pas ce qui l'émut le plus ; le désarroi sur les traits de sa fille ou les mots qu'elle lui souffla alors :
"Tu n'as guère à te culpabiliser, père. Manuel est un enfant de la mer. Il ne peut être aisément dompté ou retenu. Mais à nous deux, nous représentons les êtres les plus têtus qui n'ont jamais existé. Je suis certaine, qu'à défaut de le dissuader, nous pouvons tout au moins l'aider à rester en vie."
