Drago se retourna dans son lit pour la énième fois.

Les mots d'Astoria martelaient encore son esprit.

Drago ne se serait jamais décrit comme quelqu'un de courageux. Le courage était réservé aux personnes qui se mettaient en danger, et les personnes intelligentes et rusées, si elles l'étaient assez, évitaient le danger.

Ses choix l'avaient conduis tout droit dans un précipice et Drago Malefoy n'avait jamais tout simplement jamais connu la moindre difficulté avant sa sixième année. Severus Rogue l'en avait sorti. Mais depuis lors, Drago tombait dans le vide sans savoir à quoi se raccrocher.

Sa culpabilité le poursuivrait partout.

Et pour la première fois de sa vie, Drago n'avait pas d'autre choix que de se montrer courageux et c'était bien la chose la plus terrifiante au monde.

Le lendemain, il prépara ses affaires. Il éteignit le feu de cheminée qui brûlait tout le temps, étouffant le cœur des flammes bleues. Il rangea ses chaudrons, récupéra ses manuels et ses ouvrages, rassembla ses parchemins et plia soigneusement ses vêtements avant de les ranger dans sa malle.

Il n'y avait rien pour lui ici.

Ni les montagnes, ni la neige, encore moins les lacs et les pins n'avaient apaisé quoique ce soit en lui.

Si ses parents avaient dit un peu de vérité, alors Drago était une personne digne et noble et il devait se montrer à la hauteur de son nom, de son rang, même si cela signifiait pour le moment racheter toutes ses fautes et celles de sa mère et de son père.

Il était trop facile de dire qu'il n'était qu'un gamin.

Potter l'était aussi.

Drago n'était pas quelqu'un de bien. Mais il pouvait le devenir. Du moins, assez pour vivre sa vie et l'écrire à sa manière.

Il se rendit une dernière fois où bar du coin, là même où il avait bu des chocolats chauds jusqu'à en avoir le goût sucré en bouche pour toujours.

Il y trouva Astoria Greengrass, bien évidemment, en train de prendre son thé du matin et de bavarder en français tout en tendant le pied afin de laisser admirer sa bottine à la serveuse qui s'extasiait de voir une si belle chaussure.

La serveuse s'en alla, en apercevant Drago et ne revint que quelques minutes plus tard seulement, avec ce qui serait, la dernière tasse de chocolat chaud du jeune homme.

— Malefoy, le salua Astoria. Je vois que tu es sur le départ.

Il s'installa en face d'elle et des montagnes.

Elles étaient belles, il ne pouvait que l'admettre.

— Me rendras-tu visite à Azkaban ?

— Merlin, certainement pas. L'humidité ferait friser mes cheveux !

Mais à ses yeux bleus pétillants et à son sourire, il savait qu'elle viendrait s'il venait à être enfermé.

— Tu es dramatique… Tout le monde sait que tu n'as pas ta place à Azkaban. Tu n'étais qu'un gamin. Les adultes ne devraient jamais se servir d'enfants comme de la chair à canon.

— Ce soir-là, à Poudlard, nous n'étions tous que des gamins, marmonna-t-il.

Astoria noya son regard dans sa tasse de thé.

— Certains ont fait le choix de se battre, d'autres de se cacher et d'attendre. À 17 ans, est-ce qu'on est censé ne rien regretter et être capable de prendre les meilleures décisions ? demanda-t-elle. Tout change si vite, à nos âges… Tant de choses auraient été différentes, si …

— Si tu t'étais battue ce soir-là ? termina-t-il en fronçant les sourcils.

Il ne l'imaginait pas la baguette au poing, à courir dans le parc de Poudlard pour sauver sa vie, prise entre deux feux.

— Ça n'aurait rien changé Astoria.

— J'aurais pu empêcher des morts.

— En jouant de la harpe et en montrant tes bottines aux Mangemorts ?

Elle l'observa méchamment et claqua sa langue contre son palais.

Elle avait un regard noirci du deuil.

Sa mère avait eu le même après la guerre.

Elle avait pleuré sa tante Bellatrix tous les jours.

— Qui est mort ? l'interrogea-t-il.

Ses yeux se mirent à luire. Drago n'était pas assez fin empathe pour déterminer de quel sentiment il s'agissait. De la tristesse, des remords, des regrets, de la colère… Un mélange de tout cela sûrement.

— Avant toi, il était la seule personne à savoir que je n'étais pas allergique au jus de citrouille, chuchota-t-elle. Ce soir-là, il m'a dit que nous nous reverrions bientôt et que je devais partir me mettre en sécurité. Je l'ai cherché mais Daphné m'a trouvée et nous sommes toutes les deux restées ensemble, comme toujours.

— Qui était-ce ?

Elle passa une main distraite dans ses longs cheveux blonds, comme elle faisait glisser ses doigts sur les cordes de sa harpe. Comme s'il pouvait sortir de ses mèches une belle mélodie dont elle seule aurait le secret.

— Tu es le seul à m'avoir posé cette question.

— Qui était-ce ?

Ce n'était pas seulement de la curiosité. C'était le simple fait qu'il lisait ses remords comme elle avait lu les siens.

— Colin Crivey.

— Je ne savais pas que vous étiez proches.

— Merlin, un né-moldu ami avec une Greengrass… Jamais je n'aurais permis qu'on le sache. Sombre idiote que j'étais… Je me suis retiré le droit de le pleurer en cachant à tous ce que nous avions pu partager.

Merlin… Le regret était lourd dans sa voix. Drago l'entendait sans peine.

— Il m'a toujours semblé pataud et limité d'esprit.

— Il ne l'était pas, le défendit Astoria d'un ton agressif qui lui ressemblait peu. C'était un artiste et l'une des personnes les plus gentilles qu'il m'ait été donné de rencontrer.

— Je suis désolé.

Un poids sembla quitter les épaules de la jeune femme. Elle but une gorgée de sa boisson et son pied, se mit à taper sous la table.

— Si tu pouvais sauver une personne, juste une de la mort… Qui choisirais-tu ? Moi, je le choisirai lui.

— Charity Burbage, articula-t-il lentement.

— Qui donc ? s'étonna Astoria.

— Elle enseignait l'Études des moldus, lorsque nous étions à Poudlard.

— Oh.

Évidemment qu'elle ne savait rien.

Lui-même avant que Charity Burbage ne meurt sous ses yeux, n'avait pas la moindre idée de son nom.

— Je l'ai entendu supplier Rogue de la sauver et de l'aider, en vain. Lorsqu'elle a compris qu'il ne ferait rien pour elle, c'est moi qu'elle a regardé. Je ne sais pas si c'était parce que j'étais le seul autre visage familier qu'elle connaissait ou même si c'était vraiment moi qu'elle regardait… Elle pleurait tant que je ne suis pas certain qu'elle y voyait encore quelque chose. Mais ses yeux étaient dirigés vers moi et ils me fixaient, lorsque Tu-Sais-Qui l'a tuée. Son corps est retombé en un bruit sourd et ce bruit… Merlin il me hante encore.

Astoria resta silencieuse un moment.

Il écouta les oiseaux.

— C'est la première fois que je t'entends parler aussi longtemps…, dit-elle après quelques minutes.

— Ne t'y habitues pas. Lorsque nous nous reverrons en Grande-Bretagne, je doute que tu m'adresses encore la parole et il serait mal avisé que tu le fasses.

Astoria grimaça, mal-à-l'aise. Au début, Drago eut un coup au cœur en croyant qu'il avait visé juste et qu'elle ne comptait pas lui reparler. Cet épisode suisse n'était destiné qu'à n'être un bref passage dans la vie de l'un, marqué par la présence de l'autre. Mais c'était autre chose… La réaction était trop appuyée et avait échappé au contrôle légendaire d'Astoria. Sa harpe devait être réparée depuis le temps… Personne ne restait une semaine pour changer une corde.

— Tu ne comptes pas rentrer tout de suite, comprit-il.

— On a tous besoin de respirer de temps à autre.

— Ta sœur et toi avaient besoin du même oxygène pour survivre, railla-t-il.

— N'utilise pas ta langue pour raconter autant de bêtises Malefoy. Cela gâche le début d'affection que je commençais à ressentir à ton égard.

Il esquissa un sourire en coin.

— Les sœurs Greengrass se seraient-elles disputées ?

— Les sœurs Greengrass sont en léger désaccord depuis quelques temps.

— Que s'est-il passé ?

Astoria tritura ses doigts, hésitante.

— Je n'ai jamais été la priorité de personne, à part celle de ma sœur, bien évidemment, avoua-t-elle. Mais aux yeux de père et mère, je ne reste que la fille cadette après tout…Mes parents n'ont jamais misé une noise sur moi et je m'en contentais parfaitement. Cela m'a permis d'apprendre la couture, de me passionner pour la mode, de continuer à jouer de la harpe et d'être plus libre d'être moi-même. Je ne sais même pas pourquoi je me suis embarrassée d'un mensonge aussi ridicule que mon allergie à la citrouille… Mes parents ne se seraient sûrement pas formalisés du fait que je n'aime pas cette flaque de boue.

— Me concernant, j'ai du mal à m'en remettre, se moqua Drago pour la faire rire. Et je compte bien en informer la Gazette du sorcier dès que l'occasion se présentera.

Cela ne fonctionna pas.

— Mais Daphné…, poursuivit Astoria, j'ai toujours été sa priorité. Jusqu'à il y a quelques mois…

— S'est-elle fiancée ?

— Morgane, non, se mit à rire Astoria. Cesse donc avec ça !

Elle retira ses gants, fins et finement brodés d'oiseaux bleus qui prenaient leur envol sur ses paumes.

— Elle s'est trouvée de nouvelles sœurs.

— Je ne suis pas sûr de bien comprendre…

— Nul besoin de comprendre. Je suis capricieuse, selon elle.

— Je ne pense pas que tu le sois.

— Je n'ai jamais rien réclamé. Je me suis toujours contentée des restes de Daphné. Je ne m'en suis jamais plaint. J'aimais ses robes. J'aimais ses jouets. Je l'aimais elle. Je l'admire tant…

Drago croisa ses bras contre sa poitrine. Le ciel était d'un bleu limpide, sans nuage, sans rien pour le ternir.

— Tu m'as fait de belles leçons, tu avais de jolis mots, mais ils étaient teintés d'hypocrisie.

— Je finirai bien par rentrer, Malefoy.

— Plus tu attendras, plus ce sera compliqué. Crois-moi.

— J'ai besoin de temps. Après la guerre… Tout est si différent. Je fais mon deuil sans vraiment m'y autoriser. Je n'arrive pas à penser à Colin sans être en colère et je ne peux parler de lui à qui que ce soit. Personne ne m'attend. Je ne suis même pas sûre qu'ils aient remarqué mon absence…, s'amusa-t-elle.

Son visage se voilà d'une certaine tristesse. Il y avait une note d'espoir dans sa voix. Il devina qu'elle devait probablement souhaiter qu'ils aient fait suffisamment attention à elle pour remarquer sa disparition.

— Moi je t'attendrai.

Les joues de la jeune femme rosirent.

Principalement à cause de ce petit vent frais qui venait de caresser son visage.

— Que racontes-tu comme sottise ? Tu n'es même pas en Grande-Bretagne, s'amusa-t-elle.

Il baissa les yeux jusqu'à sa malle à ses pieds et elle suivit son regard. Le sien s'illumina et il se mit à sourire sans pouvoir s'en empêcher.

— Tu comptes vraiment le faire alors ? chuchota-t-elle.

Il opina en soupirant.

— Ne pense surtout pas que c'est grâce à toi, grommela-t-il.

Son sourire fut éclatant. Autant que le ciel et la neige sur les montagnes.

— Pourtant, je m'en enorgueillis déjà.

Il s'esclaffa avec elle et il termina son chocolat chaud, elle son thé, et il se leva, en regardant une dernière fois les montagnes.

— Merci, Astoria.

Elle prit un air satisfait et hocha simplement la tête.

Drago songea comme le hasard avait été clément de les placer l'un et l'autre sur la même route.

Plus rien ne serait déterminé par son nom.

Ou alors il aurait à s'en détacher, à s'en affranchir …

Plus rien ne serait écrit. Il n'y aurait que lui et des hasards.

Sa nouvelle vie de hasards…

Une plongée effrayante dans l'inconnu et l'incertain, lui qui avait grandi dans le prévisible.

— Une dernière chose Malefoy… Je ne suis pas ton amie. Et je ne me contenterai jamais de si peu.

Elle se leva avec grâce, comme une danseuse. Entre eux, il y avait sa grosse malle et une étincelle encore trop jeune et timide pour s'embraser. Elle se hissa sur la pointe des pieds, et en équilibre, faisant fi de la malle qui faisait obstacle, elle embrassa le coin des lèvres de Drago, très exactement quatre secondes, avant de tourner les talons et partir fuir à son tour.

Il allait retrouver son nord.