Sally émerge lentement des profondeurs du sommeil, ce qui n'est pas son habitude ; elle aurait plutôt tendance à passer sans prévenir de l'inconscience au réveil, mais là, elle croit avoir mérité de ne pas vouloir affronter la réalité en face pour un petit moment.
Parce l'homme d'hier soir – Sirius Black – il lui a dit des choses – des choses sur ses parents biologiques et ses origines – sur ce qui s'est passé en Angleterre à peine une décennie auparavant – sur la guerre secrète qui menace de recommencer…
Elle grelotte violemment, de tout son corps, entre les draps satinés sous lesquels elle s'est glissée après la conversation révélatrice. Elle n'a pas l'habitude de couettes aussi ignoblement confortables, même quand la literie n'a pas servie depuis plusieurs années. Décidément, la magie, c'est quelque chose.
Elle n'entend pas Percy faire de bruit. Peut-être qu'elle s'est réveillée plus tôt que prévu ? Peut-être qu'après l'aventure de la nuit passée, son petit s'offre une grasse matinée pour compenser ?
Sally ouvre les yeux.
La chambre à coucher du premier étage est plutôt modeste, pour une maison victorienne aussi aristocratique, avec son papier peint vert menthe à fines rayures, à peine assez grande pour une petite commode d'acajou aux poignées sculptées, une table de chevet aux pattes si fragiles qu'un livre de poche risquerait de les briser sous un poids, et un lit aux lattes craquant dangereusement chaque fois que son occupant remue un peu.
Comme il n'y avait pas assez de place pour amener un berceau, et que de toute façon elle était trop fatiguée pour en chercher un dans cet endroit immense dont elle ne connaît pas les repères, Sally a décidé de coucher Percy dans le grand lit avec elle. Ce n'est pas très digne, et elle entend déjà divers psychiatres d'inspiration freudienne froncer des sourcils réprobateurs, ainsi que les mères de familles respectables grimacer devant pareille indulgence, n'a-t-elle pas honte de gâter son fils de la sorte, il finira par devenir un délinquant à la sexualité perturbée.
Franchement, pour un soir, ça peut aller. Et après les révélations qu'elle avait reçu, Sally avait eu besoin de tenir son fils dans ses bras, longtemps.
Percy n'est plus là.
Les dernières brumes de sommeil se dissolvent brutalement alors que Sally se dresse comme un ressort, le souffle étranglé dans ses poumons et le cœur au bord des lèvres, ses bras sont vides alors que le matelas est encore tiède, où est son bébé…
Un bruit d'éclaboussure suivi d'un carillon de rire enfantin transperce la cloison de gauche, et Sally parvient à inspirer. Elle se lève, les cheveux en bataille et négligeant les chaussures par terre, n'enfilant même pas de veste ou de pantalon alors qu'elle s'est couchée en t-shirt et petite culotte, elle a plus urgent à faire, c'est plus pressant de rejoindre la salle de bains juste à côté.
Assez curieusement, celle-ci a une baignoire et des murs noirs, pour aller avec les motifs noirs sur le carrelage blanc et le plafond blanc. Néanmoins, Sally remarque à peine la décoration alors qu'elle aperçoit la bouille de Percy, qui dépasse à peine de la baignoire, occupé à se faire débarbouiller les joues.
Ce n'est pas Sirius Black – l'homme d'hier – qui préside à ce récurage, mais une créature rabougrie, dotée de larges ailes de chauve-souris, une vieille serviette effilochée nouée sur les reins en guise de pagne.
L'option la plus raisonnable serait probablement de se mettre à hurler, attraper le broc posé à côté du bidet et assommer la bestiole avant de récupérer Percy pour s'enfuir de la pièce en courant. Mais personne n'a jamais accusé Sally Jackson d'être quelqu'un de raisonnable, surtout pas maintenant qu'elle a eu l'audace de coucher avec un dieu majeur du panthéon grec.
Alors à la place, elle croise les bras et demande poliment :
« Qu'est-ce qui se passe ici ? »
Deux réactions se produisent : si Percy couine joyeusement en lui tendant les bras, la créature tourne vers elle des yeux globuleux avant de s'incliner si bas que le groin lui servant de nez frôle le carrelage.
« Kreattur a vu que le petit maître avait besoin d'un bain » croasse la bestiole – qui apparemment se nomme Kreattur, et ça lui va rudement bien.
Généralement, Sally lave son fils en soirée. Après une nuit de sommeil, un bambin se salit beaucoup moins qu'après une journée à courir se vautrer partout et toucher n'importe quoi – bon, ça dépend aussi de l'apprentissage de la propreté, parce que le changement de couche rit au nez des horaires. Mais la décharge d'adrénaline qu'elle vient de recevoir lui laisse la tension à plat, et elle ne veut pas se fatiguer pour un détail aussi bête.
« Je n'aime pas ne pas savoir où se trouve mon bébé » déclare-t-elle, sans décroiser les bras. « J'apprécie ton aide, mais si tu veux continuer à t'occuper de Percy, tu devras m'informer de ce que tu comptes faire, avant de le faire. Est-ce que c'est clair ? »
Kreattur l'observe un moment et elle pense voir une lueur de satisfaction étinceler dans ses prunelles injectées de sang.
« Kreattur a compris, miss Delphi » finit-il par croasser.
Delphini Black, la fille de Voldemort et de Bellatrix Black, la mère de Persée Jackson. Regarde donc la tapisserie si tu ne me crois pas, c'est juste ici, inscrit noir sur blanc.
Elle ravale la nausée qui lui chatouille l'arrière de la langue alors que la voix de Sirius Black se rappelle à son bon souvenir.
« Sally » rectifie-t-elle, « je m'appelle Sally. »
Kreattur cligne des yeux, et elle ressent tout à coup l'impression d'avoir commis un faux pas. Pas quelque chose d'impardonnable, mais une belle gaffe quand même. Mais de quoi s'agit-il ?
Ça pourrait être n'importe quoi. Sally ne sait pas exactement quel type de bestiole est Kreattur, mais elle penche pour une espèce de gremlin ou de lutin, vu sa taille diminutive – il doit mesurer un centimètre de moins que Percy – et ses oreilles pointues. Plus elle y pense, plus elle se remémore la légende du brownie – l'être magique, pas le gâteau aux noix et chocolat – qui s'attache à une maison afin de s'occuper des habitants.
Elle va devoir se méfier, si tel est le cas. Plus d'un conte détaille la vengeance d'un lutin contrarié par l'ingratitude réelle ou perçue d'un humain envers ses services, et ça peut s'avérer furieusement brutal, allant de membres cassés à tout un pays asséché et désertifié. On ne plaisante jamais avec le Peuple des fées, surtout quand on se trouve dans leur territoire.
En Amérique, il n'existe sans doute pas beaucoup de lutins, vu que le mythe est venu d'Europe, et les fées n'apprécient guère de se déplacer, d'autant que le folklore américain avait ses propres créatures qui n'ont pas dû apprécier de voir débarquer des envahisseurs sur leur sol. Mais Sally et Percy ne se trouvent plus en Amérique : ils sont en Grande-Bretagne, la contrée d'Avalon et de Tir na nOg, la terre d'origine des Sidhes. Pire encore, ils se trouvent dans la maison à laquelle s'est attachée Kreattur.
Sally peut se défendre toute seule, mais le brownie pourrait voler son bébé en représailles, toutes ces histoires de changelin ne peuvent pas sortir de nulle part. D'un autre côté, si le brownie décide qu'il tient à eux deux, il serait d'un secours inestimable en cas de pépin.
Sally Jackson ne pense pas être un génie, mais elle est loin d'être stupide. Elle sait comment jouer ses cartes.
Ça et ça ne coûte rien d'être gentil.
