Chapitre 1

« Croyez-moi, je n'ai jamais souhaité être un sang-mêlé.

Si vous lisez ces lignes parce que vous soupçonnez d'en être un, vous aussi, écoutez mon conseil : refermez ce livre immédiatement. Prenez pour argent comptant le mensonge que vos parents vous ont raconté sur votre naissance et tentez de mener une vie normale.

Une vie de sang-mêlé, c'est dangereux. C'est angoissant. Et, le plus souvent, ça se termine par une mort abominable et douloureuse.

Si vous êtes un gamin normal qui avait ouvert ce livre en pensant qu'il s'agissait d'une oeuvre de fiction, parfait. Poursuivez votre lecture. Je vous envie de pouvoir croire que rien de toute cette histoire n'est jamais arrivée.

Mais si vous vous reconnaissez dans ces pages — si vous sentez quelque chose remuer en vous — arrêtez tout de suite de lire. Il se pourrait que vous soyez des nôtres. Or dès l'instant où vous le saurez, il ne leur faudra pas longtemps pour le percevoir, eux aussi, et se lancer à vos trousses.

Je vous aurai prévenu, ne dîtes pas le contraire. »

Percy Jackson — le voleur de foudre, de Rick Riordan


Pensionnaire à l'Institut Yancy, une école privée pour enfants à problèmes qui se trouvait dans le nord de l'État de New York, Percy détestait les sorties éducatives.

Le voilà, sa soeur et lui, ainsi que vingt-sept gamins perturbés et deux professeurs dans un car scolaire jaune en direction du musée des Beaux-Arts, département des antiquités grecques et romaines. La tête posée contre la vitre, il écoutait d'une oreille distraite ce qui se passait autour de lui. Ces excursions éducatives, il pourrait aisément s'en passer ; elles ne l'intéressaient pas. Il préférait largement les sorties que sa mère proposait. Seulement, cette fois-ci, c'était monsieur Brunner, le prof de latin, qui encadrait sa classe, et cela le rendait optimiste.

Monsieur Brunner était un quinquagénaire en fauteuil roulant électrique. Il avait les cheveux clairsemés, la barbe hirsute et une veste en tweed élimée qui sentait toujours le café. C'était son professeur préféré : il s'amusait avec les élèves, il racontait des histoires et permettait même de faire quelques jeux parfois. C'était l'unique personne dont le cours ne l'endormait pas. Percy savait que sa sœur l'appréciait tout autant que lui, elle, qui dormait la majorité de son temps en cours et malgré les punitions que les professeurs lui avaient donné, continuait de dormir. Pourtant, Eambre — que personne n'arrivait bien à prononcer — et lui maintenaient de bons résultats dans la plupart de leurs classes.

Percy espérait que l'excursion se passe bien car la chance ne lui souriait jamais. À chaque fois, que ce soit lui ou sa sœur, quelque chose arrivait : un accident au champ de bataille de Saratoga avait détruit un car scolaire ou encore, une autre fois, il avait actionné la mauvaise manette sur la passerelle et toute la classe avait piqué un plongeon, et une autre fois, sa soeur avait été renvoyé d'une école parce qu'elle avait tué un serpent de ses mains. Cette fois-ci, Percy se tiendrait à carreau. De ce fait, il grinçait des dents parce que Nancy Bobofit, la cleptomane rousse, harcelait son meilleur ami Grover en lui balançant des boulettes de sandwich beurre de cacahuètes-ketchup dans la nuque. Certains morceaux se plantaient dans ses cheveux bruns et bouclés.

Grover était une cible facile. C'était un poids plume. Il pleurait quand il était frustré. C'était quelqu'un de passionnant quand le sujet concernait la nature. Il souffrait d'une maladie musculaire aux jambes, par conséquent, il marchait d'une drôle de manière. Pourtant, il ne fallait pas se fier aux apparences puisqu'il était capable de courir quand cela concernait les enchiladas.

Le jeune adolescent serra les poings. Percy détestait la rousse pour son comportement exécrable et malgré son envie de meurtre, les paroles du directeur le clouaient sur son siège. Si quelque chose se passait pendant cette sortie scolaire, sa sœur et lui seraient renvoyés.

— On y est bientôt, fit Grover en essayant d'apaiser son ami, tu sais, j'aime bien le beurre de cacahuètes.

— Grover, Grover, mon ami, il faut que tu ripostes, commenta une voix derrière eux, sinon je le fais pour toi.

— Non, Eambre, mais merci de ta proposition. Je vous le rappelle : vous êtes tous les deux à deux doigts d'être viré de l'établissement.

Eambre rit.

— Et un de plus ! Il n'y a pas mort d'homme, tu sais !

— Elle n'a pas tort, ajouta Percy avec un sourire pendant que leur ami soupirait, l'air exaspéré.


Monsieur Brunner dirigeait la visite.

Il avançait en tête du groupe dans son fauteuil. Eambre s'ennuyait déjà. Elle marchait les mains dans les poches, traversant les grandes galeries sonores du musée. Le groupe longeait les statues de marbre et des vitrines pleines de très anciennes poteries orange et noir.

— Percy ? appela-t-elle doucement, se rapprochant de son frère. J'ai un mauvais pressentiment.

Il acquiesça, légèrement pâle. Généralement, les mauvais pressentiments n'étaient pas très nombreux, et se produisaient uniquement quand quelque chose de bizarre arrivait. De ce fait, Eambre savait que sa mère cachait quelque chose. Enfin, il y avait aussi le fait que personne ne pouvait lui mentir — bien que cette capacité n'aidait pas vraiment, en dehors de savoir si quelqu'un mentait, il fallait encore pouvoir obtenir la vérité. Son regard se remplit de soupçon en se posant sur la silhouette de la professeure de math. Toutefois, Eambre n'avait rien de concret.

Eambre sortit de ses pensées quand ses pas s'arrêtèrent. Monsieur Brunner avait rassemblé la classe devant une colonne de pierre haute de quatre mètres surmontée d'un grand sphinx, et déjà que sa voix remplissait le silence de la salle. Il parlait de la stèle mais l'adolescente n'arrivait pas vraiment à écouter à cause de la voix criarde de la harceleuse de la classe. Un coup d'œil vers son frère lui assura que celui-ci aussi éprouvait l'envie pressante de la faire. Autour d'eux, tout le monde bavardait sans retenue, peu intéressé par ce que racontait le professeur. Eambre songeait à les envoyer tous chier. C'était le seul professeur qui l'embêtait pas !

Ses yeux se posèrent une seconde fois sur la professeure de math, madame Dodds, qui fusillait son frère du regard. C'était quelqu'un de pas très grand, originaire du sud des États-Unis. Madame Dodds portait toujours un blouson de cuir noir malgré la cinquantaine passée. Arrivée à yancy au milieu de l'année, quand sa prédécesseure avait fait une dépression nerveuse, la professeure avait subitement décidé que Percy était le suppôt de Satan, et depuis, elle faisait preuve de favoritisme avec Nancy. Eambre grimaçait à chaque fois que l'adulte pointait son doigt crochu sur son frère en disant d'un ton doucereux : « Écoutez, mon chou… » et procédait par lui donner un mois de retenue. Toutefois, cela ne voulait pas dire que Nancy Bobofit n'était pas intouchable. Quelque chose chez madame Dodds lui disait de se méfier d'elle. Elle était comme un mille-feuille de chair : il ne fallait pas s'attarder sur la première couche.

Monsieur Brunner continuait de parler de l'art funéraire grec quand soudainement Eambre entendit la rousse de service sortir une idiotie.

— Tu vas pas la fermer ? siffla son frère.

Et toc !

— Monsieur Jackson, s'interrompit le professeur de latin. Souhaitez-vous faire un commentaire ?

— Non, monsieur.

— Peut-être pourriez-vous nous dire ce que représente cette gravure ? questionna monsieur Brunner en montrant l'une des scènes gravées sur la stèle.

— C'est Cronos qui mange ses enfants, n'est-ce pas ?

— Oui, acquiesça le professeur à peine satisfait de la réponse de son frère. Et il l'a fait parce que…

— Eh bien… Cronos était le roi des dieux et…

— Des dieux ? interrompit monsieur Brunner pendant qu'Eambre fronçait les sourcils.

— Des titans, se corrigea Percy. Il ne faisait pas confiance à ses enfants, qui étaient les dieux. Donc, il les a mangés. Sauf que sa femme a caché le petit bébé Zeus et à la place a donné à Cronos une pierre à manger. Plus tard, quand Zeus a grandi, il a recouru à la ruse pour pousser son père à vomir ses frères et sœurs.

— Beurk, fit quelqu'un.

— Puis, il y a eu un grand combat entre les dieux et les titans, et ce sont les dieux qui ont gagné.

Quelques ricanements fusèrent. Eambre se rapprocha de son frère, les mains dans les poches, et entendit vaguement la rousse dire quelque chose à l'oreille d'une de ses copines :

— Le truc qui va nous être vraiment utile dans la vraie vie. Tu te présentes à un boulot et sur le formulaire de candidature on va te demander : « Expliquer pourquoi Cronos a mangé ses enfants. »

— Et en quoi, monsieur Jackson…

Monsieur Brunner avait une bonne ouïe pour avoir entendu Nancy se moquer à l'arrière du groupe.

— …cela a-t-il de l'importance dans la vraie vie, pour paraphraser l'excellente question de mademoiselle Bobofit ?

Cette dernière était rouge comme une tomate.

— Et toc, prends-toi ça ! a marmonna Grover.

Eambre s'étouffa presque de rire. Son frère n'avait pas de chance avec toutes ces questions. Ce n'était pas rare que le professeur de latin les interroge plus que les autres. Au moins, Nancy se faisait rabrouer. Vaguement, elle entendit la réponse de son frère. Désintéressée par l'excursion, l'adolescente s'éloigna du groupe. Ses yeux se posèrent sur les nombreux tableaux qui illustraient les batailles de l'antiquité grecque ainsi que diverses statues de guerrier. La voix de son professeur de latin se perdit dans sa contemplation d'un monde à part, ses pas l'éloignant de plus en plus du groupe comme si quelque chose l'attirait. Le musée était grand, et ainsi les pièces se dévoilaient. Des murmures retentissaient, la suivant dans son chemin aveugle jusqu'à que l'objet de ses désirs n'apparaisse.

C'était un personnage de grande taille — un guerrier grec si elle se fiait à son apparence — qui avait un livre dans sa main droite. Ces derniers temps, elle rêvait de cet objet constamment, comme si elle éprouvait le besoin de mettre la main dessus. Parfois, des visages se formaient, des paroles ni anglaises ni françaises se percutaient inlassablement, et l'attention se portait à chaque fois sur le livre.

Eambre haussa les épaules. Ces rêves-là, elle n'y prêtait pas attention car il y avait plus urgent ; les rêves réalistes d'un combat entre un aigle et un cheval de son frère et le danger imminent qui la tenait par les entrailles. Elle se détourna de la statue et s'éloigna. L'adolescente vit des camarades de sa classe partir vers les portes du musée, automatiquement elle les suivit dehors. Repérant son ami assis à la fontaine, elle le rejoignit.

— Où est Percy ?

— Avec monsieur Brunner, répondit Grover en sortant son sandwich de son sac. Toi, où t'es encore parti te fourrer ?

— Je regardais les statues, lui répondit-elle, ouvrant son sac à dos.

Tout le monde était rassemblé sur les marches du musée. Au-dessus du bâtiment couvait une tempête, quelque chose de menaçant qui contribuait étrangement au sentiment de danger permanent qu'Eambre ressentait. De violentes tempêtes de neige, inondations, incendies provoquées par la foudre, de perpétuels nuages noirs accompagnaient une ambiance électrique depuis Noël. Quelque chose se brassait depuis cette période comme si une guerre approchait. Eambre en frissonnait d'anticipation.

Son regard se posa sur son frère qui revenait de son entretien avec monsieur Brunner. Il s'installa sur le rebord de la fontaine.

— Collé ? demanda Grover à Percy.

— Non, répondit ce dernier. Certainement pas avec Brunner.

— Tiens Grover, maman t'a préparé ça, fit Eambre en donnant un sachet de fruits au garçon.

— Oh ! s'exclama-t-il enjoué. Remercie-la pour moi !


Percy observait le flot de taxis qui descendaient l'avenue pendant qu'il mangeait son sandwich. Il pensait à l'appartement de sa mère, qui n'était pas bien loin du musée des Beaux Arts, au nord de la ville. Il avait envie de sauter dans le premier taxi pour aller la voir mais il savait qu'elle serait tellement déçue de le voir, il n'aimait pas la décevoir. Son regard se porta sur le ciel pendant quelques instants. Sans même le vouloir, il imaginait un aigle se battre férocement contre un cheval. Il secoua la tête acceptant une bouteille d'eau de la part de sa sœur.

Brunner avait garé son fauteuil roulant au pied de la rampe d'accès pour handicapés. Il mangeait des bâtonnets de céleri tout en lisant un roman à l'arrière de son fauteuil, ce qui lui donnait l'air d'une table de café motorisée.

Son sandwich terminé, il se saisit de son dessert. Puis Nancy Bobofit débarqua devant lui accompagnée de ses horribles copines et jeta son picnic à moitié mangé sur les genoux de son meilleur ami. Du coin de l'œil, il vit Eambre se tendre. Percy serra les poings en prenant une profonde respiration. Bobofit l'insupportait.

— Oh, pardon !

Elle leur sourit de toutes ses dents de travers. Son visage était couvert de taches de rousseur orange, comme si quelqu'un l'avait aspergé de mimolette liquéfiée. Percy grinça des dents tentant de garder son calme. La psychologue de l'école lui avait dit plus d'une centaine de fois de compter jusqu'à dix afin de maîtriser sa colère. Sauf que ça ne marchait pas. Il était si furieux devant l'injustice permanente que subissait Grover qu'une vague rugit dans ses oreilles. D'un seul coup, la rousse s'était retrouvée dans la fontaine.

— Percy m'a poussé ! cria immédiatement la harceleuse, un air de triomphe se dessinant dans ses iris.

Madame Dodds vint à leur rencontre. Le reste de la classe murmurait. Eambre posa une main sur son épaule droite et se pencha vers lui :

— Elle va être terrifiée quand on sera de retour à Yancy.

La professeure de math s'assura que Bobofit aille bien avant de se tourner vers eux. Eambre se tendit, ses yeux bleus plongés sur l'adulte qui leur faisait face. Percy sentit le regard victorieux de Dodds sur lui sans qu'il ne comprenne vraiment pourquoi.

— Écoutez, mon chou…

— Je sais, grommela Percy. Un mois à gommer des livres d'exercices.

Sa sœur lui jeta un regard incrédule à ses mots. Il sourit d'un air gêné. Ce n'était sans doute pas la chose à dire.

— Venez avec moi ! ordonna la professeure.

— Attendez, glapit Grover surprenant les deux autres adolescents. C'était moi. C'est moi qui l'ai poussée.

Percy le regarda, estomaqué. Son meilleur ami tentait de le couvrir, lui qui était terrorisé par la professeure de math.

— Je ne vous crois pas, monsieur Underwood, rétorqua celle-ci d'un air dur.

— Mais…

— Ne bougez pas d'ici !

Grover lui jeta un regard désespéré. Sa sœur plongea ses yeux dans les siens pendant quelques instants lui passant un message. Il se redressa, il força un sourire sur son visage et rassura son meilleur ami même si ce dernier ne le croyait pas.

— On se dépêche, mon chou, aboya Dodds.

Bobofit voulut ricaner mais elle croisa le regard furieux de la sœur de Percy donc elle choisit sagement de rien faire. L'adolescent se détourna du groupe et réalisa qu'il était tout seul. Madame Dodds se trouvait déjà à l'entrée du musée, tout en haut des marches, et lui faisait signe avec impatience de la rejoindre. Son ventre se noua d'anticipation. Il se dépêcha de rejoindre la professeure. À mi-hauteur des marches, il jeta un regard vers Grover et Eambre, l'un était pâle comme un linge et faisait des va-et-vient entre lui et monsieur Brunner, et l'autre lui montra une dague qu'elle dissimulait normalement dans ses vêtements.

Encore une fois, la professeure avait disparu. En arrivant dans le hall d'entrée, il l'aperçut en train de se diriger au fond du hall. Madame Dodds l'entraîna dans les profondeurs du musée jusque dans la salle où la classe avait passé la matinée. Immobile face à une grande frise de marbre représentant les dieux grecs, elle émettait un drôle de bruit, une sortie de grondement.

Le mauvais pressentiment que sa sœur avait ressenti était cette personne. Il se tendit, préférant rester à une distance raisonnable de la professeure.

— Vous nous causez bien du souci, mon chou.

— Oui, madame, répondit-il prudemment.

— Vous ne pensiez tout de même pas vous en tirer comme ça ?

Percy fronça les sourcils, confus.

— Nous ne sommes pas des imbéciles, Persée Jackson, dit madame Dodds d'une voix froide. Nous t'aurions repéré tôt ou tard. Avoue et tu souffriras moins.

Elle ne pouvait pas parler du stock de bonbons qu'il vendait illégalement ou du fait qu'il avait triché en pompant sa rédaction sur Tom Sawyer sur internet. L'adulte devait parler de quelque chose d'autre.

— Alors ?

— M'dame, je…

— Ton heure est venue !

Il se recula brusquement. Madame Dodds se transforma : ses yeux luisaient comme des charbons de barbecue rougeoyants, ses doigts s'allongèrent et se changèrent en serpes, son blouson fondit comme neige au soleil et ses grandes ailes parcheminées apparurent. L'adolescent s'agenouilla, sa main droite saisissant la lame qu'il cachait dans son dos. Il la dégaina, remerciant mentalement la personne qui lui avait offert la dague, se préparant à l'assaut de la bestiole. Le monstre se jeta sur lui. Il esquiva de justesse, sentant le souffle des griffes qui fendaient l'air. Il roula sur le sol. Il se retrouva rapidement à croiser le fer avec son adversaire, le même qui débitait des paroles incompréhensibles passant de l'anglais au grec avec aisance. Une opportunité se présenta au bout de quelques minutes. L'adolescent fendit l'air, et au même moment quelque chose rugit dans ses oreilles.

Le monstre fut projeté en arrière. Il explosa en gerbe de poussière dorée. Percy s'agenouilla sur le sol, le cœur battant la chamade. Il ne savait pas ce qu'il s'était passé mais au moins le danger était parti pour le moment.

Maladroitement, il rangea la dague. Encore une fois, il remercia la personne qui lui avait offert ce joli cadeau. Pour le coup, cela lui avait été très utile. Percy se redressa lentement. Il prit une profonde respiration et vida lentement ses poumons d'air. Puis, il se dirigea vers la sortie. Dehors, il commençait à pleuvoir. Il repéra Grover ainsi que sa sœur près de la fontaine s'abritant sous un plan du musée. Nancy Bobofit, en le voyant, vint l'embêter cependant il l'ignora royalement, rejoignant Grover et Eambre.

— Qu'est-ce que madame Kerr a dit ? demanda Grover.

Confus, Percy échangea un regard avec Eambre, qui était aussi confuse que lui.

— Qui ?

— C'est madame Dodds aux dernières nouvelles, fit Eambre en plissant ses yeux.

Leur ami hésita un temps avant d'affirmer que leur professeure de math s'appelait Kerr. Percy n'insista pas cependant il se promit d'en parler avec sa sœur.

Quelque chose clochait.


Comme toutes les autres écoles, l'Institut Yancy n'avait pas fait long feu.

Il avait fallu quelques semaines à l'école pour connaître l'identité de la personne qui tourmentait Nancy Bobofit : entre causer du chaos dans sa chambre tous les deux jours, son shampoing remplacer avec une teinture, dégradation de ses affaires, nuits épouvantés qui faisaient que l'adolescente agissait comme un zombie. Si Eambre avait été renvoyé, ce qui la rassurait était le fait que la harceleuse avait cessé d'embêter Grover ou les autres victimes de l'école.

À Yancy, élèves comme professeurs étaient persuadés qu'il n'y avait jamais eu de madame Dodds. Son frère tentait même parfois de glisser quelques questions à son sujet, espérant que leurs camarades se trahissent, en vain. Leur ami, Grover, ne pouvait pas les berner. À chaque fois qu'ils mentionnaient madame Dodds, le garçon hésitait avant d'affirmer qu'elle n'avait jamais existé. Eambre s'inquiétait : son frère était en proie à des cauchemars incluant le monstre et devenait de plus en plus irritable, ses notes avaient même chuté.

Le temps continuait d'empirer. Un orage avait fait voler en éclat la fenêtre de la chambre de son frère. Une tempête, la plus grosse jamais enregistrée dans la vallée de l'Hudson, avait frôlé Yancy de quatre-vingt kilomètres.

L'année se finissait avec son frère étant aussi renvoyé de Yancy. Les deux frères et sœurs avaient eu le temps de discuter de ce qu'il s'était passé mais rien de concret n'en était sorti.

Allongée sur son lit, Eambre songeait déjà aux plaisirs des vacances. Elle rêvait de retourner dans son pays de naissance — la France — afin d'en apprendre davantage sur son héritage et potentiellement sur sa mère biologique. Cette dernière l'avait confié à sa mère adoptive quand elle n'avait que cinq mois pour une raison inconnue. Eambre pensait qu'il y avait beaucoup de mystère autour de son frère et elle.

Quelqu'un toqua à sa porte. Celle-ci s'ouvrit légèrement, une tête apparut; celle de son frère. Lui faisant signe d'entrer, Eambre lui laissa la place de venir s'installer sur son lit.

— Il faut que je te raconte, Eam, ce que j'ai entendu, chuchota-t-il.

La porte fermée, il vint s'asseoir sur le lit, l'air chamboulé.

— Je suis descendu aux bureaux des professeurs pour demander de l'aide à monsieur Brunner pour les examens. Comme on le pensait, Grover nous cache des choses. Il n'est pas le seul d'ailleurs, monsieur Brunner semble savoir beaucoup de choses. Ils parlaient de moi, par contre.

— Ah, je passe au second plan, remarqua Eambre, un sourcil levé. De quoi ont-ils parlé ?

— Grover disait qu'il ne pouvait échouer de nouveau, il a également parlé de l'échéance du solstice d'été comme quoi cela se passerait sans moi… Je ne comprends pas trop là…

— Bizarre. Enfin, ça ne m'étonne pas que monsieur Brunner soit suspect. Au moins, on a la preuve que Grover nous mentait à la figure.

— Apparemment, il y a quelque chose appelé « la Brume » qui agit sur les élèves et professeurs, et ça suffira de nous convaincre qu'il n'y a jamais eu de madame Dodds.

— Peut-être que cette « Brume » est aussi efficace sur les gens qui ne voient pas les monstres qu'on voit parfois, commenta Eambre, les sourcils froncés.

— Ah oui, effectivement, bien joué.

— On va continuer d'enquêter jusqu'à la fin de l'année.

Quelques minutes plus tard, son frère rejoignit sa chambre, la laissant réviser. Le lendemain après-midi, après trois heures interminables d'examen en latin même si Eambre devait avouer qu'elle s'en était bien sortie, son frère fut rappelé par le professeur de latin. Curieuse, Eambre se dissimula non loin pour écouter leur conversation.

— Percy, commença le professeur. Ne soyez pas découragé de quitter Yancy. C'est… ça vaut mieux ainsi.

'Il aurait dû s'abstenir de dire une connerie pareille.' songea l'adolescente.

— Oui, monsieur, bredouilla son frère, embarrassé.

— Je veux dire… Ce n'est pas le bon endroit pour vous, ici. Ce n'est qu'une question de temps.

Quelques sourires moqueurs par-ci, quelques rires par-là. 'Qu'il parle encore plus fort celui-là!' rugit mentalement Eambre, serrant les poings.

— D… D'accord, bafouilla Percy.

— Non, non, tenta de se rattraper le professeur. Ce que j'essaie de vous dire… vous n'êtes pas normal. Il n'y a pas de quoi…

— Merci de me rappeler, monsieur. Merci beaucoup.

Son frère disparut dans la foule d'élèves avant que le professeur n'ait pu dire quoi que ce soit. Eambre se délaissa de sa cachette pour se mêler aux autres, passant près de son ancien prof, elle lui adressa un regard noir.


Le dernier jour arriva enfin.

Sa valise déjà prête depuis la veille, Percy avançait en direction des portes de l'Institut peu intéressé par les conversations des autres garçons autour de lui. Quelqu'un allait faire de la randonnée en Suisse. Un autre allait sillonner les Caraïbes pendant un mois. D'autres partaient en Europe pendant les vacances. Lui, et accessoirement sa sœur, rentraient simplement à New York et prévoyaient de trouver un job d'été comme promener des chiens, vendre des abonnements à des revues ou encore être serveur dans un restaurant de fast-food. Il savait par avance que sa sœur allait se retrouver dans de nouveaux ennuis à cause de sa manie à provoquer des bagarres. Cependant, dans ce genre de cas, il appréciait pouvoir se défouler lors de combats de rues même si souvent cela se finissait avec quelques blessures.

Grover, leur ami, avait pris un billet pour New York par le même autocar que lui. Il rangea sa valise dans la soute et monta à bord après avoir montré son ticket au chauffeur. Il s'assit à côté de son meilleur ami. Au même moment, il repéra sa sœur deux sièges devant eux. Pendant le trajet, son ami se comportait bizarrement puisqu'il jetait des regards dans le couloir et aux passagers. Au bout d'un moment, Percy céda à la tentation et se pencha vers Grover :

— Tu cherches des Bienveillantes ?

Son ami sursauta. Percy lui avoua à mi-voix qu'il avait tout entendu. Grover parût semi-soulagé et semi-paniqué.

— Qu'est-ce que tu as entendu ?

— Pas grand-chose… C'est quoi l'échéance du solstice d'été ?

Grover se contenta de pâlir, il tenta alors de recourir au changement de sujet mais Percy ne lâcha pas l'affaire. Finalement, l'adolescent lui rappela qu'il était un très mauvais menteur. Percy mentionna également que lui et sa sœur l'avaient cramé depuis longtemps. Les oreilles de son meilleur ami devinrent toutes roses. Il acquiesça, résigné, mais refusa de lui dire quoi que ce soit. Au lieu de cela, il extirpa une carte de visite en piteux état et lui tendit. Percy plissa les yeux, éprouvant la difficulté de déchiffrer les mots écrits à cause de leurs caractères alambiqués. Au bout de quelques dizaines de secondes, il comprit de quoi cela en retournait.

Grover Underwood, Gardien

Colline des Sang-mêlé

Long-Island, New York

(800) 009 - 0009

Des questions lui taraudaient l'esprit cependant Percy se retint de les poser.

— C'est mon adresse d'été.

— C'est… si on veut te voir, c'est ça ?

— Ou, si tu as besoin de moi, acquiesça Grover légèrement hésitant.

— Pourquoi aurais-je besoin de toi ?

— Écoute, Percy, la vérité, c'est que j… je suis censé te protéger, en quelque sorte.

L'adolescent le dévisagea longuement.

Grover gesticula mal à l'aise. Percy avait passé toute l'année à le défendre face aux gens qui voulaient se défouler sur lui. Il avait passé les dernières nuits à songer à ce qui pourrait arriver à son meilleur ami l'année prochaine. C'était étrange que son ami prétende de le protéger lui. Encore une fois, cela le concernait. Toutefois, Percy ne fit aucun commentaire.

Un grincement strident retentit. Une épaisse fumée noire sortait du tableau de bord accompagnée d'une horrible odeur d'œuf pourri. Le chauffeur jura comme un marin, il se gara rapidement sur la bande d'arrêt d'urgence et pria tout le monde de sortir. Percy jeta un coup d'œil à leur environnement : ils se trouvaient en pleine campagne où on ne pouvait que voir des érables et des détritus. Quelque chose attira son attention. De l'autre côté de la route, il y avait un étal de fruits : des cageots de cerises et des pommes vermillon, des noix et des abricots, de grandes bouteilles de jus de pomme. Pas de clients, juste trois dames qui tricotaient. Intrigué, il s'avança.

Ces trois vieilles femmes tricotaient la plus grande paire de chaussettes qu'il n'ait jamais vu. La première, à droite, s'occupait d'une et la deuxième, à gauche, s'occupait de l'autre. Et au centre, la troisième femme tenait une énorme corbeille de fil bleu électrique.

— Oh, je vais leur demander si elles peuvent me passer une paire pareille ! s'exclama Eambre, sauf que Grover l'attrapa par le bras pour la retenir.

Les dames étaient blêmes et ridées comme de vieilles pommes : leurs cheveux argent retenus par des bandanas blancs et leurs bras décharnés dans leurs robes de coton colorés. Le plus étrange, c'était qu'elles semblaient regarder Percy.

— Percy… Elles te regardent, n'est-ce pas ?

— Ouais, bizarre, non ?

— Elles sont dangereuses, commenta d'un air monotone Eambre, toute excitation disparue.

Grover hocha la tête. Le moment où l'inconnue du milieu se saisit d'une paire de ciseaux or et argent, son meilleur ami les traîna vers le car, murmurant des paroles incompréhensibles. Eambre échangea un regard sérieux avec lui. Tandis que Grover forçait la porte du car, les deux adelphes jetèrent un œil dans la direction des vieilles dames, juste à temps pour voir celle du milieu couper un fil. Perplexe, ils se détournèrent. Au même moment, le chauffeur appelait tout le monde à remonter dans le car. Percy s'installa à côté de son meilleur ami pendant que sa sœur se mettait derrière eux.

— Grover, ces femmes… elles sont terribles, non ? questionna Eambre.

— Qu'est-ce que vous avez vu ? demanda Grover au lieu de répondre, sa voix tremblait d'émotion.

— La dame du milieu a pris ses ciseaux et a coupé le fil.

Le garçon pâlit davantage. Il se renferma sur lui-même, marmonnant des paroles incompréhensibles. Percy haussa un sourcil.

— … jamais la sixième…

Qu'est-ce qu'il a ? souffla sa sœur en français, stupéfaite par le comportement de leur ami.

Au bout de quelques minutes, Grover se reprit. Il leur demanda de lui promettre qu'il pourrait les raccompagner chez eux. Les deux Jackson acceptèrent. Durant le reste du voyage, Grover regardait tristement Percy comme s'il choisissait déjà les fleurs qui lui plaisaient le plus pour son cercueil.

À la gare routière, les deux frères et sœurs avaient faussé compagnie à Grover parce que son comportement les perturbait. Ils avaient filé en douce de l'autocar et avaient sauté dans le premier taxi en direction du coin de la 104e rue est de York Avenue.

Si Sally Jackson, leur mère, était la personne la plus formidable au monde et accessoirement malchanceuse, leur beau-père était un horrible individu. Leur mère enchaînait deux boulots pour éviter que le navire coule pendant que Gaby Pue-Grave dépensait tout en alcool et au poker, à moitié nu dans l'appartement la plupart du temps et à peine capable de réchauffer un plat au micro-onde.

En rentrant, les adelphes eurent la malchance de tomber sur leur beau-père en pleine partie de poker avec ses potes. La télévision beuglait et des détritus jonchaient la moquette.

— Ah, vous êtes rentrés.

— Où est maman ? demanda Percy, contenant sa rage face à l'état de l'appartement.

Du coin de l'œil, Eambre apercevait l'évier rempli d'assiettes, de verres, de tasses et de couverts ainsi que des déchets un peu partout sur le comptoir. Une odeur nauséabonde régnait dans l'appartement. L'adolescente grimaça.

— Elle travaille. Vous avez de l'argent ?

Aussi étrange que cela puisse être, Gaby Pue-Grave était le gérant d'une grande surface d'électroménager en banlieue. Pourtant, il passait ses journées à boire et fumer des cigares dans l'appartement. Il ne payait aucune facture et n'aidait pas à payer les diverses dépenses. Il se contentait de recevoir des chèques de paie, de l'argent qu'il dépensait aussitôt dans ses addictions. La plupart du temps, quand Eambre et Percy étaient à la maison, Gaby Pue-Grave s'attendait à ce que ce soit eux qui lui fournissent l'argent pour ses parties de poker. Leur mère n'était pas au courant de cette dernière partie car s'ils pipaient le moindre mot, Gaby Pue-Grave leur casserait la figure.

— On n'a plus rien, répondit Percy.

Ce qui était vrai. Avant de rentrer à l'appartement, ils avaient dépensé le reste de l'argent en se rendant à la boulangerie du coin. Gaby leur gratifia un regard noir avant de retourner à sa partie. Les deux adolescents s'échappèrent dans la chambre qu'ils partageaient quand ils n'étaient pas dans un pensionnat. Cette dernière devenait le dépotoir de Gaby : bottes crottées sur le rebord de la fenêtre, persistante odeur de cigarette et d'alcool, déchets en tout genre sur le sol, des centaines de magazines recouvraient le bureau.

— Quel enfoiré, marmonna l'adolescente en s'asseyant sur la chaise.

Ensuite, ils nettoyèrent la pièce. Délaissant, leurs valises dans le coin, les adolescents s'allongèrent sur leur lit respectif réfléchissant aux derniers évènements. La voix de leur mère les sortit de leurs pensées.

— Percy ? Eambre ?

Elle ouvrit la porte de la chambre et s'infiltra rapidement dans la petite pièce. Ses yeux pétillaient de joie. Vêtu de son uniforme rouge, blanc et bleu des « Douceurs d'Amérique » dont était imprégné les odeurs des plus délicieuses sucreries qu'elle vendait, la femme leur adressa un grand sourire. À ses pieds se trouvait un énorme sac d'échantillons gratuits qu'elle leur ramenait toujours quand ils revenaient de pension. Leur mère s'installa sur le lit de Percy et exigea de connaître tous les détails qu'ils ne lui avaient pas raconté dans leurs lettres.

Si Eambre appréciait d'être de retour à New York, le sentiment de danger imminent n'avait pas cessé de la suivre.

— Tout va bien, ma chérie ?

Eambre hocha la tête. Au même moment, Gaby Pue-Grave hurlait à sa mère de lui apporter du guacamole. L'adolescente serra ses poings, agacée. Était-il trop débile pour le faire lui-même ? Les deux jeunes parlèrent de leurs derniers mois à Yancy, passant de leur retour après les fêtes de fin d'année jusqu'à l'excursion au musée.

— S'est-il passé quelque chose ?

Percy hésita. Il jeta un coup d'œil à sa sœur puis secoua la tête. Leur mère les regarda longuement très curieuse mais n'insista pas.

— J'ai une surprise pour vous deux. Nous partons à la plage.

— À Montauk ?

— Pour trois nuits. Le même bungalow.

Les deux adolescents la regardèrent avec surprise. Cela faisait deux étés qu'ils n'avaient pas été à Montauk parce que Gaby disait n'avoir pas assez d'argent. Le menteur, songea l'adolescente. La porte de la chambre s'ouvrit laissant émerger l'affreux beau-père qui adressa un regard ennuyé à sa mère.

— Le guacamole, Sally ! T'as pas entendu ?

— J'allais y aller, chéri, répondit Sally. Nous parlions justement de notre petit voyage.

Gaby plissa les yeux.

— Votre voyage ? Tu veux dire que tu étais sérieuse ?

Eambre se demandait comment sa mère avait épousé un tel homme. Un incompétent qui vivait d'alcool et de cigarettes, qui se droguait même par moment — la jeune adolescente l'avait déjà aperçu en train d'avoir à faire avec un dealer — et se comportait horriblement avec les personnes de sexe féminin.

— J'en étais sûr, entendit-elle son frère marmonner quelques paroles contre leur beau-père.

Eambre ferma les yeux, se désintéressant de la conversation. Les voix de sa famille disparaissaient en arrière-plan tandis que le sentiment d'insécurité grandissait comme si quelque chose — des images apparurent brusquement dans son esprit représentant une créature mi-homme, mi-taureau ainsi qu'une sorte d'énorme serpent — la traquait. Un frisson parcourut son échine, et sa main droite glissa vers la cachette de sa dague. Mais à mi-chemin, Eambre se reprit, se rappelant qu'elle se trouvait chez elle et non face à deux monstres.

Une heure plus tard, ils étaient prêts à partir. Percy chargeait les sacs dans le coffre de la Camaro de 1978 pendant que Gaby Pue-Grave regardait avachi contre le mur d'entrée de l'immeuble. Il ne cessait de râler. Assise en tailleur sur le trottoir, Eambre comptait mentalement de un à dix pour contenir la rage qui menaçait de lâcher. Son beau-père avait tendance à l'énerver. L'année passée, au moment des fêtes de fin d'année, pendant que sa mère et son frère étaient de sortis, la tension avait escaladé à une bagarre, depuis Gaby avait cessé de faire des remarques blessantes à son sujet.

— Tout va bien ? questionna doucement Sally avec une moue inquiète.

Un, deux, trois, quatre… Oui, oui, t'en fais pas.

Sally rêvait d'acheter le bungalow qui se trouvait sur la côte sud de Long Island, tout en haut de la pointe de l'île. C'était une petite boîte pastel aux rideaux décolorés, nichée entre les dunes. Ou peut-être même d'y vivre, ce serait nettement plus sympathique son appartement bien trop cher à New York. Elle avait toujours adoré se rendre à Montauk : passer de longues soirées au bord de la mer à écouter le son des vagues, se perdre dans la contemplation du paysage, rêver de ce qu'il se passe en dessous de la surface de la mer.

Elle tentait vainement d'être concentrée sur sa conduite mais ses pensées divergeaient vers ses deux enfants. Entre Eambre qui était liée avec son environnement, ou le monde en général, et son fils qui posait un peu plus de questions ces jours-ci, Sally songeait déjà que le secret n'en était plus un.

Un coup d'œil dans le rétroviseur lui permit de savoir que sa fille était tendue.

Sa fille, Eambre. L'enfant qu'elle avait adopté un soir de décembre. Une sang-mêlée. Le père de cette dernière lui avait rendu visite lors des sept ans d'Eambre et lui avait donné sa bénédiction. La rencontre l'avait un peu bouleversé : ce n'était pas tous les jours qu'elle rencontrait un autre Olympien.

Au coucher de soleil, Sally gara la voiture. Comme à leur habitude lors de leurs visites à Montauk, la petite famille se pressa pour ouvrir les fenêtres du bungalow. Puis, elle s'attaqua au ménage. Le propriétaire du bungalow ne nettoyait jamais les lieux, laissant la tâche aux habitants temporaires. Par la suite, ils se promenèrent sur la plage en mangeant les sucreries bleues qu'elle avait ramené. Sally remarqua que sa fille n'était pas dans son assiette, ses yeux aussi bleu que l'océan parcouraient leur environnement avec assistance comme si quelque chose s'apprêtait à les attaquer. Son cœur se serra.

À la tombée de la nuit, la petite famille se réunit autour d'un feu de camp. Sally se mit à raconter des histoires de son enfance pour détendre l'atmosphère.


Percy se réveilla en sursaut.

Sa sœur se tenait sur le seuil de la porte de sa chambre. En sueur, le garçon se précipita hors de son lit et enfila ses vêtements. Il n'avait pas besoin d'échanger la moindre parole avec Eambre puisque son avertissement résonnait dans son crâne. Dehors, un orage se déchaînait. Des éclairs tombaient. Des vagues hautes de six mètres pilonnaient les dunes comme des canons. Le vent hurlait si fort pourtant un son plus puissant, une sorte de mugissement lointain, furieux et torturé couvrait la tempête.

— Un ouragan ! s'écria sa mère, terrifiée.

Quelqu'un tambourinait à la porte. Eambre se dirigea vers celle-ci et l'ouvrit doucement, découvrant leur meilleur ami trempé jusqu'aux os, un air désespéré plaqué sur son visage. Eambre se recula, laissant l'autre garçon entrer dans le bungalow. Les yeux bleus de sa sœur fixaient les jambes de Grover avec surprise. Percy suivit son regard. Grover ne portait plus de pantalon. À la place de ses pieds se trouvaient des sabots fendus. Puis il échangea un regard avec Eambre. Au moins, un mystère était résolu. Les explications pouvaient, cependant, attendre à cause du danger imminent.

— Je vous ai cherché toute la nuit, hoqueta Grover. Qu'est-ce qui vous a pris ?

— T'avais l'air de t'occuper déjà de nos funérailles, commenta Eambre, quelque peu amusée.

Percy ravala son rire quand leur mère les assassina du regard.

— Qu'est-ce que vous ne m'avez pas dit ? exigea de savoir celle-ci, pétrifiée.

O Zeu kai alloi theoi ! Ils sont sur mes talons ! Vous ne lui avez rien dit ?!

— Donc, ça va être de notre faute maintenant, souffla Eambre, ennuyée.

Percy comprenait sa frustration. Lui non plus n'adhérait pas aux secrets de leur mère. Il plissa les yeux : Grover venait de jurer en grec ancien et il avait tout compris.

— Percy, Eambre. Que s'est-il passé ?!

Percy bredouilla quelques mots assez pour faire comprendre à sa mère dans quelle sorte de danger ils se trouvaient. Elle devint encore plus terrifiée qu'elle ne l'était déjà quand il mentionna les trois vieilles dames à un étal de fruits.

— Allez à la voiture. Tous les trois. Courez !

.

La voiture fonçait dans la nuit noire par de petites routes de campagne. Le vent fouettait le véhicule et la pluie cinglait le pare-brise. Le silence régnait. L'atmosphère était tendue. Percy souhaitait obtenir des réponses de son meilleur ami et de sa mère mais bizarrement il resta muet. Il se tourna vers sa sœur. Leurs yeux se rencontrèrent longuement, convoyant des messages. Finalement, Eambre brisa le silence :

— Loin de là de te presser, maman, mais va falloir conduire plus vite. Ils arrivent.

— Q.. Quoi ? s'étrangla Grover en se tournant vers Eambre.

— Entre la vieille peau du musée qui accuse Percy d'avoir volé quelque chose (Bizarrement, Grover se mit à pâlir), le temps dangereux qui règne depuis Noël, les monstres en général… Et le danger permanent qui me tient par les entrailles, c'est assez pour vous ?

— Mais comment tu…

— C'est compliqué, Grover, répondit Percy à la place de sa sœur. Et si tu nous disais pourquoi tu as des sabots ?

— Cela n'a d'importance pour le moment.

— Un peu, non ? T'as des sabots, mec ! s'exclama Eambre.

— Cela n'a pas d'importance ? Mon meilleur ami est un âne à partir de la taille ! répliqua Percy.

Grover émit un « Bêê-ê » aigu et guttural.

— Chèvre ! Je suis un satyre !

— Les enfants, on n'a pas le temps d'expliquer, siffla sa mère. Nous n'avons pas beaucoup de temps.

Brusquement, sa mère donna un coup de volant à gauche, propulsant la voiture sur une route un peu plus étroite bordée de fermes plongées dans l'obscurité, de collines boisées et de panneaux « CUEILLETTE DE FRAISES » sur des palissables blanches. Percy se retint de parler après avoir échangé un regard avec sa sœur qui gardait un œil sur leurs deux poursuivants. Leur mère donna un nouveau coup de volant, cette fois-ci évitant de justesse une énorme masse sombre. Elle appuya davantage sur le champignon dévalant la route à toute vitesse.

La pluie s'abattait avec violence rappelant à Percy son combat contre la Bienveillante. Un éclair s'écrasa à quelques centimètres de la voiture. Ses poils se hérissèrent quand un nouvel éclair heurta la voiture. Celle-ci explosa si abruptement.

Percy se glissa hors de la voiture aidant son ami et sa sœur à s'extirper de la carcasse. Ensemble, ils aidèrent l'adulte du groupe à sortir de l'engin ignorant ses protestations. Sally saisit sa main et celle d'Eambre. Ils s'éloignirent le plus rapidement du véhicule qui ne tarderait pas à prendre feu. Percy tourna la tête derrière lui, pâlissant.

— C.. C'est quoi ?

— Le fils de Pasiphaé.

Le minotaure, mi-homme mi-taureau. Le fils de Pasiphaé. La bête était aveugle, ses sabots faisaient trembler le sol pendant qu'elle les cherchait. Il arrivait au niveau de la voiture quand le groupe commençait enfin à s'enfoncer dans la forêt, se précipitant en direction d'un grand pin où la colonie des sang-mêlés se trouvait. Grover trottait, du sang coulant sur son visage, l'aidant à soutenir sa mère.

— Les enfants, allez au camp, hissa Sally, encore sonnée par l'accident de voiture.

— Mais maman… tenta de protester Percy.

— Je ne peux pas y rentrer de toute façon. Il est après vous. Séparez-vous !

Ils se séparèrent. Percy partit à gauche et se retrouva face à l'homme-taureau. Ce dernier baissa la tête et chargea en pointant ses cornes tranchantes sur ma poitrine. Au dernier moment, le garçon sauta sur le côté. La bête poussa un rugissement de fureur. Il commença à courir, la peur nouant son estomac. Il se retourna de nouveau, seulement pour découvrir que le monstre se dirigeait dans la direction de sa mère. Percy plissa les yeux, il ne pouvait pas voir sa sœur. Vaguement, il entendit Grover avertir d'un autre danger.

Ils étaient arrivés à la crête de la colline. Il aperçut une vallée en contre-bas d'où il percevait les lumières d'une ferme. L'homme-teau grattait ses sabots sur le sol de la forêt, ses yeux remplis de haine fixaient l'adulte. Sa mère reculait lentement, pétrifiée de terreur. Le monstre se précipita sur elle et la saisit par la gorge avant qu'elle ne parte.

— Maman !

— Pars, Percy !

L'homme-taureau referma son emprise sur sa mère, insérant ses griffes dans sa peau, et au même moment, le corps de sa mère disparut en poussière de lumières. La rage l'envahit soudainement tandis qu'il criait vainement pour sa mère. Le monstre changea de cible : Grover. Muet d'une nouvelle force, Percy se précipita à la suite de la bête, dégainant sa dague.

Il eut une idée, certes stupide, mais une idée quant même. Il retira son blouson rouge et l'agita en attirant l'attention de la bête. Celle-ci se tourna vers lui et courut rapidement dans sa direction. Elle tendit ses bras pour l'attraper quelle que soit la direction par laquelle il essaierait d'éviter. Le temps ralentit : les jambes de Percy se raidirent, elles le propulsèrent à la verticale et il rebondit sur la tête de la créature comme un tremplin. Le garçon fit un tour en l'air et atterrit finalement sur son cou. L'homme-taureau se fracassa le crâne contre un arbre. L'adolescent le saisit par l'une de ses cornes pour se faire éjecter. Le monstre s'agitait violemment, et Percy avait soudainement peur de se faire écraser comme une crêpe. Le Minotaure entendit un gémissement de Grover, qui était inconscient sur le sol de la forêt, et se mit en position.

Percy serra fermement sa dague. D'un geste brusque et rapide, il asséna un puissant coup à la corne qu'il tenait. Celle-ci se brisa. L'homme-taureau se mit à hurler. Le garçon fut projeté dans les airs. Il tomba à quelques mètres du monstre. Il se redressa et se précipita vers son adversaire, l'achevant. La corne brisée et la dague s'enfoncèrent dans le flanc de la créature lui arrachant un nouvel hurlement de douleur. Puis, le fils de Pasiphaé disparut comme la Bienveillante le fut.

Il tomba à genoux par terre, l'adrénaline redescendant. Sauf que rien n'était terminé, il pouvait le sentir ; cela ne faisait que commencer.


Elle n'était pas partie dans la bonne direction. Une immense créature haute de six mètres se dressait devant elle, ses yeux luisants la fixaient avec haine et dégoût tandis que sa queue longue de quatre mètres virevoltait dans l'air. De longs bras semblables à des appendices noirs liés flottaient. La créature hissait. Elle se mit à glisser à grande vitesse vers Eambre, ses bras s'agitant dans les sens dans l'optique de l'attraper. La jeune fille esquiva son adversaire en roulant sur le sol de la forêt. Faisant confiance à ses autres sens, Eambre se mit à courir loin du monstre. Elle fléchit les genoux, se propulsa dans les airs, ses pieds touchèrent un tronc d'arbre et l'envoya vers le monstre.

Ce dernier hissait encore. Elle atterrit sur son dos. Immédiatement les bras s'enroulèrent autour des chevilles et autour de ses poignets. Eambre sentit les griffes acérées s'enfoncer dans sa peau. La sang-mêlée devint livide. La jeune fille resserra son emprise autour de la dague.

Le tonnerre résonnait. Et la pluie continuait de s'abattre sur la forêt entourant la colonie des sang-mêlés.

Le serpent continua à glisser se faufilant entre les arbres. Son poison étourdissait les mouvements d'Eambre. Elle luttait, renforçant ses mains autour de la dague. Les mains tremblantes, la sueur coulant sur son front, Eambre réussit finalement à enfoncer la lame dans la chair du monstre. Celui-ci rugit et se mit à s'agiter violemment. Les bras lâchèrent leur prise et la lame glissa le long du dos en même temps que l'adolescente. La créature hurla de douleur.

Eambre tenait bon. Une étrange substance noire dégoulinait des blessures faites par les griffes du monstre. Ses pieds touchèrent le sol, et immédiatement elle ferma ses yeux. Le monstre rugit de rage tournant sa tête vers la jeune fille, sa blessure luisait. Oubliant pour un temps sa vue, l'adolescente se concentra sur son environnement. Derrière ses paupières fermées, des étincelles dorées apparurent : elles formaient peu à peu l'enveloppe de la créature.

D'un seul coup, le monde s'évanouit.

Un son strident résonnait dans son crâne tandis que des images vives passaient rapidement dans son esprit. Le monstre profita de cette opportunité pour ouvrir sa gueule. Des centaines de milliers de boule se succédaient, étincelaient d'une puissance lumière dorée, dansaient comme des flammes.

Eambre ouvrit ses yeux.

La gueule du serpent se trouvait à quelques centimètres de son visage prêt à refermer ses crocs dans sa chair. À la lueur de la lune en forme de croissant, l'adolescente lança son arme à travers la bouche du monstre. Au dernier moment, la lame de la dague changea de l'argent à la couleur ténèbre.

La créature se mit à hurler de douleur, son cri parut comme un écho à travers la forêt. Sa blessure brûla subitement, et la bête explosa en poussière dorée.

Elle tomba à genoux, essoufflée. Des images tournaient encore dans son esprit : un temple sacré abandonné dans un endroit sombre, des flammes étincelantes, une bibliothèque souterraine, un objet particulier. L'adolescente grimaça à ses blessures. L'adrénaline retombait.

Putain.

Eambre tituba dans la direction d'où elle était venue tout en retraçant ses pas. Elle tomba d'abord sur le corps inconscient de Grover. Hissant le garçon sur ses épaules meurtries, la jeune fille repéra son frère immobile dans l'herbe humide. Usant de ses dernières forces, elle saisit son frère avec son bras de libre et marcha en direction de l'entrée du camp. Ensemble, ils passèrent les frontières de la colonie. Une douce chaleur pénétra ses sens.

La jeune fille continua de marcher, s'enfonçant dans ce lieu inconnu sans s'attarder sur les détails. Au bout d'un moment, un visage familier apparut dans son champ de vision.

À ce moment-là, son corps lâcha.


Publié sur mon compte Ao3.
L'écriture 'Eambre' est voulu, c'est bien prononcé 'Ambre'.
Certains passages du livre ont été utilisé.