Chapitre Deux : Dura Lex, Sed Lex

- Ils viennent te chercher

La voix de Gale était pressante au téléphone. Dans un murmure rapide et angoissé, il continua :

- Ils pensent que tu fais partis d'un réseau qui aurait pour plan de passer à l'ennemi et d'aller dans l'Autre Monde. J'ai fait ce que j'ai pu pour les détourner de cette idée. Je pense que j'ai presque réussi à les convaincre. Mais ils viennent vous chercher quand même. Mets ta petite sœur en sécurité et puis laisse toi faire. Je te protégerai pour la suite. Mais je t'en supplie, laisse toi arrêter.

Serena laissa un grand silence s'installer entre eux. Puis, la voix douce, elle dit simplement :

- Merci, Gale. Merci beaucoup.

- Réna, dis moi que tu vas te laisser faire. Je t'en supplie, princesse, fais pas l'idiote. Je te dis que je te protégerai, je te promets que...

Serena raccrocha et se mit immédiatement en action. La Fuite était prévue pour bientôt mais il faudrait manifestement accélérer le plan pour ne pas se faire avoir. Prévenir les autres, qu'ils étaient sans doute repérés aussi. Faire ses bagages, à toute vitesse. Ne prendre que l'essentiel, oublier la liste qu'elle faisait dans sa tête depuis des mois. Et alors que tout était prêt, une fois qu'Alicia attachait Léna dans la voiture, prendre un dernier coup. George était derrière son comptoir, immobile comme une statue.

- Qu'est ce que tu attends ? Il faut y aller

- Non. Je reste.

- Quoi ?

- Cet hôtel, c'est tout ce que j'ai. C'est ma maison. Ça sera mon tombeau.

- Que… De quoi tu parles ? Arrête de dire des conneries. Comment ça, le Zanzibar, c'est tout ce que tu as ? Et moi ? Et Alicia ? Léna ? Tu nous as nous ! Viens avec nous ! Cria Serena

- Non. Je reste. Quand ils arriveront, je présenterai une distraction de choix. Je leur mentirai. Je leur dirai que vous êtes parti en Italie rejoindre votre père.

- Ils te croiront pas.

- Peut être. Mais si j'ai bien compris, ton Galen a déjà manœuvré pour que les soupçons sur vous s'allègent. Je détourne juste un peu plus leur attention pour vous offrir un peu de temps

- Mais quand ils se rendront compte que c'est pas la vérité, tu crois qu'il suffira que tu t'excuses platement ? Ils vont te tuer, George.

- Qu'il en soit ainsi. Je serai heureux de mourir en traitre à leurs yeux. Fier même

- Non. Hors de question. Tu viens avec nous !

- Ma décision est prise, Serena

- Mais pourquoi est ce que tu… Cria la jeune femme

- Parce qu'il faut bien que quelqu'un vous protège ! Répondit son parrain sur le même ton

Serena fut bouche bée. George continua :

- Personne n'a jamais pris la peine de vous protéger. C'est pour ça que tu as du prendre tant de risque. Ton père t'a abandonné. Ta mère, que Dieu la bénisse, n'a pas été à la hauteur non plus. Ta grand mère était trop faible. Tes oncles étaient des monstres. Et moi, je n'ai pas su m'imposer, je n'ai pas su… je n'ai pas su prendre des risques pour vous tirer de là. Vous n'étiez que des enfants. Serena…

Il enserra son visage entre ses mains :

- Il faut que quelqu'un vous protège. Ça sera moi. Ça aurait du être moi il y a des années. Laisse moi me rattraper. Ma décision est prise, mon ange.

- Non… Non j'en ai assez. J'en ai assez. J'en ai marre de voir les gens autour de moi partir ou mourir. Je refuse que tu fasses ça. Pleura Serena

- Tu as une famille. Des gens qui comptent sur toi. Rejoins les. Cette brèche ne s'ouvrira pas sans toi. Vas y. Sache que je meurs heureux. Et fier. Pensez à moi avec douceur.

Serena l'étreint, secouée de sanglot. Il l'accompagna jusqu'à la voiture et serra Alicia, abasourdie dans ses bras :

- Je vous aime, les filles. Je vous aime si fort. Vous êtes ce qui m'est arrivé de plus beau. Prenez soin les unes des autres.

Il poussa alors Alicia dans la voiture tandis que Serena démarrait en trombe :

- Qu'est ce que tu fais, Hurla Alicia tandis que Léna se mettait à pleurer

Serena hocha la tête de droite à gauche, le visage ravagé de larmes mais avec une conviction démente au fond des yeux.

*O*

Personne n'avait allumé les lumières. Les téléphones avaient été jetés, ainsi que tout appareil traçables. La petite centaine de personnes étaient réunies dans une grande bibliothèque à l'abandon. L'institution avait fait la fierté de sa ville et de son pays pendant des années. Mais le nouveau régime ne voyait pas les lieux de culture d'un très bon œil. C'était un lieu peu surveillé, peu fréquenté. Idéal pour qu'une bande d'esprits libres, ouverts et engagés se réunissent avant d'abandonner leur foyer, leur famille, leur pays et leur monde pour un autre dont ils ignoraient presque tout. Les quelques informations qu'ils avaient pu glaner ne leur disaient que peu de choses. La plupart venaient de Serena et Alicia, qui les tenaient bien sûr des frères Elric. Les sœurs attiraient donc la curiosité de ceux qui ne les connaissaient que de noms et de réputations. Dans l'attente des conditions nécessaires à l'ouverture d'une brèche, ils apprenaient donc à se connaître les uns les autres, conscients quelque part que là où ils iraient, ils formeraient une communauté à part. Leurs origines, leurs religions, leurs différences ne compteraient plus une fois dans l'Autre Monde. Ils seraient tous des expatriés et ils sentaient déjà des liens se tisser entre eux tous. Alors, ils échangeaient, discutaient, parlaient, essayaient de se comprendre et de s'accepter les uns les autres. Les histoires étaient tragiques. Il y a avait cet homme, Francis Clavier, qui s'était hissé à la force de ses bras de sa condition d'ouvrier à celle d'une figure politique nationale. La force de ses convictions, son amour pour la république, la démocratie, l'espoir du grand soir n'avait jamais cessé de l'habiter et il avait lutté de toutes ses forces contre les fascistes et les factieux. Quand ces derniers avaient atteints le pouvoir, ils s'étaient vengés de Francis Clavier en assassinant son épouse et en menaçant sa fille. Il avait pris son enfant avec lui et avait rejoint le réseau et il fuyait à présent, la honte au cœur. Il y avait aussi Sayuri Remen, une jeune japonaise, pleine d'admiration pour l'occident, qui était venue étudier en Angleterre. Elle avait vu son pays aussi sombrer et avait appris depuis Londres la mort de ses parents, tout deux historiens spécialistes de la Seconde Guerre Mondiale et qui s'étaient donné pour mission d'éveiller les consciences sur les responsabilités japonaises. Leurs travaux les avaient menés à la mort, en publique et les autorités japonaises chassaient maintenant leur fille unique, qui était déterminée à ne pas se laisser sacrifier sur l'autel de l'empire éternel. Sayuri avaient beaucoup discuté avec les sœurs Wolfe et elles parcouraient ensemble les rayons de la bibliothèque à l'abandon. Passant ses doigts sur les ouvrages, Serena sembla prise d'une révélation soudaine :

- Y'a pas Star Wars, de l'Autre Côté.

Vidant alors son sac de tout ce qui n'était pas nécessaire, elle le remplit de toutes les œuvres qu'elle ne se voyait pas abandonner derrière elle. Sa sœur et sa nouvelle amie l'imitèrent, bientôt suivis par tous les autres expatriés. Ne pas tout laisser derrière soit et aussi, peut être, pouvoir prouver à ceux chez qui ils se rendaient que leur monde, leur civilisation, était aussi capable de belles choses, de grandes choses.

- Hors de question que tu grandisses sans avoir Le Petit Prince dans les mains... Murmura Alicia en embrassant Léna sur le front

*O*

La brèche était ouverte, béante. Comme une blessure entre les dimensions, donnant sur ce qui semblait être du vide, du rien, du blanc. Une grande dimension blanche. Pourtant, aucun n'hésita à la traverser. Chacun son tour, silencieusement, ils passèrent la brèche. Il n'était plus qu'une toute petite dizaine quand Guccio mit la main sur l'épaule d'Hortense.

- Tu sais ce qui nous manquait, dans tous nos travaux ? Ron Weasley.

- Ron... le personnage de Harry Potter ? De quoi tu parles, Guccio ? Tu es devenu fou ? S'étonna Hortense

- Dans Harry Potter, il y a trois personnages. Harry et Hermione sont les cérébraux, n'est ce pas ? Les intelligents, ceux qui font les plans, qui réfléchissent. Et Ron Weasley lui, il a l'air de ne servir à rien en face de ces deux là mais pourtant, son rôle est indispensable. C'est lui qui ramène Harry et Hermione à la réalité, qui les poussent à garder les pieds sur terre. Nous n'avions pas de Ron Weasley. Nous avons oublié que quand on ouvre une porte, il faut la refermer derrière soit, si on ne veut pas qu'on nous poursuive...

Serena comprit alors ce que Guccio avait l'intention de faire. Elle avait vu la même lueur, la même détermination dans les yeux de George. Guccio allait rester pour fermer la porte. Hortense tenta par tous les moyens de le convaincre de ne pas le faire. Alicia aussi, avec toute sa force de conviction, essaya. Mais il n'y avait rien à faire.

- Toute ma vie, j'ai essayé de comprendre cet univers. C'est ma raison de vivre. Plonger dans les étoiles, dans les atomes. Les décortiquer et comprendre l'oeuvre de Dieu. Je voulais comprendre les mécanismes divins. Je n'ai rien à faire dans un autre monde, un monde qui ne fonctionnerait pas comme celui ci. Je vais mourir et m'adresser à Dieu directement. Il m'expliquera. J'ai hâte de voir si j'avais bien compris Son travail.

Quand les sœurs Wolfe passèrent par la faille à leur tour, elles entendirent Guccio qui chantait.

Una mattina mi sono svegliato

O bella ciao, bella ciao, bella ciao ciao ciao,

Una mattina mi sono svegliato,

E ho trovato l'invasor.

O partigiano portami via,

O bella ciao, bella ciao, bella ciao ciao ciao,

O partigiano portami via,

Che mi sento di morire.

Ce fut la dernière chose qu'elles entendirent du monde dans lequel elles étaient nées.

*O*

Le blanc était partout, aveuglant. On distinguait juste quelques silhouettes au loin, celles de leurs camarades, qui marchaient aussi tout droit. Si on pouvait parler de direction dans un tel monde. Il ne semblait ne pas y avoir de sens, de pas y avoir d'endroit, d'envers. Il ne faisait pas chaud, il ne faisait pas froid. Pas de début, pas de fin. L'infini. La main fermement accrochée à celle d'Alicia, Serena avançait sans s'arrêter. Elle entendait les balbutiements enfantins de Léna, accrochée au bras de sa sœur. Soudain, Serena se sentit partir en arrière. Elle s'agrippa plus fermement à la main de sa petite sœur puis réalisa qu'elle ressentait deux choses à la fois. Elle se sentait lentement tomber vers l'arrière tout en sentant qu'elle continuait à marcher droit devant elle, en serrant la main de sa cadette. Elle eut le temps de se demander si elle devenait folle avant de, brusquement, se retrouver devant la porte. Devant SA porte. Elle la reconnaissait. Grande de plusieurs mètres et ornée de plusieurs soleils, qui grimaçaient, souriaient. C'était sa Porte de la Vérité, celle qu'elle avait traversé il y a presque 10 ans, après avoir commis l'erreur de sa vie. Et si il y avait sa porte, alors il devait y avoir... Elle se tourna vivement et vit la silhouette de lumière qui se tenait derrière elle. Elle avait grandit, si on pouvait dire ça d'une entité, d'un concept. Elle avait maintenant l'air d'être une jeune fille mais elle avait toujours le visage vide de toute expression.

- Salut, ma petite scientifique adorée...

- Salut...

Serena avait la voix serrée, tendue. Elle essaya de mettre de l'ordre dans ses idées et demanda :

- Qu'est ce que je fais ici...

- Oh... Ta première question n'est jamais intéressante

- Qu'est ce que j'ai fait pour être ici ? Se corrigea Serena

- Voilà, tu vois quand tu veux !

La silhouette éclata de rire et Serena s'agaça

- Qu'est ce que j'ai fait pour atterrir devant toi ?

- Il faut faire quelque chose, pour parvenir devant moi, tu crois ?

- Il faut faire une erreur, marcher sur les plates bandes de Dieu, transgresser un tabou. Je n'ai rien fait de tout ça !

- Es-tu sûre ? Ma petite scientifique adorée, es-tu sûre ?

- J'ai juste voulu traverser ! Franchir la Porte. Pas celle-là, l'Autre ! S'énerva Serena

- Peut être que vouloir traverser vers un autre monde, c'est faire une erreur. Qu'est ce que t'en sais ? Qui décide de ça ?

- Toi. Tu décides. Tu es la Vérité.

La silhouette eut un grand rire. Serena se glaça et regarda longuement la silhouette de la Vérité, qui semblait s'amuser comme rarement. Elle maitrisa sa peur et dit :

- Si on ne connait pas les lois, comment veux-tu qu'on puisse les suivre ?

- Oh ma petite scientifique adorée ! Tu connais le dicton. Dura Lex, Sed Lex. La loi est dure, mais c'est la loi !

- Ça n'est pas juste ! Se récria Serena

- Je suis content que tu parles de justice. Je tiens beaucoup au concept de justice. Quand on ne respecte pas la loi, on est puni. C'est ce qui s'est passé avec toi.

- Je sais

- J'ai été juste, tu ne penses pas ?

- Tu ne m'as pas entendu me plaindre de ma punition passée. Je me plains de ce qu'il se passe maintenant !

- Là où la loi est valable, la punition s'applique. Mais là où la loi n'est plus valable, la punition ne peut plus s'appliquer. Ça n'est pas juste. Tu l'avais déjà compris ça non ? Grâce au petit alchimiste.

- Oui, j'avais compris ça déjà... Souffla Serena

- Alors pourquoi tu poses encore des questions, petite idiote ?

Serena sentit alors les centaines de mains qui l'attrapaient pour l'attirer, implacables, dans la Vérité à nouveau. Cette fois encore, elle ne cria pas.

*O*

- Serena !

La jeune femme cligna des yeux et trébucha un peu. Alicia la rattrapa et lui dit, l'inquiétude dans la voix.

- Qu'est ce qui t'arrives ? T'as l'air ailleurs, tu dis rien...

- Qu'est ce que...

Les sœurs étaient arrivées devant une porte immense, tellement immense que ça devait être elle. La Porte, avec un P majuscule. C'était évident qu'il s'agissait d'elle. Elle était immense, bien que plus que la sienne. Grise, froide, lourde mais sans aucune fioriture. Juste de la pierre grise et froide.

- Oh... Murmura Serena

- Elle est apparue d'un coup, comme ça. T'as même pas réagi, c'est pour ça que je me suis inquiétée.

Qu'est ce qu'il t'arrive ?

- Rien. Ne t'inquiète pas pour moi. Allons-y. Allons nous mettre à l'abri.

En passant la Porte, elle frissonna. Des souvenirs qu'elle n'avait plus depuis longtemps lui revenaient. Et des connaissances qu'elle ne pouvait pas avoir défilait devant ses yeux. La Vérité riait encore dans ses oreilles.