Chapitre vingt-quatre : "tout ce que je demande, Aphrodite, c'est que tu dégages !"

L'ensemble du chapitre se déroule en 1986.

"A… Aphrodite ?"

Après avoir sursauté comme deux diables bondissant hors de leur boite, et senti leur coeur partir en chute libre tant ils avaient été surpris par la subite apparition de la déesse, Hermès et Apollon, toujours au sol, toujours dans les bras l'un de l'autre, regardaient leur consoeur avec toute l'incrédulité dont ils étaient capables : par les Parques, mais qu'est-ce qu'elle faisait ici, dans leur chambre ? N'était-elle pas au courant que Zeus les avait formellement interdits d'établir tout contact avec les autres divinités jusqu'au vingt-cinq août prochain ? Et que racontait-elle à propos d'Ambre, exactement ?

"Qui veux-tu que ce soit d'autre ?, ronchonna la déesse, mains sur les hanches. Aucune autre déesse n'a encore su adopter cette apparence avec autant de superbe."

Apollon aurait sans doute levé les yeux au ciel d'exaspération si la surprise ne le laissait pas encore pantois : le musicien avait beau être désigné comme "le dieu de la beauté masculine", les réactions et propos parfois arrogants et lunaires d'Aphrodite, la déesse supposée de l'amour avec un grand A, avaient le don de l'agacer à longueur de temps et lui donnaient l'impression que la déesse s'exerçait à atteindre quotidiennement le summum de la superficialité et des clichés. Clichés sur la beauté en tant que telle, clichés dans les relations amoureuses qui, si on s'en tenait à la définition qu'en faisait Aphrodite, n'étaient en réalité que des relations charnelles…

La ceinture qui entourait la taille de la déesse ne faisait qu'aggraver la chose : Aphrodite comptait sur elle pour faire tomber tous ceux et celles qui se trouvaient à son goût. Et pour être à son goût, il fallait généralement être digne d'un mannequin. La déesse se complaisait dans la définition de l'amour par la beauté physique des êtres et la passion charnelle qui les liait. Elle s'infligeait des tonnes de maquillage et de maléfices pour cacher ses "imperfections", riait de celles et ceux qui osaient rester un tant soit peu naturels et avaient le malheur d'avoir des hanches trop larges ou un bouton d'acné au coin du nez… Apollon ne comptait plus le nombre de fois où elle lui avait signifié que les temps changeaient et "qu'il devait donc modifier son apparence pour rester dans les critères de beauté modernes car, après tout, cela était tout de même une partie de ses responsabilités". A chaque fois, il avait eu envie de l'envoyer balader. A chaque fois, l'envie de lui crier qu'elle n'était que la déesse du désir charnel et des stéréotypes physiques de la beauté lui démangeait. Et là encore, elle recommençait rien qu'avec cette simple réplique…

Comment ne pas me reconnaître quand je suis la plus belle des déesses et qu'aucune d'entre elles ne m'arrivent à la cheville ?

"Excuse-moi pour cette réaction idiote, s'exclama finalement Apollon, un brin sarcastique. C'est que, tu vois, tu as fait ton apparition au beau milieu de notre chambre, sans même annoncer ta présence, alors, tu vois… Hermès et moi avons légèrement été pris au dépourvu."

"Pris la main dans le sac, surtout. Je pensais que c'était fini, vous deux."

La déesse avait prononcé ces mots d'un ton si agressif et contrarié qu'Hermès et Apollon échangèrent un regard dubitatif.

"Oui, enfin, tu sais comment ça fonctionne. Parfois, les sentiments peuvent renaître de leurs cendres. Même si dans ce cas précis, ils n'ont jamais réellement disparu."

Apollon se sentait personnellement offensé par l'attitude de la déesse à leur égard, aussi fusillait-il cette dernière du regard ; non mais pour qui se prenait-elle pour juger ainsi leurs actions et se mêler de ce qui ne la regardait pas ? Mais bien qu'il ait le regard porté sur la déesse, l'empourprement des joues et le faible sourire d'Hermès à l'entente de la dernière phrase ne lui échappa guère. Et le musicien en ressentit une agréable chaleur dans la poitrine.

"Ce que vous ressentez l'un pour l'autre n'a guère d'importance. Rien ne vous empêche de vous aimer de loin. Ou de réprimer ces sentiments. Des centaines de personnes le font sans aucun problème, de nos jours."

"Ah oui ? Alors pourquoi ne pas réprimer tes propres sentiments envers Arès ? Je suis persuadé que ce cher Héphaïstos en serait le plus heureux des dieux !"

Le ton d'Apollon devenait de plus en plus acide et Hermès lui saisit la main, la serrant avec force entre ses doigts, comme pour lui demander de ne pas céder à la colère qui le démangeait. Même la pensée que son compagnon était désormais privé de tout pouvoir divin ne le rassurait pas tant que cela : Apollon en colère restait Apollon en colère ; même mortel, même incapable de réitérer ses exploits catastrophiques des jours derniers, le musicien restait redoutable. Tout l'Olympe le savait, mais Aphrodite semblait n'en avoir rien à faire. Ou était, elle aussi, bien trop irrité par les piques d'Apollon pour tenter d'apaiser la situation.

"Arès a toujours été une évidence., grommela-t-elle en dardant un regard noir sur Apollon. C'est avec lui que j'aurais dû me marier, tout le monde le sait."

Cette réplique fut suivie d'un claquement sec de la langue, comme si la déesse s'adressait ici à un gamin qui n'avait toujours pas compris que deux plus deux faisait quatre, malgré le nombre de fois qu'il se voyait répéter et démontrer la chose. Apollon se contenta de lever les yeux au ciel, un rictus mauvais sur les lèvres.

"Pourquoi ? Parce qu'il est fort et musclé et qu'il porte une veste en cuir ? Et que vous auriez donc formé le plus beau couple olympien, grâce à ses beaux abdominaux ?"

"J'ai toujours su que tu étais jaloux de la beauté de ton demi-frère, Apollon. Il aurait fait un bien meilleur dieu de la beauté masculine que t…"

"Eh bien, qu'il prenne donc le titre, si cela lui plaît ! Qu'il s'attribue cette responsabilité que je n'ai jamais demandée, si ça peut te combler ! Je n'en ai que faire ! Tout ce que je demande, Aphrodite, c'est que tu dégages ! Maintenant !"

Apollon avait prononcé ces derniers mots avec une telle violence, une telle énergie, qu'ils ricochèrent presque entre les murs de la chambre. Désormais debout, mâchoires et poings serrés, le musicien regardait Aphrodite de toute sa hauteur et la haine qui se dégageait de son être était presque palpable. Haine, irritation, colère, tout cela se mélangeait et le submergeait. Hermès le sentait, Aphrodite également. Un seul autre mot de travers et la déesse se retrouverait à n'en pas douter avec un Apollon qui tenterait de l'étrangler.

Comme sonné, trop anxieux désormais pour tenter quoi que ce soit, Hermès restait assis, immobile, ses pensées fusant dans tous les sens mais ses membres refusant obstinément de bouger. Aphrodite, quant à elle, conserva un instant de silence, avant que ses lèvres ne s'étirent en un sourire condescendant. La panique coula alors à flot dans les veines d'Hermès, de la même façon que la colère consumait Apollon. Mais avant que la déesse puisse dire quoi que ce soit, une voix, faussement enjouée, se fit entendre, les ramenant tous trois à la réalité :

"Oh, une joyeuse réunion de famille ! Quel gentil geste tu fais là en nous rendant visite, Aphrodite ! Nous savons tous à quel point ton temps est précieux. Et pourtant, tu en trouves pour venir nous voir, nous les mauvais élèves de l'Olympe ! Puis-je te proposer une tasse de thé ? Ou un mug de café ? Ou peut-être une gorgée de cette exquise soupe à la tomate que j'ai trouvée dans un distributeur vieux de vingt ans, dans le hall d'entrée ?"

Depuis le seuil de la chambre, où il se tenait en compagnie d'un Matthew aux yeux écarquillés, Dionysos tendit un gobelet en carton fumant en direction d'Aphrodite, tous les regards désormais tournés vers lui.

La déesse de l'amour le détailla de la tête aux pieds, son regard s'attardant sur la chemise violette à motif léopard qu'il portait - quel manque de goût, vraiment -, avant de renifler d'un air encore plus dédaigneux si cela était possible.

"Non, merci, garde cet immondice pour toi, Dionysos. N'as-tu d'ailleurs rien d'autre à faire que de venir fouiner dans les affaires de tes collègues ?"

"Faut croire que non.", lâcha le dieu avec un haussement d'épaules.

Cette réponse ne sembla guère plaire à Aphrodite, qui se pinça brièvement les lèvres. Dans son dos, Hermès ne put s'empêcher de sourire faiblement.

"C'était une invitation à…", commença finalement la déesse, après un temps de silence.

Mais Dionysos ne lui laissa pas le temps de terminer.

"A tourner les talons, je sais., souffla-t-il, sourire aux lèvres. Viens, Dan, installons-nous confortablement sur le lit d'Hermès, veux-tu ?"

D'un geste, Dionysos invita Matthew à passer devant lui et, toujours aussi décontenancé, le fils d'Iris fit ce qu'il lui suggérait. Un soupir d'exaspération s'échappa des lèvres d'Aphrodite alors que le dieu du vin continuait de lui sourire de toutes ses dents.

"Alors, de quoi discutions-nous ?"

Il souffla sur son gobelet, bu une gorgée et grimaça : les mortels avaient encore beaucoup à apprendre.

"Ce ne sont pas tes affaires."

"Ah oui ? A vous entendre, je pensais pourtant que vous tentiez d'inclure l'ensemble de la ville dans votre petite discussion."

"Désolée de te décevoir mais…"

"Ce n'est peut-être pas lui, Aphrodite. Tu en es consciente ?"

De tous les regards interloqués qu'il reçut, Dionysos se régala de celui de la déesse : les sourcils désormais froncés, les bras croisés, sa colère avait laissé place à l'incompréhension. Et à la frustration.

"De quoi tu parles ?", annona-t-elle, sa fierté s'émoussant avec les secondes qui s'égrainaient.

"Et toi, de quoi parles-tu ?", s'amusa Dionysos, la tête légèrement penchée, comme pour feindre la curiosité.

"C'est lui. C'est forcément lui."

"Ah oui ? Tu es la déesse des prophéties ?"

"Non mais…"

"Un oracle te l'a murmuré à l'oreille pendant que tu dormais ?"

"Non mais…"

"Morphée te l'a montré en rêves ?"

"Non… Non… mais… mais…"

"Une entité primordiale, alors ? Ou Eros ? Les Parques elles-mê…"

"Tu veux bien la fermer ?"

La voix d'Aphrodite claqua comme un fouet et Dionysos haussa un sourcil, nullement impressionné. La déesse fulminait, il le sentait. Sa façon de serrer ses bras contre sa poitrine, de se mordre la lèvre inférieur, de taper du pied… il l'avait contrarié. Et il en était satisfait.

"Je sais. Je sais que c'est Her…"

"Non. Non, tu ne sais pas. Comme aucun de nous n'est en mesure de savoir. Cela relève entièrement des Parques, et cette prophétie tourne depuis des siècles. Combien de héros sont tombés amoureux de divinités depuis ? Et combien d'autres encore feront la même chose ?"

"Des héros tombant amoureux de divinités ?"

"Cette prophétie ? Quelle prophétie ?"

"De quoi vous parlez ?"

Amusé qu'il était par son échange avec Aphrodite, et occupé qu'il était à tenter de lui faire entendre raison et comprendre qu'elle n'avait aucun droit d'intervenir sur les relations qu'était en train de nouer et renouer Hermès - cela ne regardait que lui, qu'Aphrodite le veuille ou non -, Dionysos en avait presque oublié qu'ils n'étaient pas seuls. Et que le messager, tout comme Apollon et Matthew Jones, les écoutaient.

Le dieu se passa une main sur le visage, avant de soupirer d'un air soudain las.

"Aphrodite ici présente croit, sûrement à tort, que toi, Hermès, est la divinité concernée par la fameuse prophétie. Tu sais, celle qui fait rêver tous les grands amoureux.", ajouta-t-il lorsqu'il perçut le regard perplexe du messager.

Mais cela ne sembla pas aider Hermès outre mesure, qui haussa un sourcil et regarda Dionysos comme s'il souffrait d'une commotion cérébrale et tenait par conséquent des propos totalement incohérents.

"Ah oui, j'avais complètement oublié que tu n'étais pas du genre à prêter attention aux rumeurs, encore moins à celles qui évoquent l'amour, timide que tu es."

Et puis, t'étais tellement occupé à admirer Apollon et Hélia ces dernières années…

Hermès se sentit rougir sous la taquinerie de Dionysos et le remercia intérieurement pour la lui avoir adressé mentalement : encore une fois, même avec une déesse énervée sur les bras, le psy de la famille olympienne gardait la tête froide et savait qui l'écoutait. Il aurait été trop risqué que Matthew apprenne pour Apollon et lui. Non pas que le messager avait peur d'un quelconque jugement de la part du jeune homme, mais avec ses sentiments pour Ambre naissant lentement et l'existence d'Hélia qui ne devait guère être ébruitée…

Hermès n'aurait su quoi faire si Matt avait été malencontreusement mis dans la confidence. Il était prêt à tuer pour protéger sa fille, il l'avait toujours dit. Mais éliminer Matt ? C'était désormais un ami. Et même s'il faisait parfois des blagues plus que douteuses, un ami restait un ami.

"Parce qu'en soi, continuait Dionysos de son côté, ce n'est qu'une rumeur, Aphrodite. Une. Simple. Rumeur. Je veux dire, personne n'a jamais réellement entendu la prophétie en tant que tell…"

"Viendra un temps où l'équilibre des douze sera bouleversé. Un temps où le roi suprême devra courber l'échine devant l'évidence même. Être divin qui tombera en pâmoison devant la flamme ardente du courage, prends garde. Ton voyage sera parsemé d'épines mais si tu persévères, alors plus d'un aimé trouvera la place qui lui est dûe. Le Cosmos s'en trouvera transformé, ouvrant ses bras à une ère dont la justesse n'aura jamais été jusque-là égalée… c'est pas ça ? Je me suis trompé ? J'étais pourtant certain… »

Apollon fronça les sourcils, se passant brièvement l'arête du nez, signe chez lui que ses neurones marchaient à plein régime. Autour de lui, tous le regardaient avec une certaine hébétude, mais pas pour la raison qu'il croyait.

« Aucune idée, s'exclama Dionysos à son intention. Puisque comme je le disais, la prophétie n'avait jamais été clairement… prophétisée jusqu'à ce que tu le fasses. »

Apollon afficha un air aussi stupéfait que ses interlocuteurs.

« Bien sûr que si, voyons ! Cette prophétie existe depuis des siècles ! Notre père n'était pas encore au pouvoir qu'elle courait déjà dans les rues. Vous étiez où, ces dernières années ? »

« C'était peut-être toi qui étais perdu dans une autre dimension, pour le peu qu'on en sait. »

Dionysos et Apollon échangèrent des regards faussement provocateurs alors que des sourires amusés naissaient sur les lèvres de tous, sauf d'Aphrodite. La déesse eut un soupir agacé et se dirigea vers la fenêtre, le silence s'installant. Elle allait revenir à la charge lorsque Apollon lui coupa l'herbe sous le pied.

"J'ai surtout été régulièrement convoqué par notre cher père ces dernières décennies.", lança celui-ci, tout à coup, ses pensées le tourmentant comme s'il se remémorait soudainement quelque chose de très important.

Et c'était le cas : alors même qu'il affichait toujours un sourire amusé, son expression se faisait désormais plus pensive, sa main gauche se perdant momentanément dans ses boucles blondes : dans les méandres de son esprit, certains souvenirs jusque-là ensevelis le titillaient de nouveau. Des paroles, des regards noirs et inquiets, des comportements non-verbaux qui exprimaient la peur que son interlocuteur essayait tant bien que mal de dissimuler…

"Loin de moi l'idée de te ramener sur terre, Apollon, mais si ce suspense ne cesse pas rapidement, je crois que je vais devenir chèvre."

Dionysos regardait le musicien avec un mélange de curiosité et d'impatience, se désolant sincèrement de l'absence de pop-corn. Cela fit sourire Apollon, qui secoua légèrement la tête, comme pour s'éclaircir les idées.

Cela te rapprochera davantage de tes dévoués satyres…

Dionysos leva les yeux au ciel, faussement désabusé, tandis que le dieu du soleil reprenait, cette fois-ci à voix haute, pour que tout le monde puisse écouter :

"Cela a commencé vers la fin des années soixante. Mille-neuf-cent-soixante, si tu te poses la question Matt."

Apollon esquissa un léger sourire avant de finalement reprendre sa place aux côtés d'Hermès, toujours assis à même le sol de la chambre. Autour, tous l'écoutaient. Même Aphrodite s'était retournée, une moue lasse sur les traits, mais l'oreille attentive : peut-être les propos d'Apollon allait lui apporter autre chose que ce qu'elle savait déjà… même si elle en doutait.

"Et ça a continué jusqu'à la veille de notre arrivée ici. Presque deux fois par mois, Zeus me faisait venir dans son bureau, et me demandait de lire et relire la prophétie, d'y réfléchir, de donner mon avis…"

"Et alors ?", l'encouragea Hermès, sentant qu'Apollon hésitait : son regard bleu fixait les cieux, comme pour s'assurer que le roi des dieux n'allait pas le foudroyer sur place pour révéler pareilles informations.

"Et alors… alors, je lui donnais toujours la même réponse. Que j'avais beau être le dieu des prophéties, la voix des Parques m'échappait tout autant qu'à lui. Sa version des faits pouvait concorder comme il pouvait se tromper sur toute la ligne."

"Parce qu'il trouvait le temps de se pencher sur une prophétie deux fois par mois, de son plein gré ?"

La surprise de Dionysos était entièrement partagée par Hermès : combien de fois avaient-ils entendu leur père répéter qu'on ne pouvait entièrement se fier à "ces propos extravagants et dont certains ne se vérifiaient jamais" ? Combien de fois ils l'avaient vu tenir tête à Athéna, qui lui intimait d'écouter les Parques et d'attendre que les oracles se prononcent ? Certains mortels pensaient qu'ils étaient eux-mêmes les dessinateurs de leur destin. Qu'ils étaient les seuls au gouvernail de leur existence. Zeus n'était pas mortel, mais il partageait de plus en plus cet état d'esprit, au point, parfois, de dénigrer ouvertement l'Oracle de Delphes, ce qui faisait fulminer plus d'un de ses enfants, Apollon le premier. Alors l'imaginer enfermé dans son bureau à ressasser encore et encore les termes d'une prophétie, était tout à fait étrange.

"Oh que oui, Dio, acquiesça Apollon. Et je crois même qu'il en passait davantage de temps que ce qu'on imagine. Dur à croire venant de sa part, mais j'ai presque l'impression que cette prophétie l'obsède bien plus que de raison. Il…"

"Mais bien sûr qu'elle l'obsède ! Le Cosmos entier en sera transformé ! Imaginez un peu ce que cela peut signifier pour lui, lui qui aime tant gouverner sans partager !"

Le rire jaune d'Aphrodite avait surpris tout le monde, faisant même sursauter Matthew. La déesse affichait un sourire amer : elle ne s'exprimait que très rarement sur le comportement on ne plus autoritaire de Zeus, mais elle n'en était pas moins exaspérée. Zeus et sa chère Athéna. Zeus était aussi imbu de sa personne qu'il était fasciné par sa petite fille adorée. Alors même que d'autres olympiens pouvaient parfaitement être tout aussi compétents - si ce n'était plus - que celle-ci. Arès, par exemple. Ou elle, Aphrodite. Et la déesse était bien décidée à faire bouger les choses à son avantage. Pour cela, il suffisait de convaincre Hermès.

… Si seulement cet idiot d'Apollon pouvait se taire !

"C'est exactement pour cela qu'elle l'obsède autant., approuvait-il, au grand désespoir d'Aphrodite. Il avait réussi à en trouver une interprétation qui lui allait tout à fait et servait ses intérêts, mais au fil du temps, j'ai l'impression que sa conviction s'effiloche."

"Et c'était quoi, sa version, pour qu'on rigole un peu ?, lança Dionysos, qui ne put s'empêcher de jeter un coup d'œil vers Aphrodite, qui, pour une raison qui lui était inconnue, semblait sur le point d'imploser. Arès est concerné ? Parce que tu as l'air sur le point de t'arracher les chev…"

"Non ! Non, Arès n'est pas concerné, Dionysos ! C'est même tout le contraire !"

L'emportement d'Aphrodite fit lever nombre de sourcils et lui attira des regards perplexes. Mais la déesse contenait son irritation depuis bien trop longtemps pour espérer pouvoir se calmer : d'abord elle retrouvait Hermès et Apollon dans les bras l'un de l'autre, ensuite ce stupide alcoolique trouvait le moyen de s'immiscer dans leurs affaires, et maintenant, la discussion traînait sur des détails qui lui importaient peu… non, c'en était réellement trop. Ne pouvaient-ils pas en venir aux faits ? Ne pouvaient-ils pas se mettre d'accord sur ce qui comptait réellement ? Aphrodite avait un dîner prévu dans quelques heures, et elle devait encore passer chez son esthéticienne. Elle avait espéré que les Parques lui soient favorables.

Tu parles !

"Zeus se persuade depuis des années que la prophétie parle de lui. Qu'il en est le centre !"

La déesse serra l'un de ses poings pour s'empêcher de jeter son dévolu sur le portable du messager, à portée de main. Les yeux fermés, elle continua, le ton empli d'un venin qui lui était rare :

"Dans son esprit, la flamme ardente du courage, c'est le courage dont il a fait preuve en s'opposant à Cronos et en le renversant. Le chemin parsemé d'épines ? La titanomachie. Le changement apporté au Cosmos, sa stupide prise de pouvoir !"

"Allons bon… et les êtres aimés trouvant leur juste place, alors ? Métis, qu'il a avalé ? Ma propre mère, qu'il a laissé brûler vive, alors même qu'il savait que Héra lui avait retourné le cerveau ? Héra elle-même, à qui il a promis une union exclusive et qu'il ne cesse de tromper ?"

Un coup de tonnerre interrompit Dionysos dans sa tirade ; mais le dieu, qui s'était laissé emporter par l'irritation, ne se calma pas pour autant :

"Oh, le boss n'aime pas qu'on pointe du doigt ses erreurs !, s'exclama-t-il, le ton plein de sarcasme. Je me demande bien pourquoi !"

"Quoi qu'il en soit, notre père s'est toujours penché sur cette prophétie avec une certaine obsession. Et si ce que dit Aphrodite est vrai, je comprends pourquoi. Le Cosmos chamboulé, ça peut être tout et n'importe quoi."

Apollon avait prononcé ces quelques mots dans le simple objectif de mettre fin aux vitupérations de Dionysos - il partageait tout à fait l'avis du dieu, mais il n'avait pas franchement envie de finir en morceau de bacon grillé -, cependant, Aphrodite trouva là la parfaite occasion de revenir à la charge :

"C'est pour cela que j'ai quelque chose à vous proposer., s'exclama-t-elle avec une assurance qui lui valut les sourcils haussés de Dionysos et d'Hermès ainsi que le regard méfiant d'Apollon. Ce n'est vraiment pas grand-chose, insista-t-elle en notant leur réaction. Il faut juste qu'Hermès, ici présent, entretienne avec le plus grand soin ce qu'il ressent pour Ambre."

"... Ambre ? Ma soeur ? Cette Ambre ?"

Hermès ne savait pas ce qui le faisait le plus rougir : le regard taquin d'Aphrodite, le sourire quelque peu goguenard de Dionysos - je l'ai deviné dès que je vous ai vus interagir pour la première fois… -, ou le fait que Matthew le dévisageait avec un mélange de méfiance et de curiosité, comme si le jeune homme hésitait entre se réjouir ou monter au créneau : pas touche à ma soeur jumelle, elle est tout ce qui me reste…, semblaient crier quelques-unes de ses pensées.

Seul Apollon ne le regardait pas, l'attention toujours portée vers le ciel, qui s'était obscurci de quelques teintes. Ou tout du moins, c'était ce qu'il semblait. Mais des bribes de conversations revenaient hanter l'esprit du messager ; cette violente conversation qu'ils avaient eu après la confrontation avec Arès. Les quelques mots du musicien qui s'étaient enfoncés dans sa poitrine aussi douloureusement que des pics à glace l'auraient fait : sa jalousie, sa fureur… et puis, ne venaient-ils pas de s'embrasser quelques minutes auparavant ?

Oui, mais il avait également tenté un rapprochement auprès d'Ambre la veille au soir ; le messager n'était pas du genre à déposer des baisers sur le coin des lèvres d'autrui pour s'amuser… la fille d'Iris affolait son coeur aussi sûrement qu'Apollon.

Je ne t'en veux pas, Hermy., résonna la voix d'Apollon alors que la culpabilité commençait à ronger le messager et que celui-ci tentait tant bien que mal de se dépêtrer de l'imbroglio de sentiments qui envahissaient sa poitrine. Votre relation florissante est belle. Et on a déjà vécu des histoires d'amour sans que cela ne nous empêche de nous retrouver.

Cette dernière remarque embrasa de plus belle les joues d'Hermès, qui tourna finalement le regard vers Apollon. Il eut un moment de flottement avant que le musicien n'en fasse autant ; l'anxiété d'Hermès redescendit d'un cran lorsque l'expression douce et sincère des yeux bleus d'Apollon croisa celle craintive de ses yeux bleus-verts. Avec un sourire, le dieu du soleil glissa sa main dans celle du messager, son regard toujours fixé au sien.

On en rediscutera tranquillement, mais si tu souhaites approfondir ta relation avec Ambre, ce n'est pas moi qui t'en empêchera, au contraire. Ce que je ne veux pas, par contre, c'est que tes sentiments ou ceux d'Ambre soient manipulés par Aphrodite. Je tiens beaucoup à vous deux, et s'il se passe quelque chose entre vous, je veux que ce soit de manière natu…

"Tu n'aides pas, Apollon."

Le claquement de langue réprobateur d'Aphrodite ramena les deux olympiens à la réalité. Tandis que Dionysos les observait d'un œil amusé, la déesse, elle, leur décochait un regard des plus contrariés :

"Tu dois te tenir le plus éloigné possible. Interdiction de…"

"Attendez, il se passe un truc entre vous ou j'ai rêvé ?"

Le ton de Matthew était aussi surpris et angoissé que l'étaient ses traits ; il n'avait rien contre, il trouvait même qu'il allait plutôt bien ensemble, et les aurait même félicités si la conversation qui se tenait ne le déstabilisait pas grandement : si Hermès était déjà amoureux d'Apollon, hors de question qu'il s'approche d'Ambre. Cela ne manquerait pas d'être une histoire d'amour tragique, et sa sœur n'en avait nul besoin. Si Aphrodite voulait manipuler une mortelle pour accomplir la prophétie qui faisait tant peur à Zeus, alors ce ne serait pas Ambre qui servirait de cobaye. Matthew s'en assurerait.

"Matt…"

Apollon amorça un mouvement pour se relever mais le demi-dieu l'interrompait déjà, d'une voix vive et pressante :

"Je n'ai absolument rien contre. Vraiment. Même moi, je préfère les hommes. Il est juste hors de question qu'Ambre voit ses sentiments se retourner contre elle pour servir à je ne sais quel plan pour détrôner Zeus."

"Et ce ne sera pas le cas., approuva le musicien, d'un ton empli de conviction. C'est ce que je veux éviter justement. Et c'est ce qui rend Aphrodite si aigrie."

Le regard de Matthew se fixa presque instantanément sur la dite déesse. Ses prunelles brillaient d'un éclat de colère que les dieux ne lui avaient encore jamais vu :

"Ne touchez pas à ma sœur !, s'exclama-t-il, doigt pointé dans sa direction. Ne vous avisez même pas de lui mettre vos sales pattes dessus !"

"Matt…"

Mais l'avertissement d'Hermès resta lettre morte, étouffé par le rire glacial d'Aphrodite :

"Qu'est-ce que tu vas me faire, mortel ? Aux dernières nouvelles, tu n'excédais que dans l'art de créer des arcs-en-ciel, à l'instar de ta tendre mère."

"Espèce de…"

Agacé, et bien décidé à ne pas courber l'échine devant la déesse - comme Ambre et lui s'en étaient fait la promesse il y a trois ans -, Matthew Jones voulut jaillir du lit pour s'approcher au plus près du visage d'Aphrodite et lui dire ses quatre vérités. Mais son mouvement fut bloqué par Dionysos : sourcils froncés, le dieu tendit un bras devant le jeune homme, lui agrippant l'épaule lorsqu'il tenta de se dégager.

"Allez, kiddo, souffla-t-il d'un ton étrangement calme, alors que Matthew pestait. Je crois que tu en as déjà assez fait et entendu. Endors-toi."

Les mots en grec ancien eurent aussitôt l'effet escompté : comme envahi par une sensation de fatigue intense, Matthew bascula en arrière, yeux fermés et bras ballants. Dionysos l'attrapa juste à temps pour lui éviter de tomber trop brutalement sur l'édredon.

"Bah quoi ?, s'exclama le dieu, devant le regard étonné - et aussi quelque peu rassuré de ses camarades -, pourquoi croyez-vous que je l'ai fait asseoir ici précisément, hm ? Je savais que cette conversation poserait quelques problèmes. Il ne se souviendra de rien et ça devrait durer une à deux heures. Largement le temps qu'il nous faut pour te faire comprendre que nous ne voulons guère de ta proposition, Aphrodite !"

Sur ce, il adressa un sourire radieux à la déesse, qui serra les mâchoires.

µµµ

"Tu crois réellement que c'est moi ?"

La voix d'Hermès, hésitante, brisa le silence de la chambre. Cela faisait plus d'une heure qu'Apollon et lui s'étaient mis au lit, cependant, aucun d'eux ne dormait : chacun dans leur lit respectif, les deux olympiens se remémoraient avec fortes émotions les faits du jour ; leur premier baiser depuis plus d'une décennie. L'irruption d'Aphrodite. L'obsession de la déesse pour l'éventuel couple sauveur de l'Olympe que formeraient Hermès et Ambre.

Ils avaient beau vivre depuis plus de trois milles ans, être habitués à avoir des plannings beaucoup trop chargés, il leur était impossible de rester de marbre face à tout cela.

Peut-être parce que cela s'ajoutait aux autres événements mouvementés qui venaient déjà perturber leur punition terrestre.

Peut-être parce que cela leur changeait un peu du quotidien monotone de jeunes lycéens.

Ou peut-être parce que cela signifiait des choses bien trop effrayantes quant à leurs relations futures ; des choses qu'aucun des deux n'était prêt à digérer et à assumer. Surtout pas juste après s'être de nouveau brièvement retrouvés.

Ou peut-être tout cela à la fois, finalement.

"Je ne sais pas."

Apollon garda un instant le silence, le regard fixé sur le plafond blanc. Dans son esprit, tout était sens dessus dessous. Les pensées se percutaient les unes aux autres, ne laissant guère au dieu l'occasion de les percevoir clairement. C'était tellement le grabuge là-haut qu'il avait la certitude que son cerveau allait finir par imploser : il ne savait pas ou il faisait l'autruche ? Il faisait l'autruche ou Aphrodite avait-elle tout simplement réussi à semer le doute dans son esprit ?

Depuis que la déesse de l'amour les avait quittés - en prenant bien le soin de claquer la porte derrière elle, au point que celle-ci avait tremblé sur ses gonds -, Apollon était comme hanté par les vers de la prophétie ; à cette heure-ci, il avait la désagréable impression de s'être métamorphosé en Zeus. Il revoyait son père, la tête dans les mains, s'agrippant les cheveux en psalmodiant les phrases aux tournures parfois obscures, dans le vain espoir de réussir à les déchiffrer. Apollon faisait exactement la même chose, mais dans un recoin de son esprit, en silence. Il rongeait son frein, le nez enseveli sous les couvertures, soulevait hypothèse par hypothèse, tournait parfois le regard vers le lit d'Hermès, la bouche entrouverte, prêt à partager ce qui lui brûlait les lèvres. Mais jusqu'ici, il avait tant bien que mal gardé ses réflexions pour lui, persuadé qu'Hermès, drôlement silencieux et apathique depuis le début de la soirée, n'avait aucune envie de les entendre.

Et pourtant, voilà qu'il venait lui-même de percer l'abcès.

"... Je pense… Je pense que tout est une question de point de vue."

"De point de vue ?"

Hermès ne fit rien pour cacher sa surprise ou son désarroi. Ces intonations pincèrent le cœur d'Apollon et le dieu tourna la tête dans la direction de son compagnon, le regard attristé.

"Oui, souffla-t-il d'une voix douce. Tant que la prophétie n'a guère finie de se réaliser, nous ne pouvons faire que des suppositions."

Des bruits de draps que l'on froisse parvinrent aux oreilles du musicien : Hermès venait de se lever et effectuait désormais les cent pas dans la chambre. Apollon se redressa en position assise, son regard suivant ses moindres gestes.

"Il… Il n'y a pas moyen de savoir, de deviner, avant de se retrouver avec tout cela sur les bras ? Tu es le dieu des prophéties, Pollo, tu pourrais…"

"Comme je l'ai déjà dit, Hermy, je n'ai aucun pouvoir sur les Parques ou sur l'avenir. Je ne peux guère percevoir le mien ou celui de mes pro…"

"Tu ne peux même pas consulter l'un de tes oracles ? Ou laisser un de tes proches le faire ?"

Sentant la tension, la nervosité et l'impatience dans le ton du messager, Apollon eut un bref soupir accompagné d'un sourire triste :

"Même si je trouvais le moyen de te le permettre, Hermy, ce ne sera pas pour aujourd'hui. Nous sommes privés de tout contact divin jusqu'au vingt-cinq août, tu te rappelles ?"

"Mais Dio…"

"Nous ne pouvons pas tout demander à Dionysos. Notre père risque de s'en apercevoir et de lui faire chèrement payer. Et puis… quelle est l'urgence, Hermès ?"

Apollon avait posé cette question du ton le plus prévenant possible : il ne voulait pas risquer de braquer Hermès en usant d'un ton légèrement amusé. La vérité était que son amusement était plus nerveux qu'autre chose mais le messager paraissait tellement stressé qu'il n'aurait certainement pas perçu cette subtilité.

Le silence régna quelques instants dans la chambre, les deux olympiens s'observant l'un l'autre. Puis Hermès finit par pousser un soupir. L'air soudain très las, le messager se passa une main sur le visage avant de prendre place sur la chaise de bureau. Où il se recroquevilla encore un peu plus : bras autour des genoux, tête enfouie dans celle-ci, dos voûté, le dieu faisait encore un peu plus triste à voir.

"... J'ai l'impression de devenir complètement fou.", murmura-t-il finalement, la voix étouffée.

Moi aussi., pensa aussitôt Apollon.

Mais conscient que cela n'aiderait en rien le messager, Apollon garda cette réflexion pour lui.

"Qu'est-ce qu'il se passe là-dedans, Hermy, hm ?"

Désormais debout, le musicien venait de se poster auprès du messager. D'un geste plein de tendresse, il lui avait ébouriffé les cheveux, comme pour le rassurer. Hermès demeura cependant muet. Avec une légère grimace, Apollon s'installa sur le bureau et reprit, une main posée sur l'épaule du brun :

"Je t'écoute, Hermy. Vas-y. Évacue tout ce qui te tracasse."

"Il y a beaucoup trop de choses, Pollo. Et je ne suis même pas certain que la moitié d'entre elles aient un sens."

Le musicien ne put empêcher de laisser un rire bref et franc franchir ses lèvres. Tête toujours enfouie dans ses genoux, Hermès esquissa tout de même un léger sourire.

"Si tu savais combien de fois j'ai déclaré cela pendant mes séances avec Dio., s'exclama le blond avec un sourire. Ou même à Arty, quand elle tentait désespérément de me sortir les vers du nez quand nous étions petits. Oui, ajouta-t-il après un instant. Je suis plutôt familier avec cette sensation."

"Tout… tout se mélange dans ma tête., continua Hermès en relevant lentement cette dernière. Je remets tout en question et cette… cette prophétie…"

Nouveau soupir. Une énième main passée sur le visage.

"Cette prophétie ?", relança doucement Apollon.

Rares étaient les fois où il réussissait à faire sortir Hermès de sa coquille lorsque celui-ci était préoccupé. Et aujourd'hui, il était bien décidé à remporter la partie.

"J'ai besoin de savoir, Apollon. J'en ai réellement besoin. Aphrodite a réussi à semer le doute dans mon esprit et …"

"Qu'est-ce que cela changerait ? Qu'est-ce que cela changerait de savoir, Hermès ?"

Apollon s'en voulut presque d'avoir coupé la parole à Hermès. Il s'en mordit presque la lèvre inférieure. Mais cela était plus fort que lui : pour le bien du messager autant que pour le sien, il fallait qu'ils aient cette discussion ; que le dieu de la communication cesse de tourner autour du pot. Sinon, ils ne s'en sortiraient jamais et mourraient d'angoisse avant même d'avoir tenté de panser leurs plaies.

"Tout."

Un simple mot, prononcé d'une voix enrouée.

"Tout ?"

Apollon haussa les sourcils, peu rassuré. Qu'est-ce que son ancien compagnon entendait par là ? Quelle fièvre était en train de le ronger ? Le dieu essaya de croiser son regard, mais Hermès s'entêtait à regarder droit devant lui, une lueur étrange dans le regard. Était-il en train de pleurer ? Cette idée serra davantage le cœur d'Apollon.

« Ma… ma relation avec toi, ma relation avec Ambre, ma… ma vie. Mon existence. Mon… but. Le destin que les Parques ont prévu pour moi, la raison même de ma naissan… »

« Oh, hey, stop ! Stop, stop, stop, stop, STOP. »

D'un geste vif, Apollon sauta du bureau et vint se placer devant Hermès. Le cœur battant à vive allure, les traits inquiets, il prit le visage du messager entre ses mains, et plongea son regard dans le sien.

« Hermès, respire. S'il te plaît. »

Rares étaient les fois où le musicien employait un ton si suppliant mais les paroles et le comportement d'Hermès n'étaient en rien pour le rassurer ; au contraire, il semblait que, depuis l'intervention d'Aphrodite, le messager glissait lentement dans un désarroi complet et qu'il y resterait jusqu'à la fin des temps si personne ne venait l'empêcher de plonger davantage.

« J'ai besoin que tu respires et que tu reprennes le contrôle de toi-même. Tu peux faire ça pour moi ? S'il te plaît. Ferme les yeux. Voilà. Et inspire. 1. 2. 3. 4. Expire. 1. 2. 3. 4. 5… »

Pendant quelques instants, Apollon guida ainsi Hermès, une main placée sur la poitrine du messager. D'abord tendu et sur la défensive, comme s'il craignait qu'en reprenant le contrôle de sa respiration, il allait définitivement céder à la tristesse qui lui engourdissait le cœur, Hermès finit cependant par abdiquer : qu'y avait-il de mal à pleurer ? A lâcher prise ? Il était davantage sain d'évacuer ainsi ses émotions que de les étouffer à l'intérieur de soi. C'était ce qu'il avait appris à sa fille et qu'il ne cessait de lui répéter quand elle prenait le parti de se comporter comme une véritable tête de mule. Si Hélia avait été là, c'était certainement ce qu'elle lui aurait fait remarquer, alors même qu'il avait déjà pleuré quelques heures plus tôt : qu'importe le nombre de fois où l'on pleurait dans une journée, le principal était qu'on se sente mieux après. Et pleurer avait toujours été une méthode diablement efficace pour relâcher la pression, surtout lorsque celle-ci devenait beaucoup trop lourde pour vos frêles épaules…

Si Zeus avait été là, ou même Arès, tous deux lui auraient certainement lancé quelque pique sur son absence totale de dignité et de virilité. Mais Hermès n'en avait que faire. Parce qu'il recommençait à respirer normalement et que cela faisait un bien fou. Et aussi parce qu'il savait pertinemment qu'il était entre de bonnes mains : Apollon ne le jugerait guère, Apollon ne rirait pas de lui. Le musicien l'avait soutenu alors qu'il était encore plus brisé que cela, sans même moufter une seule fois.

"Hermy…"

D'un geste doux, Apollon caressa la joue d'Hermès, ses yeux inquiets scrutant désespérément le messager : au fond de lui, il aurait aimé pouvoir le soulager du mieux possible, sortir de sous sa manche de pyjama un remède miracle pour que le dieu retrouve son sourire en coin si malicieux. Mais l'éducation que lui avait inculqué sa mère, Leto, avait toujours manqué de tendresse : lorsqu'une titanide vous élevait dans le simple objectif de faire de vous une arme redoutable, la compassion et les câlins, les mots réconfortants et les bisous sur le front n'étaient guère monnaie courante. Et même si le musicien avait appris avec les siècles à laisser davantage de place dans sa vie quotidienne aux émotions, il avait toujours la désagréable impression d'être d'une maladresse sans nom lorsqu'un de ses proches exprimait un mal-être : ce qu'il savait faire le mieux, c'était bégayer et tapoter dans le dos de la personne émotionnellement débordée. Ce qui, en soit, n'était pas vraiment d'une grande aide.

Alors il avait pris l'habitude de se taire, de réprimer les mots qui se bousculaient dans sa bouche et qui n'auraient aucun sens, pour observer, les bras ballants, dans l'espoir que cela aiderait par on ne savait quel moyen. Et cela le rendait encore plus ridicule.

"Je suis fatigué. Si fatigué."

Hermès renifla et s'essuya maladroitement l'une des joues de sa manche ; la tête basse, et bien que les pleurs se soient légèrement atténués, il restait régulièrement secoué de sanglots silencieux. Ses dernières défenses lâchaient.

Il avait cru qu'il avait atteint le paroxysme du désarroi lors de sa dispute avec Apollon. Mais ce n'avait définitivement pas été le cas : la tristesse qui l'étouffait à présent était encore plus lourde, plus tenace, plus cruelle. C'était comme si tout son corps n'en pouvait plus ; comme si tout son être lui criait de lui accorder ne serait-ce que quelques minutes de pause. Parce qu'il avait fait son maximum pour garder ne serait-ce qu'un semblant de contenance ces derniers jours : il avait rassemblé son courage pour garder son calme lors des cauchemars d'Ambre, avait fait de son mieux pour cacher à quel point son coeur s'était brisé lorsqu'il avait compris ce que Cole Jones et Hugo Walters avaient fait endurer à la fille d'Iris, et avait pris soin de repousser sa peur, cette peur profonde et paralysante qui lui avait soufflé que c'était peut-être la dernière fois qu'il voyait Apollon vivant lorsque celui-ci avait perdu pieds face à Hugo, puis face à Arès. Il avait alors été persuadé que Zeus mettrait fin aux jours du musicien.

Lentement, avec un vice presque palpable, la tension, la peur, l'inquiétude, l'angoisse, avaient peu à peu pris possession de son être, et lentement, Hermès s'était appliqué à les refouler, se transformant petit à petit en un bouchon de champagne prêt à sauter. Et ce soir, il atteignait ce point de rupture : la visite d'Aphrodite avait été la goutte d'eau de que même si la prophétie évoquée par la déesse promettait un Zeus moins autoritaire et une Olympe plus radieuse que jamais, Hermès, lui, n'avait absolument pas envie d'en être le héros. Pas lorsque cela risquait de le transformer en un vulgaire pantin aux mains des Parques. Pas lorsque cela le rendrait méfiant à jamais envers les personnes qui souhaiteraient approfondir leur relation avec lui ; quel indice aurait-il pour savoir si elles étaient sincères ou simplement et malheureusement manipulées par le destin ?

Et lui ? Ressentait-il un début d'attachement sincère pour Ambre ou cela était tout bonnement artificiel, tout juste à servir une cause plus grande ?

Ces pensées renforcèrent sa tristesse et Hermès laissa échapper un bruyant sanglot, la vision devenue floue et le malaise redoublant d'ardeur dans ses veines. Il voulut se laisser glisser de la chaise, mais des bras l'en empêchèrent. Les yeux humides, Apollon porta Hermès jusqu'à son lit et fit ce qu'il n'avait fait à présent que pour leur fille : il le borda sous les couvertures, le serrant du plus fort qu'il put contre lui.

µµµ

S'il y avait bien quelque chose que Dionysos détestait le plus au monde, après le célèbre Thésée, c'était bien qu'on interrompe sa douce nuit de sommeil, essentielle à sa récupération tant physique que mentale ; d'ailleurs, Chiron lui-même en avait déjà fait les frais à maintes reprises, lorsqu'il avait eu l'audace de réveiller le dieu pour des affaires qui ne regardaient que les mioches dont ils avaient malheureusement la responsabilité : qu'est-ce que Dionysos en avait affaire, si ces idiots s'étaient senti pousser des ailes et avaient décidé de s'aventurer dans la forêt à la nuit tombée ? Ou que l'un d'entre eux venait de se faire attraper par les Harpies ? C'était la faute de leurs parents s'ils n'avaient rien dans la cervelle !

Non, vraiment, en toute honnêteté, la simple idée de se faire réveiller en pleine nuit, alors même qu'il profitait du peu de calme que sa vie divine osait lui accorder, avait le don de l'énerver. De le rendre grognon. Infecte. Digne d'un enfant de deux ans qui se serait vu refuser la sieste. Alors, lorsque Dionysos avait, d'un simple coup d'œil, compris qu'Aphrodite avait honteusement massacré le cœur de ses deux frères favoris, il avait pris ses dispositions.

Mais pas dans le sens où vous l'imaginez.

Là où tout autre aurait pris toutes les mesures et précautions possibles pour ne pas être réveillé, pour ne pas entendre l'inévitable coup à la porte, suivi de l'inévitable "Dio, tu dors?", Dionysos avait fait tout l'inverse.

Dans le tiroir de la table de chevet, les bouchons d'oreille. Au placard, la bouteille de nectar. Bonjour le café, une émission débile à la télé, et toutes les lumières possibles allumées. A ses côtés, alors qu'il attendait sagement sur sa chaise de bureau des plus inconfortables qu'on vienne le chercher, un ventilateur avait même été poussé à fond, lui envoyant régulièrement des bouffées d'air frais en pleine figure.

Parce que oui, on allait venir le chercher. C'était évident : Hermès allait malheureusement s'écrouler avant le lendemain et Apollon viendrait alors chercher de l'aide, maladroit qu'il était avec les émotions d'autrui comme il l'était avec les siennes. C'était un bien triste scénario, et cela peinait beaucoup Dionysos mais cela allait arriver sans que personne puisse faire quelque chose pour l'en empêcher : il connaissait assez le messager pour savoir que ce dernier voulait toujours tenter d'apaiser ses états d'âme par lui-même avant de demander de l'aide. C'était son fonctionnement et Dionysos s'était toujours promis d'aller dans le sens de ses proches et de ses patients pour ne pas prendre le risque de les brusquer et de les voir s'enfermer dans des silences encore plus douloureux et difficiles.

Alors il avait laissé Hermès tranquille. Il n'avait pas fait la moindre remarque une fois Aphrodite partie. Il n'avait pas adressé la moindre parole de réconfort au messager, dont les yeux brillaient. Il ne lui avait même pas posé une main réconfortante sur l'épaule, non. Il n'avait rien fait de tout cela. Il s'était contenté de partir, de quitter la pièce à la suite de la déesse, qu'il avait raccompagnée jusque dans le hall d'entrée. Et ensuite, il s'était éclipsé. Et il avait attendu. Se retenant de dormir pour épargner au pauvre Hermès son sale caractère et ainsi lui accorder toute l'écoute et l'attention dont il aurait besoin.

Puis l'heure était venue : 23h07.

Dionysos avait entendu des pas dans le couloir. Il avait senti et entendu Apollon hésiter sur le pas de la porte. Une, deux secondes s'étaient écoulées avant que le musicien ne se décide à frapper. Quelques paroles échangées, des lumières éteintes et une porte de chambre refermée.

En moins de temps qu'il n'en fallait pour l'écrire, Dionysos s'était retrouvé assis en tailleur sur le lit d'Apollon, un coussin sur les cuisses. Et désormais, il écoutait pleinement le messager.

"... peur que tout ceci ne me fasse douter de tout, soufflait Hermès, enseveli sous ses couvertures, la tête sur les genoux d'Apollon, qui jouait distraitement avec ses boucles. Peur que ce soit déjà le cas, d'ailleurs. Je comprends désormais la peur que certains héros ressentent lorsqu'ils apprennent être l'objet d'une prophétie. Leur peur et leur hébétude. C'est comme si une part de toi t'était enlevée de force. Comme si… comme si tu réalisais que tu avais et pourrais beau faire tout ce que tu souhaites, les Parques ne te laisseraient pas un soupçon de libre arbitre. J'ai l'impression d'être une simple marionnette. Une simple marionnette dont on se sert de chaque émotion pour… pour rendre service à l'humanité. Qu'est-ce qui ne nous fait pas dire que tout ce que j'ai vécu jusqu'ici n'était qu'artificiel ? Comme si on m'avait plongé dans une Brume qui m'avait fait croire…"

Hermès ne termina pas sa phrase, le regard soudain vague, mais il n'en avait guère besoin: Apollon et Dionysos avaient compris où il voulait en venir et ce qu'il sous-entendait. D'ailleurs, Apollon l'avait tellement bien compris que ses mâchoires lui faisaient un mal de chien. Il savait très bien qu'Hermès se sentait complètement dépassé par les événements, qu'il n'avait peut-être même pas conscience de ce qu'il disait, tellement la fatigue et l'inquiétude le rongeaient. Mais quand même. Cette phrase, cette question, cette allusion.

Qu'est-ce qui ne nous fait pas dire que tout ce que j'ai vécu jusqu'ici n'était qu'artificiel ?

Le dieu du soleil en éprouvait des nausées, mais surtout, de la colère. De l'indignation. Tout son être - et plus particulièrement son ego -, lui hurlait de remettre Hermès à sa place, de le secouer comme un cocotier pour lui faire entendre raison et pour qu'il lui présente ses excuses. De quel droit pouvait-il dire cela ? Pourquoi s'était-il mis une telle idée en tête ? Et comment ? C'était cruel et…

Le silence s'installant, Apollon allait finalement répliquer, l'indignation se propageant dans ses veines telle la lave d'un volcan en éruption, lorsque Dionysos croisa son regard, et secoua lentement la tête.

Tout doux. Je sais que ce sont des paroles pas faciles à entendre mais regarde-le. A-t-il l'air d'apprécier le moment ? C'est tout aussi violent pour lui que pour toi, crois-moi.

Apollon se pinça les lèvres.

Ce n'est pas tant ma propre personne qui m'importe, mais H…

Je sais.

Dionysos lui lança un nouveau regard appuyé et le musicien déglutit difficilement, tentant tant bien que mal de retenir sa frustration. Son frère attendit qu'il capitule par un mouvement de tête, avant de s'éclaircir la gorge.

"Hermès, je pense très sincèrement que ce n'est pas le cas., s'exclama-t-il doucement, son attention tournée entièrement vers le concerné et le visage exprimant une réelle compassion mêlée d'inquiétude. Je pense que c'est tout le contraire. Je pense que ce que tu as vécu jusqu'ici et ce qui t'arrivera ensuite n'a et n'aura rien d'artificiel mais est et sera d'une pureté et d'une intensité exceptionnellement rares."

La surprise déforma les traits d'Apollon, qui haussa un sourcil, pas certain de ce qu'il venait d'entendre ni de la stratégie qu'avait apparemment choisi Dionysos : si le dieu pensait faire changer d'avis Hermès rien qu'avec de belles paroles réconfortantes et un brin excessives… c'était bien mal connaître son patient !

Le concerné, quant à lui, ne sembla pas réellement réagir : le messager se contenta d'afficher un sourire où le sarcasme venait indubitablement s'ajouter à la tristesse.

Allons bon…, pouvaient presque l'entendre penser Dionysos et Apollon.

"Je ne plaisante pas."

Si le ton de Dionysos s'était fait patient et compréhensif quelques secondes plus tôt, le dieu du vin semblait avoir soudainement changé son fusil d'épaule : l'air aussi déterminé que le ton qu'il venait d'employer, l'olympien venait de se redresser de toute sa hauteur, les pieds bien ancrés dans le sol et le regard alternant entre ses deux interlocuteurs.

L'un était réputé pour son intelligence et sa perspicacité ; l'autre pour être le dieu des prophéties en chair et en os. Pourtant, la surprise et le dédain dont ils faisaient preuve désarçonnait leur frère : étaient-ils si têtus que cela ? Autant submergés par le pathos pour ne pas voir clairement les choses ? Ou Dionysos avait-il simplement surestimé leurs compétences pendant tout ce temps ?

"Si la prophétie te concerne, Hermès, c'est réellement une très bonne chose. Je…"

"Une très bonne chose ? Aphrodite me laissera jamais tranquille jusqu'à ce qu'elle se réalise, j'aurais l'impression de me forcer dans ma relation avec Ambre, et je devrais réprimer à jamais mes sentiments pour Apollon pour ne pas risquer d'être éviscéré par la déesse des adultères elle-même ! Tu trouves que ce sont là de très bonnes choses, Dionysos ?"

Dans sa colère, son agacement et sa tristesse, Hermès s'était redressé, la tête lui tournant quelque peu par la soudaineté de son geste. Mais il n'en avait que faire, tout comme il n'avait que faire du grondement de tonnerre qui résonna juste au-dessus d'eux lorsqu'il mentionna Aphrodite de manière aussi déplacée : le messager se contentait de fusiller Dionysos du regard, le coeur battant plus que jamais la chamade.

"Et ne parlons même pas de Hélia !, reprit-il avant que le dieu du vin n'ait le temps de réagir. Que va-t-elle devenir, hm ? Zeus l'a déjà jetée aux oubliettes, certes, mais ce n'est guère une raison pour l'y pousser un peu plus ! Je dois l'envoyer au Tartare, c'est cela ? Je dois envoyer la personne qui me tient le plus à cœur rejoindre son arrière-grand-père juste parce que les Parques l'ont décidé ? Parce que cela m'étonnerait beaucoup que miss je-me-mêle-de-ce-qui-ne-me-regarde-pas et "je ferais bien de m'impliquer davantage dans mon mariage" accepte que je joue sur deux tableaux à la fois ! Seulement, Dio, SURPRISE ! Si Hélia n'existe plus, alors moi non plus !"

Les derniers mots résonnèrent dans la pièce avec une telle force que les vitres tremblèrent.

Tremblant lui aussi, Hermès avait de nouveau les larmes aux yeux : assis en tailleur sur le lit d'Apollon, le dieu respirait avec difficulté, le corps secoué de sanglots silencieux et d'angoisse. Apollon tenta de lui entourer les épaules de son bras mais il l'en dissuada d'un coup de coude.

"Hélia… Hélia est… Ma fille était l'un de mes souhaits les plus chers., souffla-t-il, le regard tourné vers le mur qui lui faisait face. Vous savez tous deux que j'attendais sa venue depuis des décennies. Je ne peux décemment pas…"

"Et la prophétie ne te demande pas de le faire, Hermès. Ni de te forcer avec Ambre, par ailleurs. La prophétie demande juste que tu laisses faire les choses. Et qu'Aphrodite s'occupe de ses affaires."

Aux regards perdus et dubitatifs qu'il reçut, Dionysos sut que la nuit allait être longue.

Vraiment ? Mais où donc été passés leur cerveau ?

Le dieu se rassit lourdement sur le lit d'Hermès, la tête dans les mains. Il prit quelques secondes pour se masser le visage et finalement, poussa un profond soupir.

"Vous êtes-vous penchés sur les termes de la prophétie ou vous êtes-vous seulement laissés emporter par vos émotions, en imaginant le pire ?", demanda-t-il avec un calme étonnant, alors qu'il relevait la tête.

Apollon et Hermès échangèrent un bref regard. Le messager renifla et s'essuya la joue avec l'une de ses manches de pyjama. Le musicien fit la moue. Dionysos poussa un nouveau soupir.

"C'est bien ce que je pensais., souffla-t-il, tentant tant bien que mal de ne pas se laisser aller au désespoir et à l'envie profonde de secouer ses frères comme des cocotiers - ce serait pour une autre fois, lorsqu'il aurait remis ces deux énergumènes sur pieds. Hermès, as-tu encore besoin d'évacuer ?"

La question n'avait rien de sarcastique et témoignait d'une réelle inquiétude et compassion : Dionysos était, entre autres casquettes, le psychologue et psychiatre de l'Olympe. Il savait écouter, observer et, si besoin, se cacher derrière une table le temps que son ou sa patiente termine de se défouler sur les objets qui l'entouraient. Ou juste tendre de temps à autre un mouchoir, face à un individu en larmes et mutique. Bref, il avait appris avec le temps - et tentait d'inculquer le même savoir à ceux et celles qui venaient le consulter - que nos émotions étaient bien mieux à l'extérieur que piégées en nous, où elles se cumulaient inlassablement et finissaient par nous faire exploser. Alors, à chaque entretien, quand il sentait que cela était nécessaire, Dionysos faisait en sorte que les émotions des autres s'expriment dans toute leur intensité : rares étaient ceux qui ne se sentaient pas mieux après.

Les cris et les pleurs d'Hermès étaient donc très bon signe ; et loin d'ennuyer le dieu du vin, cela le rassurait. Mais pour qu'ils soient efficaces sur le long terme, il ne devait guère les interrompre. Aussi, posait-il la question : est-ce qu'Hermès allait mieux ou est-ce qu'un sanglot se cachait encore au creux de son thorax ?

Le messager prit le temps d'y réfléchir - ce qui réjouit le psy en Dionysos - avant de secouer la tête en signe de négation. Le regard de son interlocuteur glissa alors sur Apollon.

"Et toi ?", souffla le dieu, tête légèrement inclinée sur le côté.

Hermès lança un regard étonné à Apollon, puis à Dionysos, mais le dieu du vin continua de fixer le dieu du soleil, sachant pertinemment que ce dernier détesterait voir ses précédentes pensées exposées, surtout après les récentes déclarations d'Hermès : il ne supporterait pas de blesser ainsi le messager. Et en bon psychologue, Dionysos se réservait le droit du secret professionnel.

Mais il devait tout de même savoir si Apollon était désormais assez calme pour embrayer sur ce qui allait suivre.

Encore de la colère ?, souffla-t-il doucement dans l'esprit du concerné.

Apollon baissa le regard, mordillant nerveusement sa lèvre inférieure.

Non, je te remercie. Je… J'aurais pas dû…

Le dieu n'acheva sa sentence, soudainement submergé par la honte : comment avait-il pensé une minute qu'Hermès était en état de produire des paroles sensées ? Que le messager était aussi cruel pour le considérer avec si peu d'estime ?

Tu n'as pas à te sentir coupable. Vous êtes tous les deux retournés par la situation.

Heureusement que tu es là, donc.

La réplique d'Apollon fit sourire Dionysos. Oui, pour une fois, leur père avait plutôt bien fait les choses. De son côté, le musicien secoua lui aussi la tête, à l'image d'Hermès.

"Je vais mieux, je te remercie.", déclara-t-il sincèrement, en tentant d'esquisser un sourire.

Dionysos n'eut pas le cœur de lui faire remarquer que c'était là la grimace la plus hideuse qu'on ne lui ait jamais adressé - même ses enfants n'avaient pas fait si moche : les taquineries seraient, encore une fois, pour plus tard. Quand Apollon et Hermès auraient définitivement retrouvé l'envie de rire.

"Tu as donc bachoté sur la prophétie ?"

Le musicien lançait une perche pour échapper aux regards inquiets qu'Hermès lui jetait à intervalle régulier - comment ça, je vais mieux ? - et Dionysos s'en saisit avec un plaisir modéré.

"Et il semblerait que je sois le seul à l'avoir fait., taquina-t-il et il nota que les joues d'Hermès s'empourpraient. Je ne vous en veux pas, ajouta-t-il pour détendre le messager. Mais je veux bien partager mes déductions si cela vous intéresse."

Apollon et Hermès s'empressèrent d'accepter ; un certain entrain avait été retrouvé.

µµµ

"... c'est pour cela qu'il ne faut pas se voir comme une pauvre marionnette aux mains des Parques, tête de mulet, disait Dionysos à Hermès, un sourire aux lèvres. A cause de ces quelques mots : plus d'un aimé trouvera la place qui lui est due. Si tu es concerné par la prophétie, l'amour te sera encore connu. Et n'aura rien d'artificiel. Au contraire."

"Qu'est-ce que ton "au contraire" insinue, Dio ? Parce que tu as parlé d'un amour aussi rare que pur et intense et… Enfin, bref, tu vois ce que je veux dire."

Apollon termina de verser l'eau chaude dans les tasses et en tendit une à Hermès, qui le remercia d'un sourire. C'était idiot, mais le musicien pensait qu'après toutes ces émotions, un peu de réconfort n'était pas de refus ; et le rooibos à la cannelle qu'il avait chapardé à Ambre deux jours plus tôt, pouvait tout à fait faire l'affaire.

"Oui, je vois."

Le sourire de Dionysos s'élargit et le dieu attendit qu'Apollon reprenne place aux côtés d'Hermès avant de poursuivre :

"Pour tout vous dire, un indice est présent dans les vers qui suivent celui que je viens de réciter : "le Cosmos en sera changé, ouvrant les bras à une ère dont la justesse n'aura été égalée". Un quelconque artifice a-t-il jamais réussi à bouleverser l'ensemble de nos existences, que l'on soit mortel ou non ?"

Apollon secoua la tête, tandis qu'Hermès revêtait une expression pensive : le dieu du vin n'avait pas tord ; chaque grand changement, chaque bouleversement qu'avait connu le Cosmos et qui l'avait profondément impacté avait été acquis à la sueur des fronts, grâce au courage, à la persévérance et à la plus pure et réelle volonté. La Titanomachie, l'acquisition du feu par les Hommes, la création de la première femme, les guerres qui avaient et continuaient de secouer le monde… aucun des acteurs responsables de ces changements et événements majeurs n'avait fait semblant ou n'y avait même songé. Tous et toutes avaient été motivés par des émotions bien réelles, des intentions claires, mauvaises ou non. Personne n'avait jamais changé le cours des choses en n'y croyant ne serait-ce qu'à moitié.

Cependant, même si cela le rassurait quelque peu, quelque chose continuait de le tarauder.

"Mais… Est-ce que le fait de savoir qu'on est concerné par la prophétie ne risque pas de nous conditionner ? Je veux dire…"

Hermès avala une gorgée de thé avant de continuer, se sentant rougir sous les regards interrogateurs d'Apollon et de Dionysos.

"Si je me mets dans la tête que c'est bien de moi que parle la prophétie, est-ce que je vais pas me convaincre que je suis amoureux d'Ambre ? Est-ce que je ne vais pas angoisser et me dire que je dois la courtiser à tout prix ? Est-ce que je ne risque pas de l'obliger à…"

"Courtiser ?"

Apollon pencha la tête, à la fois surpris et amusé. Avait-il bien entendu ?

"Qui utilise encore ce terme, de nos jours ?"

"Hermès, apparemment. Tu devrais te sentir flatté, il t'a courtisé."

Dire que Dionysos était aussi amusé qu'Apollon aurait été un euphémisme. Et puis, si le dieu du soleil avait décidé de taquiner le messager, ce n'était pas lui qui allait l'arrêter : ça faisait du bien de les voir retrouver pieds.

"Tu fais fausse route, Dio, c'est plutôt moi qui l'ai fait."

"... On… Peut-on revenir au sujet principal de cette discussion ?"

Rouge comme une tomate, Hermès était partagé entre l'amusement et l'embarras. Un minuscule sourire étirait ses lèvres mais il était évident, à la façon dont il se frottait l'arrière de la nuque qu'il serait bien plus soulagé si ses interlocuteurs cessaient de le charrier.

"Le sujet n'en est pas réellement un, Hermès, déclara calmement Dionysos. Si tu m'as bien écouté depuis le début, la réponse à ta question coule de source. Si rien d'artificiel ne peut changer le Cosmos, alors le fait que tu te forces envers Ambre ne fera plus de vous le couple désigné par la prophétie."

Apollon esquissa un mouvement approbateur de la tête tandis qu'Hermès laissait son dos s'appuyer contre le mur froid de la chambre. Le messager médita ces paroles quelques secondes, parut brièvement soulagé puis reprit la teinte d'une tomate bien mûre :

"Mais… mais comment je saurais ?"

Apollon haussa un sourcil, son regard se tournant vers le dieu.

"Comment tu sauras quoi ?"

Dionysos pensait que le visage d'Hermès n'aurait pu être plus rouge que qu'il l'avait été quelques secondes auparavant. Il s'était trompé ; de pivoine, l'olympien venait brusquement de passer à bordeaux.

"Que… Que je ne me force pas ?"

Cette question fut posée avec un tel désespoir et une telle innocence dans la voix que Dionysos et Apollon résistèrent tant bien que mal à leur envie de rire, se pinçant un court instant les lèvres pour essayer de réprimer un éclat de rire lorsque leur regard se croisèrent.

Le messager devait être bien retourné et angoissé pour que ce genre de réflexion ne reste pas enterré dans les recoins les plus sombres de son esprit…

"Hermès, es-tu sérieusement en train de nous demander des conseils en matière de relations amoureuses ?", souffla Dionysos, un sourire étirant ses lèvres malgré lui.

"A Dio, un gars marié depuis des lustres qui ne flirte que très rarement, et à moi, un dieu qui cumule les tragédies amoureuses ?", renchérit Apollon, tout aussi amusé qu'attendri.

Hermès haussa les épaules, son embarras lui enserrant un peu plus la poitrine : se cacher le visage dans son oreiller était désormais une possibilité des plus attrayantes.

"La durée du mariage de Dionysos et d'Ariane en dit beaucoup sur la capacité de séduction de l'un et l'autre, maugréa-t-il, à voix basse et à moitié dans sa barde. Et toi, tu as quand même eu de belles relations, ajouta-t-il à l'adresse d'Apollon, son regard évitant soigneusement le sien. La nôtre, par exemple."

"Alors si la nôtre a été une belle relation, comme tu dis, sourit Apollon en lui caressant la joue rien que pour le voir rougir de plus belle - et en guise de remerciement pour ce compliment qui lui allait droit au coeur. Je crois que tu es tout à fait armé pour faire face à celle qui t'attend patiemment avec Ambre. Il ne te reste plus qu'à oser. A faire le premier… Quoi, c'est déjà fait ?"

A la fois pris de court, étonné autant que ravi, Apollon regardait un Hermès sur le point d'imploser tant il était rouge, avec des yeux aussi ronds que des soucoupes. Quand ? Où ? Comment ? Il lui fallait toutes les réponses !

"Je… Pas… enfin, je l'ai juste… embrassée sur la joue…"

Apollon eut un sourire éclatant et lui ébourriffa les cheveux avec amusement.

"Sur la joue, c'est déjà un bon début, depuis le temps que tu la…"

"La joue d'Ambre est bien basse, non ? Pour moi, c'était plus le coin des lèvres."

Taquin, Dionysos regardait Hermès, les yeux brillants et tout sourire, la tête penchée sur le côté. Apollon, qui s'était étouffé avec son rooibos aux paroles de son demi-frère, posa sa tasse et laissa échapper un "Quooooi ? Et moi j'étais où ? Pourquoi je ne suis pas au courant ?" à réveiller tout l'hôtel.

Hermès lui posa un doigt sur les lèvres, dans l'espoir de le faire taire. Mais à deux contre un, le messager était loin d'être gagnant.

Oui, la nuit allait définitivement être très longue.

µµµ

"... Revenons maintenant à ce phénomène étrange qui s'est produit il y a quelques jours, dans la capitale de l'Arizona, Phoenix. Une éruption sol…"

"Pourquoi tu es autant obsédé par ce truc ?"

"Hm ?"

Encore à moitié concentré sur les mots du présentateur télé, Manuel Marshall tourna un regard absent vers son collègue, lequel mangeait un sandwich thon-mayonnaise sans se préoccuper des tomates et cornichons qui tombaient à intervalles réguliers sur son pantalon.

"Pourquoi ça t'obsède tellement, cette éruption solaire ? Je t'ai jamais vu aussi accroché à la télé avant."

Manuel rougit légèrement sous le regard scrutateur d'Alfred et éteignit le poste de télévision. La salle de pause retrouva son silence habituel mais le sexagénaire ne semblait pas décidé à ce que le petit-fils de Poséidon reprenne le cours de ses pensées.

"T'as de la famille là-bas ?"

"Hm ?"

"T'as de la famille, à Phoenix ? C'est pour ça que t'es si inquiet ?"

Manuel se frotta la nuque, mordant dans son sandwich sans grande conviction : inquiet ? C'était l'image qu'il renvoyait ? Et lui qui pensait garder une expression neutre depuis tout ce temps… c'était apparemment raté.

"Parce que t'as bien de la famille, renchérissait Alfred, tu ne viens pas de nulle part. Et t'es encore qu'un gamin. T'as quoi, seize ans ?"

Manuel étouffa un soupir ; vraiment ? Son collègue allait-il réellement continuer à lui faire la conversation ? Était-il si déterminé que cela ?

Et puis, de quoi se mêlait-il ?

Comme à chaque fois qu'on mentionnait sa famille, le jeune homme ressentait un mélange d'impatience, de colère et de tristesse lui retourner l'estomac. Et cela n'avait rien d'agréable.

"Dix-huit, répondit-il d'un ton plus sec qu'il ne l'aurait voulu. Et non, je ne viens pas d'Arizona. J'ai grandi dans le Kansas."

"Alors pourquoi cette obsession ?"

Nouveau soupir réprimé. Nouvelle vague d'impatience et de nouveau envie d'envoyer valser Alfred. Mais Manuel se surprit à penser que l'homme se demandait quelque chose qu'il tentait lui-même de savoir, et ce, depuis plusieurs jours : oui, pourquoi ? Pourquoi cette éruption solaire lui importait tant ? Pourquoi l'idée que ce phénomène se soit produit dans l'état où les Jones résidaient l'inquiétait ? Le jeune demi-dieu ne devait rien aux jumeaux, et inversement. Ils n'étaient même pas amis. Même pas de simples connaissances. Les seules fois où ils s'étaient vus…

Manuel fut pris d'un haut-le-cœur alors que les souvenirs remontaient. Il les chassa d'un rapide mouvement de tête - se faisant drôlement mal à la nuque par la même occasion - et tenta de respirer calmement.

C'était du passé. Tout cela appartenait au passé. Il avait fait ses adieux au monde mythologique et à tous ceux et celles qui en faisaient partie à la minute où Benjamin avait rendu son dernier souffle. Et pourtant… pourtant…

Aide-les. Aide-les pour moi, je t'en prie. Protège-les comme je n'ai pas su le faire. S'il te plaît.

D'un geste brusque, Manuel recula la table et se leva du banc où il était assis. Il l'avait fait à la façon d'un diable sortant de sa boîte, il le savait, et venait par la même occasion de s'attirer l'ensemble des regards du personnel de la ferme, mais il n'en avait que faire : il avait une toute autre urgence que de persuader ses collègues qu'il était tout à fait sain d'esprit ; ce fut donc en courant à moitié que le jeune homme sortit de la grande salle et se réfugia dans l'arrière-cuisine. Regardant par dessus son épaule pour s'assurer que personne ne l'épiait, il tourna le robinet, se remplit un verre d'eau qu'il plaça en direction du soleil couchant et y plongea un miroir qu'il avait pris l'habitude de garder dans sa poche de pantalon, avec un couteau-suisse et une poignée de drachmes. Juste au cas où.

Quelques secondes plus tard, l'arc-en-ciel apparut. Manuel y lança une drachme.

"Ô, Iris, déesse des arcs-en-ciel et messagère des dieux, accepte cette offrande et montre-moi Chiron."

Jamais, ô grand jamais, il ne pensait redire ces mots un jour. Mais la demande de Benjamin résonna à ses oreilles aussitôt que le visage surpris de son ancien instructeur apparut.

Aide-les. Aide-les, je t'en prie.

"Est-ce que les Jones vont bien ? Qu'est-ce qu'il s'est passé à Phoenix ? Je pensais que les dieux et les monstres étaient censés les laisser tranquilles !"