Chapitre 43
- Lâche-moi ! Mais lâche-moi, je te dis, t'es sourd ?! Je peux marcher tout seul !
En atteignant en catastrophe la bordure de la grotte, Sam entendit très clairement les invectives de Dean qu'il vit soudain émerger d'entre deux rochers dans le sillage de Castiel, qui l'avait agrippé par l'épaule et le traînait derrière lui comme un enfant pris la main dans le pot de confiture. Le cadet des Winchester freina brutalement alors que l'ange se dirigeait déjà droit sur lui en le fusillant d'un regard outré, et sa tentative d'appel au calme n'eut pas même le temps de franchir clairement la barrière de ses lèvres.
- Cass, balbutia-t-il d'yeux dardés en levant une main devant leur ami qui ne ralentit pas d'un iota. Attends, on peut tout...
Sam sentit soudain l'autre main de Castiel lui happer l'épaule et ce fut comme si les mâchoires d'un loup-garou venaient de se refermer sur lui. L'air parut subitement changer tout autour de lui, tout ce que ses yeux voyaient se dilua dans une lueur évanescente, et tandis qu'une vive douleur lui remonta jusqu'au cou il se demanda, parce qu'ils l'avaient oublié, si c'était ce qu'ils avaient ressenti, Dean et lui, quand l'ange les avait arrachés aux flammes de l'Enfer.
Ils eurent l'impression de tomber en chute libre, leurs poumons privés d'air, et si la sensation ne dura pas plus d'une seconde, l'atterrissage ne fut pas moins désagréable. Ils se retrouvèrent soudain comme cloués au sol, pesant des tonnes, et bien que là aussi, il ne fut question que d'un état transitoire, la lumière qui leur brûla les yeux, les forçant à lever le bras, termina de leur laisser un souvenir fort peu plaisant de ce voyage improvisé.
- J'attends vos explications, gronda Castiel.
Quand ils rouvrirent les yeux, paupières plissées, les deux frères le virent les accabler d'un air de reproche. Tout autour d'eux s'étendait le désert, à nouveau. Le monticule fissuré se trouvait dans leur dos, et devant eux, la robe noire de l'Impala qui n'avait pas bougé.
- La vache, t'y es pas allé de main morte ! souffla Dean en se penchant une main sur la poitrine et l'autre sur l'épaule, cherchant déjà comment l'amadouer. J'ai l'impression d'avoir dévalé le grand huit !
La réplique n'amusa pas l'ange, bien au contraire. Ses traits se durcirent encore et il s'avança d'un air courroucé, si près d'eux qu'il aurait pu dénombrer les vaisseaux sanguins qui leur zébraient le blanc des yeux.
- Je ne suis pas d'humeur à plaisanter, prévint Castiel. Comment se fait-il que nous ayons trouvé la voiture parquée là ? Qu'êtes-vous venus faire ici ?
Leurs yeux mieux réhabitués à la vive lumière de l'après-midi, Sam et Dean soutinrent le regard de leur compagnon avec moins de peine et n'en prirent que mieux la mesure de son mécontentement. Depuis quand Castiel avait-il cette veine, qui palpitait sur sa tempe ?
- Cass, on va t'expliquer, ok ? fit Sam en se voulant apaisant. On... On est là pour aider, on a su que c'était là que vous alliez essayer de...
- Comment ? le coupa rudement l'ange. Vous n'étiez pas censés être au courant, comment avez-vous su, qui vous en a parlé ? Les Érotes ?
Sam resta muet, pâle et démuni face à sa virulence. Dean, qui commençait à se mordre les doigts d'avoir sciemment agi dans son dos, tenta entre stress et décontraction de façade de ramener son ami à de meilleurs sentiments.
- Cass, mon vieux... Si t'essayais de te calmer deux minutes, tu veux bien ?
La requête ne passa pas. Castiel lui planta un regard furieux dans les yeux et blâma :
- Je t'avais dit de rester en dehors de ça. J'avais été clair et tu étais d'accord.
Dean, piqué au vif, plissa le front.
- Je suis pas certain de t'avoir dit ça, tu m'excuseras.
Tous deux restèrent à s'affronter du regard sous l'œil de Sam qui sentit poindre tout à coup la querelle. Castiel poussa alors un soupir excédé et somma d'yeux noirs :
- Ne bougez pas. Est-ce que c'est bien compris ?
Et il disparut aussitôt, abandonnant les Winchester qui se visèrent d'un regard mitigé.
- Bon, finit par prononcer ironiquement Sam, encore refroidi. Ça s'est pas trop mal passé...
- Ouais, lança Dean du même ton en haussant le regard vers lui. Il aurait pu nous laisser en carafe au bunker... En tout cas, on est arrivé pile poil. Super timing.
Sam força un rictus pincé qui fut rapidement effacé par l'anxiété que lui inspirait la réaction de leur ami. Et à son frère qui profita subitement d'en être tout près pour vérifier l'état de sa voiture, il demanda :
- Où est-ce que tu crois qu'il est allé ?
- J'sais pas, bougonna Dean en faisant le tour du véhicule. Sûrement régler ses comptes avec les costards cravates...
Sam en eut bien peur, lui aussi. Il resta pensif un instant, puis son aîné revint vers lui en questionnant :
- Qu'est-ce que ça a donné, avec le blondinet ? T'as pu le cuisiner ?
Sam relata alors ce qu'il avait appris, finalement peu de choses qu'ils ignoraient ou dont ils ne se doutaient pas déjà. Dean écouta sans l'interrompre, mettant en parallèle les dires d'Éros avec ce que Himéros lui avait déclaré.
- Si ce truc doit finir enchaîné là-dedans, réagit enfin l'aîné en jetant un regard à la ronde, il sera pas dérangé par ses codétenus...
- C'est que la première étape, précisa Sam qui partagea ce qu'Éros lui avait révélé par la suite. Une fois qu'il aura le boulet aux pieds, il doit être renvoyé dans sa dimension. De ce que j'ai pigé, il y a ici un... champ mystique dont ils peuvent se servir pour ouvrir une faille.
- Les miasmes du macchabée, fit Dean d'une voix morne. La pourriture noble qui leur sert de planque.
- Hein ? De quoi est-ce que tu parles ?
- De ce qu'il y a enterré là, expliqua-t-il d'un regard droit. C'est le cadavre d'un dieu, qui a servi d'engrais au joli tapis vert dans la grotte. Et ce qui s'en dégage, à défaut de puer la mort, sert de tenue de camouflage aux trois gravures de mode.
Les yeux de Dean se détournèrent de Sam qui fronça les sourcils.
- Quoi ? D'où tu tiens une histoire pareille ?
L'aîné fit mine de ne pas l'entendre, mais la dérobade ne tenant pas plus d'un quart de seconde, il reposa les yeux sur son frère en tâchant de prendre un air innocent.
- C'est l'autre, là, attifé comme un tube de cirage, qui me l'a dit...
Sam eut besoin de trois secondes pour décoder les propos de son frère. Alors, blême, il cracha ulcéré :
- Essaie pas de noyer le poisson avec tes pitreries, tu crois que c'est le moment ? Sérieux, Dean, c'est bien ce que je crois ? T'es vraiment allé voir Himéros ?
Le premier-né haussa les épaules en serrant les lèvres d'une mine indisposée et se défendit en toute mauvaise foi :
- J'étais en train d'inspecter les environs, comme tu m'as dit de le faire !
- Ça n'incluait pas de retourner te frotter à eux ! répliqua Sam sur un ton outré. C'est pour ça que t'as si peu protesté, quand je t'ai dit que j'allais parler à Éros ? Pour que tu puisses faire la même dans mon dos ?
- Mais rien à voir, réfuta-t-il dans une grimace affligée. J'ai vu une lumière bizarre et je l'ai trouvé en train de trafiquer une espèce de lance.
- Une lance ?
- Une lance ! Qu'il veut piquer dans le cuir de Chaos. Et alors ? Pas de quoi en faire un plat !
- Tu veux me faire croire que vous avez fait que discuter gentiment ? douta Sam. Alors que dès que tu les vois, tu pètes un câble ?
- J'ai l'air de lui avoir volé dans les plumes ? mentit Dean. Tu croyais que j'allais pas pouvoir m'empêcher de lui balancer mon poing dans la gueule, ou quoi ?
Le puîné le scruta d'un œil rude et suspicieux, sans savoir que son frère venait de lui dépeindre l'exact déroulé des événements. Dean eut beau jeu de feindre l'outrage sans vergogne, et Sam, devant bien admettre qu'il était revenu en un seul morceau, lui accorda le bénéfice du doute.
- Bon, admettons. Mais vu le don qu'ils ont de te faire sortir de tes gonds... Désolé si je t'ai soufflé dans les bronches sans raison.
- C'est rien, bougonna Dean dont rien n'arrêta l'imposture. J'sais me contrôler, je te signale. La prochaine fois... demande, avant de m'enguirlander.
Ce fut Sam qui, en fin de compte, se sentit honteux, et son forfait procura à Dean un petit plaisir puérile. D'une voix dont il s'efforça de chasser l'embarras, le cadet reprit alors :
- Bon, raconte... c'est quoi cette histoire de dieu crevé ?
Dean s'exécuta, en éludant soigneusement la partie qui concernait le lien entre Sam et Pothos, ainsi que les os qu'il était allé se briser sur la mâchoire de Himéros. Les questions du cadet, qui fit le lien avec le champ mystique évoqué par Éros, portèrent surtout sur ce sujet que le deuxième Érote avait abordé peu avant que ne surgisse Castiel, et Sam apprit ainsi, s'il fallait en croire Costume Blanc, que les émanations inertes issues de la dépouille du dieu enfoui étaient par nature négligées par Chaos car vides de toute vie. Mais elles offraient aux divinités bien vivantes deux avantages : celui de constituer un voile sous lequel dissimuler leur présence, et de conférer à qui savait y puiser, une source de puissance suffisante pour lancer l'enchantement à même de renvoyer le monstre à sa geôle éternelle.
Et cette tâche - les deux frères en avaient eu la même confirmation - c'était aux anges qu'elle revenait.
- On a une carte à jouer, postulat Sam, plus convaincu que jamais, appuyé sur l'aile de l'Impala. Si tout fonctionne comme prévu, on peut les aider à enfermer cette chose.
- Ouais, bredouilla vaguement son frère, à ses côtés. Si tout fonctionne comme prévu... et si Cass nous renvoie pas au bercail.
- Qu'est-ce que t'en penses ? On y retourne ?
Dean secoua la tête nerveusement, hésitant.
- J'en sais rien, Sammy. Attendons encore une minute, tu veux ?
- Il faut qu'on arrive à le convaincre de nous laisser faire, mit en évidence le cadet d'une voix prudente après un bref instant. Le combat risque de faire mal, de ce qu'on en sait, alors si on peut augmenter les chances qu'il tourne en notre faveur...
- Je sais bien, soupira Dean. Je sais. Écoute... je vais lui parler, ok ?
Sam l'avait déjà connu plus sûr de lui, et estima que le laisser assumer seul cette mission manifestement délicate n'était peut-être pas une bonne idée.
- Dean, je...
- Laisse-moi faire, coupa ce dernier d'un ton sans réplique. Tu m'as demandé de te faire confiance avec l'angelot du dimanche, je m'occupe de Cass. Toi... tu devrais commencer à regarder ce bout de charbon de plus près. On risque d'en avoir besoin dans pas longtemps. Si c'est pas juste un pétard mouillé, en tout cas.
À contrecœur, Sam acquiesça, lèvres scellées. Réussir était son vœu le plus cher. S'il mettait de côté tous ceux qu'il nourrissait pour la sécurité de son frère.
- Hey, l'appela Dean d'une tape sur le torse en le voyant plongé dans ses pensées. Ça va ?
Après sa déplaisante conversation avec Himéros, il savait pourquoi il posait cette question. Sam n'en eut que le soupçon, mais la préoccupation dans la voix de son aîné fut sans équivoque.
- Dean, y'a un jour où tu arrêteras de jouer les mères poule ?
- Jamais, répondit-il au bout d'un instant de réflexion sur le ton de la plus grande banalité.
- Je vais bien, assura Sam d'un soupir indulgent, alors t'inquiète pas pour moi.
Le plus vieux des deux hommes hocha la tête mais, à regret, n'accorda pas une très grande valeur à la réponse de son cadet. Il voulut l'enlacer, l'embrasser, le serrer contre lui pour le préserver des périls à venir, lui redire qu'il le protègerait toujours, au prix de sa vie s'il le fallait, mais il s'en abstint. Et prit le contrepied de ses désirs du moment.
- Putain, Castiel, qu'est-ce que tu fous ? invoqua-t-il aussi pressé qu'inquiet d'en finir.
- Il est peut-être en train de briefer ses troupes, avança Sam.
- Quelle troupes ? lança son frère d'un regard sceptique.
- Il a dit qu'ils avaient trouvé la bagnole, pointa Sam d'une mine grave. Il est pas venu seul.
Dean, appuyé jambes tendues contre l'Impala sous le ciel chaud du désert qui lui cuisait le front, médita un moment sur ce détail qu'il n'avait pas relevé, puis poussa sur ses fesses pour se replacer à la verticale en appui sur ses deux pieds. Il partit derechef ouvrir le coffre, se servit en armes sous l'œil dubitatif de son frère qui finit par l'imiter juste au cas où, puis décréta :
- Allez, basta, on y retourne. On va pas attendre comme des toutous jusqu'à demain.
Sam lui emboîtant le pas, ils retournèrent ainsi dans la fissure du rocher fendu, se faufilèrent dans le trou sous les buissons, traversèrent la grotte aux peintures rupestres, remontèrent les galeries obscures qu'ils purent heureusement éclairer du fait d'avoir gardé sur eux leurs lampes, et réinvestirent la vaste caverne à la voûte fracturée. Silencieux, concentrés, ils se préparèrent à toute éventualité, et commencèrent par entendre des éclats de voix plus ou moins mesurés résonner en rebondissant sur les concrétions rocheuses.
- Ça chauffe, on dirait, fit Dean avec circonspection.
Les Winchester continuèrent d'avancer. Et finirent par apercevoir, dans la partie haute de l'immense crevasse, Castiel, qu'ils reconnurent d'abord à sa silhouette, face à trois personnages d'égale stature portant chacun une tenue similaire de couleur différente. Les Érotes, tournés dans leur direction, furent les premiers à voir Sam et Dean une fois qu'ils eurent dépassé l'arbre central. La boule au ventre, les deux frères durent rassembler tout leur courage afin d'avancer, mais Castiel, qui ne tarda pas à remarquer leur présence à son tour, les dispensa d'aller plus loin quand, plantant là les dieux de l'Amour, il se précipita pour les intercepter littéralement. Dean, qui n'en menait pas large, se porta en avant pour essuyer seul le feu des critiques de l'ange qui s'arrêta juste à temps pour éviter la collision.
- Je croyais avoir été clair, gronda-t-il d'yeux furieux. Votre place n'est pas ici !
Sam les rejoignit lentement en faisant de son mieux pour afficher ses velléités de paix, cependant qu'à l'arrière-plan, les Érotes observaient la scène d'yeux mitigés. Sauf Pothos, que le cadet des Winchester vit s'éloigner avec dédain.
- Cass, il faut que tu m'écoutes, pria Dean en levant doucement les mains avant de les poser prudemment sur les épaules de son ami.
- Tout ce que tu diras est sans intérêt, jeta-t-il sèchement. J'avais prévenu que Chaos était notre affaire. Vous n'avez rien à faire ici à part risquer inutilement vos vies !
- On te demande juste de nous écouter deux minutes, intervint humblement Sam qui n'avait pas l'impression que l'ange en savait beaucoup plus malgré ses échanges houleux avec les trois dieux. Laisse-nous t'expliquer. S'il te plait.
L'œil sombre, Castiel parut inflexible. Il regarda Sam sans un mot, puis Dean qui, l'air de l'implorer modestement, finit par le faire fléchir. Il les connaissait trop pour croire qu'ils céderaient facilement.
- Très bien, je vous écoute. Mais n'imaginez pas que ça changera quoi que ce soit.
Sam laissa à son frère la latitude nécessaire pour s'expliquer avec Castiel, comme convenu. Il avait le sentiment de ne pas servir à grand-chose, mais appréhendait la situation avec suffisamment de clairvoyance pour concéder à Dean que c'était effectivement par sa discrétion qu'il pouvait le mieux œuvrer pour l'aider à atteindre leur but commun. Castiel avait-il réellement perdu de son humanité depuis son retour parmi les vivants ? La manière dont il avait réagi en les trouvant ici, la colère - la peur ? - qui avait enflammé ses yeux à leur vue, rendait ce postulat moins certain que jamais. Et s'il avait raison, Sam savait que c'était en les laissant seuls que Dean avait le plus de chances de convaincre l'ange.
Pendant un temps, il les entendit exposer chacun leurs arguments, sans trouver de terrain d'entente. Qui défendit ses raisons d'être là, qui l'inverse, Sam eut le sentiment que la discussion risquait de se prolonger, ce qui n'était pas forcément mauvais signe. Pour tromper l'ennui, il se mit à marcher ; faisant les cent pas, perdu dans ses pensées, sans bien prêter attention à la distance qu'il mit entre eux, inconsciemment.
Sans entendre Pothos, qui sortit de derrière un énorme pic strié, dans son dos.
- En ont-ils encore pour longtemps ? lança-t-il d'une voix hautaine.
Sam bondit sur l'instant, se retournant avec la vivacité d'un chat pris par surprise dont tous les poils se seraient hérissés. Il demeura figé pendant un moment, comme un animal aveuglé par les phares d'une voiture, mais s'étonna lui-même de la relative rapidité avec laquelle il reprit le dessus. En dépit des émois qui le chamboulèrent en son fort intérieur à cause de Pothos, il sut lui répondre par un mépris royal, le regard aussi hostile que glacial, et sans même un mot il lui tourna le dos, priant de toutes ses forces pour que le dieu ne vît pas qu'il tremblait comme une feuille. Partir, et lui faire le plaisir de prouver que sa présence l'indisposait ? Ou rester, pour lui tenir tête malgré ce que cela pouvait lui en coûter ? Sam, qui anticipait déjà les avanies que le dieu du Désir se plairait à lui faire subir, ne sut quelle décision prendre. Pothos parut la prendre pour lui. Et pas celle à laquelle le chasseur aurait pu s'attendre. Derrière lui, Sam perçut une sorte de léger grattement, comme des cailloux écrasés par le poids d'une jambe, et le bruit s'amenuisant en s'éloignant il finit par jeter un œil troublé par-dessus son épaule.
Pothos s'était retiré.
C'était ce que Sam avait cru vainement espéré. Alors, pourquoi n'en éprouva-t-il pas la satisfaction attendue ? Il n'en eut pas la moindre idée. Sauf à considérer que les effets indéniables que la proximité de l'Érote produisaient sur lui, étaient plus profonds que ce qu'il était prêt à admettre. Et Il s'en agaça nettement. Une chaleur anormale l'envahissant de pied en cap. Il avait déjà subi l'humiliation de s'afficher comme un lapin terrifié devant Pothos sous les yeux de Dean, et subir davantage l'influence de cet être dont il ne savait toujours pas clairement s'il avait bien fait de le sauver, devint rapidement une perspective intolérable. La colère le gagna. En s'efforçant de conserver son attention sur son frère et sur Castiel, toujours en train de débattre à une distance telle qu'il ne pouvait pratiquement plus les entendre, Sam serra les dents. Serra les poings. Cherchant la force, paradoxalement, de rester là où il se trouvait, alors que jusqu'à présent, garder ses distances avec Pothos ne lui avait jamais paru être le plus difficile à accomplir.
Le dieu aux cheveux de feu n'était pas parti bien loin. Il avait rejoint une plate-forme en surplomb, à quelques mètres de là, partiellement dissimulée derrière un maillage étroit de concrétions très fines qui constituaient comme un paravent. Éclairé par une torche, Pothos ne portait plus ni veston, ni gilet. Il terminait d'ajuster sur son torse, par-dessus sa chemise, un plastron à ses mesures qu'on aurait dit fait d'un cuir aussi fin et lisse qu'une pellicule de mercure, dont toutes les parties couvrant les muscles saillants étaient gravées de mille fils d'argent entremêlés qui dessinaient d'étranges arabesques symétriques. Méticuleusement, il laçait les côtés sur ses flancs obliques plongeant vers sa taille étroite, d'abord à gauche, puis à droite. Il ne réagit pas immédiatement à la présence de Sam, derrière lui, qu'il avait entendu approcher depuis un certain temps déjà. Mais, l'importun demeurant tapi dans un recoin obscur, sans bouger ni parler, Pothos finit par lancer sur un ton naturel, sans se retourner ni afficher plus de colère que de surprise :
- Tu as l'intention de rester caché dans le noir encore longtemps ? Si tu guettes le moment idéal pour me planter un couteau dans le dos, tu as déjà manqué une ou deux occasions.
Il poursuivit sa besogne, sans changer de position. Quelques secondes plus tard, il entendit un léger bruit de semelles sur les cailloux, puis de nouveau le silence. Cette fois, il se retourna. Sam se tenait là, à trois mètres, immobile. Le chasseur avait les épaules raides et un regard fixe, à l'expression indéchiffrable.
- Eh bien ! Quel air sombre ! s'exclama Pothos dans un sarcasme peut-être moins spontané qu'à l'ordinaire. Tu as dû te tromper de direction, Winchester. Ton frère est de l'autre côté.
Il attendit, espéra la réaction épidermique de Sam, mais celui-ci parut juste encore plus lugubre. Accablé par des pensées et des ressentis ambivalents qui n'avaient de cesse de lui peser, il secoua la tête dans une grimace affligée et marmonna à sa propre intention :
- Qu'est-ce que je fais là...
Son air abattu, sa réaction vide de force, interloquèrent Pothos qui le regarda tourner lourdement les talons, entre dépit et écœurement. Le dieu s'en sentit insatisfait, et oubliant son outrecuidance coutumière il ne put s'empêcher de prononcer :
- Attends. Mon intention n'est pas de te tourmenter.
Quelque chose, dans la voix de Costume Brun, convainquit Sam de ne pas s'éloigner davantage. Bientôt, il tourna la tête pour le regarder à nouveau, d'yeux froids.
- Si tu as quelque chose à dire, invita Pothos sans fatuité, dis-le. Je t'écouterai.
Ses mots, la façon qu'il eut de les prononcer, le débit de sa voix, son volume, ainsi que son regard dépouillé de sa morgue éternelle, tout sembla indiquer à Sam qu'il avait parlé sans arrière-pensées ni malice. Dans sa confusion, le cadet des Winchester y puisa un regain de force soudain, et en revenant de deux pas il cracha, les yeux vivants à nouveau :
- Qu'est-ce qui s'est vraiment passé quand je t'ai touché ?
L'angoisse au creux de l'estomac, il se prépara à une rebuffade, un quelconque signe de désinvolture ou de dédain face à cette question qui, rien que par le fait de l'avoir posée, desserra un peu l'étau autour de son cœur. Mais, Pothos ne fut pas là où il l'attendait. Le dieu de l'Amour, impassible, soutint son regard, sans ironie ni mépris, et alla même jusqu'à réellement surprendre Sam en détournant soudain les yeux, l'air sérieux.
- Je te l'ai déjà expliqué, fit-il d'une voix inhabituellement mesurée qui sembla même en modifier le timbre.
Sam avança encore, poings serrés, et somma :
- Eh bien recommence !
Les yeux de Pothos pivotèrent dans leurs orbites jusqu'à croiser ceux de son sauveur.
- Ton acte d'amour envers moi a amplifié le lien qui s'est établi entre nous lorsque je t'ai Touché. Tu le sais.
- Il n'y a aucun amour dans ce que j'ai fait, récusa ardemment Sam.
- Ne joue pas sur les mots, tu as parfaitement compris le sens de mon propos. Si tu n'avais agi que par contrainte, ton geste n'aurait pas produit sur moi l'effet qu'il a produit. Si je suis ici debout face à toi, c'est parce que mon sort t'a ému, même sans t'en rendre compte.
Sam n'eut ni la volonté, ni l'imposture de le nier, peu importait combien il aurait aimé qu'il en ait alors été autrement. Ce qui ne fit qu'amplifier la vigueur avec laquelle il répliqua :
- Le comment m'est égal ! Ce que je veux savoir c'est ce que ça m'a fait !
Pothos resta à sonder son regard de braise un moment, sans réagir. Puis, d'une voix posée, presque grave, il répondit ainsi :
- Ni plus ni moins que ce que je t'ai déjà dit. Ni plus ni moins que ce que cela m'a fait.
Sam se remit à trembler mais réussit à en maîtriser les manifestations les plus visibles. Malgré son désir de partir, d'aller aussi loin de Pothos que cela lui était possible, il voulait des réponses à ses questions, même si elles devaient lui faire horreur.
- Il existe une proximité entre nous plus forte que notre volonté, exposa Pothos. Il t'est difficile de rester insensible à mes appas, de me chasser durablement de tes pensées, et la haine que tu me voues se dilue dans le mélange des sentiments contraires que je t'inspire, et cette antinomie te tiraille tant qu'elle t'en pétrifie. Ce n'est pas une volonté de ma part.
Sam continua de le dévisager d'yeux ardents, muet, transi par le descriptif impitoyable de vérité qui lui était fait. Le dieu du Désir fit un pas dans sa direction pour vérifier s'il allait ainsi provoquer une réaction, mais il n'y en eut aucune.
- J'éprouve la même chose à ton endroit, reprit l'Érote. La détestation mise à part. Et ce n'est pas non plus ta volonté, tu ne me contrediras pas. Te revoir, Sam Winchester... cela m'est agréable. Ton geste envers moi m'avait déjà intrinsèquement amené à porter un autre regard sur toi, j'accueille donc cette attirance que tu m'inspires avec d'autant plus de plaisir. Je ne jouais pas, l'autre jour devant ton lit, tu sais ? Partager un moment d'intimité avec toi m'aurait procuré une grande joie. Je le veux toujours...
Il vit les traits de Sam se tordre d'inconfort et d'exaspération, et lança, sérieux :
- Ma franchise te heurte ? Me croyais-tu trop imbu de moi-même pour pouvoir l'admettre ?
- Dis plutôt que ce qui t'intéresse, c'est de pouvoir te remplir la panse, mordit le chasseur qui se sentit de nouveau étouffer de malaise.
Pothos, saisissant l'allusion à ses précédents propos, lorsque les deux fratries au complet s'étaient confrontées, haussa un sourcil flegmatique avant de répondre sans fard :
- L'un n'interdit pas l'autre. Votre proximité, à ton frère et toi, nous offre en effet l'avantage de pouvoir profiter de façon maximale de la connexion qui nous lie, mais ce n'est pas là l'unique intérêt que revêt ta présence...
- Ah non ? riposta Sam qui sentit une goutte de sueur perler au coin de son front même si l'air de la grotte conservait toute sa fraîcheur. Tu t'es pourtant pas gêné pour te réjouir de ce qu'on t'apporte... du feu nourri et de l'hommage fait à ton... présent !
La manière dont il avait exactement repris les mots de Photos, en insistant sur chacun d'eux, traduisit son mépris et sa révolte mieux que n'importe quelle injure.
- C'est un fait, mit en évidence Costume Brun. J'incarne le Désir, Sam Winchester... As-tu oublié qui vous a Touchés ? Qu'y a-t-il d'aussi surprenant à ce qu'une telle passion vous dévore, quand on sait la profondeur de l'amour qui vous lie ? Et que toi, en particulier, tu sois devenu plus sensible à mon influence depuis que tu m'as ramené parmi les vivants ?
Pâle comme un linge, Sam eut la nausée. Il se revit, à l'aube de ce bouleversement, subir les affres d'émotions incompréhensibles qui lui avaient fait craindre le pire. Dans la douleur, Dean et lui avaient pourtant réussi à les surmonter, à les accepter, sans s'éloigner l'un de l'autre et finalement en paix avec eux-mêmes. Et voilà que cela recommençait. Une nouvelle fois, Pothos s'immisçait entre eux, d'une manière différente mais tout aussi réelle, et Sam, qui comprit mieux les raisons qui l'avaient poussé à s'enflammer au point de ne pas se reconnaître la nuit dernière auprès de son frère, en éprouva une colère folle.
- Si j'avais su, grommela-t-il d'yeux assassins. Si j'avais su, bon sang...
- Peut-être m'aurais-tu laissé mourir, dit paisiblement l'Érote qui avait parfaitement compris le sens de sa plainte. Même si, plus que jamais, je suis convaincu du contraire.
Sam n'eut rien d'autre à opposer que le feu de son regard. Alors Pothos fit un pas de plus, sans que le chasseur, qui ne parvenait plus à garder aussi vivaces les flammes de sa fureur, ne lui défendît d'avancer. Tous deux se visèrent avec méfiance, curiosité, hostilité et intérêt, en parts bien inégales d'un côté ou de l'autre, et Pothos, tout aussi troublé que l'était Sam, mais différemment, de s'étonner en analysant ses sentiments immédiats :
- Voici que moi, un dieu, je me mets à me préoccuper de ce que toi, un simple humain, un chasseur, tu peux penser de moi. Je sais ta rancoeur à mon endroit, je la sens écumer et enfouir tout le reste et, je le concède : tu as tous les droits de me vouer une telle acrimonie. Sache toutefois que... je regrette la manière dont j'ai agi. Envers toi comme envers d'autres. Tu es valeureux, Sam Winchester. Crois-en une divinité de l'Amour, quand elle t'affirme que tu es noble de cœur. Et, ne te juge pas trop durement pour m'avoir sauvé : là où les liens qui t'unissent à ton frère ne feront que se consolider, cet émoi passager qui te taraude en ma présence, malheureux à tes yeux, ne sera bientôt qu'un souvenir.
Le cadet des Winchester resta longtemps inerte, saisi d'un froid qui empêcha sa rage d'exploser. Pris dans un tourbillon intérieur qui lui donna un affreux vertige, il fit tout pour rester imperméable aux mots de Pothos auxquels il ne voulait accorder aucune valeur, mais ne parvint pas à ignorer leur sincérité, soudain aussi indéniable à ses yeux que pouvait l'être la couleur des cheveux de l'Érote ou la perfection de ses traits. Il s'efforça de garder vivace le souvenir de ce temps si proche où ne voir en lui qu'un être nuisible et sadique rendait les choses plus faciles. Mais les choses avaient changé. Sam s'échina bien à se convaincre que ses doutes découlaient uniquement du fait que leur lien, ce lien que sa raison rejetait, l'influençait au point de brouiller son esprit, mais s'il acceptait d'être honnête, là n'était pas l'explication. Car si Pothos le perçait d'autant mieux à jour, la réciproque était vraie, et Sam sentait qu'il lui était désormais possible de percevoir la nature de ses pensées profondes. Le chasseur eût préféré qu'il en fût autrement mais, il sut. Il sut les raisons pour lesquelles Pothos avait baissé la garde. Pourquoi il s'était ainsi livré après avoir remisé sa gloire divine. Et il sut de façon certaine que ce que le dieu du Désir venait de lui dire, n'avait été que l'expression de la véritable couleur de son âme.
- C'est un peu tard pour les excuses, fustigea-t-il sans concession. C'est ça, que tu veux ? Mon pardon ?
- Je ne te ferai pas cet affront, rétorqua Pothos avec éclat. La façon dont les choses ont commencé entre nous laissera des traces, même si je n'ai pas vraiment laissé paraître, au moins jusqu'ici, que j'ai sans doute pour toi une meilleure opinion que tu n'en as de moi. Mais, si je dois disparaître en affrontant Chaos, au moins aurais-je soulagé ma conscience.
Sa dernière phrase avait eu des accents de dérision, mais Sam n'était décidément pas dupe. Il ne dit rien, se contentant de fixer durement Pothos sans ciller, mais d'une rudesse qui tendit à fléchir au fil des secondes. À la fin, ses airs hargneux ne tinrent plus que par sa volonté de ne pas afficher une expression différente, et il se sentit obligé de réaffirmer :
- On fera tout pour vous aider à nous débarrasser de cette chose, c'est uniquement pour ça qu'on est là. Pour réparer nos torts.
Costume Brun eut un léger mouvement de tête complaisant, et sourit doucement.
- Je vous ai accusés d'être à l'origine de nos maux et, techniquement, vous l'êtes. Mais pour ça non plus, ne te flagelle pas à l'excès, chasseur. Nous n'aurions pas eu le pénible plaisir de nous rencontrer si vous aviez laissé le Créateur annihiler les univers.
Sam eut presque la sensation d'apprécier de l'entendre confirmer que la défaite de Chuck avait été l'unique option. Il ne sut exactement s'il en tira une forme de consolation, mais cela n'enlevait rien à la menace que faisait planer Chaos. Et revint à son esprit ce cri, qui avait résonné à travers le bunker, quand Himéros les avait suppliés de sauver son frère.
- C'est pour quand ? tenta-t-il de découvrir, ombrageux et les lèvres raides.
- Ce ne sera plus très long, assura Pothos d'une expression déterminée. Juste le temps des derniers préparatifs.
Le regard de Sam tomba lentement sur le torse de la divinité, recouvert du plastron remarquable qu'elle y avait fixé. Et il finit par poser la question qui lui chatouilla les lèvres :
- Tu es sûr de pouvoir mieux lui résister, cette fois ?
Il regretta ces mots aussitôt. Car lui-même avait senti dans sa voix des notes de vague inquiétude, comme si le sort de Pothos lui importait alors qu'il était persuadé qu'il n'en était rien, et parce que la malice de l'Érote fit un franc retour.
- Prends garde, Winchester, lança-t-il dans un sourire vaniteux. Si je ne te connaissais pas mieux, je pourrais croire que tu te soucies de moi !
Dents serrées, Sam eut un soupir nasal long et bruyant qui aurait fait fuser deux jets de brouillard, s'il avait fait plus froid.
- N'aie crainte, promit Pothos en reprenant instantanément un air plus grave et combatif. Si la Bête voit en moi une proie facile, ce que j'espère, elle commettra une grave erreur.
Il exhiba sa peau de cuir et reprit en la désignant d'un geste fugace :
- Vois cette armure. Les nôtres brillent par leur absence, mais certains ont accepté de nous faire don d'attributs qui nous aideront lors de ce combat qui les concerne autant que nous.
- C'est un artefact ? demanda Sam qui n'en doutait pas. Un objet enchanté ?
- Un joyau divin, corrigea Pothos avec une fierté ostensible. La protection qu'elle confère rendra la tâche bien ardue à Chaos, tu peux me croire.
Le visage fermé et solennel, Sam voulut y croire. Sa main chercha le contact du fusain dans sa poche. Il était bien là.
- J'y pense, tout à coup... Peut-être pourrais-je te faire profiter de ses bienfaits, prononça le dieu de l'Amour d'une voix mystérieuse et le regard affûté.
Sam se tendit, inquiet et méfiant.
- Quoi ? Qu'est-ce que tu veux dire ?
Pothos ne lui répondit pas immédiatement. Il se borna à accentuer l'intensité de son regard et se rapprocha encore un peu plus. Deux mètres à peine les séparaient désormais.
- Je t'ai dit que j'étais sincère, lorsque nous avons parlé dans ton repaire, rappela-t-il.
Il avança encore, faisant renaître chez Sam cette sensation de tétanie qui le figea.
- Il ne sera pas dit que j'aurais profité de ta magnanimité sans t'en rendre grâce. Je t'avais promis que tu n'aurais pas affaire à un ingrat.
Lentement, il vint poser une main sur l'épaule de Sam qui, d'un geste brusque, essaya aussitôt de se dégager. Mais, les yeux paisibles de Pothos plongèrent dans les siens, et il sentit son ardeur le quitter.
- Tu n'as rien à craindre, lui jura Pothos d'une expression qu'il ne lui avait jamais vue.
Les symboles qui ornaient le plastron de l'Érote commencèrent alors à luire d'une pâleur cendrée, et avant même que Sam pût s'en alarmer, il perçut une douce chaleur s'infiltrer progressivement dans ses veines. Il n'en comprit pas la nature, moins encore la finalité, mais elle ne l'effraya pas. Le geste de Pothos n'était ni hostile, ni brutal. Sam ne souffrait pas, mais quelque chose se produisit soudain, et l'effroi envahit son cœur. Le dieu du Désir avait-il conscience qu'il instillait en lui bien plus que cette étrange chaleur ? Sam vit un monde se dévoiler subitement à son esprit, comme une fenêtre ouverte sur le cœur de Pothos, et ce qu'il y découvrit lui intima l'ordre de fuir.
