Chapitre 23 : La Passe de Condéa

Après que le groupe a réussi à reprendre son souffle, Eilo commence à jeter des regards curieux à mes amis. Mais comme je m'y attendais, celui qui retient tout particulièrement son attention est Djidane. Sans une once d'hésitation, avant même de s'être présentée, elle demande avec assurance :

« Pourquoi tu as une queue ? »

Je me retiens tout juste de faire une remarque salace, mais vu le regard que me lance le voleur, il a eu exactement la même pensée que moi.

« Je suis juste né comme ça, il répond en réprimant un sourire pervers. Et toi, pourquoi tu as une corne ?

- Pff, tout le monde sait que les Invokeurs ont une corne ! C'est ce qui leur permet de communiquer avec les Chimères ! » répond la petite fille avec insolence.

Dagga redresse la tête en l'entendant, et elle s'apprête à poser une question, quand Kweena l'interrompt :

« Il a l'air bon à manger, ce petit Mog rose ! »

Heureusement pour Moug, je m'attendais à cette remarque, et je m'interpose aussitôt : dans le jeu, le Kwe poursuit l'amie d'Eiko, ce qui sert de prétexte pour ne pas avoir une équipe de plus de quatre personnages. Mais ici, avec moi, le groupe a régulièrement comporté cinq personnes sans que ça pose de problème (à part ceux que je cause, bien entendu), donc il n'y a pas de raison que nous ne continuions pas ainsi.

« Elle n'est pas à manger ! je m'exclame en me plaçant stratégiquement entre Kweena et la Mog.

- Ouais ! renchérit Eiko en pointant la Kwe d'un doigt accusateur. On ne mange pas les inconnus ! Pis on se présente, d'abord ! »

Tout le monde donne son nom, et j'esquisse un sourire en voyant la petite rougir en répétant doucement le nom de Djidane. Le coup de cœur qu'elle a pour le voleur a quelque chose d'adorable, mais je dois essayer de la convaincre d'y renoncer rapidement : à ce stade, je n'ai pas besoin qu'il y ait un obstacle de plus dans la relation qu'il doit avoir avec Dagga. J'ai fait bien assez de dégâts comme ça... Je réfléchis à une manière d'amener la conversation vers des sujets plus productifs, mais la princesse me prend de vitesse :

« Où est-ce que tu habites, Eiko ?

- Je vis avec Moug dans un village qui s'appelle Madahine-Salee, répond la petite fille. Mais c'est encore loin d'ici.

- Si on l'accompagnait ? demande la princesse en se tournant vers Djidane sans une seconde d'hésitation.

- Bien sûr, je dois faire tout ce que me dit ma femme, répond le voleur avec un sourire malicieux avant de rougir en me regardant. Je veux dire...

- Vous êtes mariés ? le coupe Eiko avec un regard venimeux en direction de Dagga.

- Ne l'écoute pas, Eiko, explique la princesse, nous sommes juste amis. »

Djidane grogne avec embarras, mais il finit par suggérer qu'on se mette en route si on veut atteindre Madahine-Salee rapidement et repartir à la recherche de Kuja. J'acquiesce et je lui indique qu'Eiko et moi guiderons le groupe, avant de lui dire de fermer la marche avec Dagga. Il me jette un regard indéchiffrable, mais il finit par hausser les épaules et faire ce que j'ai proposé. Je le scrute pendant quelques secondes pour essayer de comprendre ce qui le perturbe : il devrait être heureux de passer du temps avec Grenat, non ?

Nous nous mettons en marche, et j'insiste pour que nous explorions les racines qui nous environnent afin de récupérer le Remède et la Tente qui s'y trouve (après tout, ça ne peut pas faire de mal), mais je prends surtout le temps de sortir les rocs colorés des autels couverts de verdure que nous apercevons au fur et à mesure que nous progressons. Eiko me jette un regard surpris et me demande si je suis déjà venue. Je hausse les épaules sans trouver de réponse approprié, mais Bibi vient à mon secours :

« Ne t'inquiète pas, Claire a de très bonnes intuitions lorsqu'il s'agit d'explorer le monde et d'approvisionner le groupe. »

Je le remercie avec un sourire embarrassé, et nous reprenons notre chemin. Je profite juste de ce que nous apercevons quelques Puluches (heureusement plus petits que le roi Cid : ceux-ci font la taille d'une grosse blatte) pour sortir le bocal que j'ai acheté à la boutique exprès pour ça et capturer un des insectes. Mes amis me jettent un regard dubitatif, mais ils ne font aucun commentaire. J'emprunte une des dagues de Djidane pour percer quelques trous dans le couvercle afin qu'il puisse respirer. Je veux dire, je ne sais pas si nous repasserons vraiment par Condéa, mais au cas où, je veux voir si je peux échanger cette bestiole contre une carte de TétraMaster afin d'enrichir ma collection, comme dans le jeu. Dagga a l'air passablement dégoûtée lorsqu'elle voit le Puluche gigoter dans ma main, et Eiko commence à se moquer d'elle et à se vanter d'être la meilleure pour attraper des insectes.

Mais ces chamailleries sont interrompues quand un immense amas de verdure s'abat au sol à quelques mètres de nous. Je bondis en arrière en poussant un cri de surprise, mais Djidane, Bibi et Kweena sont déjà prêts à passer à l'attaque. Plusieurs tentacules recouverts d'épines affreusement longues et pointues s'élancent dans notre direction, et j'ai à peine le temps de pousser Dagga hors de la trajectoire de l'une d'elle. Le monstre ouvre une gueule immense pour pousser un cri agressif, et ce n'est qu'à ce moment que je reconnais le Trogiidae : il est carrément plus terrifiant ici que dans le jeu ! Les attaques et les sorts combinés du groupe lui font pousser un hurlement, mais il ne paraît pas particulièrement blessé, et il continue de lancer ses tentacules dans notre direction avec fureur. Eiko nous crie alors de nous écarter, et elle émet une suite de notes stridentes sur sa flûte, avant d'appeler :

« Fenril, loup terrestre, débarrasse-nous de ce truc ! »

Le sol est alors agité d'un tremblement si violent qu'il me fait tomber à terre, puis il se soulève et prend l'apparence l'apparence d'un loup gigantesque de plusieurs mètres de haut. La créature de roche hurle alors à la lune, et un pilier surgit sous les pieds du Trogiidae, le projetant brutalement dans les airs. Je crois que j'aperçois le monstre retomber au loin, mais je n'en jurerais pas. Dans tous les cas, je pense qu'on peut dire qu'on en est débarrassés. La Chimère invoquée par Eiko disparaît alors et le sol reprend son apparence habituelle.

Je me relève en essayant de calmer les battements de mon cœur, tandis que Dagga s'approche de la petite fille avec enthousiasme et curiosité :

« Alors tu peux vraiment invoquer les Chimères ! Y en a-t-il d'autres comme toi dans ton village ?

- Non, répond Eiko en se renfrognant instantanément. Il n'y a plus que moi... Mon grand-père était le dernier qui restait, et il est mort l'an dernier. »

Le silence s'abat sur le groupe pendant un long moment sans que personne ne sache comment réagir à cette information. Même si je le savais déjà, je ne trouve rien à dire pour réconforter la pauvre petite fille. C'est finalement Bibi qui prend la parole :

« Mon grand-père est mort il y a quelques mois, lui aussi. Mais je sais qu'il est toujours avec moi dans mon cœur tant que je me souviens de lui. Et je pense que c'est la même chose pour ton grand-père, pas vrai ? »

Eiko lui jette un long regard, avant de sourire largement :

« T'es bizarre, toi, mais t'es gentil ! »

Elle se remet ensuite en marche sans insister, mais quand je la rejoins, je m'aperçois que son sourire a disparu, ce qui n'a rien de surprenant. Je tente d'entamer la conversation, mais elle me répond par monosyllabes sans me regarder, et je finis par arrêter d'insister. Elle finit par jeter un regard inquiet au ciel qui s'assombrit :

« Il va bientôt faire nuit. J'aurais aimé qu'on soit de retour à Madahine-Salee avant le soir, mais nous sommes encore loin.

- C'est pas grave, commente Djidane avec un sourire rassurant. On va trouver un coin où dresser un camp, on montera la garde et tout ira bien, tu vas voir. »

Malgré l'assurance du voleur, nous n'avons que deux tentes pour six personnes, et nous commençons à être vraiment à l'étroit, surtout que Kweena occupe une certaine place. J'ai été vraiment stupide : j'aurais dû anticiper cette situation et préparer plus de matériel. Pour essayer de compenser ma bêtise, je suggère d'assurer les tours de garde à deux plutôt que seuls, afin de laisser plus d'espace dans les tentes. Dagga propose aussitôt d'assurer la première veille avec moi, ce qui me remplit de sentiments plus qu'ambivalents : je suis bien entendu ravie de passer plus de temps avec elle, mais je redoute aussi mes réactions et j'aurais préféré qu'elle reste avec Djidane. Mais avant que je ne puisse réagir, le voleur approuve cette idée et annonce qu'il prendra le tour suivant avec Bibi, « parce qu'ils doivent parler de trucs de mecs ». Je ne veux même pas savoir. Je me contente de lancer une grimace à l'insolent jeune homme, qui me répond par un clin d'œil sans voir l'air boudeur d'Eiko derrière lui.

Kweena nous prépare le dîner, qui est aussi succulent que d'habitude, puis nous nous installons pour la nuit. Je me tourne ostensiblement vers l'extérieur du camp, et c'est entièrement parce que je tiens à protéger le groupe des attaques de monstres, pas du tout pour essayer d'éviter le regard de Dagga et d'avoir à faire face à mes sentiments pour elle. Bien entendu, la princesse est aussi assidue que moi, et elle s'assied près de moi. Vraiment près. Je déglutis difficilement, mais elle ne semble pas s'apercevoir de mon embarras et elle déclare doucement :

« Tu sais, Claire, tu es ma meilleure amie. En réalité, si je suis pleinement honnête avec toi, tu es ma première véritable amie. Pendant toute ma vie, tout le monde m'a traitée comme une princesse avant tout, me manifestant des égards que je ne mérite que par mon statut, et non par mes qualités ou mes réussites, si bien que je n'ai jamais pu avoir de relation honnête et sincère avec qui que ce soit. Mais tu es différente. Pour la première fois de ma vie, quelqu'un m'a traitée comme une personne à part entière, et je t'en serai toujours infiniment reconnaissante. »

Je me sens piquer un fard monumental en entendant ses compliments et je me retiens à grand-peine de la regarder, parce que je suis terrifiée de la réaction que j'aurais si je me plongeais dans ses magnifiques yeux bruns. Je finis par réussir à bafouiller :

« Tu oublies Steiner, il n'y a pas une once de dissimulation ou de mensonge dans son comportement.

- Il est vrai, répond-elle d'une voix amusée. Mais la déférence dont il fait preuve ne correspond pas tout à fait à l'idée que je me fais de l'amitié. Entre amis, il faut une forme d'égalité et de réciprocité, ne crois-tu pas ? »

Je m'efforce de reprendre un petit peu contenance, et j'entreprends de réorienter la conversation sur un sujet plus important :

« Djidane ne te traite pas comme une princesse non plus, je commente avec un pincement de jalousie que je réprime avec vigueur.

- Je... Pas tout à fait, tu as raison, répond Dagga avec hésitation. Et je tiens beaucoup à lui aussi, mais je soupçonne ses attentions pour moi de ne pas être parfaitement désintéressées non plus. »

Si elle savait ! Djidane est peut-être un dragueur impénitent, mais je continue de le soupçonner d'avoir beaucoup moins de succès auprès de la gent féminine qu'il n'aime à le prétendre. Et je ne doute pas une seconde qu'il se comporterait de manière parfaitement honorable envers la princesse si elle lui laissait sa chance. Quant à moi, vu les pensées qui m'agitent depuis que j'ai rencontré Dagga, je ne peux pas dire que mes intentions soient très louables ! Mais la princesse prend mon silence pour une marque d'assentiment, et elle poursuit :

« Par ailleurs, je ne veux pas me laisser distraire de mon but. Après avoir vu ce qui est arrivé à Lindblum, après avoir entendu ce qu'il est advenu de Bloumécia et de Clayra, je ne peux pas rester inactive. Nous devons retrouver Kuja et l'empêcher de continuer de semer la guerre et la destruction dans nos patries respectives ! Me préoccuper de mes sentiments pour Djidane ne serait qu'une perte de temps. »

Cette fois, sous le coup de la surprise, je tourne la tête vers elle, juste à temps pour la voir rougir en se rendant compte de ce qu'elle vient d'avouer :

« Je veux dire... Je n'éprouve rien d'autre qu'une amitié sincère pour lui, bien sûr, j'espère que tu le comprends. »

Je fais taire la tempête qui agite mon cœur, partagé qu'il est entre la déception que mes propres sentiments ne soient pas réciproques, et la joie de voir que je n'ai pas détruit mon couple favori. Je me contente d'adresser un sourire entendu à la jeune femme :

« Bien sûr. C'est parfaitement platonique, tu n'as pas du tout envie de lui dire ce que tu ressens, ou de savoir ce que ça fait de l'embrasser, ou de te blottir dans ses bras, et d'abord, il n'y a pas de lui. »

Sous le coup de la frustration, Dagga tape du pied au sol et se tourne vers moi avec embarras :

« Ne te moque pas de moi ! Tu devrais avoir conscience que la situation est grave !

- Bien sûr, votre majesté, je n'oserais jamais tourner en dérision une princesse de votre noble statut.

- Tu... Tu es aussi infernale que lui, soupire-t-elle en levant les yeux au ciel.

- Je vais choisir de prendre ça comme un compliment, je réplique, avant d'ajouter plus sérieusement : crois-moi, je prends tout ça au sérieux. J'ai vu autant d'horreurs que toi, et j'ai autant envie d'y mettre fin que toi. Mais je ne pense pas que ça doive t'empêcher de profiter de ce que tu as. Je veux dire, Djidane te plaît, et je suis prête à mettre ma main au feu que c'est réciproque. On trouvera Kuja, je te le promets, mais tu ne peux pas mettre toute ta vie entre parenthèse en attendant ce moment, si ?

- Je te retourne ton conseil, rétorque Dagga. J'ai pu le constater par moi-même, et quand j'en ai parlé à Djidane et à Bibi, qui n'ont fait que confirmer mon impression. Tu fais toujours passer notre bien-être avant tes propres désirs, Claire. Pourquoi est-ce que tu tiens tant à mettre ta propre vie entre parenthèses, pour reprendre tes mots ? »

Je la regarde, bouche bée. Ce n'était vraiment pas la direction dans laquelle je voulais voir cette conversation aller. On s'en fiche, de mes désirs ! Evidemment, rien que de les évoquer suffit à susciter en moi un certain nombre d'images que je fais de mon mieux pour occulter, parce qu'elles ne sont clairement pas appropriées. Je réalise alors que mon amie n'a peut-être pas entièrement tort, et que j'ai peut-être tendance à réprimer ce que je ressens autant que je le peux. Cependant, j'ai de bonnes raisons de me comporter ainsi : après tout, Dagga ne sait pas d'où je viens, ni des circonstances qui font que je suis là. Je veux juste assister aux aventures de mon jeu favori, aux côté de mes personnages favoris, qui sont devenus mes meilleurs amis. Si je commençais à vouloir des trucs pour moi, je risquerais de changer tout ce qui va se produire, et je détruirais tout ce que j'aime. Sans oublier le fait que si je change l'avenir, je ne ne saurai plus ce qui va se produire, et je deviendrai encore plus inutile. Ça ne serait pas peu dire, vu mon niveau d'incompétence actuel. En me voyant plongée dans mes pensées, la princesse s'approche de moi et prend mon visage entre ses mains pour me regarder dans les yeux, avant de déclarer doucement :

« Je ne t'accuse de rien, Claire. Au contraire, je te suis infiniment reconnaissante d'avoir toujours été là pour moi. Néanmoins, je souhaite aussi ton bonheur. Je... nous tenons tous beaucoup à toi. »

Je parviens à maintenir mon regard plongé dans ses yeux. Ce n'est pas idéal, mais si je détournais les yeux, je me retrouverais probablement à contempler ses lèvres, et j'ai du mal à imaginer que je parviendrais à me retenir de l'embrasser et de tout saboter. Mais être plongée dans ses grands yeux sincères et pleins de tendresse fait tout de même battre mon cœur à deux cents à l'heure. Mes sentiments doivent d'ailleurs être plus visibiles que je ne le souhaiterais, car elle se détourne en rougissant. Je dois faire un effort surhumain pour ne pas essayer de la retenir, de garder sa présence tout près de moi le plus longtemps possible, mais je parviens à garder le contrôle de moi-même et je suggère en bégayant que nous nous concentrions sur notre tour de garde. Elle acquiesce et baisse la tête en se détournant de moi pour surveiller les abords du camp. Je parviens alors à recommencer à respirer à peu près correctement. Une partie de moi est déçue que nous ne soyons pas allées plus loin, mais l'un dans l'autre, je suis surtout soulagée. Je veux dire, c'est une bonne chose que je ne l'aie pas embrassée, non ? En tout cas, c'est ce que je me répète, comme si cela allait aider à m'en convaincre.

Le silence se fait peu à peu pesant, jusqu'à ce que nous recommencions à parler à voix basse, sans nous regarder. Je ne dis pas que je ne glisse pas parfois un regard dans sa direction, mais son profil est éclairé par le feu de camp dans un clair-obscur qui la rendrait encore plus magnifique que d'habitude, si c'était possible, et je ne pense pas que qui que ce soit pourrait me reprocher d'être tentée. Nous discutons de tout et de rien en évitant les sujets plus sérieux, et la conversation porte rapidement sur la nouvelle membre du groupe. Dagga éprouve la même compassion que moi pour Eiko, mais elle a surtout hâte d'arriver à Madahine-Salee pour en apprendre davantage sur les Chimères.

Finalement, notre tour de garde prend fin, et je vais réveiller Bibi pendant que la princesse se charge de Djidane. Celui-ci se frotte les yeux en faisant une remarque que je n'entends pas, mais qui fait rougir Dagga. Celle-ci tape du pied de frustration et force le voleur à se lever avec plus d'insistance. Celui-ci se laisse faire en souriant, jusqu'à ce qu'il m'aperçoive. Il se redresse alors soudainement en rougissant. Il reprend vite contenance et s'installe pour surveiller le camp avec le petit mage noir. Je vois alors Dagga lui jeter un long regard, avant de se tourner vers moi, un air songeur sur le visage. Je m'installe vite pour dormir, en m'assurant de lui tourner le dos, car je n'ai aucune envie de parler avec elle de ma relation avec Djidane. À la grande surprise de personne, j'ai les plus grandes difficultés à m'endormir, et j'ai le temps d'entendre la respiration de la princesse s'apaiser à côté de moi alors qu'elle sombre dans le sommeil. Elle se blottit alors plus étroitement contre moi, et je réalise que la nuit va être particulièrement longue.

Lorsque je me réveille le lendemain matin, Dagga est toujours tout contre moi, et j'ai passé un bras autour d'elle. J'écarquille les yeux de surprise, et je manquer la pousser violemment loin de moi, mais je parviens à me retenir et à ne pas la réveiller.

Je me dégage aussi doucement que je le peux, et je sors de la tente. Une fois à l'air libre, je prends une longue inspiration pour calmer mon cœur qui palpite à toute vitesse. Je salue de la tête Eiko et Kweena, qui sont en train d'éteindre le feu de camp alors que le soleil se lève progressivement. Au moins, je ne me suis pas réveillée au milieu de la nuit, et je n'ai pas fait de cauchemar (je refuse d'envisager la possibilité que ce soit la présence de la princesse qui m'aide à me sentir moins angoissée).

Le groupe se réveille peu à peu et se remet en marche. Après quelques temps, nous arrivons sur un promontoire où nous attendent deux Mogs : Nazuna et Steelskin. Je salue le voyageur avec enthousiasme et je commence à discuter avec les deux petites boules de poils sous le regard amusé de mes amis. Comme toujours, j'achète les remèdes que propose Steelskin, et nous parlons de nos voyages respectifs. Je donne aussi à Suzuna la lettre de Mognoshin, qui me remercie en me donnant un grain de Coubo. Ses joues légèrement roses m'invitent à penser qu'il y a plus que de l'amitié dans l'air entre elle et Mognoshin, mais je m'abstiens de faire le moindre commentaire : je suis particulièrement mal placée pour discuter d'amour !

Je suis interrompue par Eiko, qui s'approche de moi, les bras croisés, et déclare :

« Bon, tu as bientôt fini ! On ne va jamais arriver chez moi, si tu traînes tout le temps comme ça ! »

Je lui tire la langue, mais je dis au revoir aux deux Mogs, et nous reprenons la route. Nous arrivons vite devant une immense racine qui enjambe un ravin vertigineux. Les autres s'arrêtent pour observer l'arbre démesuré que nous pouvons distinguer à l'horizon : l'Ifa, l'arbre de la vie, nous explique Eiko. Je me retiens de faire le moindre commentaire, mais je sens l'inquiétude monter en moi. Bientôt, nous allons descendre dans les tunnels qui serpentent sous cet arbre, et découvrir le mystère qui se cache derrière la Brume. Nous apprendrons bientôt que l'arbre abrite une créature appelée Soulcage, que Garland utilise pour récolter les âmes de Héra. C'est ce processus qui produit la Brume si omniprésente dans le continent du début du jeu. En réalité, il ne s'agit pas d'un phénomène météorologique, ce sont littéralement les âmes des mots qui nous entourent, et c'est aussi la raison pour laquelle les monstres y naissent. Mais ce n'est pas ça, la partie qui m'inquiète : en soi, ce n'est pas exactement l'information la plus réjouissante du jeu, mais je suis déjà au courant, donc je me remettrai. Mais entre les zombies qui vont nous attaquer tout au long de la descente, et le boss lui-même, je sais que nous n'allons pas passer les moments les plus faciles et amusants du voyage. Pire encore, la racine sur laquelle nous nous trouvons se situe juste avant le prochain boss du jeu, qui n'est pas une partie de plaisir non plus.

Et juste au moment où je me fais ces réflexions, le sol se met à trembler. J'attrape Bibi par le bras pour l'empêcher de tomber au fin du ravin, et le petit mage noir me remercie d'une petite voix effrayée, tandis qu'Eiko commente :

« C'est encore Gargantua qui fait des siennes ! Décidément, celui-là, il n'en fait qu'à sa tête ! »

Elle s'élance en avant, et nous sommes forcés de la suivre en courant. Lorsque nous arrivons sur la terre ferme de l'autre côté de la racine, nous sommes effectivement accueillis par un géant à la peau verte, vêtu d'un pantalon marron et d'un harnais dont je me demande à quoi il est censé servir. Son visage est fendu d'un large sourire alors qu'il bondit sur place, faisant trembler le sol sous son poids et manquant de me faire tomber à terre. Il se tourne vers nous et éclate d'un rire tonitruant avant de se mettre à courir dans notre direction.

Aussitôt, Djidane part à l'assaut pour empêcher le monstre de nous atteindre. Dans l'absolu, j'aimerais bien qu'il puisse voler le Fifre pour Eiko, mais j'ai des souvenirs plus que douloureux d'avoir fait et refait ce boss en boucle pour essayer d'obtenir cette fichue flûte, mais elle est rarissime, alors je ne me fais pas trop d'illusions. À la place, je me tourne vers la Mage Blanche, et je lui demande de nous lancer des sorts de Lévitation : je sais que cela permettra d'éviter ses Séismes. La petite fille me jette un drôle de regard, mais elle obtempère. J'encoche alors une flèche et je cherche un angle d'attaque où je ne risquerais pas de blesser mes amis, mais entre les sorts du Bibi qui volent d'un côté, et Djidane et Kweena qui dansent autour du boss, j'ai du mal à trouver une cible potable. Par ailleurs, je n'avais pas pensé qu'il serait plus difficile de viser alors que je flotte dans les airs sans point d'appui solide. Je parviens tout de même à toucher Gargantua plusieurs fois (et à envoyer un ou deux projectiles dans la nature). Mes amis sont aussi embarrassés que moi de ne pas avoir les pieds fermement plantés au sol, et ils ont les plus grandes difficultés à éviter ou bloquer les attaques du géant. Eiko étant occupée à nous faire tous flotter dans les airs, c'est Dagga qui se charge de nous soigner, ce qui demande toute son attention. Malgré tout, je ne regrette pas d'avoir suggéré de nous faire léviter, car lorsque le boss se jette au sol, cul en avant, et le fait violemment trembler, aucun d'entre nous n'est affecté. Au contraire, Djidane et Bibi profite de la position peu martiale du monstre pour lui infliger des blessures assez sérieuses pour que Gargantua pousse un rugissement de douleur. Il lève alors le bras, et je me rappelle tout à coup que le boss se soigne lorsque ses PV sont bas. Mais avant que je ne puisse réagir, j'entends Dagga qui a profité de la relative accalmie pour incanter à côté de moi :

« Ramuh, avatar de la foudre, j'en appelle à ton assistance ! »

Le ciel s'assombrit alors et se charge d'électricité tandis qu'un vieil homme à la longue barbe blanche, vêtu d'une longue robe verte et tenant un bâton surmonté d'un croissant de lune, fend les nuages. Sous le regard stupéfait de Gargantua, figé devant un spectacle qui est, il faut bien le reconnaître, sacrément impressionnant et terrifiant, la foudre s'abat sur le sceptre de la Chimère, qui se charge d'une énergie si intense qu'elle fait vibrer l'air autour de lui. Un éclair en jaillit alors (suivi d'un coup de tonnerre assez puissant pour me faire grimacer de douleur) et frappe Gargantua avec tant de force que celui-ci est projeté au fond du ravin que nous venons de traverser. Ramuh disparaît alors à travers les nuages et le ciel s'éclaircit rapidement. Je déglutis avec difficulté et je jette un regard à Dagga où se mélangent de l'admiration, et, je dois le reconnaître, une forme de terreur. Je veux dire, je n'ai pas peur d'elle, je sais qu'elle ne me ferait jamais de mal. Mais j'ai encore l'habitude des Chimères du jeu, qui sont capables de causer des destructions incommensurables lorsque c'est nécessaire pour l'intrigue, mais qui, quand elles sont utilisées par les personnages pendant les combats, sont juste des compétences un peu plus puissantes que la moyenne. Alors voir mon amie contrôler un tel pouvoir, ça a quelque chose de simplement... vertigineux.

« Ce géant vert apparaît parfois... commente Eiko, m'interrompant dans mes pensées. Mais d'habitude, il repart très vite après avoir un peu semer la pagaille. C'est la première fois que je le vois si énervé, je me demande pourquoi...

- En tout cas, tu te débrouilles carrément bien ! la complimente Djidane avec un grand sourire.

- Si tu le dis. » répond la petite fille d'un ton désinvolte que contredit le rose qui lui monte aux joues.

Mais la conversation s'arrête là lorsqu'Eiko s'aperçoit que Bibi regarde dans la direction de l'Ifa. Elle insiste alors pour que nous nous remettions rapidement en route. Je prends juste le temps de prendre le Roc jaune dissimulé dans l'autel qui se trouve à proximité, puis je suis le reste du groupe. Lorsque j'insiste pour que nous n'empruntions pas tout de suite le pont de racines qui conduit à Madahine Salee, Eiko commence à rouspéter, mais je parviens à la convaincre de passer faire un détour qui nous permet de mettre la main sur le dernier Roc de couleur (ainsi qu'un Ether). C'est bien sûr là que les ennuis commencent réellement, car je voudrais revenir sur nos pas pour insérer les quatre Rocs dans l'autel qui se trouve près des deux Mogs que nous avons croisés plus tôt. Seulement, je ne veux pas expliquer comment je sais que c'est une bonne idée, et je n'arrive pas à trouver un prétexte crédible. Même Dagga me regarde d'un air sceptique et hésitant : elle préfèrerais que nous ne perdions pas de temps et que nous trouvions Kuja au plus vite (si elle savait le temps que ça prendra !). Quant à Djidane, je vois dans son regard qu'il a senti qu'il y avait des trésors à découvrir, mais il a l'air de ne pas vouloir s'opposer à la princesse, et je ne peux pas le lui reprocher. C'est finalement Bibi qui vient à mon secours :

« Je sais bien qu'on est pressés, mais ce n'est pas comme si on allait perdre beaucoup de temps, pas vrai ?

- Ouais, j'affirme, une demie-heure maximum, juste le temps de revenir un petit peu sur nos pas. Je veux vérifier un truc avec ces Rocs. »

Dagga accepte alors de se ranger à mon avis, et nous commençons à rebrousser chemin, tandis qu'Eiko continue de grogner et de rouspéter. Suzuna et Steelskin nous jettent un regard surpris lorsqu'ils nous voient revenir, mais ils ne font pas de commentaire. Et comme je le pensais, dans un recoin du promontoire où ils se trouvent, il y a un dernier autel, dans lequel j'insère les quatre pierres que j'ai récupérées. J'avais peur de ne pas savoir où elles doivent être placées exactement, car ce n'est pas mentionné dans le jeu, mais en réalité, il y a quatre ouvertures signalées par de la peinture de couleur, donc même pour moi, ce n'est pas si difficile que ça à comprendre. Lorsque le dernier Roc est en place, un mécanisme s'enclenche et le panneau central de l'autel s'ouvre bruyamment, révélant un pierre nacrée et scintillante : le Lunalithe. Il n'y en a que quatre dans le jeu, et je doute que Steiner ait récupéré celui que lui donne la reine Branet au tout début du jeu si le duel entre Djidane et Frank se passe bien. Comme j'ignore aussi si nous pourrons accomplir toute la quête des Gentils Monstres, je suis vraiment contente d'avoir pu obtenir ce joyau. Je le tends à Eiko, qui le prend avec circonspection et me remercie à contrecœur. La pierre précieuse devrait booster Carbuncle lorsqu'elle obtiendra cette Chimère. Je dois reconnaître que c'est une invocation que j'utilise très peu d'habitude, mais dans cet univers, vu les risques que nous avons courus jusque-là, avoir la possibilité de protéger instantanément tout le groupe ne me paraît pas du tout superflu.

Nous reprenons alors notre route. Nous devons juste nous débarrasser de deux guerriers Nohls qui attendaient en embuscade à la sortie de la passe de Condéa, mais nous les éliminons assez vite pour qu'ils n'aient même pas le temps d'utiliser leur sort d'invisibilité, que j'ai toujours trouvé incroyablement frustrant, car il fait échouer toutes les attaques physiques.

De l'autre côté de la passe, nous arrivons sur ce qui est en réalité une île, uniquement reliée au reste du continent par le réseau de racines qui sort de l'Ifa. Nous pouvons apercevoir une structure qui ne peut qu'être Madahine Salee, surtout qu'Eiko bondit d'enthousiasme en voyant la ville, ou du moins ce qu'il en reste. Mais même d'ici, on voit très bien qu'il n'y a plus là-bas qu'un tas de ruines. Je jette un regard aussi discret que possible à Dagga : je sais qu'elle est née ici, même si elle ne se le rappelle pas, et je me demande à quel moment les souvenirs de sa petite enfance lui reviendront. Nous nous dirigeons vers ce qui reste de la ville des Invokeurs, quand je me rappelle que le gentil Yéti devrait se trouver à proximité. Mais un regard vers Eiko me fait réaliser que ce détour peut sans doute attendre : elle a l'air vraiment heureuse de rentrer chez elle, et je ne pense pas qu'elle accepterait à nouveau de me suivre si je propose un détour. Pour tout dire, sa joie est quelque peu contagieuse, et je ne peux pas m'empêcher de sourire en la voyant sautiller et insister pour que nous ne traînions pas.