Manoir abandonné de Crawford Street, Sunnydale.

Devant un drap de velours tendu trône un miroir cerné d'arabesques en laiton où rien ne se reflète d'autre qu'une silhouette miniature couverte d'une robe d'époque.

— Où sont passés les pâtes de fruits, les citrons confis et les petites crèmes aux œufs que j'avais amoureusement préparés… ? Ne me dites pas que vous avez tout dévoré derrière mon dos, en plus des confitures et des biscuits… Une fois de plus, vous n'avez pas été sage, Miss Edith... Vous ne serez pas conviée au dîner tout à l'heure et vous n'assisterez pas non plus aux ébats de votre maîtresse avec le Sire Spike dans l'alcôve, et je sais que vous raffolez de ce spectacle ravissant… Taisez-vous ! Et cessez de me regarder ! Vos petits yeux perfides de porcelaine m'offensent... Vous continuez de me fixer malgré votre réprimande... Que cherchez-vous ? Une correction plus exemplaire ?

La brune aux pommettes en poignées de porte semble se radoucir et prend un ton qui empreinte au dépit :

— J'ai beau vous torturer encore et encore, vous ne baissez jamais votre regard. Diable, que vous êtes insolente... Je ne sais plus quoi faire de vous. Je pourrais peut-être passer vos petons à la flamme d'une bougie, planter des aiguilles dans vos parties tendres, vous arracher vos rembourrages, vous bâillonner d'un ruban de soie rouge, couper à ras vos boucles blondes insolentes qui n'en finissent jamais de tournicoter et de tournicoter… Est-ce donc là l'endroit où vous cacher vos secrets ? Si je vous les coupais, vous cesseriez enfin de jouer aux plus fines… Hum, je devrais peut-être vous piétiner, vous oublier dans un coin et vous laisser bouloter par mes petits animaux ou quelque rat de passage…

Un homme décoloré entre dans la pièce en roulant dans son fauteuil argenté.

— Poussin, qu'y-a-t-il ? Ta petite catin de porcelaine te fait encore des misères ?

— C'est elle qui est misérable… Cette petite sotte qui n'en fait qu'à sa tête…

— Comme toujours… Pourquoi tu ne lui arraches tout simplement pas la tête ? Et qu'est-ce que c'est que ce caniche crucifié que j'ai vu tout à l'heure ?

— Le vilain refusait d'apprendre des tours pour me divertir… Pourquoi mes jouets se révèlent-ils si peu coopératifs… ?

— Alors, tu l'as cloué sur le mur…

Elle opine de chef en arborant un air contrit sans pouvoir s'empêcher de sourire comme une gamine prise en faute, couvrant ses dents avec sa main gracile aux ongles peints d'un noir obsidienne.

— C'est toi, la vraie chipie... Cela fait bien deux jours que tu as épinglé cette boule de poils. Cela commence à sentir. Nos invités se posent des questions…

— Qu'ils écoutent les étoiles, et ils sauront… Spike… J'ai envie de jouer.

— Oh, Drusilla, je connais ce regard… Tu voudrais peut-être convier un de nos sbires à une de nos chevauchées, pour pimenter la chose ?

— Oui… J'aime quand ils nous regardent. Eux aussi, ouvrent de grands yeux de porcelaine… Mais au moins, je peux les leur crever si l'envie me vient… J'aime mieux les pantins de chair…

— Alors grimpe sur moi, amour, et je t'emmènerai crever les yeux de tous nos fidèles si c'est ton plaisir. Mais avant, il faut que tu fasses quelque chose…

— Quoi ?

— Ce bibliothécaire de malheur… Il a des informations cruciales pour nous permettre de réveiller Acathla.

Drusilla saisit un petit flacon fluorescent sur un guéridon, le dévisse avant d'en sortir une tige plastique décrivant un cercle. Tendant ses lèvres violacées, elle souffle dans le trou et forme autour d'elle une traînée de bulles de savon. Ebahie par les formes qu'elle vient de créer, ses yeux s'allument comme des lanternes.

— Où as-tu eu ça ?

— Je l'ai volé à un enfant qui avait perdu sa maman…

— Qu'as-tu fait de l'enfant ?

— Je l'ai serré contre mon ventre jusqu'à l'étouffement. Il refusait d'y entrer…

— Tu aurais aimé un enfant ?

La mine joviale de Drusilla se transforme en grimace. Elle lâche son jouet qui se renverse, porte une main à sa tempe et ses jambes semblent ployer sous elle.

Spike tente de la consoler en gardant un ton égal.

— Je t'en donnerai mille que tu pourras torturer à loisir.

— Dedans… Rien ne pousse dedans… Je suis une terre brûlée. Ni d'enfants, ni de roses…

Elle se met à pleurer en se cramponnant à son ventre, se tortillant comme un ver sur le sol jonché de poussière. Sa peine la contamine si bien qu'elle n'est plus qu'un sanglot mort-vivant :

— Angelus… Ma malédiction… Cela ne lui a pas suffi de tuer toute ma famille… Il a fallu qu'il tue la vie jusqu'au fond de mes entrailles…

— C'est donc ça, ton amour pour tes petites protégées ?

— Miss Edith !

A la seconde, elle s'arrête de pleurer, se relève en vitesse et court vers sa poupée de porcelaine en la serrant fort contre sa poitrine en la berçant.

— Il ne faudrait pas vous perdre ou qu'on vous enlève à moi… Je ne le supporterai pas.

— Au fond, il n'y a que ça qui t'ait vraiment rendue folle, n'est-ce pas ?

— Chut… Miss Edith ne veut pas entendre ce genre de choses. Elle n'est pas en âge de comprendre les choses de jeunes femmes…

Profitant du calme retrouvé par sa douce, Spike s'infiltre dans la brèche.

— Grimpe, ma belle, et je te laisserai jouer avec le gentil monsieur à lunettes…

Elle sourit et s'assoit sur son chevalier roulant.

— Tu es mon élixir, Spike…