Je découvre l'inconnue du métro. Elle se tient là, devant moi, ses lèvres toujours esquissées d'un éternel sourire énigmatique. Un frisson d'appréhension parcourt mon échine alors que je contemple cette figure mystérieuse qui semble systématiquement surgir de nulle part. Ou qui en a le don. Dorothea ! Ou est Dorothea ? Elle existe, et il faut qu'elle la voie ! Je cherche dans son regard et dans son expression insaisissable des réponses à une question que je me pose une nouvelle fois : pourquoi est-elle ici ? Encore ici. Malgré ma surprise, je me force à garder mon calme afin de ne pas révéler mon trouble ainsi que mon étonnement à cette visite inattendue.

—Non, pas du tout, je…

Je bafouille, l'angoisse. Mon cerveau entier déborde. Les règles de politesse aussi. Et s'envolent.

—Tu as un abonnement Fnac, ou bien ?

—J'ai déjà expliqué à tes collègues que je n'avais guère besoin des avantages adhérents.

—C'était juste…

Une façon de parler. Une petite blague.

—Oublie ça.

Croiser l'inconnue du métro une seconde fois ? Sacrée coïncidence. Une troisième ? Je doute que l'on puisse dire que cette rencontre est fortuite. Je n'ai pas besoin de m'armer d'un sourire de façade, mais j'essaie tout de même de masquer ma surprise sous un voile de politesse professionnelle. Professionnalisme déjà compromit toutefois.

—Est-ce qu'il y a un problème avec le bouquin que tu es venue chercher hier ?

—Non, aucun problème.

Je la regarde un instant mais reste silencieuse. Mon esprit tourbillonne de questions.

—En fait, je suis à la recherche d'une idée de cadeau. J'ai pensé à un livre.

—D'accord… Quel livre ?

—C'est justement pour cette raison que je suis là, pour avoir des conseils. Le cas contraire je me serais contentée de commander en ligne. Ce n'est pas ce que signifie : Libérons la culture ?

Orgueilleuse, la môme. Ma surprise initiale se change en une forme de soulagement car tout s'explique : il n'y a rien de bizarre finalement. Mais ma surprise initiale se change également en légère déception. L'hypothèse de Dorothea, tarabiscotée mais flatteuse de prime abord, selon laquelle l'inconnue du métro serait revenue pour moi s'écroule. Dommage, ce n'était pas si déplaisant à imaginer pendant quelques minutes. Je pense immédiatement à ma blague. Un lapin désabusé bosse à la Fnac… Il est temps de replacer correctement ma casquette de vendeuse.

—J'ai besoin d'un peu plus de précisions. Qu'est-ce que cette personne aime lire d'habitude ?

J'apprendrai plus tard que cette personne aime lire des trucs d'économie, et de sciences politiques, mais pas seulement. Par lorsqu'il s'agit de se détendre.

—Il aime les histoires d'aventure.

Il est donc un garçon. Son petit-ami, surement. Les filles comme elle ont toutes un copain. Elles sont toutes prises. L'inconnue énigmatique n'a toutefois pas l'air de très bien connaitre ses gouts en matière de littérature. Je ne lui fais pas remarquer car je suis là pour vendre.

—Il y a beaucoup de récits d'aventures. Des romans, des séries de romans, des nouvelles…

Et Ashe serait certainement plus à même de répondre à la demande de cette fille car je l'ai souvent entendu répéter pendant la pause déjeuner qu'il adorait les histoires qui parlent d'épopées courageuses. Puis-je la refourguer à Ashe le Nouveau ? Je lis aussi beaucoup. Proposer un bouquin ne devrait pas s'avérer difficile. Et je suis aussi bonne conseillère que vendeuse, selon Claude. J'ai remarqué le sac Gucci.

—Quelque chose d'original, avec du mystère, et de la fantasy.

—Quel âge a-t-il ?

—Le même âge que moi.

Ma tête bascule sur le côté et je lève un sourcil. On ne demande jamais l'âge d'une dame. Mais la dame ressemble plus à une gosse. L'inconnue de la ligne une m'offre un sourire. J'ai l'impression qu'elle l'a fait exprès. Mais ce n'est sans doute qu'une impression. Echanger avec elle revient à peu de choses près à devoir se farcir les petites lignes entre les lignes. Mais je n'ai pas mes lunettes.

—Il a dix-neuf ans. C'est pour son anniversaire. Il en aura donc vingt.

Information en main, je prends le temps de réfléchir. Quelque chose d'original ? Plus rien ne l'est de nos jours. De la fantasy ? C'est le thème de tous les romans récents ou presque. Quel livre offrirait une jeune fille à son petit ami ? Elle n'en offrirait pas, elle choisirait un jeu comme Call of, ou Fifa. Et puis, une idée me traverse l'esprit : Ashe a parlé d'une série de bouquin récemment. J''ai oublié le titre, mais me rappelle son emplacement et le regard émerveillé du garçon.

—J'ai peut-être quelque chose. Une série en quatre tomes, l'intégrale en coffret est sortit en magasin en octobre dernier.

Merci, Le Nouveau. Je précède la fille mystérieuse jusqu'à la librairie, jusqu'au rayon fantasy, jusqu'à la gondole.

—Le Passe-Miroir ?

—C'est une série qui mêle habilement les thèmes du courage, de la loyauté, de la justice…

« Et de la découverte de soi ! » avait ajouté Le Nouveau. Ca, je m'en souviens parfaitement.

—Je pense que ça peut faire l'affaire.

—Tu penses ? elle répète. Tu ne les as pas lus ?

—Non, mais un collègue m'en a dit beaucoup de bien. Il a à peu près ton âge. Tu peux lui faire confiance.

J'espère. J'ai au moins la franchise de lui dire que l'idée ne vient pas de moi. Si cette lecture s'avère mauvaise, ce ne sera pas de mon ressort. Aucun vendeur ne s'est paluché tous les livres de l'enseigne. Aucun qui soit resté en vie assez longtemps pour l'affirmer en tout cas.

Elle examine le coffret, il n'est pas très lourd même s'il parait immense entre ses mains frêles. Des petites mains pour une jeune fille de petite taille. Son copain est-il du genre petit aussi ou bien est-ce un géant ? Il est peut-être obligé de se baisser pour l'embrasser et elle, de se mettre sur la pointe des pieds. Pourquoi j'imagine ça ? Je chasse l'idée et la pensée qui l'accompagne.

—Je le prends. Je pense que cela pourrait en effet lui plaire.

—Bien. Il y a des sacs cadeaux près des caisses si tu ne veux pas t'embêter avec l'emballage.

Un sac en papier compte aussi lorsqu'on fait les comptes, avec Dorothea et Claude. Une fois, j'ai dépassée la brune de peu avec ça : car les gens sont de plus en plus fainéants. Claude m'a quand même battu avec une tablette hors de prix. C'était davantage grâce à son sourire de beau gosse. Mais quelque chose me dit que ses emballages, à elle, sont aussi soignés que sa présentation, et fais avec du véritables papier prévu à cet effet. Peut-être qu'elle met même le cadeau emballé dans un sac à offrir.

—Mais tu as peut-être déjà tout ce qu'il te faut.

—Non, mais j'ai encore le temps.

—On dit tous ça, et puis l'anniversaire arrive.

Et on oublie aussi la carte. C'est d'ailleurs souvent la première chose qu'on oublie, si tant est qu'on y pense. Puis la jeune fille me demande :

—La fantasy n'est pas dans ton registre ?

—Ca en fait partie. Mais pas seulement.

Pourquoi je lui réponds ? Je ne suis pas censée faire la causette avec les clients. Elle me demande juste pour faire la conversation jusqu'aux caisses. Parce qu'elle est polie. Ou parce qu'elle n'a rien de mieux à faire.

—Tu es le genre de personne à lire tout et n'importe quoi, alors ?

—Je préfère ne rien lire plutôt que lire n'importe quoi.

Il y a beaucoup de n'importe quoi publié de nos jours. Je n'aurais pas assez d'une vie, pas même de deux. Et je suis incapable de lire plus de cinq pages d'un livre que je juge chiant. Ou fade. Ou même les deux. Souvent les deux.

—Et toi, tu lis ?

—Je suis venue acheter un livre hier.

Ce n'est pas ce que je qualifie de lecture, mais soit. Elle a réponse à tout, inutile de la contrarier et d'être responsable d'un avis négatif sur Google. Elle viendrait me le flanquer directement en magasin.

—C'est vrai. Bon… j'articule en désordonnant ma crinière, tu as besoin d'autre chose ?

—Non, ça ira. Je te remercie, Byleth.

Mes cheveux ne ressemblent plus à rien. J'avais oublié qu'elle connait mon prénom. C'est étrange de l'entendre dans la bouche d'une cliente, d'une parfaite inconnue de surcroit.

—Okay.

Je reprends le chemin de mon comptoir. Mon bureau. Même si ça ressemble plus à un pupitre qu'à un bureau mais pour ce que j'ai à y faire, c'est suffisant. La jeune fille m'emboite le pas entre les étagères et tables recouvertes de livres. J'en remettrai certains en place avant de partir. Je me sens un peu nerveuse, et c'est inhabituel. Sûrement parce qu'elle, garde une expression sempiternellement figée sur son visage et ce sourire esquissé. Impossible d'y lire une quelconque émotion. Je suis pourtant capable de cerner les gens rapidement d'habitude. Pas avec elle. C'est troublant, autant que ses visites.

—Demain, c'est dimanche. On est fermé le dimanche.

—Je sais. Pourquoi cette précision ?

Je suis bête, ou quoi ?

—Tu viens tous les jours acheter quelque chose, c'était juste au cas où.

—Ca fait seulement deux fois.

Deux fois en deux jours. Je me fais des idées.

—Mais je te remercie pour l'information.

Elle est vraiment très polie. Peut-être même trop. Quand Dorothea me demandera de redéfinir le mot bizarre, je répondrai le mot polie. Où est Dorothea, d'ailleurs ?

De retour à mon « bureau », le silence coure sur un temps de pause. C'est un peu gênant de rester là sans rien dire. Je scrute l'espace autour de moi, les étagères, les lumières au plafond (une ampoule LED clignote au même moment), les clients qui s'affèrent à lire la quatrième de couverture de livres qu'ils n'achèteront jamais et liront encore moins. C'est le moment où je suis censé lui dire quelque chose comme « au-revoir, passe une bonne soirée » mais les mots ne sortent pas de ma bouche. Je ne peux pas lui souhaiter une bonne lecture : les livres ne sont pas pour elle. Reviendra-t-elle encore, après ?

—Je suis plutôt portée Stephen King, en ce moment.

Ne pas faire la causette avec les clients, je m'auto sermonne et me répète. Encore moins s'il y a du monde qui fait la queue. Mais pour une fois personne n'attend. Dorothea se foutrait de moi. Elle ajouterait que la belle inconnue du métro ne me laisse pas indifférente. Je répondrais alors que l'inconnue du métro a un petit-ami. Et qu'elle ne m'intéresse pas. La première réponse serait plus juste que la seconde. C'est vrai qu'elle est mignonne, dans son genre. Mais pas mon genre non plus.

Le genre instruite et prétentieuse. Totalement mon genre.

—J'imagine que ce n'est pas trop ton registre.

—Parce qu'il s'agit d'angoisse et d'épouvante ?

—Il n'y a pas que ça !

Mais c'est ce que tous répondent lorsque j'évoque le Roi si tant est que ca leur évoque quelque chose. J'ai l'habitude, alors je réponds bien plus naturellement comme si j'avais répété mon discours des dizaines et des dizaines de fois. C'est un peu le cas. Un discours bien rodé. Les prémices d'un discours.

—Certaines de ses œuvres portent sur des enquêtes, d'autres font penser à de la science fiction. Ou a de la fantasy. Parfois c'est un mélange de tout ça ! Je trouve qu'il a le don de manier la plume et ses mots. Un auteur comme il n'y en a pas deux !

L'esquisse d'un sourire jusqu'ici dessine un vrai sourire. Une marque se creuse même à la commissure de ses lèvres. Je n'ai pas réfréné mon entrain, mais les livres de King me captivent. Nous sommes dans une librairie, alors je me rassure en me disant que ce n'est pas si grave de parler de littérature.

—Tu as l'air de vraiment apprécier cet auteur.

Je suis un peu gênée. Mes traits doivent être semblables à ceux d'une gosse devant son premier sapin de Noël, loin de ma façade habituelle face aux clients très ordinaires.

—Je peux t'en conseiller un ou deux. Enfin… C'est juste une proposition. Tu n'es pas obligée.

—Eh bien, comment refuser la suggestion d'une lectrice si investie ? A moins que tu ne me proposes cela uniquement dans le but d'augmenter ton taux de vente.

—C'est mon rôle de vendeuse, je lui réponds parce que c'est la vérité mais davantage parce que j'aime lire moi-même. Mais même sans ça, mes ventes se portent à merveille.

La dernière affirmation concerne plutôt l'image. Je ne peux pas lui dire qu'internet assassine peu à peu les libraires. C'est pourtant vrai. J'ai néanmoins un sourire sur les lèvres. Chacun son tour.

—D'accord. Pourquoi pas celui que tu lisais dans le métro jeudi ?

—L'institut ?

—Il semblerait.

C'est la première fois qu'une réponse prend plus de deux jours à arriver. Je viens de me rappeler qu'elle m'a demandé le titre de mon livre lorsqu'on était dans le métro. Ca vaudrait un avis négatif, ça.

Je regarde sur mon téléphone pro combien il reste d'exemplaire dudit livre en rayon. Le stock est vide comme le serait une huitre après les fêtes. Une déception pour elle (j'exagère sûrement) mais une excellente nouvelle pour nous. Les King se vendent particulièrement bien. Surtout depuis la nouvelle collection.

—Je crois que nous ne l'avons que sur commande.

J'ai une raison de lui demander si elle possède un compte chez nous – ce dont je ne doute pas – et d'ainsi obtenir au moins son prénom. Le numéro de téléphone et l'adresse email entre autres y figurent aussi. Les employés n'ont pas le droit d'utiliser les informations personnelles de leurs clients. Je reste néanmoins professionnelle.

—Je peux t'en proposer un autre, il y a…

—Je vais prendre celui-là.

—Tu es sûre ?

—Oui. Ca ne me dérange pas de repasser la semaine prochaine.

—D'accord.

Je reste d'une neutralité implacable, mais une part de moi est plus que satisfaite. Un peu moins de mystère. Mais qu'est-ce qu'il me prend ? Elle va devoir revenir. C'est juste une cliente ! Et ça ne la dérange pas. Je pose la question. Mais je suis certaine de connaitre la réponse.

—Est-ce que tu possèdes un compte chez nous ?

—Hres-

La voix de ma collègue, Dorothea, retentit dans le rayon. Entre les étagères. Dans le magasin entier, réverbérée entre chaque livre, jusqu'à l'intérieur de ma propre tête où les notes y résonnent bruyamment :

—Edie ?!

Un lapin bosse à la Fnac, et se creuse un terrier.