Chapitre 53
Alerté par les aboiements de Miracle, Sam déboula dans le garage un instant plus tard. Il n'arriva pas les mains vides, et en découvrant l'inconnu, qui lui tournait le dos à plusieurs mètres de là, son sang ne fit qu'un tour au moment où il braqua sur lui son revolver.
- Non ! cria Dean qui, Himéros entre eux deux, le vit apparaître et menacer Costume Blanc. Ne tire pas, Sam !
Le cadet répondit à l'injonction et se figea net, cherchant à comprendre la situation.
- Dean, qu'est-ce qui se passe ! Ça va ?!
Himéros pivota lentement vers Sam qui le scruta d'yeux effarouchés, prêt à faire feu.
- Et voici Sam Winchester, déclara l'Érote d'une voix neutre. Tu peux baisser ton arme, elle ne te sera absolument d'aucun secours.
- Hé ! héla Dean qui voulut avant tout le détourner de son cadet. Sauf si je me trompe, on ne se connaît pas, toi et moi, mais je sais qui tu es !
Le dieu aux cheveux de jais lui refit face paisiblement. Sam, statique mais toujours prêt à tirer, cracha :
- Dean, c'est qui ! C'est lui ? Chaos ?
- C'est... l'un des dieux donc je t'ai parlé, expliqua l'aîné en le voyant jeter à Sam un regard muet. Ceux avec qui on a affronté cette chose. Il s'appelle Himéros.
Celui-ci revint vers lui en semblant le considérer avec un respectueux intérêt. Sam, lui, sentit soudain ses forces décliner. Il baissa le bras malgré lui et posa un regard frêle sur l'intrus, en s'entendant souffler après un temps indéfini :
- Tu... Ça veut dire... Il a réussi à te rejoindre ? Tu vas pouvoir rentrer ?
Personne ne vit l'affliction lui voûter tout à coup les épaules et relâcher les traits de son visage au point de le lisser comme de la porcelaine.
- Ce... Ce n'est pas le même, répondit Dean en observant Himéros pour le voir confirmer ou infirmer ses dires. Ce type-là... il est d'ici.
Sam n'y comprit plus rien. Si cet être appartenait bien à cet univers, il ne pouvait connaître Dean. Alors, pourquoi était-il ici, et comment l'avait-il trouvé ? C'était la question que se posait ardemment l'aîné des deux hommes, bien qu'il pensât, pour son malheur, connaître peu ou prou la réponse.
- Tu ne m'avais encore jamais rencontré, tu as raison, abonda l'Érote d'un air hautain. Pas cette version de moi, devrais-je dire. Néanmoins, mes frères et moi vous connaissons de réputation, ce que tu sais peut-être déjà. Mais il semblerait que, là d'où tu viens, nos routes se soient croisées de façon notable.
Dean lui lança un regard blafard, où se mêlèrent impuissance et résignation. Les Érotes de ce monde avaient trouvé le corps d'Éros, il en était certain. C'était comme cela qu'ils avaient pu déduire l'accointance de leurs doubles avec lui ; comme cela aussi, sans doute, qu'ils avaient retrouvé sa trace, suivant probablement sa piste en exploitant le lien originel qu'avait créé Pothos et qu'ils avaient dû remonter comme le fil d'une pelote. Sans défense, le chasseur n'en fut pas moins prêt à plaider sa cause. À reconnaître quelque faute, s'il en plaisait à Costume , plutôt que risquer que la colère de ce dernier se déporte sur Sam, en représailles à la mort d'Éros dont Dean estimait pourtant ne pas être responsable.
- On est très, très loin d'être les meilleurs potes, assuma-t-il en marmonnant entre ses dents. Je risque pas d'oublier le jour où on vous a rencontrés mais j'ai pas voulu qu'il meure pour autant. Enfin... pas à ce moment-là. Éros a sauvé mon frère et m'a sûrement sauvé aussi, j'ai vraiment voulu lui rendre la politesse malgré tout ce que je peux penser de vous, mais ça n'a pas marché. Il est mort sans que je puisse rien y faire.
Il eut l'espoir naïf que sa confession fût de nature à infléchir le jugement de Himéros et à amoindrir son courroux. Sam, qui écoutait en essayant de comprendre, n'avait rien à voir avec tout ça, et puisque son véritable frère était hors d'atteinte, Dean comptait bien au moins ne pas ajouter aux tourments de celui-là. Mais Himéros paraissait hermétique à ses justifications, dont il se moquait visiblement comme d'une guigne. Dean essaya de déduire les intentions que dissimulait son air blasé, mais son regard fut soudain attiré par un nouvel élément qui fit irruption en déclenchant immédiatement chez lui un geste de recul.
- Ah, tu l'as trouvé, constata Pothos.
Le dieu du Désir, mains dans les poches, entra dans la salle et commença à suivre l'allée des lumières qui parurent lui dérouler un tapis rouge. Sam, pris par surprise par ce visiteur qu'il n'avait pas entendu arriver, se retourna d'un bond au son de cette voix si semblable à celle de Himéros, et braqua son arme sur lui en réalisant, ébaubi, qu'il était la copie conforme du premier.
- Mais... Combien est-ce qu'ils sont, bredouilla-t-il d'yeux ronds.
Pothos passa à deux mètres de lui puis le dépassa en lui dédiant un regard empreint d'un mépris royal. Il rejoignit son frère près duquel il se posta, sur le flanc gauche, non sans adopter une position qui lui permit de ne tourner le dos à aucun des Winchester.
- Trois, dévoila Dean d'une voix rauque en se sentant se crisper à la vue de son ennemi qui réveilla derechef ses réflexes épidermiques. Ils sont trois.
Le chasseur n'avait pas consciemment espéré n'avoir à traiter qu'avec Himéros, mais découvrir que les Érotes au complet étaient visiblement remontés jusqu'à lui le déstabilisa plus encore ; souvenir du contentieux qui existait entre lui et eux. Sam, de son côté, tentait de dresser un tableau compréhensible de la situation avec le peu d'éléments à sa disposition, mais c'était comme essayer de peindre un arc-en-ciel avec seulement deux couleurs. Miracle le rejoignit d'un pas hésitant après avoir croisé le regard mauvais de Pothos, mais le fait que son chien ne semblait pas voir un réel danger en ces deux êtres rigoureusement semblables, à l'exception de la teinte de leurs cheveux et des vêtements qu'ils portaient, ne dissuada pas le cadet des Winchester de garder son revolver pointé sur le nouveau-venu, qui s'en agaça rapidement.
- Cesse de tourner ce jouet dans ma direction, somma-t-il froidement, sans un regard.
Ses exigences eurent le don de braquer Sam qui, face à ses airs méprisants, accentua au contraire sa prise.
- Qui êtes-vous et qu'est-ce que vous venez faire ici ! invectiva-t-il en retour.
Dean, qui se crut revenu un mois plus tôt, dans le hangar de Gloucester, frémit et lui jeta un regard inquiet en surveillant la réaction de Pothos. L'aîné des deux hommes n'eut même pas le temps d'adresser un avertissement au cadet que l'Érote, d'un coup d'œil fugace, fit littéralement sauter des mains de Sam, comme un bouchon de champagne, l'arme qu'il tenait et qui partit se planter dans le plafond entre deux tubulures, laissant les deux chasseurs interdits.
- Hey ! cria Dean au bout d'une seconde. Fichez-lui la paix, il a rien à voir là-dedans !
Les dieux de l'Amour lui firent l'honneur d'un regard placide.
- C'est pour moi que vous êtes là, pas vrai ? reprit Dean en s'obligeant à calmer un peu sa voix. Je suis là, alors laissez-le tranquille !
Sam, la gorge serrée, réussit à capter son regard une fraction de seconde. S'il n'avait pas su cela impossible, il aurait parié sa vie qu'il s'agissait bel et bien de son frère disparu.
- L'amour qui unit les frères Winchester doit être bien grand, pour que tu prennes fait et cause si ardemment pour celui-ci ! moqua Pothos.
Le regard pénétrant, aux accents sadiques, qu'il maintint sur Dean, ébranla celui-ci qui se demanda s'il fallait voir dans ces propos une allusion à ses rapports coupables avec Sam. C'était bien Pothos qui les avait Touchés, dans son monde ; cette autre version du dieu du Désir pouvait-elle sentir sa propre marque imprégner le cœur du chasseur et y lire comme dans un livre ouvert ? L'aîné des Winchester en douta peu. Il afficha des dehors farouches et déterminés pour convaincre qu'il ne comptait pas se laisser impressionner, mais n'en menait pas large.
- Qu'y a-t'il ? poursuivit l'Érote en semblant prendre plaisir à l'aiguillonner. Je te sens fébrile. Es-tu en train de te demander pourquoi nous ne sommes que deux ? Se peut-il que tu imagines notre frère détruit par Chaos ?
Dean se mit à trembler et craignit terriblement ne pas parvenir à le cacher. Il eut la sensation que Pothos parlait d'un Éros et d'un seul : celui qu'il avait abandonné dans le marais. Celui qu'ils avaient immanquablement retrouvé.
- Chaos, répéta Sam qui sentit la menace évoquée par Dean prendre soudain de l'épaisseur en s'ancrant dans sa réalité. Il est ici ? Comme dans l'autre monde ?
Les Érotes se tendirent imperceptiblement et le toisèrent brièvement du coin de l'œil.
- Dors sur tes deux oreilles, chasseur, intima Pothos sur un ton cinglant. Tu n'entendras plus parler de cette abomination.
En dépit de ses multiples sujets d'inquiétude, Dean réagit. Il aurait voulu en être sûr, avoir la certitude que Sam et sa famille seraient ici au moins préservés de ce péril, et tout savoir sur les moyens qui avaient été employés, et par qui, pour conjurer cette menace qui chez lui, couvait peut-être toujours. Himéros l'empêcha de poser la moindre question.
- Trêve de bavardages, décréta Costume Blanc en visant son frère. Qu'en-est il ? Ce lieu est-il sûr ?
- Il l'est, confirma bientôt d'un ton raide le dieu du Désir qui avait manifestement procédé à une inspection en règle. Comme il l'avait dit.
- La prudence n'est jamais vaine, appuya Himéros. Bien. Faisons-les venir.
Dean eut un instant de flottement. Il l'avait dit ? Ils venaient ? Le chasseur s'empêtra dans ses craintes, et plus il chercha à définir de qui parlaient les jumeaux, plus il douta de connaître la réponse. Il perçut alors un infime bruissement, une fugace variation de l'air comme celle qui accompagnait l'apparition ou la disparition des anges mais, tout à ses questionnements, il n'y prêta pas véritablement attention. Ce ne fut qu'en voyant Sam soudain tressaillir, et ses yeux écarquillés enjamber la ligne de ses épaules, que Dean, en frissonnant, comprit que quelque chose, quelqu'un, venait de se matérialiser dans son dos. La chair de poule lui grêla la peau tandis qu'il pivota prestement sur son pied droit, mais la stupeur qui le frappa à l'instant où son regard capta l'image offerte à ses prunelles sidérées le sclérosa comme dans une gangue de pierre. Était-il devenu fou ? Ou était-il simplement ivre ? Ces questions, il se les posa réellement, cependant que, devant lui, il vit Éros.
Deux fois.
Estomaqué, Dean demeura longtemps coi et bouché bée. Puis il cligna des yeux, et dans un mouvement de recul, chercha à prendre du champ comme pour mieux pouvoir apprécier la situation dans son ensemble. Ils étalent là. Debout face à lui, côte à côte, et ce n'était pas un rêve. Deux Éros, plus identiques encore que les Érotes l'étaient déjà entre eux, avec la même couleur de cheveux, le même costume, indifférenciés et copies conformes l'un de l'autre jusqu'au bout des ongles.
Même si l'un des deux les avait plus sales.
Ce fut à cet instant, penserait rétrospectivement Dean, qu'il commença à comprendre. Il n'était question ni d'un artifice, ni d'un quatrième Érote, ni même d'une singularité propre à cet univers. Éros, tout du moins celui de droite, était au faîte de sa gloire divine : coiffure parfaite, peau lisse et brillante, costume impeccable, posture altière. Celui de gauche était en cela bien différent. Ses cheveux étaient ternes et défaits, sa peau pâle avait le teint terreux, et ses vêtements, froissés sur ses épaules voûtées, présentaient déchirures et brûlures comme s'il avait servi de paratonnerre. Dean, en proie à un émoi qui n'avait le goût ni de la colère, ni de la haine, ne savait pas comment une telle chose était possible. Il dévisagea le dieu de l'Amour dont les iris bleus encore trop pâles avaient perdu de leur blancheur cadavérique, le détailla comme une créature étrange sans retrouver sur son visage ou sur ses mains les terribles brûlures qu'il y avait vues, mais la confusion n'était pas permise. L'identité de cet Éros lui apparut tout à coup comme la plus criante des évidences, et le fil lesté d'un morceau de coquillage que Dean aperçut bientôt pendre à son cou, le lui confirma définitivement.
- T... Toi ?! s'écria-t-il comme s'il avait voulu recracher un os de poulet coincé dans sa gorge. Mais... Mais... T'étais mort !
Il avait le regard à ce point effaré que ses paupières tressautaient. Éros esquissa un rictus douloureux et répliqua d'une voix faible :
- Presque. Mais pas tout à fait.
- Et c'est à toi qu'il le doit, déclara Himéros.
Dean tourna brièvement la tête dans sa direction et lui vit un regard plutôt satisfait.
- Un chasseur sauvant un dieu ! s'amusa Pothos. En voilà une association bien baroque !
Bien que stupéfait, Dean remarqua pourtant le coup d'œil fugace que Costume Brun adressa à Sam, spectateur immobile et muet. Le dieu savait-il ce que leurs doubles respectifs avaient partagé, de l'autre côté ? Savait-il que ce n'était qu'à Sam, que l'autre version de lui devait d'être toujours en vie ?
- Je... J'y comprends que dalle, cracha Dean en faisant trois pas vers son compagnon d'infortune qu'il continua de mitrailler d'un regard halluciné. C'est vraiment toi ?! T'étais raide mort, comment tu peux être ici ? C'est eux qui t'ont ramené ?
- Je t'ai semblé mort mais je ne l'étais pas, répéta Éros en soupirant d'épuisement. Pas complètement. Ton geste m'a gardé vivant.
- Mon geste, quel geste, balbutia l'aîné des Winchester.
Il avait été tellement persuadé que sa tentative pour guérir l'Érote s'était soldée par un échec qu'il mit un instant avant d'admettre qu'â l'évidence, elle avait tout de même fait toute la différence. Et les sentiments ambivalents qu'il se vit éprouver, entre soulagement et révolte, ne firent qu'ajouter à sa confusion. Ce fut alors l'autre Éros, celui qui se trouvait en pleine santé, celui de ce pan de réalité, qui s'exprima en versant sur son sosie parfait un regard mâtiné de perplexité et de sollicitude :
- Ton rétablissement n'en était pas moins incertain. Tu viens juste de reprendre conscience. Je n'ai pas souvenir avoir jamais été... dans un tel état.
L'intéressé en prit acte.
- Cette réalité vous a manifestement offert la chance d'être moins harcelés par Chaos que nous ne l'avons été, jugea-t-il sans savoir encore qu'il n'y en avait qu'une. À moins que notre rencontre avec les Winchester... nous ait amenés à prendre quelques risques inconsidérés. Même si sans eux, nous n'existerions sans doute plus qu'à travers la Bête.
Un bref silence par lequel communièrent les quatre Érotes, tous yeux posés sur eux, donnèrent le sentiment à Sam et Dean d'être presque estimés. Le cadet découvrait tout, et rien à la fois, de ces individus qui n'étaient qu'énigme, mais il avait au moins compris que l'un des deux dieux aux cheveux d'or était natif du même univers que celui de Dean, qui cette fois saisit l'occasion d'interpeller vivement :
- À quoi vous jouez, ici, putain ! Je suis resté des heures à côté de lui, et personne s'est pointé ! Ni vous, ni ce cauchemar en forme de flaque d'huile ! Qu'est-ce que vous foutiez ?! Où est ce truc ?!
À travers ces questions, une seule chose lui importait : la sécurité de Sam, d'Eileen et de leur bébé. Rien d'autre. Dans son espoir de voir le péril conjuré et que son frère d'ici puisse avoir une chance, même infime, de mener une meilleure vie, il oublia jusqu'à l'intérêt qu'une victoire sur l'entité de ce monde pouvait représenter pour le sien. Pas Éros, qui grimaça en respirant avant de se réjouir :
- Ici, Chaos est défait. Il a eu l'opportunité de grandir davantage que par chez nous mais, paradoxalement, le Paradis est parvenu seul à le remettre en cage. C'est de bon augure, car cela signifie que dans notre dimension, le plan des anges a pu fonctionner également.
Le cœur de Dean frémit dans sa poitrine comme un poisson dans l'eau glacée sortant de sa léthargie. D'un geste vif, il jeta un regard intense vers Sam dont il croisa les yeux démunis. Le puîné n'accordait aucun crédit à ces êtres inconnus intrus en sa demeure ; face à la grave menace qui semblait écartée et dont il n'avait rien su, il était résolu à ne se fier qu'à Dean et à croire sans réserve que tout péril était conjuré s'il le lui affirmait.
- Tu nous pardonneras notre absence d'empressement à nous rendre au chevet d'un frère réputé mourant quand, par ailleurs, celui-ci se trouvait à nos côtés, parfaitement indemne, lança Himéros sur un ton grinçant.
- Une expérience des plus déroutantes, se fendit le plus vaillant des deux Éros sans cesser de porter sur sa réplique éprouvée un regard intrigué. Chaos nous a enseigné la prudence, mais... la curiosité a finalement été la plus forte, et c'est heureux.
Il sourit légèrement, avant de conclure :
- Il est intéressant de noter que cent vies d'homme n'ont pas suffi à nous confronter à toutes les facéties du monde... Nous en aurons eu tout notre soûl, ces derniers temps.
Dean le considéra d'un regard dépité. Ses yeux hésitants se tournèrent tour à tour vers chacun des Érotes et il s'évertua à retrouver ses marques au milieu de cette assemblée qui, non contente d'avoir débarqué sans crier gare en ravivant moult souvenirs déplaisants, lui ramenait cet allié de circonstance à qui il vouait une rancune farouche mais qui n'en avait pas moins été le premier à l'empêcher de mourir alors qu'ils traversaient ce vortex qui les avaient menés d'une continuité à une autre.
Passée l'acceptation tacite qu'ici, le monstre qu'ils avaient involontairement libéré en neutralisant Chuck ne pouvait plus nuire, Dean se demanda, le temps d'un éclair, ce que cette réapparition des dieux de l'Amour changeait à sa situation. Mais sans trouver la réponse. Pas plus qu'Éros, il ne savait ce que Sam, Himéros et Pothos avaient découvert dans la réalité à laquelle ils appartenaient ; que les deux mondes n'avaient fait qu'un, jusqu'à leur dissociation dont sa mort, ici, était le seul signe de divergence identifié. Partant de ce postulat, il imagina que Chaos avait surgi au même moment des deux côtés, et que les Érotes s'étaient retrouvés pourchassés également au même moment. Alors, pourquoi avaient-ils visiblement mieux résisté ici à leur prédateur ? La pression qu'avaient maintenue Sam et lui, sans le savoir, tandis qu'ils remontaient leur piste en vue de résoudre l'affaire qui les avaient amenés à découvrir leur existence, il y aurait bientôt un mois de cela, avait-elle été de nature, comme l'avait insinué Éros, à influencer le comportement de la Triade qui, harcelée sur deux fronts nonobstant d'inégale ampleur, s'était ainsi davantage exposée à son plus grand ennemi ? Peut-être. Ou peut-être Dean venait-il de découvrir que son trépas, de ce côté du miroir, n'était pas l'unique accord à avoir été rectifié sur la partition.
Il laissa ces pensées fugaces le traverser, comme un courant d'air, l'espace d'un court instant. Sans savoir pourquoi c'était maintenant qu'elles lui venaient si distinctement, alors qu'au fond, elles l'indifféraient. Mais pas Sam. Son frère, lui, aurait déjà échafaudé plus d'une théorie, curieux de tout saisir des mécanismes qui avaient présidé à ce mystérieux coup du sort. Et Dean comprit que c'était parce qu'elles tentaient de dresser un pont, tendre une main désespérée vers son cadet, que ces vaines idées s'étaient mises à virevolter dans son esprit.
Car malgré l'espoir intangible que le retour d'Éros avait suscité en lui, l'espace d'un moment bien trop bref pour pouvoir véritablement en prendre conscience, savoir le dieu vivant ne diminuait en rien la distance incalculable qui le séparait de son frère.
Du moins, le croyait-il.
- Pourquoi es-tu encore ici ?
La question d'Éros le tira de ses songes comme la piqûre d'un insecte. L'œil hagard qu'il leva vers Costume Noir, amena celui-ci à préciser :
- Depuis combien de temps es-tu là ? Des heures ? Un jour ?
Dean serra les dents. Autant qu'il sentit sa gorge le faire.
- J'en sais rien, avoua-t-il tout à coup abattu. Qu'est-ce que ça change ?
Une main pressée sur le flanc, Éros capta son désarroi, et pas seulement parce qu'ils partageaient un lien.
- Lorsque j'ai ressenti ta présence, reprit-il, je n'étais pas sûr que tu étais vraiment... toi. Mais, tu sembles n'exister qu'une fois, ici, j'en conclus donc que ton reflet n'est plus de ce monde.
Comme mordu au ventre, Dean redressa la tête pour projeter un air mauvais vers l'Érote qui, se remémorant les confidences réjouies d'Atropos à propos d'une certaine réalité où le chasseur n'était plus, se demanda si c'était la que le hasard les avait envoyés ou s'il ne s'agissait que d'une coïncidence.
- Qu'est-ce qui y a, tu veux observer une minute de silence ? piqua-t-il âprement.
Puis, d'enchaîner aussitôt en se rengorgeant, cherchant pour partie à détourner la conversation par égard pour Sam qui, à quelques mètres, n'avait guère besoin qu'on lui rappelât son deuil :
- Je suis coincé ici, ouais. J'sais pas vers où Chaos voulait se tirer quand il a commencé à trouer le décor comme un gruyère, mais en attendant c'est nous qui avons fini à l'autre bout de l'univers.
- Tant de savoir réuni en un même lieu, et vous avez été incapables d'identifier le moyen de percer le voile ?
C'était Pothos qui venait de railler l'échec des Winchester, avec toute la suffisance dont Dean le savait capable, et en faisant rouler vers lui des yeux aussi froids et perçants que deux pics de glace, il le vit sourire d'un air condescendant, les yeux baissés sur les ongles de sa main droite qu'il détaillait avec détachement.
- On a plus d'un as dans notre manche, riposta Sam qui fut le plus prompt à dégainer. Les anges nous aideront.
- Les anges ne marchent plus parmi les humains, affirma Pothos sans l'ombre d'un doute. Qui crois-tu berner ? À moins que vous ayez envisagé de vous tourner vers les entrailles de la terre puisque le Ciel vous délaisse ?
Le silence plat des deux hommes parut consterner les dieux, dont le plus fougueux d'entre eux soupira en prenant conscience d'avoir visé juste :
- Ce qui se dit sur votre compte est donc vrai. Vous n'hésitez pas à pactiser avec vos ennemis lorsque vous y trouvez un intérêt. Je comprends mieux pourquoi vous avez souffert de respirer le même air que nos copies...
- Tu prends vraiment ton pied à t'écouter parler, hein ? grommela Dean la lèvre supérieure à demi retroussée et une veine battant furieusement sur son front. Je suis prêt à fiche mon billet que toi, t'es le même dans tous les mondes que Jack a raccommodés.
- J'ai aperçu au moins deux ouvrages, parmi votre collection hétéroclite, susceptibles de receler en leurs pages la réponse à vos questions, poursuivit Pothos comme si Dean n'avait même pas prononcé un mot. Il semble que vous, chasseurs, seriez bien mieux inspirés de passer un peu plus de temps le nez plongé dans vos livres que dans les viscères de vos proies, mais... n'aie crainte. Nous allons compenser tes lacunes et te renvoyer nous-mêmes d'où tu viens.
Le cou de Sam se tendit si vivement qu'il gagna aussitôt quelques centimètres. Dean resta pour sa part interdit, incapable de riposter comme il avait anticipé de le faire.
- C'est pour cela que nous sommes là, révéla enfin Himéros devant la circonspection de ce dernier. Vous n'appartenez pas à ce monde et vous devez rejoindre le vôtre au plus tôt.
Un lourd silence domina pendant un moment, à peine troublé par un gémissement que poussa Miracle. L'un et l'autre des Winchester restèrent stoïques, hésitant une fois encore entre espoir et méfiance, leur instinct de chasseur enclin à ne voir que malice dans les propos de l'Érote, quand leurs émotions d'hommes les poussèrent à ne pas les balayer trop hâtivement. Le cœur de Sam se mit à battre à une vitesse folle, et parce qu'il n'avait pas l'expérience de son frère avec la Triade, il fléchit le premier en glissant d'une petite voix :
- Vous savez comment ouvrir un passage ?
Costume Blanc lui dédia un bref regard flegmatique, puis soupira silencieusement pour répondre :
- C'est ce que nous allons voir... À nous trois, probablement pas. Mais, nous sommes quatre, à présent.
Chaque paire d'yeux se porta sur le costume noir le moins neuf, et son porteur ignora la douleur sourde qui pulsait dans son corps en opinant imperceptiblement du chef.
- C'est... C'est pas des blagues ? émit Dean, le regard aussi crispé que la voix.
- Nous le saurons après avoir essayé, fit Éros.
- Mais tu tiens à peine debout ! pointa l'aîné des Winchester, comme s'il cherchait à trouver une raison de confirmer ses doutes.
- Je ne suis certes pas au mieux de ma forme mais mes blessures s'atténuent déjà, à présent que toi et moi sommes physiquement proches.
Dean tressaillit et se rappela sans peine combien Pothos avait profité de sa proximité avec Sam pour se rétablir rapidement. Et il imagina sans trop de mal que même si son lien avec Éros était moins prégnant, le dieu pouvait sûrement en tirer bénéfice. La présence de celui-ci en était la preuve flagrante.
- De toutes les façons mon état physique n'a pas d'importance, souligna-t-il en étirant son dos laborieusement. Seule mon essence est utile, et elle, est intacte.
Déstabilisé, pris de court, Dean sentit un feu hors de contrôle enflammer lentement son cœur et sa tête. La perspective de pouvoir rentrer chez lui recommença à prendre forme dans son esprit, mais plus il osa tendre vers la conviction que la libération redevenait possible, plus il sentit une bride invisible lui entourer les chevilles.
- Bien, êtes-vous prêts ? intervint alors Himéros.
Le garrot refit un tour, quand Dean se tourna vers l'Érote d'un coup sec pour lancer avec des yeux si largement ouverts qu'on aurait pu croire à deux agates :
- Quoi... maintenant ?
Éros - celui qui lui était étranger - émit un son consterné avant de rétorquer :
- Tu as mieux à faire ?
La main écorchée de l'autre Éros, celui qui avait sauvé Sam et protégé Dean, se posa alors sur la manche de son double qui le visa avec une surprise muette. Et, d'entendre sa copie mal en point exprimer à l'endroit du chasseur, sur un ton empathique :
- Prends un instant pour faire tes adieux, Dean Winchester, mais nous devons nous hâter. N'oublie pas que nos frères ont besoin de nous.
Dean le fixa bizarrement, comme si les mots qu'il venait entendre n'avaient été que babillages ou bruits incompréhensibles. Jamais il n'avait oublié Sam. Tout ce qu'il avait fait, chaque geste, chaque décision, chaque pensée, n'avait concouru au contraire qu'à le ramener vers son frère, sa seule obsession, son idée fixe, qui l'avait même empêché de dormir ou de manger. Alors, au moment où se dessinait l'opportunité de le revoir, même si découvrir ce qui avait pu lui arriver le terrifiait abominablement, pourquoi avait-il le sentiment qu'il allait en même temps le laisser derrière lui ? Il reçut les propos d'Éros comme une bassine d'eau froide en plein visage et il ouvrit les yeux sur le déchirement que représentait ce retour chez lui qui constituait nonobstant son désir le plus absolu. Il avait cru avoir plus de temps. Plus de temps pour quitter ce frère que sa version de lui avait ici laissé tout seul. Complètement pris au dépourvu par l'injonction des Érotes, ce fut presque avec peur qu'il se retourna vers Sam, et en se confrontant à son regard, ce regard qu'il ne pourrait plus oublier, il réalisa que le cadet avait déjà compris. Il savait que le moment de leur séparation était peut-être arrivé.
Les trois dieux de l'Amour, en se détournant d'eux pour d'ores et déjà se placer autour du quatrième de manière à le positionner au centre d'un triangle de trois mètres de côté, eurent l'air de leur accorder un peu d'intimité. Et, contrit, presque penaud, Dean amorça un premier pas pour se rapprocher de Sam qui, le voyant s'avancer, fit tout ce qu'il put pour garder la maîtrise de ses émotions et ne pas en montrer l'ampleur. Plus Dean fut proche, plus il vit la lueur humide qui faisait briller ses yeux, et son coeur fut broyé par le prélude à ces adieux qu'il ne pouvait plus empêcher. Cette nouvelle séparation pour laquelle il avait œuvré, en l'espérant secrètement la moins rapide possible. Les deux frères furent bientôt côte à côte. Face à face. Ce qui passa dans le regard qu'ils échangèrent à ce moment-là, longuement, intensément, fut indicible et ils n'essayèrent même pas. En une fraction de seconde, le lien qui les avait unis ou les unissait encore en frères, peu importait leur dimension d'origine, ce lien expurgé de sa dénaturation charnelle redevint leur norme, leur fil conducteur, et pour l'un comme pour l'autre, l'instant qui allait venir ne s'en annonçait que plus douloureux.
- Dean, hoqueta Sam d'une voix fébrile, les yeux tremblants. Pardon pour ce que je t'ai dit, je voulais pas, je...
Il se tut instantanément en sentant la main chaude, tendre et bienveillante de Dean se poser délicatement sur sa joue. L'aîné garda sur lui un regard bouleversé pendant de longues secondes qui attesta de l'amour extraordinaire qu'il lui vouait, sans qu'il pût dire, à cet instant précis, s'il faisait une différence entre les deux versions de son frère.
- Pas besoin d'excuses, imposa-t-il d'une voix tout aussi chancelante. C'est moi qui t'en dois de t'avoir tiré les vers du nez. Merci de m'avoir dit comment ça s'est passé. Et pardon. Pour tout.
Sam se crut sur le point de s'effondrer mais refusa de flancher. Sans doute n'avait-il jamais eu autant de mal à retenir ses larmes, et l'effort que cela lui demanda, chaque trait crispé ou tremblant de son visage en attesta.
- Alors ça y est ? dit-il dans le but de détacher un peu ses pensées de l'émotion terrible qui était la sienne. Tu pars ?
Dean jeta un coup d'oeil furtif par-dessus son épaule et répondit sans conviction :
- Si leur tour de passe-passe fonctionne et qu'on finit pas sur Mars... Peut-être.
- Est-ce que tu es en sécurité ? s'inquiéta soudain plus gravement Sam en surveillant les Érotes d'un regard méfiant. On a encore la carte de l'Enfer à jouer, on peut...
- T'inquiète pas, le rassura-t-il, tendre et doux. T'inquiète pas, ok ? Tu dois rien piger, et c'est normal, mais ça va aller. Il a autant intérêt que moi à rentrer, je...
- Winchester ! Si tu veux retourner chez toi c'est maintenant !
Sam et Dean tournèrent la tête vers Pothos qui les regardait sévèrement. Ses mains luisaient d'un feu ardent, ses veines comme parcourues de lave en fusion, et celles de ses frères affectées du même phénomène, elles s'orientaient les unes vers les autres de telle façon qu'elles suivaient au-dessus du sol, les contours du triangle lumineux qui s'était imprimé sur le béton.
- La vache, poussa Dean avec stupeur. On dirait que ça marche...
Éros, au centre du triangle, était nimbé d'une aura translucide. Il leva vers Dean un regard parlant, qui serra la gorge de celui-ci.
- Sam, fit-il en revenant à lui pour prendre son visage entre ses mains. Sam, écoute. Je dois y aller, je dois rentrer, mais... Merci. Merci de m'avoir aidé, merci pour tout, et... t'en fais pas pour Chaos. Ok ? Ici vous êtes à l'abri.
Les yeux de Sam, rivés dans les siens de façon désespérée, ne purent supporter plus longtemps le poids des larmes qui s'y étaient accumulées et qui se mirent à couler.
- Mais toi ? Toi, est-ce que tu seras à l'abri, là-bas ?
- T'en fais pas, répéta doucement Dean, le cœur déchiré par la peine du cadet. On en a vu d'autres, tu sais bien ? On va finir le boulot et tout ira bien.
Sam n'en crut pas un mot mais hocha néanmoins la tête, les mains de Dean toujours plaquées contre son visage.
- Prends soin de toi, enjoignit celui-ci sans même se rendre compte que ses yeux se mirent à pleurer, eux aussi. Veille sur Eileen, sur le petit qui arrive, et soyez heureux, ok ? Essaie d'être heureux, Sam, je t'en prie. Et dis-toi bien une chose : c'est ni la mort, ni le Paradis qui m'empêcheront de veiller sur vous, de là où je suis.
Le puîné poussa un gémissement involontaire et étreignit son frère de toutes ses forces, chacun pleurant dans l'épaule de l'autre, sans rien pouvoir y faire. Dean, qui vécut cette difficile expérience dans ses chairs, ne sut plus quel sentiment, de sa tristesse à partir ou de sa joie à rentrer, était le plus légitime, et sans plus un mot il resta à serrer Sam contre lui, en le sentant étouffer un sanglot. Le cadet des Winchester, qui vivait la perte avec autant de souffrance que la dernière fois, maudit et loua tout à la fois le Ciel de lui avoir rendu son frère, même l'espace d'un si bref instant. Il se maintint là, contre lui, aussi longtemps qu'il en eut la possibilité, juste à chérir l'instant, puis Éros appela :
- Dean... Nous devons partir. Maintenant.
Alors les deux hommes se forcèrent à rompre le contact physique mais sans avoir anticipé à quel point la tâche fut ardue. Sans encore ôter leurs mains de leurs visages ou de leurs nuques, ils s'observèrent au travers du voile trouble de leurs larmes et se sourirent.
- Vis, supplia Sam. Vis, Dean. Fais-moi cette promesse.
- Je te le promets, Sammy, dit-il sans avoir à réfléchir. Je te le promets.
Un dernier regard, une ultime seconde où ses doigts s'accrochèrent encore à la joue de son frère, puis Dean s'éloigna définitivement. Il caressa Miracle, à leurs pieds, et en tournant le dos à Sam, qui eut l'impression qu'on lui arrachait les viscères, il marcha jusqu'aux Érotes en semblant traîner des tonnes derrière lui.
Il essuya ses yeux d'un revers de manche et s'immobilisa devant la ligne du triangle que matérialisaient la main droite de Pothos et la main gauche de Himéros tournées l'une vers l'autre. Toute leur attention se portait sur ces fils de lumière qu'ils paraissaient non sans mal garder tendus, mais il les regarda tout de même froidement, en formulant cette exigence à la fois comme une requête et comme un ordre :
- Restez loin de mon frère. C'est compris ?
- Il n'a rien à craindre de nous, martela Éros alors que l'évanescente lumière qui émanait de lui semblait servir de combustible au feu qui rougissait les mains de la Triade. Tu le sais.
Dean voulut s'en persuader. Et, visant avec prudence le phénomène qui embrasait le sol devant lui, il questionna entre crainte et espérance :
- Ça fonctionne ?
- Je le crois, assura Costume Noir en tendant la main. Viens, maintenant. Rentrons.
L'hésitation ne le retint qu'un bref moment. Dean regarda Éros et y vit tout à coup sa meilleure chance de retrouver son frère. Alors il avança d'un pas décidé, enjamba la ligne de lumière sans saisir la main du dieu, et se retrouva avec lui au cœur du triangle.
- T'es bien sûr que c'est chez nous, qu'on va revenir ? s'inquiéta le chasseur en s'étonnant de ne rien ressentir de particulier au milieu de la figure géométrique qu'il voyait grésiller.
- Sans l'ombre d'un doute. Ils ouvrent la porte, mais c'est nous qui en sommes la clé.
Dean ne prétendit pas comprendre tous les arcanes du sort qui avait été lancé mais, malgré son anxiété, décida de se raccrocher uniquement à l'espoir de le voir aboutir. Les secondes qui suivirent lui parurent ne durer qu'un battement de cil et une éternité tout à la fois. Ce qu'il allait trouver s'il parvenait à rentrer, ce qui allait advenir de Sam ici et du déchirement véritable qu'il éprouva à l'idée de l'abandonner, sans pouvoir s'assurer qu'il accèderait au bonheur, lui brouilla les idées jusqu'à devoir se raisonner quand il se voulut se retourner vers lui. Il n'eut cependant que le temps d'amorcer son geste. Car sous le regard brisé de Sam qui l'accompagna en pensées de toutes ses forces et de tout son cœur, il s'évanouit soudain dans un flash de lumière, disparaissant corps et biens de ce monde. Seul resta au sol le triangle à l'éclat mourant, comme si en s'éclipsant, Dean et Éros avaient emporté la plus grande partie de son énergie. Et puis, il s'éteignit tout à fait. Laissant les trois Érotes évacuer lentement les résidus de l'énergie qui avait enflammé leurs mains, et s'imposer le silence. Par-delà le grondement plaintif de Miracle qui ne comprit pas où était son maître.
- Ça a fonctionné ? finit par demander Sam, transi de froid, d'une voix vide et morte.
Ses larmes lui semblaient avoir gelé dans les poils de sa barbe, et il s'était entendu poser cette question comme si un autre l'avait fait à sa place. Il n'attendit même pas de réponse, en tout cas pas vraiment. Sans doute le manque abyssal qui noyait son cœur était-il bien trop grand, ou bien sut-il d'instinct que les dieux de l'Amour ne prendraient pas la peine de lui en fournir une. De fait, leur tâche accomplie ils partirent sans un mot, s'effaçant un à un sous les yeux du jeune homme qui le remarqua à peine. Et il demeura seul, perdu, en proie à un sentiment de solitude et de désarroi si fort qu'il chancela.
Ses yeux, alors, furent attirés par le reflet de la lumière sur le chrome. C'était la calandre de l'Impala qui s'était mise à briller. Le capot était resté ouvert et, machinalement, Sam partit le refermer. Tout doucement. Très lentement. Les souvenirs affluèrent comme une vague déferlante, et il éprouva soudain le besoin de se mettre au poste de conduite pour tenir le volant. Assis sur la banquette où il eut l'impression de sentir l'odeur de son frère, il laissa courir ses doigts le long du cuir, paupières closes, et maudit un instant la terre entière pour ce qu'on lui avait pris. Mais il dut l'accepter. Comme il dut accepter que, de son vivant, il ne reverrait plus jamais Dean.
