J'ai perdu des gens en route. Snif... Et pourtant, j'en ai vus qui se sont enquillé les 40 chapitres presque d'une traite XD J'imagine que pour enchaîner tout ça, c'est que ça doit plaire un minimum ou alors, c'est du masochisme lol
Journal des reviewers
Liline37 : Mdr, moi, je vois surtout les combats de boss bien chiants à retranscrire XD Orin a un design vraiment flippant et sa VA lui rend bien hommage.
Jennalocked : Ah bon ? J'ai pas souvenir d'avoir entendu ou vu le truc spécifique au test de perception O_o Bon, pas grave. Ça fait juste un petit détour XD
J'ai aussi bien hâte de vous dévoiler tout ça. Il faudra encore un peu de patience parce qu'il y a du blabla explicatif avant mais on y arrivera. Merci pour ta fidélité !
On continue l'exploration !
CHAPITRE XLI – JAMAIS DEUX COMPLOTS SANS TROIS
Les caves à vin ou autres entrepôts souterrains prenaient une toute autre tournure à la Porte de Baldur, semblait-il. Suffisamment pour y dénicher un petit bataillon de gnomes de Maindefer qui s'affairaient activement dans la forge de fortune qu'ils avaient mise en place dans le sous-sol du forgeron Angleiron.
Si les caves étaient d'ordinaire sombres et humides, celle-ci était tout le contraire. La chaleur des feux qui brûlaient dans les différents âtres faisaient briller les visages penchés sur les braises pour s'assurer d'une température optimale en plus de baigner les lieux d'une lumière constante.
Aussi intrigué que ses camarades de cette découverte, Astarion fit la malheureuse supposition qu'après tout, il n'était guère étonnant de trouver des gnomes forgerons dans la cave d'un forgeron ; il espérait simplement qu'ils soient assez payés pour leur sous-traitance par leur propriétaire si c'était eux qui faisaient tout le travail.
« Il a surtout été sensible à notre cause, assez pour nous prêter tout ce dont nous avions besoin », corrigea Wulbren en observant les arrivants descendre l'échelle.
Sitôt descendue, Silesta promena son regard autour d'elle, la chaleur rosissant ses joues. Le bruit des marteaux frappant le fer constituait une mélodie métronomique entêtante, presque autant que l'était cette odeur fuligineuse qui se répandait entre les murs de pierre. Parmi les travailleurs gnomes qu'elle aperçut, elle fut heureuse d'avoir retrouvé son préféré, le plus touchant de maladresse mais ô combien vaillant en son for intérieur.
Barcus rendit au sourire qu'elle lui adressa un autre plus discret accompagné d'un signe de la main. De toute évidence, le gnome était aussi soucieux que la dernière fois qu'elle lui avait parlé à Hautelune après la défaite de Ketheric.
« Je suis heureux de vous voir, je craignais que vous ne parveniez pas à atteindre la cité, se réjouit Wulbren face à ses invités. Pas trop de regret ?
_ Qu'est-ce que vous trafiquez, à vous cacher comme des fugitifs ? interrogea Ombrecoeur en passant rapidement le revers de sa main sur son front échaudé.
_ Quoi, vous ne savez pas encore ? »
Wulbren pesta entre ses dents. Qu'à cela ne tienne, ils auraient vite fait de voir ce que lui avait constaté avec horreur.
La situation à la Porte de Baldur était encore pire qu'il ne l'avait redouté : des Gondiens avaient remis à ce tyran d'Enver Gortash le moyen de museler la liberté des habitants de la ville. L'ultime comble à cette infamie était que les citoyens étaient en train de dérouler eux-mêmes le tapis rouge devant cet imposteur qui allait être nommé grand-duc d'ici quelques heures.
« Ceux qui résistent encore ne sont pas nombreux, déplora Wulbren avec dégoût. Nous autres gnomes de Maindefer, ce qui reste des Ménestrels... Et vous, j'espère. »
Bien que toujours peu motivé par l'envie de s'associer aux gnomes, Astarion fut bien obligé de reconnaître un point :
« Gortash est un homme mort. Nous avons aussi nos raisons de nous débarrasser de lui », annonça-t-il avec un rictus assassin.
Cela convenait tout aussi bien à Wulbren. Qu'importe leurs motivations si leur objectif et leur ennemi étaient communs. Hélas, en l'état actuel des choses, aucun d'entre eux n'aurait ce qu'il voulait tant que se dresserait le plus grand obstacle devant eux :
« La Garde d'Acier, grinça le gnome qui s'empressa de compléter face aux regards interloqués qu'il eut en retour. La milice mécanique créée par ces traîtres de Gondiens pour Gortash. Officiellement, ces robots se comportent de façon civilisée pour se mettre au service du peuple mais en réalité, ils n'obéissent qu'à un seul homme. »
Quand cette fripouille de Gortash serait nommée grand-duc, tout basculerait. Les lois changeraient, les libertés seraient bridées – si elles n'étaient pas tout simplement supprimées – et ces goliaths de fer se feraient un plaisir d'arrêter les gens pour des crimes qu'ils n'avaient même pas commis. La tyrannie dans toute sa splendeur, tout cela par la faute de ces vendus de Gondiens.
« Le vrai responsable ne serait-il pas plus Gortash lui-même ? objecta Gayle avec sagesse.
_ Qu'est-ce qu'un tyran sans ses laquais ? cracha Wulbren d'un air mauvais. Aussi prodigieuse est leur intelligence, les Gondiens sont soumis à Gortash et ce sont eux les géniteurs de cette Garde d'Acier. Ces chiens n'ont que faire de vendre la ville en échange de quelques pièces. À l'heure où je vous parle, c'est une véritable armée qui est en train d'être construite. »
Pour mettre un terme aux agissements des Gondiens, les gnomes de Maindefer avaient élaboré un plan qui hélas ne pouvait être mis à exécution : au moindre mouvement hors de leur cachette, les gardes d'acier leur tomberaient inexorablement dessus. Ils étaient coincés.
« Et que comptiez-vous faire au juste ? interrogea Silesta qui n'appréciait pas trop la flamme vindicative qui dansait dans les prunelles sombres de son hôte.
_ Quelque chose qui devrait vous parler, d'après ce qu'on m'a raconté. »
Wulbren eut un sourire carnassier et bomba le torse avec fierté. Les gnomes Maindefer n'avaient pas à rougir face au génie de leurs concurrents. Il avait lui-même créé une bombe de poudre runique unique en son genre, si puissante que même cinquante magiciens reliés à la Trame ne sauraient invoquer une telle puissance de feu - sans vouloir offenser le magicien prodige de l'assemblée.
« Rien ne saurait être plus simple. Il faut placer la bombe dans la fonderie des Gondiens et boum ! N'en parlons plus.
_ Wulbren, tu t'entends un peu parler ? »
Se retenant depuis de douloureuses minutes d'intervenir, Barcus ne tenait plus et alla rejoindre son ami. De nouvelles rides striaient son front avec autant d'inquiétude qu'il n'avait déjà de remontrance gravée dedans.
« Ça va trop loin, tança-t-il d'une voix implorante. Si tu fais ça, tout le monde mourra dans cette fonderie.
_ Silence, Barcus. Les adultes parlent », le rembarra l'autre avec condescendance.
Il n'en fallut pas plus à Silesta pour que la fragile armistice qu'elle s'était accordée avec Wulbren ne vole en éclat. Elle ne supportait pas de le voir s'en prendre de façon si humiliante envers son ami.
« Je suis d'accord avec lui. J'aime les explosions, certes, mais là, j'entrevois surtout un bain de sang.
_ Non, c'est un juste retour de bâton, rétorqua Wulbren. Les Gondiens ont choisi leur camp autant qu'ils ont choisi de ne pas se dresser contre Gortash. Les traîtres ne méritent pas la clémence.
_ Les choses ne sont pas toujours aussi figées. Qu'est-ce qui vous dit qu'il n'est pas possible d'essayer de faire entendre raison à ces gens ?
_ C'est ce que je me tue à lui répéter ! s'insurgea Barcus, lassé. Il existe sûrement une alternative pacifiste. »
Silesta et Wulbren se jaugèrent tous deux avec sévérité, visiblement courroucés pour leurs raisons respectives. Leur duel visuel prit fin quand Astarion fit remarquer que cette guéguerre de clans d'inventeurs n'était pas de leur ressort et qu'ils avaient bien assez à faire ; ce à quoi Barcus répondit par une triste réalité : même s'il était contre de faire sauter la fonderie pour tuer ses occupants, cette opération se révélait hélas nécessaire pour la mise hors d'état de nuire de la Garde d'Acier. Si la fabrique disparaissait, la terrifiante force mécanique de Gortash ne serait plus et laisserait ce dernier privé d'une redoutable ligne de défense. S'ils voulaient l'éliminer, la destruction de l'usine de fabrication de ces robots était obligatoire.
« Même si vous voulez tant que ça jouer les diplomates, prenez quand même la bombe, insista Wulbren en désignant une grosse coque de fer posée sur le bureau derrière lui. Dans le cas où vous auriez tort... et moi raison. »
Les aventuriers glissèrent leurs pupilles vers l'objet qu'ils détaillèrent sans mot dire. Si la puissance de feu était à la mesure de la taille impressionnante de cette grenade bien pus grosse que la moyenne, sans doute Wulbren n'avait-il pas exagéré son potentiel dévastateur. De toute façon, ils n'avaient pas le choix, il leur faudrait se rendre à cette fonderie pour se débarrasser de ces gardes d'acier.
Lae'zel alla récupérer la coque pendant que Gayle se tournait vers Wulbren. Ils n'utiliseraient la bombe de poudre runique qu'en ultime recours.
« Qu'importe la méthode, tant que le résultat est là, accorda le gnome en rechignant. Vous trouverez facilement la fonderie. Elle se trouve près des quais de la ville basse, un immense bâtiment qui crache une épaisse fumée sans discontinuer. Le plus difficile sera de vous y infiltrer mais une fois à l'intérieur, placez la bombe au mieux et sortez après avoir actionné le détonateur. Après ça, il n'y aura plus un seul tas de ferraille debout dans cette ville. »
Fier et satisfait de pouvoir compter sur une aide secourable pour l'exécution de son plan, Wulbren remercia ses hôtes et prit congé d'eux, très occupé par ses responsabilités de leader. Barcus l'observa s'éloigner avec une grimace entre l'énervement contenu et l'angoisse. Il finit par pester en trépignant de frustration.
« Une bombe de poudre runique ? Rien que ça ? Par tous les diables, je ne le reconnais plus. »
Attristée de voir Barcus si affecté, Silesta tenta de le rassurer comme elle put. Elle était convaincue que cette affaire n'était pas aussi simpliste qu'elle n'en avait l'air.
« Nous sommes bien d'accord sur ce point, acquiesça le gnome en plissant le front. Même si les Gondiens sont insupportables et persuadés d'être le centre du monde, ils n'en restent pas loin des inventeurs, comme nous. Je vous en prie, essayez de leur parler. Tout le monde a le droit d'avoir une chance de s'expliquer avant de finir en charpie, n'est-ce pas ? »
Si Gayle et Silesta esquissèrent un vague sourire à cette doléance, Lae'zel semblait sincèrement s'interroger sur son bien-fondé. Bah, des négociations infructueuses finiraient toujours en règlement de compte plus direct ; il fallait juste faire preuve d'un peu plus de patience. Hélas.
Quand ils quittèrent la cachette des gnomes de Maindefer, nos amis se repassèrent le film dans leur tête. Ainsi donc, le plan des élus des Trois Funestes était déjà en branle. Fort du chaos amorcé par l'arrivée de l'Absolue, Gortash était parvenu à se poser en grand sauveur de la ville grâce à sa fantastique milice obéissante, à tel point qu'il serait bientôt adoubé d'une nouvelle forme d'autorité. Cet homme ne devait pas accéder au pouvoir ou les conséquences seraient désastreuses, surtout quand on se souvenait qu'il avait sous sa coupe Ulder Gardecorbeau, le grand-duc actuel.
Par bonheur, le forgeron Angleiron n'était pas encore revenu à son domicile quand les maraudeurs curieux remontèrent de la cave. Ils se faufilèrent dehors aussi rapidement que possible et quittèrent les lieux avant de se faire prendre.
Ils regagnèrent la route principale jusqu'à approcher du poste de contrôle de la traversée sud. Le nombre de Poings Enflammés était bien plus important à cet endroit et vu le nombre de voyageurs qui se pressaient dans l'espoir d'accéder à la ville, cela n'était pas étonnant. Entre les hommes qui vérifiaient les droits d'entrée de ceux qui se présentaient à eux, les nouveaux arrivants virent d'imposantes silhouettes en armure. Aucune créature de Faerûn en mesure d'intégrer les rangs d'une milice n'était dotée d'une carrure si large et haute de près de trois mètres.
Ce ne fut que lorsqu'ils ne furent qu'à quelques pas d'eux que les aventuriers réalisèrent que ces sentinelles géantes et statiques n'étaient pas des humanoïdes mais des robots. La fameuse Garde d'Acier. La démesure de l'épée dans leur dos n'avait d'égal que la taille de leur porteur, assez pour dissuader quiconque de faire preuve de trop d'insubordination. Imaginer la ville emplie de ces colosses avait de quoi effrayer ; les gnomes n'avaient pas menti quand ils les avaient prévenus.
Le gros casque surmonté d'un aigle d'or tourna mécaniquement à l'arrivée du groupuscule bien qu'il ne fût pourvu d'yeux et une voix monocorde résonna des tréfonds de l'armure brillante.
« Accès autorisé. »
Le Poing Enflammé qui se tenait près du garde d'acier eut un rapide coup d'œil vers les arrivants et fit un signe de la tête par-dessus son épaule pour les inviter à poursuivre leur route. Ils s'exécutèrent et traversèrent le péage pour arriver sur la dernière portion de rue bardée de commerces menant vers la forteresse du Roc du Dracosire, la citadelle qui renfermait le quartier général des Poings Enflammés. C'était là-bas que devait se trouver le grand-duc Gardecorbeau.
« Cela me fait tout drôle de me trouver ici en plein jour, avoua Astarion, un peu décontenancé en regardant les façades des bâtiments autour de lui. Moi qui ne me rendais dans ces bas-fonds que de nuit, ils ont presque l'air... accueillants. »
D'ailleurs, son regard grenat ne tarda pas à s'arrêter droit sur l'établissement à sa gauche et pria les autres de le suivre. Silesta leva le nez vers le petit écriteau de bois qui pendait au bout de sa chaînette au-dessus de la porte d'entrée. La Cambuse de Fraygo.
« Je ne dirais pas non à un petit quelque chose à manger », reconnut Ombrecoeur en emboîtant le pas au roublard, vite suivie par les autres.
Ils entrèrent dans la grande salle principale d'un boui-boui pauvre en meubles et tout aussi avare de décorations. Il n'y avait que quelques tables disséminées loin les unes des autres, un peu comme pour respecter les échanges secrets pas toujours très légaux qui devaient s'y faire. Les lieux étaient plutôt vides, à peine une poignée de voyageurs étaient installés dans un coin à boire en silence leur choppe de bière. La nudité des murs délavés n'aidait pas à réchauffer l'atmosphère, pas plus que le sol de tomettes couleur rouille. Effectivement, la Voie du Dracosire n'accueillait pas les établissements les plus respectables.
Quand il fit quelques pas à l'intérieur en s'imprégnant de l'endroit, le visage d'Astarion se nimba d'une étrange nostalgie.
« Je ne compte plus le nombre de victimes que j'ai trouvées entre ces murs, murmura-t-il, égaré dans le film des souvenirs qui passait devant ses yeux. Qui irait réclamer la faune peu avenante qui passe par ici ? »
La fugace vision du vampire en train de converser avec un quelconque gredin à l'œillade intéressée se forma dans l'imagination de Silesta. Éclairé par la lueur vacillante d'une bougie posée sur la table, sa bouche aux paroles bien rondes et enrobées de miel déversait son nectar aux oreilles de son interlocuteur charmé, loin de se douter de ce qu'annonçait la suite de cette charmante entrevue. La jeune femme se sentit étrange, sans savoir quoi en penser.
Elle remarqua que l'attention de son compagnon était attirée vers l'escalier menant à l'étage, suffisamment pour le pousser à s'y engager directement. Après avoir consulté les autres du regard, Silesta talonna Astarion, curieuse de ce qui l'animait.
Une fois arrivée en haut, elle le trouva silencieusement posté contre le mur près de la porte d'une chambre, l'oreille tendue vers le flot de la conversation qui y fuyait. Elle s'approcha sur la pointe des pieds et se pencha avec prudence vers l'embrasure.
À l'intérieur de la petite chambre à la lumière tamisée par les rideaux tirés, une elfe aux cheveux couleur cendre discutait nerveusement avec un jeune homme humain élégamment vêtu. Avant même d'entendre ce qu'ils se disaient, la première chose que l'espionne remarqua fut la lueur rouge qui brillait intensément dans leurs pupilles et leurs canines plus allongées que la moyenne. Des vampires ? Elle fit signe à ses autres compagnons qui arrivaient derrière elle de faire silence.
« Il faut se dépêcher, pressa la femme d'un air tendu. Si l'on retarde la Messe Noire du maître...
_ Du calme, ma sœur, tempéra son accompagnateur. Nous avons bien assez de victimes pour lui, laisse-m'en une pour moi. Je n'en peux plus du sang de rat et de chien. Quand notre maître nous aura libérés une fois la messe terminée, je me saoulerai de bon sang humain. »
Ne pouvant en souffrir davantage, Astarion fronça du nez et quitta sa cachette pour entrer dans la chambre.
« Ainsi donc, Cazador vous a promis la liberté ? Et vous y avez vraiment cru ? » persifla-t-il avec un jansénisme froid.
Le roublard n'eut que faire des regards abasourdis qu'il provoqua chez ses homologues et plissa les yeux sur l'homme blond avec encore plus de dédain.
« Tu n'as jamais brillé par ton intelligence, Petras. Tu ne saurais pas vider l'eau de ta botte même si les instructions étaient inscrites sous le talon. Mais ces temps-ci, c'est de pire en pire.
_ Astarion... ? bredouilla la femme dont le teint incarnadin semblait soudain avoir perdu quelques nuances. C-C'est impossible...
_ Est-ce ainsi que l'on salue le retour d'un frère, Dalyria ? ironisa son interlocuteur sans joie. Ne t'ai-je pas manqué ? »
Silesta n'en revenait pas. Ces vampires faisaient partie des six autres rejetons engendrés par Cazador ? La famille d'infortune d'Astarion ? Ils avaient l'air si... normaux. Ce simple constat la fit frémir d'une horreur nouvelle concernant Cazador.
Si dans l'imaginaire collectif, les vampires étaient des créatures auréolées d'un certain charisme ravageur, ces deux personnes qui se tenaient devant elles avaient tout de simples citadins que Silesta aurait pu croiser sur le marché ou dans la rue.
« Que savez-vous du rituel ? » imposa l'elfe aux cheveux de neige en ancrant ses pupilles vierges de domination psychique dans celles rougeoyantes des autres.
Bien échaudé par les remarques humiliantes de son frère, Petras lâcha une expiration méprisante en le toisant. Bien évidemment. Voilà donc pourquoi l'enfant rebelle de la fratrie revenait en rampant : il voulait lui aussi connaître l'ascension, hypnotisé par le pouvoir que leur avait promis le maître. Astarion était de retour, la queue entre les jambes, pour implorer pardon.
Cette malheureuse et injuste hypothèse ne fit qu'accroître l'exaspération qui habitait Astarion, déjà tendu par tout ce qui touchait sa vie de rejeton de vampire. Il attrapa Petras par le col et le traîna vers la fenêtre. Sous les supplications effrayées de Dalyria, le roublard tira d'un geste sec les rideaux et les rayons d'or du soleil de midi filtrèrent directement droit sur le visage de l'otage qui se mit à gémir de douleur. Sous une faible vapeur, son teint vira aussitôt au blanc cendré sous la brûlure atroce qui effritait sa peau comme s'effritait le bois dans le feu.
« Le. Rituel. Parle !
_ Mon frère ! Pitié ! » l'implora Dalyria.
Silesta était tétanisée par ce visage enragé qui déformait les traits lisses de son compagnon. Elle ne reconnaissait pas cet homme empreint de violence. Il changeait tellement dès que cela le touchait aussi profondément.
« Astarion, arrêtez ! » lui invectiva-t-elle d'une voix blanche.
Elle le vit d'abord froncer du nez d'un air rancunier puis il finit par obéir et repoussa Petras aux côtés de sa sœur pour l'éloigner de la lumière.
« Sache que sans l'intervention de cette demoiselle, tu serais mort, prévint-il d'un ton accusateur. J'attends. Dis-moi ce que je dois savoir. »
En voyant son frère encore pantelant et souffreteux par son exposition solaire, Dalyria expliqua à Astarion que Cazador était en train de préparer la Messe Noire dans une chapelle profanée cachée sous le palais Szarr.
« Tu te crois capable de l'arrêter, Astarion ? »
Difficile de dire si sa voix contenait plus de défiance que d'inquiétude.
« Je suis le seul à pouvoir le faire, affirma celui-ci avec une détermination prédatrice. Le soleil ne me fait plus rien, pas plus que je ne suis obligé d'obéir aux ordres de Cazador. Je ne le crains plus. » Il fit un geste du menton vers la porte. « Disparaissez. Avant que je ne change d'avis et ne t'offre un petit bain de soleil, mon frère. »
Ses homologues lui retournèrent un air féroce avant de se changer en brume pour disparaître.
Le visage encore crispé par le ressentiment, il fallut quelques instants à Astarion pour rassembler ses esprits et se calmer un peu. Pauvres fous. Ils croyaient vraiment qu'un pourri comme Cazador allait les sauver.
« Ils vont se ruer pour le prévenir de votre arrivée, lui fit remarquer Lae'zel qui n'était pas du genre à laisser de témoins.
_ Qu'ils le fassent, défia-t-il avec hardiesse. Ils trembleront de peur en lui racontant tout. Ils ne sont pas une menace pour nous, ce ne sont que des poupées obéissantes sans volonté. J'ai pitié d'eux. Ils ne se doutent même pas que leur sort est déjà scellé. »
La seule question qui persistait était de savoir si leur existence serait sacrifiée pour la gloire d'un monstre comme Cazador ou pour une bien plus noble cause.
Silesta se raidit quand elle l'entendit encore vouloir détourner le rituel pour son propre compte. Cette lueur morne dans les yeux de Petras et Dalyria... était-ce donc là la marque de contrôle du seigneur vampire sur ses engeances ? Imaginer Astarion avec un tel vide dans le regard lui arracha un frisson d'horreur. Avait-il donc déjà oublié qu'il avait été comme eux il y avait encore peu de temps ?
« Ce sont vos frères et sœurs. Et vous en avez d'autres, lui rappela-t-elle, la gorge nouée. Vous seriez prêt à les sacrifier ?
_ Croyez-moi, je préférerais massacrer la famille de quelqu'un d'autre, mais s'il faut en arriver là... »
Le vampire pointa par ailleurs que les siens n'étaient pas innocents, loin de là. Ils avaient amené autant de victimes que lui à Cazador, si ce n'était plus.
Il se renfrogna, courroucé de se heurter à l'hésitation de son alliée. N'était-elle pas avec lui, pourtant ?
« Vous êtes injuste. Vous savez très bien que si, grinça la saltimbanque, écartelée entre son amour pour lui et la compassion qu'elle éprouvait pour ces rejetons qui, comme Astarion, n'avaient pas demandé à devenir ce qu'ils étaient. Comme vous l'avez dit, ils sont encore soumis à Cazador, et si c'était un piège ?
_ Alors nous gérerons au fil de l'eau, comme nous l'avons toujours fait. Peut-on expérimenter pire que ce que notre aventure ne nous a déjà soumis ? »
Ses acolytes ne relevèrent pas, bien conscients que rien se faisait plier Astarion quand il s'agissait d'aborder sa liberté ou l'acquisition du pouvoir pour la gagner. Le spectre noir de son maître sadique et de la formidable quantité de pouvoir qui se jouait autour de lui était bien trop vivace pour le faire regarder ailleurs. Un tel entêtement était aussi compréhensible qu'effrayant pour la jeune femme rousse qui épiait son amant avec une pointe d'angoisse. Où était l'homme aux yeux rêveurs qu'elle avait si difficilement abandonné au seuil d'une envie charnelle la veille au soir ? Celui-ci respirait la froideur annihilante de la vengeance. Dans ces moments-là, Silesta sentait qu'Astarion lui échappait et que rien ne pouvait l'extirper des ténèbres.
« Partons d'ici, exigea le vampire en se détournant. Cet endroit empeste le désespoir et... » Il s'interrompit et huma l'air avec plus d'attention avant de grimacer. « Du sang... Il y a quelqu'un de gravement blessé ou pire dans le coin. »
Il doubla ses alliés et retourna dans le couloir, le nez toujours en l'air pour suivre la fragrance viciée qui saturait son odorat. Lae'zel lui fit remarquer qu'il ne s'était jamais préoccupé d'aucun blessé auparavant, pourquoi cet intérêt soudain ?
Le roublard ne sut trop quoi y répondre. La force de la fragrance laissait déjà deviner une quantité non négligeable de sang, ce qui n'était ni bon signe, ni habituel même pour ce genre d'endroit mal famé et son instinct de prédateur nocturne était titillé par un il-ne-savait-quoi presque familier. C'était un peu comme un animal sauvage qui découvrait la carcasse d'un gibier tué par un prédateur plus dangereux encore.
Ses pas le conduisirent au pied d'une échelle menant au grenier. Ça venait de là-haut. Il grimpa avec les autres à ses talons et inspecta le débarras baigné de pénombre.
Au premier coup d'œil, il n'y avait rien de suspect. Des caisses, des malles, des étagères et autres meubles s'entassaient les uns à côté des autres dans une atmosphère poussiéreuse teintée de renfermé.
Après un instant à inspecter le grenier, Lae'zel plissa les paupières en même temps que Gayle et Silesta grimaçaient légèrement, une main sur le nez.
« Je commence à sentir une odeur », avoua le magicien incommodé.
Astarion fit quelques pas, toujours guidé par l'effluve ferreuse et s'arrêta devant une armoire ouvragée décorée de délicates fleurs et entrelacs peints à la main. Pensant qu'un corps avait été caché dedans, il essaya de l'ouvrir mais se heurta à une porte fermée. Qu'à cela ne tienne, ce n'était pas ce qui allait l'arrêter.
Le roublard tira son jeu d'épingle de sa poche et s'attela à passer la serrure muette à la question. Le petit déclic habituel fut accompagné d'un second qui ne l'était pas.
« Étrange. »
Il inspecta l'armoire sous tous les angles et finit par la pousser sur le côté, dévoilant une entrée cachée dans le mur. Voilà une porte secrète habilement dissimulée.
Aussitôt, l'horrible fragrance que l'assemblée avait commencé à sentir de plus en plus explosa dans leurs narines. Le doute n'était plus permis, c'était bien ici.
Le groupe entra dans la pièce secrète et découvrirent ce qui semblait être une petite chambre clandestine éclairée par la seule fenêtre qui donnait sur la Voie du Dracosire. Il ne fallut que quelques secondes aux visiteurs de deviner que l'origine de l'odeur provenait de sous le lit autour duquel se trouvaient des traces de sang séché.
Pendant que les autres se dispersaient pour fureter, Astarion mit un genou à terre et tira de sous le lit le cadavre raide et blanc d'une naine dont la gorge avait été tranchée avec une maestria digne de son propre jeu de dagues.
« Vu la profondeur, elle s'est vidée comme un cochon sur son crochet de boucher, exposa le vampire. Son assassin la connaissait bien, personne n'aurait pu la trouver ici. »
Retenant une grimace de malaise, Silesta préféra détourner les yeux du cadavre exsangue et reporta son attention sur le bureau qu'elle avait approché.
« Drôle d'endroit pour y vivre, déclara Ombrecoeur en regardant dehors. Elle se cachait peut-être de celui qui l'a tuée ?
_ Nous allons vite le savoir. »
Gayle approcha à son tour du corps et étendit la paume vers lui.
« Commuto in lingua mortua. »
Les yeux bruns du magicien se chargèrent d'une lueur verte blafarde et un sigil se traça au-dessus du corps qui se souleva du sol. La naine ouvrit des yeux vides, soumise à la magie nécromantique qui l'animait.
« Qui êtes-vous ?
_ Firion Creuselor... ânonna le corps de sa voix désincarnée.
_ Qui vous a tuée ? »
La naine eut un bref silence comme si les mots lui coûtaient d'être dits.
« Mon fils... arrivé discrètement... »
Un même malaise étreignit les témoins. Être tuée par son propre enfant...
Déjà éprouvée par ces sens saturés par la mort, Silesta se ferma à la suite de l'interrogatoire, intriguée par un morceau de parchemin maculé de traces de doigts rouges. La jeune femme s'empara du papier et le déplia. Une écriture serrée et sèche s'étala sous ses yeux, parfois cachée par une grosse goutte carmine, et dilata petit à petit ses pupilles alors que s'agençaient les mots dans son esprit.
« Ceux qui souhaitent pouvoir accéder au tribunal du Seigneur de l'Effroi et entrer dans le temple de Bhaal doivent s'acquitter du meurtre des cibles ci-dessous en faisant croire qu'elle ont été tuées par le culte de l'Absolue. Vous apporterez avec vous une main de la victime pour preuve de votre méfait. Marchez dans le sang.
Duchesse Belynne Stelmane – Taverne du Chant de l'Elfe (assassinée)
Père Lorgan – Temple de la Main Tendue (assassiné)
Baveur le clown – Cirque des Derniers Jours (assassiné)
Alexander Lafutaie – Maison des Comptes (assassiné)
Cora Hautebais – Grande maison près de la gazette la Voix de Baldur
Figaro Pincesol – Prêt à porter Lacouture
Chef Rovière – Taverne du Chant de l'Elfe »
Sa lecture s'interrompit par un écho douloureux dans son esprit.
« Belynne ? Assassinée ? Non... »
Silesta sursauta en entendant la voix grave de l'Empereur résonner ainsi. Belynne Stelmane... La femme avec qui il s'était associé pour faire main basse sur la ville ?
Même si elle conservait encore des sentiments mitigés à l'égard de l'habitant du prisme astral, la jeune femme n'ignora pas l'intonation chagrinée qui planait sur ses mots.
« Regardez ce que je viens de trouver. »
La saltimbanque transmit le parchemin aux autres pendant que Gayle relâchait son emprise du corps de Firion. Ils froncèrent les sourcils à cette funeste lecture. Le temple de Bhaal ? Ne serait-ce pas un lieu qui pourrait être occupé par une certaine élue sadique à la peau de craie et aux yeux perle ?
« Sacré rite de passage, siffla Astarion en longeant la liste des victimes. Mais la naine ne fait pas partie des agneaux sacrificiels. Son fils a dû se faire les dents sur elle avant de partir en croisade. C'est important d'avoir la conscience du travail bien fait.
_ La taverne du Chant de l'Elfe. Ce n'est pas l'adresse que vous nous aviez conseillée pour notre séjour à la Porte de Baldur, Astarion ? » pointa Ombrecoeur en reconnaissant le nom.
L'elfe eut une grimace désolée. Il fallait juste espérer que le patron se soit occupé du corps et des marques de sang avant leur arrivée. À part la présence d'un meurtre sordide, les lieux étaient plutôt coquets.
« Pourquoi Orin et le culte de Bhaal voudraient-il faire porter le chapeau de ces tueries à l'Absolue ? s'interrogea Lae'zel. Elle serait plus du genre à se baigner dans le sang de ses victimes que d'attribuer le mérite de leur mort à un autre.
_ Sûrement pour donner plus de crédit à Gortash, comprit Gayle. Souvenez-vous : l'Absolue agite le spectre du chaos et de la désolation pendant que Gortash apparaît en sauveur de l'ordre. Regardez cette liste de noms disparates. Quoi de mieux que des meurtres barbares et aléatoires pour plonger un peu plus la population dans la terreur et le désarroi ? »
Ils échangèrent un regard lourd entre eux. Le plan des élus des Trois Funestes était parfait, chacun ayant son rôle qui s'imbriquait parfaitement dans celui des autres. Si nos amis échouaient dans leur mission, ils ne seraient pas les seuls à tout perdre dans cette histoire ; la ville entière courrait un grave danger.
En attendant, ils devaient se réjouir de cette macabre découverte qui leur permettrait peut-être d'approcher Orin dès que l'occasion s'en présenterait. Pour le moment, ils avaient rendez-vous au bâtiment d'en face : Voss les attendait à la Caresse de Sharess.
Et on amasse les quêtes, et on amasse les quêtes ! Hélas non, pas de cirque des Derniers Jours. C'était tentant, mais pas primordial. Si je l'avais fait, cela aurait été juste pour inventer de meilleurs (ou pires) calembours à Baveur.
La Caresse de Sharess... Hé hé hé !
