Bip. Bip. Bip. Bi…

Le bruit était désagréable, lancinant, agaçant. Stiles aimait la régularité en général, mais celle-ci avait quelque chose de déplaisant, quelque chose qui hérissait ses poils sur sa peau. Il avait la chair de poule. Aucune peur ne le traversait : il reprenait conscience avec lenteur et son cerveau lui semblait encore éteint. Pour l'instant, seuls ses sens avaient réellement commencé à se réveiller, et c'était déjà pas mal. Ses bras, au-dessus des draps, étaient recouverts par les frissons qui le traversaient. Il avait froid. L'air de la pièce était frais et sec, peut-être un peu trop. Ou bien, sans doute était-ce simplement sa faiblesse et le profond sommeil dont il sortait qui lui faisaient penser cela. Enfin, penser était un bien grand mot. Dans sa tête, les idées n'étaient pas claires, se faisaient voir sous forme d'images ou de sensations fictives. C'était vague, extrêmement flou, mais il arrivait à capter des choses dans cet état transitoire, le chemin entre l'inconscient et le conscient. La deuxième chose qui le perturba, ce fut cette odeur qui lui parvint. Stiles n'était pas du genre à utiliser son nez à outrance. En tant qu'humain, il l'utilisait pour le strict minimum. Ce dont il se servait le plus, c'était son cerveau, avec son légendaire sens de la déduction. Tout ce qui touchait aux sens plus pointus, tels que l'ouïe ou l'odorat, il le laissait à ses amis surnaturels.

L'odeur qui lui parvenait avec de plus en plus de netteté était sacrément désagréable, tout autant que le bruit qui continuait de se répéter inlassablement. A force, Stiles finit par se demander vaguement s'il était réel ou si seule son imagination débordante le produisait. Quoique, à bien y réfléchir, l'hyperactif ne voyait absolument pas pourquoi il se créerait quelque chose qui, disons-le, l'emmerdait.

Avec la rapidité qu'on lui connaissait et malgré ce réveil lent, Stiles finit par voir une image d'hôpital se former dans son esprit. Un bâtiment froid, aux chambres aseptisées, aux machines bruyantes et désagréables, à la blancheur des draps. L'endroit ne lui avait jamais inspiré un bon sentiment, d'autant plus qu'il avait toujours tout fait pour y passer le moins de temps possible : il y avait des souvenirs avec sa mère, et ceux-ci n'étaient pas vraiment bons. Dans l'enceinte de l'hôpital de Beacon Hills, Stiles avait entendu des choses qui l'avaient marqué à vie, tout autant qu'il avait vu l'état de sa mère se dégrader jusqu'à ce qu'enfin, elle se libère de ses démons en rendant son dernier souffle.

Alors envisager la possibilité qu'il puisse se trouver à l'hôpital lui fit tout drôle. Puis, il se dit qu'il se trompait sans doute. Sa conscience, bien plus éveillée qu'auparavant, gardait peu de souvenirs d'avant son endormissement, mais il ne pensait à rien de dangereux, du moins rien qui aurait pu expliquer sa présence dans ce genre d'enceinte. En tout cas, il se sentit progressivement compressé. Compressé et mal. La lourdeur de ses membres était diablement désagréable, et il peinait à simplement bouger un doigt. S'il y arriva, ce fut lent et Stiles ne fut pas satisfait de sa réussite. Allez… Allez… S'encourageait-il mentalement. Pourquoi devait-il faire autant d'efforts pour un geste aussi simple ? Pour lui, qui avait une rapidité d'esprit impressionnante et ce, d'autant plus après son réveil, c'était frustrant. Extrêmement frustrant. Stiles alla même jusqu'à se traiter d'idiot, de patate stupide pour avoir autant de mal à bouger le bout des doigts. Il insista tellement sur ses tentatives qu'il parvint tout de même à serrer faiblement le poing, au bout de longues minutes qui lui parurent être des heures. Mais Stiles n'était pas patient et détestait la position dans laquelle il se trouvait. Outre le fait de ne pas comprendre ce qu'il faisait là, c'était sa vulnérabilité qui l'agaçait le plus. Il se savait faible de par son humanité, à côté de ses amis surnaturels, alors il ne tenait pas à en rajouter. Et puis, il détestait les hôpitaux, bordel ce que ça l'horripilait ! Même quand il allait mal, il évitait de s'y rendre, sauf pour rendre visite à Melissa McCall, sa maman de cœur, ou bien enquêter sur une affaire criminelle ou surnaturelle. Pour le reste, il réduisait sa venue au strict minimum.

Alors, il n'y alla pas de mainmorte et ignora les signaux que lui envoyaient son corps, lui enjoignant d'arrêter de bouger et ainsi, de se reposer. Il continua, continua, jusqu'à être à peu près maître de ses mains. Il réussit également à bouger ses orteils, ce qu'il jugeait comme un bonus. Au bout d'un moment, il dut se rendre à l'évidence : il n'était pas capable de beaucoup plus à l'heure actuelle. Il ne fallait pas trop lui en demander. Et c'était exactement ce qu'il faisait.

Frustré au possible, il s'immobilisa à nouveau alors qu'il avait déjà envie de faire mille et une choses, toutes plus différentes les unes que les autres. Stiles était de ces gens qui ne tenaient pas en place et qui croquaient la vie à pleine dent. Oui parce qu'il aimait vivre, réellement. L'hyperactif avait toujours désiré faire des tas de choses et il s'était toujours dit qu'il n'aurait jamais assez d'une seule vie pour tout faire.

Enfin, il avait beau penser pour s'occuper, il ne voyait toujours pas ce qu'il faisait ici, dans cette chambre d'hôpital et… Eh bien à l'hôpital, de manière plus générale. Pour l'instant, il n'était pas réellement inquiet, parce que son cerveau n'était pas encore entièrement réveillé. Disons qu'il constatait, mais que la peur ne le gagnait pas pour l'instant.

En lui, la frustration régnait.

Peu à peu, les sensations revenaient, mais… Bordel, ce que c'était lent ! Et puis il avait la désagréable impression de se sentir à l'étroit, notamment au niveau de son visage. Comme si quelque chose l'enserrait. L'air qu'il respirait lui paraissait d'ailleurs… Un peu de trop. Pas naturel, non plus.

Un bruit clair le fit presque sursauter, mais son corps n'était pas assez réveillé pour lui permettre ce mouvement instinctif de surprise et de peur mélangées.

- Oh, Stiles…

Cette voix… Il la connaissait. Mais… Il perçut des bruits de pas. Et à ce qu'il lui semblait, une personne, ça n'avait pas plus de deux pieds. Or, il entendait bien plus que le bruit de deux talons. Faisant un effort qui lui parut colossal, il tourna affreusement lentement la tête vers la source de la voix. Les yeux bleu océan et les cheveux éclaircis à cause de ce début de vieillesse qui le guettait, Noah Stilinski lui apparaissait ainsi, telle une apparition angélique. Enfin, un ange triste. Au visage complètement défait. Aux cernes prononcés. Aux joues creusées. A la pâleur presque cadavérique. Depuis quand son père n'avait-il pas mangé ? Stiles voulut lui parler, lui poser toutes les questions qui lui venaient en tête, mais il était fatigué, si fatigué…

- Mon fils… Souffla le shérif en prenant aussitôt place à son chevet.

L'une de ses mains sèches enserra la sienne, celle qui ne portait pas de cathéter tandis que l'autre vint lui caresser doucement le front après y avoir déposé un baiser d'amour paternel. Les yeux de Noah étaient rouges et humides. Que faisait-il dans cet état ? Lui, le shérif qui avait toujours refusé de l'accabler avec ses émotions ? Papa, qu'est-ce qu'il se passe ? Voulut lui demander Stiles. Il sentait la chaleur de cette main sur la sienne et serra ses doigts autant qu'il le put : c'est-à-dire faiblement. Pourquoi avait-il si peu de forces ? Qu'est-ce qui… Qu'est-ce qui lui était arrivé, bon sang ? Là, l'inquiétude commença doucement à pointer le bout de son nez. D'abord, il s'inquiéta pour son père, qu'il voyait rarement dans un tel état, et maintenant… Pour lui.

- J'ai eu si peur… Souffla à nouveau Noah. Je suis tellement heureux que tu te sois réveillé…

Pourquoi, Papa ? Je vais bien, tu ne vois pas ? Aurait voulu lui dire Stiles, ne serait-ce que pour le rassurer un minimum et chasser les larmes de son regard, larmes qui se mirent doucement à couler. Il oublia la présence potentielle d'autres personnes dans la chambre, hypnotisé par son père en pleurs. Oui, il allait bien, n'est-ce pas ? Il était vivant et… Bon, c'était faible, comme tentative pour se rassurer, mais il faisait avec les moyens du bord.

Mais Stiles ne se rendait pas compte du tableau morne qu'il formait à lui tout seul. Entouré de machines dont la moitié ne lui servait plus, il trônait dans ce lit atrocement blanc. Son visage, dont la moitié inférieure était mangée par un masque à oxygène, était d'une pâleur à faire peur et d'immenses cernes soulignaient son regard si fatigué et vitreux qu'il lui donnait un air défoncé. Ses cheveux étaient gras et l'on voyait parfois à certains endroits une couleur jaunâtre contrastant avec sa peau si blanche. De la bétadine grossièrement essuyée. Si l'on ajoutait à cela son immobilité presque totale et son silence forcé… Oui, il était normal que son père soit dans un tel état. Stiles était méconnaissable. La petite pile électrique hyperactive manquait de batterie.

Elle avait failli rendre l'âme.

- Je suis désolé, fils… Désolé de t'avoir… Oublié comme ça. J'aurais dû… J'aurais dû être plus présent pour toi.

Stiles fut étonné. Il était vrai que son père consacrait énormément de temps à son travail mais… Ce n'était pas grave, il s'y était habitué. A la maison, ils ne se croisaient généralement que pour le repas du soir… Et encore. Ça, c'était quand Noah ne mangeait pas au poste ou n'était pas invité par des collègues. Forcément, ils n'avaient pas beaucoup de contacts et Stiles compensait en venant de temps en temps passer lui rendre une petite visite. Alors oui, son paternel lui manquait, mais il s'y était quand même fait. De toute façon, c'était comme ça et se plaindre de cela ne changerait pas grand-chose. Et puis Stiles était grand, après tout, capable de se gérer seul et de ne pas faire attention à ce manque d'affection paternel qui le minait parfois. De plus, il ne s'ennuyait que rarement et trouvait toujours quelque chose à faire.

Par conséquent… Stiles ne voyait toujours pas le problème. Avait-il eu un accident ? C'était plausible : sa chère et tendre Roscoe tombait en ruine au sens littéral du terme. Chaque semaine, un nouveau problème se déclarait et Stiles parait toujours en rafistolant quelques pièces ici et là. C'était un travail d'amateur… Mais ça avait le mérite de tenir un peu. Puis… L'argent manquait et il n'y avait pas de petites économies. Le jour où il la mettrait dans un garage pour quelques réparations on ne peut plus nécessaire n'était pas près d'arriver.

Stiles avait bien une idée de ce qui aurait pu mettre son père dans cet état-là, grâce à toutes ces paroles on ne peut plus parlantes qu'il prononçait.

Mais c'était impensable. Impossible.

Complètement idiot.

Avec une horreur qu'il était pour lui impossible d'exprimer dans son état, Stiles vit son père s'effondrer en larmes devant lui et serrer sa main comme pour s'assurer qu'il était toujours là, à ses côtés.

Comme s'il pouvait disparaître à tout moment.