Chapitre 9 - Beltane
"Je t'ai vu danser avec la fille Granger," fut la remarque d'ouverture du petit déjeuner le lendemain matin.
Enfin, pour Drago, c'était le petit déjeuner. Techniquement c'était plutôt le déjeuner, étant donné qu'il était midi. (Théo avait remporté la dernière manche, cette boisson qu'il avait servi à Drago lui valait à présent une énorme gueule de bois.)
"En effet," dit Drago.
"Pourquoi ?" demanda Narcissa. Son ton était léger. Elle beurrait ses toasts comme si elle ne se souciait pas vraiment de la réponse, ce qui signifiait qu'elle s'en souciait vraiment.
"Je la sauvais d'une danse avec quelqu'un avec qui elle ne voulait pas danser," dit Drago. (C'était l'inverse de la vérité, mais ce n'était pas grave. Sa mère n'était pas Légilimens.)
"Ah," dit Narcissa. "Tu as agi en gentleman."
"Oui."
"Je pense que c'était une bonne idée," dit Narcissa.
Drago croisa ses yeux, surpris.
Narcissa hocha la tête pour elle-même. "L'image publique est tellement importante. Drago Malefoy dansant avec Hermione Granger envoie le bon type de message. Nous sommes progressistes et nous avons dépassé nos préjugés. Nous sommes dans le coup, nous ne sommes pas vieux jeu*."
Drago émit un bruit d'acquiescement, de l'omelette plein la bouche.
Narcissa versa le thé. "Miss Granger s'est fait un nom bien au-delà de ses prouesses pendant la guerre. Tu as entendu Monsieur Delacroix parler d'elle hier soir - vraiment une sorcière remarquable."
"Mmh," dit Drago toujours aux prises avec son omelette, parce qu'il n'avait pas entendu le discours.
Narcissa lui jeta un regard pénétrant (elle était fermement opposée au fait de parler la bouche pleine). "En tout cas, tu m'as peut-être donné une ouverture pour l'inviter à quelques-uns de nos événements, si elle te doit une faveur pour l'avoir secourue. J'ai quelques sang-mélés dans mes listes, mais une vraie née moldue…"
Narcissa continua dans cette veine jusqu'à ce qu'elle soit interrompue par un tapotement à la fenêtre. Boethius, le hibou grand duc de Drago, demandait à entrer, portant une lettre.
"Excellent," dit Drago quand il ouvrit la lettre.
"Qu'est-ce que c'est ?" demanda Narcissa.
"L'influence," dit Drago.
Il conjura une plume et griffonna une réponse.
Avril arriva avec une bruine brumeuse. Drago vit très peu Granger, dont l'emploi du temps semblait encore plus impossiblement surchargé que précédemment.
Il força une interaction - juste un contrôle pour voir si elle allait bien, vraiment - un vendredi soir quand - miracle des miracles - elle n'avait rien dans son agenda. Cela lui sembla un moment opportun pour passer rafraîchir les protections du cottage.
Il pleuvait averse, comme de coutume lorsque Drago devait travailler à l'extérieur. Il jeta le sort de repousse-pluie le plus puissant de son répertoire sur sa personne et se mit au travail.
Les lumières étaient allumées - Granger était chez elle. Il pouvait voir sa silhouette dans le cottage chaudement éclairé, blottie sur le canapé avec un livre. La forme du chat finit par apparaître à la fenêtre de la pièce principale pour observer Drago. Le chat dut émettre un son, car la silhouette de Granger suivit peu après.
Elle regarda dehors et fit un petit signe de main à Drago, puis sortit pour s'appuyer sur le cadre de la porte, enroulée dans un sweat moldu trop large. Les Moldus vénéraient toujours la déesse grecque de la victoire, apparemment ; le nom de Nike figurait en lettres proéminentes sur le torse de Granger. Ses jambes étaient serrées dans un de ces leggings moldus. Ses pieds étaient nus.
"Salut Malefoy," appela-elle dans la pluie.
Drago supposa qu'ils s'étaient séparés en bons termes la dernière fois - c'était forcément le cas puisque ses premiers mots n'étaient pas va t'en.
Il leva sa baguette bien haut et lança une grille de lumière argentée tout autour du cottage de Granger.
"Comment s'appelle celui-là ?" demanda Granger alors que les filaments géométriques s'étalaient au-dessus d'eux. "C'est beau."
Drago, concentré sur son sortilège, ne répondit pas avant que la protection ne fut en place.
" Caeli Praesidium," haleta-il finalement. "C'est pour repousser les attaques aériennes."
"Jamais entendu parler," dit Granger, regardant l'éclat gris se dissiper dans le ciel pluvieux.
"C'est de mon invention," dit Drago. "Il y a un point faible au sommet de la plupart des boucliers paraboliques. Celui-là est comme une armure - basé sur des polyèdres géodésiques. Solide, mais une vraie plaie à conjurer."
C'était un euphémisme - c'était épuisant à cette échelle, sur un logement entier, mais Drago, étant du genre fier, n'aimait pas l'admettre.
Il essuya le mélange de transpiration et de pluie qui coulait sur son front et regarda Granger. Il était content qu'elle soit en vie et qu'elle se soit souvenue de manger cette semaine. Il pourrait faire un bon rapport à Tonks en ayant bonne conscience.
"Voilà - je m'en vais," dit-il, levant sa baguette pour transplaner.
"Attends," dit Granger.
Drago attendit.
"Tu as l'air éreinté," dit Granger. Il y eut un moment d'hésitation, puis elle demanda. "Je peux t'offrir une tasse de thé ?"
Drago la fixa. "Maintenant je vais devoir vérifier que tu n'es pas sous Imperium. Quand nous sommes-nous fiancés ?"
Les poings de Granger trouvèrent ses hanches quelque part sous les plis amples du sweat Nike. "Uffington, et nous ne sommes pas fiancés. Et oublie ce que je t'ai demandé. Invitation annulée."
Là dessus, Granger rentra en tapant des pieds dans le cottage et ferma la porte derrière elle. Drago se fit la réflexion, alors qu'il montait l'escalier pour la poursuivre, qu'elle avait raison à son propos sur le fait qu'il se pointait quand on lui disait explicitement qu'il n'était pas invité, comme une sorte de vampire inversé.
"Y'a quelqu'un ?" appela-t-il en entrant.
"Va t'en," dit Granger de quelque part à l'intérieur. "Je ne serais plus jamais gentille avec toi."
"C'est bien, ça compense avec moi."
Drago suivit la voix de Granger dans la cuisine, qui avait l'air absolument dévastée.
"Si tu commentes l'état de ma cuisine -"
"Un mic-mac absolu, Granger."
Granger avait une manique dans la main et sembla, brièvement, considérer l'idée de le gifler avec. Cependant, elle prit une grande inspiration et se tourna pour sortir quelque chose du four à la place.
Drago plongea les mains dans ses poches et se promena dans la pièce. Des coulées de crème avaient éclaboussé toute la crédence. On aurait dit qu'une petite laiterie avait explosé.
"J'aime ce que tu as fait à cet endroit," dit Drago.
"Un sortilège de mélange un peu trop musclé, si tu veux tout savoir. Je me soucierai du nettoyage quand j'aurais terminé."
Granger lança un sort rafraichissant sur le contenu du plat - une sorte de croûte - et commença à ajouter à la cuillère de généreuses portions de lait concentré, de caramel et de crème dessus.
Drago était intrigué. Et affamé.
Granger agita sa baguette vers une grappe de bananes, qui se pelèrent toutes seules de façon désordonnée. Elle les coupa en tranches d'un autre mouvement - des tranches plutôt irrégulières, mais elle les fit néanmoins flotter vers sa concoction.
"Ce n'est pas le plus beau du monde, mais c'est… quelque chose," dit Granger, regardant sa création de guingois d'un air dubitatif.
"Qu'est-ce que c'est ?"
"Une tarte banane caramel. J'avais envie d'en manger mais la pâtisserie a fermé tôt aujourd'hui. Et, hé bien, j'avais des bananes."
"Excellent," dit Drago. Il pointa sa baguette en direction des armoires de Granger. " Accio cuillère."
Un tiroir s'ouvrit brusquement et une grande cuillère flotta jusqu'à Drago. Elle était affublée d'oreilles de chats.
"Sérieux," dit Drago alors que la cuillère flottait jusque dans sa main.
"Ceci, était un cadeau original," dit Granger, essayant de lui arracher la cuillère.
Drago la maintint hors de portée d'une main, et tendit l'autre vers la tarte.
"Elle n'est pas encore prête," protesta Granger. "Il faut la laisser reposer !"
"Ça ira," dit Drago. "J'ai vachement faim."
Granger arrêta de se battre pour récupérer sa cuillère. "Ugh. Ne te plaint pas si c'est gluant. Ne peux-tu pas couper une part et la mettre sur une assiette ? On peut sûrement être plus civilisés que ça ?"
"Non. Je suis toujours civilisé. Soyons barbares."
Granger lui mis quand même une assiette entre les mains. Il rit quand elle tenta de lui servir une part, qui s'effondra dans un amas de crème et de sauce au caramel.
La tarte était aussi délicieuse que moche. Drago se détourna de l'assiette et mangea directement dans le plat, et Granger suivit bientôt ses manières païennes et ils partagèrent un délicieux mélange de biscuit au beurre, de lait concentré, de crème fouettée et d'occasionnelles tranches de bananes mal coupées. Drago ne mangea que trois (3) poils de chat.
Drago avait commis beaucoup de pêchés dans sa vie, mais démolir une tarte banane caramel avec Granger, avec leurs épaules qui se frôlaient et leurs doigts collants de caramel, semblait si délicieusement interdit qu'il en frissonna.
Le chat les assista en léchant le plan de travail jusqu'à ce qu'il soit propre, entre les Récurvite de Granger.
Alors que Granger mettait la bouilloire à chauffer, Drago se souvient qu'il ferait mieux de l'avertir des plans de Narcissa.
"Au fait," dit-il de façon détendue. "Attends-toi à être invitée par ma mère. Elle voudrait que tu viennes pour le thé."
"Quoi ?" s'exclama Granger, immédiatement en alerte. "Du thé ? Moi ? Pourquoi ? Qu'est-ce que j'ai fait ?
"Elle m'a vu danser avec toi et a décidé que c'était bon pour notre image de cultiver des liens avec une sorcière née-moldue populaire"
"Quelle stratège," dit Granger, sortant des mugs avec une agitation évidente.
"Ce n'est pas une punition."
"Si, ça l'est. Je n'aime pas les événements sociaux."
"Pss, tu viens d'aller à l'événement social de l'année, et tu t'en es très bien sortie," dit Drago.
C'était un compliment, d'ailleurs, mais Granger ne s'en rendit pas compte. "La soirée des Delacroix c'était différent - c'était pour les Guérisseurs. J'étais parmi les miens. Pas avec des sang-purs chics qui vont se moquer au moindre de mes faux pas."
"Tu n'es pas obligée d'y aller si tu n'as pas envie," dit Drago. "Evidemment."
"Mon agenda est rempli jusqu'à l'année prochaine, dit ça à ta mère, d'accord ?"
Drago jeta à Granger son regard le moins impressionné.
"Quoi ? Tu as vu mon emploi du temps - ce n'est pas vrai ?"
"Tu trouves le temps pour organiser des réunions d'information sur les Fléreurs. Tu peux très bien trouver le temps pour une tasse de thé."
"Je n'organise pas de réunions d'informations sur les Fléreurs."
"Je te promets que les dames ne sont pas si impressionnantes."
"Dois-je te rappeler que tu t'es presque Désartibulé pour leur échapper ?"
"Tu te Désartibulerais aussi, si tu étais menacé par les saints sacrements du mariage à chaque morceau de sucre."
Granger redevint sérieuse. "Oui, en effet."
"Je te promets que ma mère n'essaiera pas de te marier avec la fille Delacroix."
Granger plaça un mug de thé devant Drago. "C'est ça qu'elle essaye de faire ? Rosalie est une fille bien. J'ai sympathisé avec elle quand je soignais son père."
Drago agita la main, cette conversation n'étant pas censée prendre ce tournant. "Dans tous les cas, guette le hibou de ma mère. Réfléchis-y, au moins."
Granger ne se laissa pas distraire si facilement. "Rosalie est adorable. Je l'aime bien."
"Épouse la, alors," dit Drago.
"Peut-être que je le ferai," dit Granger.
"Elle était au bras d'un noble français la dernière fois que je l'ai vue, attention, tu as peut-être manqué ta chance."
"Zut."
Ils burent leur thé. Granger commença à regarder l'horloge. Drago devina que le temps qu'elle s'était alloué pour sa pause socialisation arrivait à sa fin. Il pouvait presque la voir estimer à quel point il serait impoli de le laisser seul avec son thé, comparé à son envie de retourner lire, comparé à sa réticence à le laisser sans surveillance dans sa maison.
Drago n'était jamais du genre à rendre la vie facile - en fait, la tourmenter commençait à devenir l'un de ses passe-temps préférés - par conséquent, il but son thé avec une lenteur agonisante.
Le pied de Granger s'agitait sous la table. Son mug était vide, et ce depuis un certain moment.
"C'est trop chaud ?" finit-elle par lâcher. "Un sort de rafraîchissement ?"
"Non, je le savoure," dit Drago sur un air de reproche, comme s'il était vertueux plutôt que pénible. "As-tu des biscuits ?"
Granger agita sa baguette pour faire apparaître des biscuits et plaça le paquet plutôt brusquement devant Drago.
Il l'ouvrit avec beaucoup de soin et de délicatesse.
Granger suspectait quelque chose. Son regard surveillait Drago avec soupçon, qui se changèrent en méfiance quand elle le vit sourire.
"Tu le fais exprès, je le savais."
Elle se leva, toute prétention de politesse envolée. "J'ai des choses à faire qui sont bien plus utiles que de te regarder faire semblant de boire du thé. Ne touche à rien. Tu connais la sortie."
Etant démasqué, Drago prit sa tasse à moitié pleine de thé et un biscuit et suivit Granger dans la pièce principale. Lui aussi avait des choses plus intéressantes à faire que de faire semblant de boire du thé - c'était vendredi soir, et ses camarades étaient de sortie pour faire des bêtises et attendaient qu'il se joigne à eux - mais à la vérité, Granger pouvait être une source d'amusement encore plus intéressante.
Dans la pièce principale, Granger avait retrouvé sa place sur le canapé. Il y avait un grand livre sur ses genoux et un ordinateur pliable à côté d'elle. Un feu ronronnait et claquait dans la cheminée. Le chat était étendu sur un tapis moelleux, tellement aplati qu'il n'était pas facile de déterminer où le tapis s'arrêtait et où le chat commençait.
C'était une scène plutôt tranquille. Granger semblait avoir retrouvé sa sérénité.
Elle soupira. "Lire au coin du feu quand il pleut est la chose qui se rapproche le plus d'un remède à la condition humaine."
Drago mordit bruyamment dans son biscuit.
Granger garda obstinément ses yeux sur la page.
Drago marcha jusqu'au canapé et l'y rejoignit, sans invitation. Les yeux de Granger se rétrécirent face à cette impertinence.
"Qu'est-ce que tu lis ?" demanda Drago. "Est-ce que c'est le livre ?"
Granger s'éloigna un peu de lui. "Non, ce n'est pas le livre. Je ne le traiterais jamais de manière aussi désinvolte."
"Qu'y a t'il dans les Iles Orcades ?" demanda Drago.
"Quoi ?" dit Granger, levant les yeux.
Drago montra l'ordinateur pliable, où un paragraphe sur ces lointaines îles écossaises était affiché à l'écran. Granger tendit la main et le referma.
"Ce ne sont pas tes affaires."
"C'est là où on va à Beltane, alors," dit Drago. "Très bien, je me demandais où nous irions."
"Non, ce n'est pas là," dit Granger dans un mensonge absolument peu convainquant. "Je regardais par - par simple curiosité."
Drago se sentait d'humeur magnanime. "Essaie encore, mais en me regardant cette fois."
Elle essaya vraiment. Ses yeux rencontrèrent les siens et elle soutint son regard, elle ouvrit la bouche pour mentir à nouveau, mais tout ce qui vint fut "Pff."
Drago claqua la langue en signe de désapprobation.
Granger eut l'air vexé.
"Je ne suis jamais allé sur les îles Orcades," dit Drago. Il tenta de ré-ouvrir l'ordinateur mais Granger chassa sa main. "J'ai plutôt hâte."
"Tu n'as pas besoin d'avoir hâte. Tu ne viens pas."
"Est-ce que ça a à voir avec ton projet ?"
"Non," mentit Granger, regardant intensément le sourcil gauche de Drago. "C'est pour du tourisme."
"Dans les yeux, Granger, dans les yeux. Il faut me convaincre au plus profond de mon âme."
Elle le regarda de nouveau dans les yeux, mais seule la vérité exaspérée sortit. " Oui, c'est en rapport avec mon projet."
"Alors je viens avec toi."
"Non. Tu peux aller dans les îles Orcades quand ça te chante. Tu n'as pas besoin de venir avec moi. Ce sera un voyage absolument pas dangereux. Pas d'offrandes. Pas de harpies."
"Je te ne laisse pas aller dans le trou du cul de l'Ecosse pour ton projet toute seule. Avec ma chance tu te ferais manger par un kelpie et je deviendrais un martyr du monde sorcier."
"Ne sois pas ridicule. Je me tiendrais à l'écart de toute étendue d'eau."
"Tu vas sur les îles Orcades," dit Drago, prononçant lentement l'avant dernier mot.
"Je suis au courant, évidemment. Mais j'y vais pour le feu, pas l'eau."
"C'est vrai. Beltane est tout à fait une fête du feu," dit Drago.
"Ca l'est. En fait, c'est -"
Granger s'interrompit, semblant se rendre compte tardivement que plus elle poursuivait la conversation, plus elle en révélait.
"As-tu fini ton thé ?" demanda-elle dans une tentative de changer de sujet, ainsi que de le virer de chez elle.
Drago vérifia son mug, qui était vide. "Presque."
Granger, ouvertement méfiante, se pencha, accrocha la main autour de son poignet et le tira vers elle.
"J'aimerais savoir mentir avec ne serait-ce que la moitié de ton aplomb," dit Granger, contemplant le mug vide.
Elle relâcha son poignet. Le bout de ses doigts avaient été chauds contre sa peau.
"Ça vient avec la pratique." dit Drago.
Granger se leva et fit un peu de rangement, ce qui était un signal clair que Drago n'était plus le bienvenu.
"Comment vas-tu te rendre aux Orcades ?" demanda Drago.
"Le Poudlard Express," dit Granger avec un peu de hargne.
"Il y a un bar sorcier à Thurso," dit Drago. "J'y ai attrapé un trafiquant il y a quelques années. Arrête de me grogner dessus. J'essaie de t'aider."
"Je pensais que la Cheminette était surveillée."
"Je pensais que c'était un séjour touristique."
"Ça l'est."
"Alors fait en sorte que ça en ait l'air. Utilise la Cheminette."
"Très bien."
"Le bar s'appelle le Gland d'Or."
"Tu plaisantes."
"Non." Drago se leva. "On se voit au Gland."
Granger était en retard.
Drago fit les cent pas devant le foyer en dalles du Gland pendant dix minutes avant d'accepter l'offre amicale du barman d'un verre de vin de mûre chaud.
"Fait 'to foid 'hors," dit le barman. Drago hocha la tête, supposant que cette phrase incompréhensible était un commentaire sur le temps à se geler les couilles.
"C'est le premier mai," dit-il, prenant le vin chaud. "Pourquoi on se croirait au putain de mois de janvier ?"
"Qui c'est qu't'attend ?"
"Une sorcière," dit Drago.
"Évidemment, ou tu s'rais d'jà parti sinon. J'vais sortir du vin pour ta p'tite."
"Une collègue," précisa Drago. "Mais merci."
Il sortit son Carnet et envoya une série impatiente de ? à Granger.
Il ne reçut pas de réponse. À travers la bague, il sentait le lointain écho de son rythme cardiaque, pas paniqué, mais quand même élevé. Son emploi du temps disait qu'elle était aux urgences de Sainte Mangouste - ou du moins qu'elle était censée y être jusqu'à 16h30, puis devait utiliser la Cheminette vers le Gland à 16h45, et pourtant elle n'était pas là alors qu'il était dix-sept heures quinze.
Dix autres minutes passèrent, durant lesquelles Drago s'assit près d'une fenêtre où il regarda la pluie laisser par bonheur la place à un ciel gris. L'obscure île de l'archipel des Orcades où Granger avait besoin d'aller était protégée par un sortilège anti-transplanage, ils devraient donc prendre un ferry.
Étant donné que l'heure du dîner approchait et que Granger était toujours absente, Drago accepta la charcuterie et le fromage offerts par le barman.
Si tu n'es pas là d'ici quinze minutes, je vais présumer que tu as été enlevée et je vais transplaner jusqu'à toi, fut le message suivant de Drago à Granger. Ça tenait plus de la menace, au final.
Après avoir contemplé son assiette vide, il demanda au barman de préparer une seconde portion à emporter. Il n'était pas dans ses habitudes d'être aussi prévenant, mais, après tout, Granger n'aurait clairement pas le temps de manger, et il n'avait pas envie de perdre du temps à son arrivée à se soucier de la nourriture.
Le dernier ferry pour l'îlot d'Eynhallow devait partir à 18h. Il était maintenant moins cinq.
Drago paya le barman pour les provisions, informa Granger par Carnet qu'il serait sur les quais, et se rendit jusque là.
5 minutes, fut la réponse de Granger.
Drago arriva sur les quais juste à temps pour voir le dernier ferry disparaître dans la mer brouillardeuse.
Le garçon de quai fut interrogé avec vigueur pour savoir pourquoi le ferry était parti à 17h58 et pas 18h comme indiqué sur les horaires. Il haussa les épaules et dit que son père partait quand il avait envie de partir, et en plus, il n'y avait aucun autre passager présent. Le monsieur chic aurait dû arriver plus tôt. Revenez demain.
"Je suis là," fit un piaillement essoufflé.
Drago se retourna. Granger courait vers eux le long du quai. Ses robes de Guérisseuse étaient striées de quelque chose qui ressemblait à vingt litres de sang.
"Par les tétons de Merlin," dit Drago. "On dirait que tu viens juste d'assassiner quelqu'un."
"Wow," dit le garçon de quai, pâlissant. "Est-ce que c'est du sang ?"
"Coupure d'artère carotide - ça a l'air pire que ça ne l'est - il est en vie," haleta Granger. Elle dirigea la baguette vers elle dans un Evanesco. "Où est le bateau ?"
"L'est parti Miss," dit le garçon. Drago remarqua qu'il s'adressait à Granger avec bien plus de courtoisie qu'à lui - comme une meurtrière qui impose le respect? "Z'aurez qu'à revenir demain."
"Revenir demain ?" répéta Granger. Elle semblait à la limite de crier, mais elle tentait de garder son sang froid. "Je ne peux pas revenir demain. C'est forcément aujourd'hui. C'est Beltane."
Le garçon de quai fit un geste impuissant vers le quai vide. "S'il vous plait, ne m'assassinez pas, Miss, ce n'est pas ma faute. Nous louons des balais, si vous aimez voler ? Il ne pleut plus, au moins."
Drago se prit soudain d'intérêt pour la conversation. "Montrez-moi les balais."
"Des balais ?" répéta Granger, maintenant définitivement sur le point de crier.
"Ne ne laissez pas me tuer," dit le garçon alors qu'il montrait un hangar à Drago. "Deux Noises pour en louer un, mais nous demandons une Mornille de caution."
Les balais étaient tout ce que Drago aurait pu espérer de mieux dans ce coin perdu : érodés, fatigués, et d'une durabilité questionnable.
"Vous en avez avec deux sièges ?"
Le garçon disparut dans un coin sombre et en sortit un ancien modèle. "Glorieux Planeur. Il a l'air fatigué mais il résiste au mauvais temps. Mon papa m'a appris à voler sur celui-là."
"Une option très utile, c'est sûr. A-il un système de navigation ?"
"Rudimentaire, monsieur. Mais il connait l'îlot." Le garçon tapota le balai de sa baguette et dit "Ilot d'Eynhallow." Le balai et mis en position de monte et pointa solidement vers le nord.
"Marché conclu," dit Drago, tendant une Mornille qui valait au moins autant que quinze de ces balais.
Le garçon empocha la pièce et, n'osant apparemment pas regarder de nouveau Granger, fila à toute allure.
Drago se tourna vers Granger avec le balai.
"Non," dit Granger.
Drago tint le balai contre le sol et grimpa dessus avec une grande magnificence. "Très bien. J'attends ta solution."
"Je réfléchis," dit Granger. "Laisse moi une minute."
Pour Granger, réfléchir impliquait de se déshabiller, apparemment. Drago détourna les yeux. Bien qu'elle porte des vêtements moldus sous ses robes de Guérisseuse, cela lui semblait trop intime à regarder. D'une minuscule poche de son jean Moldu, elle sortit son anorak, des bottes et une écharpe. L'ensemble était complété par des mitaines à crampons en laine.
"Nous allons procéder à une analyse SWOT," dit Granger.
"Toute conversation avec toi est une sorte d'analyse," répliqua Drago.
"S.W.O.T," dit Granger.
"Je sais comment ça s'écrit."
"Non, S.W.O.T - c'est un acronyme."
"Drôle de façon d'épeler Granger."
Granger prit une grande inspiration et se dit tout haut que l'ambition première de Drago Malefoy dans la vie était d'être une parfaite nuisance, et qu'elle devait arrêter de l'encourager.
Drago dit qu'il n'avait pas besoin d'encouragement - c'était son état naturel.
Granger fit un mouvement de baguette et un tableau à quatre entrées lumineux s'anima devant elle avec les dénominations suivantes : Strenghts (Forces), Weaknesses (Faiblesses), Opportunities (Opportunités), Threats (Menaces).
Au dessus brillait "Traverser la mer sur un balai."
Granger remplit le tableau avec une rapidité qui suggérait une familiarité avec cette technique. Elle remplit les Faiblesses et Menaces facilement, avec des choses comme 'Attaques de monstres de mer', 'Hypothermie', et 'Mort probable'.
Dans les Forces, elle mit 'Ne pas retarder les recherches d'encore un an.' Cela sembla importer beaucoup, elle le fit briller en rouge.
Drago fut flatté de la voir également mettre 'Malefoy' dans les Forces.
"Parce que," expliqua-elle, "tu sais voler."
Cependant, elle mit aussi 'Malefoy' dans les Menaces. "Parce que tu es un maniaque qui va probablement faire des loopings ou des choses du genre qui vont nous tuer tous les deux."
Dans Opportunités, Drago prit la liberté d'inscrire 'Faire crier Granger.'
Granger barra cette phrase et écrit 'Obtenir des cendres.'
"Des feux de Beltane ?" demanda Drago (ajoutant subrepticement de nouveau 'Faire crier Granger').
"Oui. Tu t'en serais rendu compte de toute façon."
"C'était déjà le cas," se moqua Drago. "Mais, c'est bien - il ne restera pas grand chose d'autre que des cendres le temps qu'on arrive là bas, à ce train."
"Oui, hé bien, je n'avais pas compté dans mes plans un idiot de sorcier tentant d'utiliser une Vipère Lebengo comme cravate."
Granger se tint droite et étudia le tableau lumineux pendant quelques minutes. Puis elle regarda le Glorieux Planeur de 1965 dans la main de Drago. Puis elle regarda le ciel orageux.
'Ne pas retarder les recherches d'encore un an' brillait en rouge.
"Merde," observa judicieusement Granger.
Drago fit un sourire.
"Allons-y." C'était dit de façon très courageuse. Cependant, le visage de Granger était pâle. "Tu n'as pas besoin d'avoir l'air si content," ajouta-elle.
Drago sourit encore plus largement. "Devant ou derrière ?" demanda-il, tenant le balai à l'horizontale. Je peux diriger des deux places."
"Laquelle est la moins horrible ?" demanda Granger alors que le balai tangait devant elle.
"Si tu es à l'arrière, tu es la seule à pouvoir te tenir," dit Drago. "Mais tu es protégée du vent et tu ne peux pas voir grand chose, si ça peut aider. Si tu es devant, il n'y a rien entre le grand bleu et toi. Mais tu peux tenir le manche et je peux te tenir."
(Il y avait à peu près seize plaisanteries que Drago aurait pu faire sur les manches à ce moment là, mais il fut assez raisonnable pour ne pas les faire. Il pensa qu'il aurait dû être récompensé pour cette retenue.)
"Je ne suis pas certaine de pouvoir me faire confiance pour ne pas m'évanouir et tomber du balai," dit Granger. "Tu me tiendrais si j'étais devant ?"
"Oui."
Il ne savait pas vraiment si c'était une bonne ou une mauvaise chose pour elle. Granger se tordit les mains. "Il n'y a pas de gilet de sauvetage, ou de casque, ou quelque chose comme ça ? J'aurais dû emmener un parachute."
"Un quoi ?"
"Oublie ça. Je vais choisir devant. Tiens moi. Si je meurs - j'ai juste - il y a beaucoup de choses que je veux faire avant de mourir. S'il te plait, ne me laisses pas mourir."
Elle avait à la fois l'air mortellement sérieuse et sur le point de pleurer.
"Tu ne vas pas mourir, Granger."
"Je déteste voler."
"Je sais. Grimpe."
"Peut-être que tu peux me Stupéfixer et me réveiller une fois arrivé ?"
"Je ne peux pas tenir ton corps inanimé par ce vent, Granger."
"Je sais - je vais prendre un Philtre Calmant," dit Granger, fouillant dans une de ses poches. "Juste une demi-dose, par contre, pour garder l'esprit clair, je ne veux pas pousser sur le côté soporifique et tomber du balai."
Le Philtre Calmant fut bu, et enfin, Granger grimpa sur le balai. Son assise était tendue et pincée. Sa prise sur le manche lui faisait blanchir les phalanges à travers les mitaines. Ses yeux étaient fermés. Le Philtre Calmant avait clairement besoin de plus de quelques secondes pour fonctionner.
"Es-tu prête ?" demanda Drago, grimpant derrière elle.
"Vas-y, vole" cracha Granger à travers ses dents serrées.
Drago vola. Il commença par faire quelques cercles à basse altitude autour du hangar pour s'habituer au Glorieux Planeur. Le balai était un vieux hibou, mais il était assez vaillant pour fendre le vent du nord encombré de tous les deux. Il était stable dans les airs, bien plus que les modèles nerveux de balai que Drago avait chez lui, qui réagissaient au moindre frôlement de doigt. Pour un voyage par dessus ce bras de la mer du Nord, le Glorieux Planeur irait très bien. Lent et stable.
Drago informa Granger de ce fait dans une tentative de la rassurer. Un gargouillement fut sa seule réponse.
Étant donné que les mains de Granger étaient occupées à étranger le balai, Drago lança les sortilèges brise-vent sur eux, pour qu'ils puissent entendre l'autre parler. Il lança aussi des sorts réchauffants, ce qui fit frissonner Granger contre lui avec reconnaissance, ce qui fut intéressant.
Le dernier ajustement de Drago fut celui de la présence d'une passagère, ce qui était une rare occurence pour lui. La répartition du poids était différente et la direction avait tendance à dériver vers le bas.
Les quelques fois où il avait volé en doublet remontait à des lustres et ces vols avaient été suivis d'un atterrissage dans un endroit isolé et d'une bonne baise. Drago doutait qu'il y aurait des tortillements de fesses aguichants contre son entrejambe sur ce vol ci. Granger s'accrochait au balai comme si elle allait mourir, immobile, comme si elle avait été pétrifiée dans cette position. Seuls ses cheveux atténuaient sa raideur. Les quelques mèches qui s'étaient échappées de son chignon caressaient doucement le visage de Drago. Elle sentait le shampoing et le désinfectant.
Drago se pencha en avant et mis ses mains sur le balai devant celles de Granger, prêt à partir. Elle semblait petite et frêle entre ses bras.
"Confortable," dit Drago.
"Urk," dit Granger, dans une éloquente verbalisation de sa terreur.
Drago se tourna vers le nord et commença à prendre de la vitesse. Granger, yeux clos et tout, sentit le changement, et se mit à le maudire dans cette vie et la suivante, ce qui aurait pu faire pleurer un homme plus délicat.
Drago dit simplement "Reste stable, Granger," et ralentit de 0,1 pourcent.
"À l'Îlot d'Eynhallow, vieux hibou," dit Drago, tapotant le balai.
Prochain arrêt : la mer.
