Chapitre 13 - Solstice

Drago ne vit pas non plus Granger jusqu'à la mi-juin. Elle entra dans son laboratoire de Trinity alors qu'il était en train de rafraîchir les protections.

Elle avait l'air aussi en nage que lui, et encore plus tourmentée.

"Tu boites," observa Granger alors qu'elle passait à côté de Drago en trottinant, ses robes de Guérisseuse flottant derrière elle.

"Perspicace."

"Cognard ?"

"Manticore."

Cela la fit s'arrêter. Elle pivota. "Est-ce que tu l'as fait examiner ?"

"Evidemment."

"Par qui ?"

"Le Guérisseur Parnell."

"Oh, il est merveilleux. Excellent. Salut."

Là-dessus, elle s'enferma dans son bureau.

Drago aurait pu s'offenser de ce traitement cavalier de son estimée personne, mais il avait reconnu l'air distant dans les yeux de Granger - lointain, pensant à quelque chose, son air de 'je suis probablement en train de résoudre la faim dans le monde.'

Sous prétexte de revérifier les protections intérieures, Drago entra dans le laboratoire même. Comme toujours, il était impeccablement rangé. Il lui sembla qu'il y avait plus de bouteilles de Sanitanem qu'avant, et également quelques autres potions soignantes de puissance variée, rassemblées en groupes. Encore une fois, pas de notes écrites nulle part, ni de réelle indications de ce sur quoi Granger travaillait.

Il se penchait au-dessus d'un groupe de minuscules fioles, essayant de déterminer si l'une d'entre elle contenait l'échantillon du Puits Vert, ou les cendres de Beltane, ou la mystérieuse substance qu'elle avait récoltée à Ostara, mais il fut interrompu par Granger sortant la tête de son bureau.

"Tu ne trouveras rien d'intéressant ici," dit Granger quand elle le vit fouiller.

"J'ai besoin d'apprendre L'Ordinateur," dit Drago, se tenant le menton.

"Ça aiderait."

"Apprends moi," dit Drago.

Il s'attendait à ce que Granger saute sur l'occasion. Cependant, elle dit, "Non."

"Non ?"

"Je préfère que tu restes inutile, pour des raisons stratégiques."

"Ce n'est pas très généreux."

"Je sais," dit Granger. "D'ailleurs, j'ai une faveur à te demander."

"La réponse est non," dit Drago.

"Parfait," dit Granger. "C'est réglé alors."

Elle rentra la tête dans son bureau et referma la porte.

"Qu'est ce qui est réglé ?" demanda Drago à la porte fermée.

"Rien," dit Granger de l'intérieur.

"Dis-moi."

"Non."

"Ça a un rapport avec le solstice qui arrive ? Litha ?"

"Va t'en - tu as dit que tu ne voulais pas aider."

"Je vais ouvrir cette porte," dit Drago.

"Ne le fais pas. Je ne suis pas en tenue décente."

"Menteuse."

"C'est vrai. Je me déshabille," dit la voix de Granger. Elle était légèrement étouffée.

Drago fit une pause. "Ça t'arrange bien, n'est-ce pas ?"

"Donne moi juste une putain de minute."

Drago lui donna une putain de minute.

Granger ouvrit de nouveau la porte. Elle était accompagnée par le courant d'air froid des sorts de rafraîchissement et une bouffée (étonnamment alléchante) d'antiseptique et de transpiration. Ses cheveux étaient rassemblés en un chignon ébouriffé sur le dessus de sa tête. Elle avait enlevé ses robes de Guérisseuse et les avait remplacées par des vêtements moldus.

"Tu n'es toujours pas décemment vêtue," dit Drago, observant son short et son haut décolleté (toujours avec des manches longues, d'ailleurs).

"Arrête. C'est un accoutrement normal quand il fait aussi foutrement chaud. Tous les sorciers sont-ils secrètement des nonnes ou c'est juste toi ?"

Drago considéra cela comme une attaque contre sa virilité et étudia sérieusement la possibilité d'offrir à Granger une démonstration d'à quel point il n'était pas une nonne, sauf qu'il n'arrivait pas à formuler ça de façon masculine et virile.

"As-tu changé d'avis sur la faveur ?" demanda Granger, se déplaçant hors du passage pour qu'il puisse entrer.

Drago s'assit sur sa chaise habituelle en face du bureau de Granger et pris une pose magnanime. "J'ai décidé d'au moins écouter ta requête."

"Merci pour cet accès de charité à mon égard."

Drago lui fit un geste de façon royale pour qu'elle continue. Aussi, il n'avait aucune difficulté pour se concentrer sur son visage et son décolleté ne le distrayait pas du tout.

"Je te le demande seulement parce que je sais que tu es moralement corrompu et que tu n'as aucune éthique," commença Granger. "Je ne demanderais à aucun autre Auror ce que je suis sur le point de te demander."

"Jolie préface," dit Drago. "Je suis flatté. Continue."

"Qu'est ce que tu penses du vol ?"

"Je suis pour," dit Drago.

"Tu ne sais même pas ce qu'on va voler."

"C'est quoi ?"

"Si c'était - théoriquement, bien sûr - une précieuse relique d'importance religieuse très critique ?"

"... Quand partons-nous ?"

"As-tu quelque chose de prévu pour le Solstice ?" demanda Granger.

"Un vol d'artefact religieux avec une Guérisseuse étonnamment vilaine," dit Drago. "Et toi ?"

Un air de contentement passa sur le visage de Granger, puis disparu. "J'ai des plans avec un Auror dépourvu de morale."

"Il a l'air d'être une belle prise."

"Je commence à penser qu'il l'est," dit Granger. Son rire réprimé faisait briller ses yeux.

"Alors, dis-moi."

"Tu promets que tu ne me signaleras pas aux autorités ?"

"C'est moi, les autorités, Granger."

"Très bien." Granger tordit ses mains devant elle dans un enchevêtrement nerveux. "Je vais voler une partie d'un crâne."

"Un crâne."

"Oui."

"Humain ?"

"Oui."

Granger regarda Drago nerveusement, attendant sa réaction. Il la fit souffrir en la regardant sans expression pendant au moins vingt secondes.

Elle retenait son souffle.

"Diabolique, Granger."

Granger relâcha sa respiration.

"La personne est-elle morte ou vivante ?" demanda Drago.

Granger eut l'air scandalisé. "Morte, bien sûr."

"Je ne fais pas de suppositions. Le crâne de qui ?"

"Celui de Marie Madeleine."

Granger retenait encore son souffle.

"Quoi ?"

"Je t'ai dis que c'était religieusement important," dit Granger.

"N'est elle pas extrêmement importante pour les moldus ? Ceux qui sont chrétiens ? Où est gardé son crâne ? Va-t-on cambrioler le Vatican ?"

"Hé bien, ça c'est la bonne nouvelle, je pense. Son crâne repose dans un reliquaire, dans une crypte. Et cette crypte est dans un monastère tranquille dans le sud de la France."

"Et donc, c'est quoi la mauvaise nouvelle ?"

"Hé bien - en parlant de nonnes - le monastère est tenu par les Sœurs Bénédictines du Sacré Cœur."

"Et ?"

"Ce sont des sorcières."

"Ah," dit Drago.

"Elles vivent sous le couvert d'un ordre religieux depuis des siècles, pour échapper aux persécutions. Elles ont protégé la Magdaléenne quand elle a fui la Terre Saine. Les voler sera un peu plus compliqué que transplaner là bas et entailler leur plus précieuse relique."

"J'imagine que tu as un plan," dit Drago.

Granger parût offensée qu'il ait osé demander. "Evidemment. J'ai opté pour une approche simple avec le moins d'improvisation possible. Ta participation en tant qu'Auror serait appréciée, incidemment.

"Dis-moi."

"Le monastère est ouvert aux visiteurs - c'est un détour populaire pour les Moldus dans cette région. Nous serons des Moldus maladroits tout juste mariés."

"C'est obligé d'être maladroit ? Je vais trouver difficile de rester dans le personnage."

"Oui, c'est obligé. Notre visite va coïncider - malheureusement, que nous sommes bêtes, nous sommes si maladroits - avec les célébrations de la mi-été des Soeurs Bénédictines."

"C'est obligé d'être juste mariés ? On se déteste plutôt tous les deux"

"Je sais, mais oui. Si les nonnes essaient de nous barrer le passage, à cause des célébrations de la mi-été - ça ne sera probablement pas le cas, mais juste au cas où - nous dirons que cette visite était le point d'orgue de notre lune de miel, et que le pèlerinage était l'un de nos vœux de mariage, et que tout ce que nous voulons faire c'est prier la Magdaléenne, et ne pourraient-ils pas, s'il vous plaît, considérer de faire une exception ? Je vais pleurer. Tu peux pleurer aussi. Avec un peu de chance elles laissent les idiots pleurnicheurs sous surveillance minimale."

"Et si ce n'est pas le cas ?" demanda Drago.

"Ça voudra dire que ce sont des misérables sans cœur et que je ne me sentirais pas coupable de les Stupéfixer pour entrer."

"Tu vois, c'est le problème avec la morale. Je serais passé directement à la Stupéfixion."

"Oui, hé bien, j'ai un sens de l'éthique légèrement plus développé que le tien, donc j'aimerais qu'elles le méritent dans une certaine mesure. Seulement légèrement, notes bien. Je ne peux pas me proclamer trop noble, étant donné que je suis en train de prévoir d'endommager un artefact inestimable. Bien que ça soit pour une très bonne cause - est-ce que ça compense ? En tout cas, au milieu de la matinée, la plupart des Sœurs seront descendues au village - il y a une basilique là-bas où les gens de la ville se rassembleront avec elles. Il y aura seulement une équipe de garde laissée au monastère, et, bien sûr, les protections que ces sorcières ont mise en place pour protéger le crâne et leurs autres reliques."

"Les reliques inestimables qu'elles protègent depuis des siècles. Quelques Charmes du Cridurut poussiéreux. C'est sûr. Ce sera une promenade de santé."

"C'est pour ça que je serais plutôt contente si tu venais avec moi," dit Granger. "J'ai une certaine connaissance des protections, mais la tienne surpasse la mienne. Maintenant, dans l'éventualité où les choses tourneraient mal, j'ai préparé quelques - euh - distractions que nous disposerons pendant notre innocente et maladroite visite."

"Quel genre de distractions ?"

Granger agita sa baguette et une rune brillante apparut entre eux. Elle fit d'autres gestes de sa baguette et en ajouta deux ou trois de plus. Chacune contenait le radical Kenaz : le feu."

"Des dispositifs incendiaires ? Dans un monastère ?"

Granger se mordit les lèvres. "Oui."

"Tu es un danger public, Granger."

"Mais je les ai modifiées - elles auront l'air bien pire que ce qu'elles sont réellement. Elles donneront vraiment du fil à retordre aux Sœurs pour les éteindre, malgré tout. J'y ai intégré des métaux combustibles."

L'alchimiste en Drago était intrigué. "Quels métaux ?"

"Magnésium, lithium, potassium."

"Aguamenti va tout faire exploser" dit Drago. "Elles devront trouver un agent extincteur sec."

"Oui. Le temps qu'elles s'en rendent compte, nous serons partis depuis longtemps. J'ai mis un périmètre limité pour chaque explosion ; les feux auront l'air énormes, mais les dommages réels devraient se limiter à un mètre carré."

"Des déguisements ?"

Là, Granger eut l'air ambivalent. "Je vais te laisser choisir le tien. Je pensais simplement utiliser quelques charmes. J'ai étudié en France pendant deux ans et je n'ai été reconnue qu'une fois, par un étudiant anglais. Je ne pense pas que les nonnes de la campagne seront à jour sur le look le plus récent d'Hermione Granger."

"C'est juste."

"Nous progresserons maladroitement dans le monastère, Stupéfixant et lançant des sorts d'Oubliettes au besoin (avec un peu de chance, pas du tout), et je prendrai un fragment du crâne si minuscule qu'elles ne verront même pas qu'il en manque un bout."

"Et après ? On transplane ?"

"La zone entière est protégée contre," grimaça Granger. "C'est pourquoi nous serons des randonneurs Moldus. Nous aurons besoin de marcher jusqu'aux limites de la protection pour transplaner."

"Portoloin ?"

"Trop traçable, à moins que tu aies réparé celui que tu avais tenté de mettre sur la bague ?"

"Je ne l'ai pas réparé," dit Drago. "Cet enchantement est une vraie plaie. Il y a une raison si il y a un département entier du Ministère dédié aux experts du Portus."

"Mince."

"Balais ?"

Granger répondit à cette intelligente suggestion avec toute la gratitude et l'avidité qu'il aurait pu espérer, c'est à dire aucune.

"Pourquoi il y a toujours des balais avec toi ?" demanda-elle dans une sorte de grognement.

"Parce qu'ils sont foutrement utiles, et bien plus rapides que redescendre le sentier à pied jusqu'à ce qu'on puisse disparaître. À moins que tu ne sois secrètement un Animagus bouquetin ?"

"Mais comment ferait-on seulement pour impliquer des balais ? Les cacher sur le chemin à l'avance ?"

"Peux-tu faire rentrer un balai dans tes poches extensibles ?"

"Probablement," dit Granger, fronçant les sourcils. "Probablement un seul, étant donné la forme bizarre."

"C'est réglé alors. Désillusionnement et un petit vol rapide en balai. J'ai utilisé ça de nombreuses fois pour me tirer de fâcheuses situations. Dès que tu atteins le ciel, ils ne peuvent plus te voir du tout - et tu es à des kilomètres avant qu'ils aient invoqué leurs propres balais."

Granger soupira. "Bien. En balai jusqu'à ce qu'on passe les protections anti-transplanage. Puis on transplane. Seulement dans le cas où on déclenche une alarme ou qu'elles nous attrapent avec le crâne et nous poursuivent. Sinon on repart comme on est venus."

"Je vais prendre un de mes balais de course," dit Drago, excité à cette perspective. "Je peux attacher un deuxième siège."

Pour sa part, Granger avait l'air grincheux. "Un balai de course. Merveilleux."

"Le but c'est d'aller vite. Faut-il faire une analyse SWOT ?"

"Non. Je sais que c'est une bonne idée," dit Granger. Elle avait l'air boudeur. "Je ne suis pas obligée de l'apprécier."

"Bien. Quand puis-je apporter mon balai pour que tu le mettes dans ta poche ? Nous devrons voir si le manche peut rentrer dans ta minuscule fente, charme d'extension ou pas."

Granger tenta vaillamment de garder un visage neutre.

"Quoi ?" demanda Drago, son propre visage impassible.

Granger laissa échapper un rire retenu. "P-pourquoi as-tu besoin de tourner ta phrase comme ça ?"

L'expression impassible de Drago était impeccable. "Comme quoi ?"

"Comme une horrible métaphore de - euh - oublie ça."

"De quoi, Granger ?"

"J'ai dit oublie."

Drago se relâcha et sourit. "Qui rigole à propos des pénis, maintenant ?"

Granger, réalisant qu'il l'avait fait exprès, lui jeta un regard noir. "Au moins je ne m'étrangle pas avec une omelette en même temps."

"S'étrangler en fourrant sa bouche au Gland est un rite de passage."

Granger ne put retenir un petit rire. "Stop."

"Maintenant si on peut arrêter de parler de pénis pendant un moment -"

"Ce n'est pas moi qui parle de pénis - c'est toi."

"Je parle de balai et de bar. Je suis innocent."

"Non, tu es exaspérant." Granger pressa le bout de ses doigts sur ses tempes. "Bien. Concentrons-nous. Il faut que j'aille quelque part."

"Où dois-tu aller ?"

"Quelque part," dit Granger. "Quant à nous, nous partons vendredi prochain. Je t'enverrai les détails par Carnet, mais, en bref - nous irons par Cheminette à Aix-en-Provence. Je nous conduirai à la ville de Saint-Maximin pour que nous arrivions comme des Moldus."

"Bien."

"Et garde cette expédition pour toi," ajouta Granger.

"Non," dit Drago dans un élan de sarcasme agacé. "Je pensais publier l'information dans la Gazette."

"Je ne veux juste pas que les gens se posent des questions."

Drago leva les mains pour écrire un titre imaginaire : "Un Auror attirant accepte de filer en France avec une Guérisseuse Grincheuse."

"Grincheuse ?" répéta Granger d'une voix grincheuse.

"Ou Gorgone - tu préférerais ? J'aimerais garder l'allitération."

Les narines de Granger s'évasèrent. "Je préférerais que nous mettions fin à cette conversation."

"Soigneuse Sournoise," dit généreusement Drago.

La mâchoire de Granger se serra.

Étant donné qu'il ne souhaitait pas qu'elle l'émasculine d'un sortilège, Drago se leva pour sortir. "Chercheuse Chétive ?" lança-il par-dessus son épaule. "Professeur Profanatrice ?"

Il y avait quelque chose de délicieusement meurtrier dans la façon dont elle cracha "Malefoy !" dans son dos.

Quand Drago eut descendu les escaliers jusqu'à King's Hall, hors de portée de sortilège, ils prit sa copie de l'emploi du temps de Granger et enquêta à propos du 'Quelque part' où elle devait aller.

Il y avait un restaurant italien prévu une heure plus tard. Pas de participant(s) précisé(s).

Il suspectait que Granger avait un rendez-vous galant.

Et il s'en foutait complètement, et cela ne l'irritait certainement pas sans raison.

Il envoya un message par Carnet à Zabini, par excès de - hé bien, il appellerait ça prudence - lui demandant s'il avait des projets pour ce soir-là. Zabini dit que non, mais qu'il serait content de sortir ; devaient-ils se retrouver au Macassar ?

Drago lui renvoya son approbation. Théo fut invité également, et suggéra qu'on invite Pansy, qui amena son con de mari Londubat, qui invita McMillan, qui arriva avec trois collègues du Ministère, et ce fut finalement une grosse soirée.

Une des apprenties de McMillan était une sorcière avec laquelle Drago avait couché plusieurs fois au cours des années. Elle lui accorda une attention amoureuse toute la soirée et il l'accepta avec apathie - les effleurements sur ses cuisses, sa prise sur son bras. Cependant, quand elle le suivit le long du couloir sombre qui menait aux toilettes, il se rendit compte qu'il n'avait aucun désir de poursuivre les choses avec elle. Quand il revint les cheveux toujours impeccables avec d'une sorcière à l'air offensé derrière lui, Zabini et Ernie le regardèrent tous les deux avec un sourcil levé.

Peu importait. Alors qu'il buvait cul sec son Whisky Pur-feu, Drago se fit la réflexion qu'il avait au moins la satisfaction que ce n'était pas pour ce foutu Zabini que Granger s'était apprêtée ce soir-là.

Le voyage de Londres vers la France se passa aussi bien qu'espéré. Drago retrouva Granger à l'une des Cheminettes Internationales de Londres. Après qu'elle se soit prononcée satisfaite de la tenue de vacance moldue de Drago ("Bien pensé, vraiment - on dirait que tu possèdes ton propre bateau.") ils s'avancèrent dans le feu.

Puis, après trois longues minutes à tourbillonner dans la Cheminette qui rendirent Granger verte, ils se retrouvèrent devant l'âtre du Tournesol à Aix-en Provence.

De là, Granger prit la tête, les guidant jusqu'à l'agence de location de voitures, puis les conduisit sur quarante kilomètres jusqu'à la charmante ville du bord de mer de Saint-Maximin-La-Sainte-Baume. Leurs valises étaient dans le coffre, leurs casse-croûtes sur le siège arrière, et la radio de la voiture émettait quelque chose qui n'était pas du folk australien. Drago trouva le voyage tout à fait agréable à travers les bosquets d'oliviers, les vignobles et les collines ornées de ruines médiévales. Peut-être qu'il y avait des avantages aux routes panoramiques des moldus comparé au transplanage immédiat.

Granger était pleine d'une sorte d'énergie nerveuse qui se manifestait sous la forme d'un flux de bavardage informatif assorti d'une conduite sportive. Drago supporta le premier et apprécia la seconde. Leur Peugeot de location avait semblé, aux yeux inexpérimentés de Drago, être une voiture du genre lourd, mais Granger avait éveillé une certaine fougue dans la chose.

Ils filaient à toute vitesse sur les routes sinueuses de Provence sans problème jusqu'à ce que Granger trouve un concurrent : une Citroën noire qui s'amusait à les dépasser à toute vitesse puis à ralentir de façon très agaçante.

"Ducon", dit Drago, la troisième fois que cela arriva.

"Un parisien, bien sûr," dit Granger, observant la plaque d'immatriculation.

"J'ai bien envie de lui infliger une crevaison," dit Drago, faisant tourner sa baguette entre ses doigts.

"Ça ne serait pas fair-play," dit Granger. La route devint assez droite pour qu'elle puisse tenter un dépassement. Elle changea de vitesse. "Accroche toi à ton slip."

Le moteur de la Peugeot gémit dans une protestation surprise alors que Granger enfonçait l'accélérateur. La voiture répondit avec une accélération étonnante. Drago eut l'impression que sa tête et son corps étaient écrasés dans le siège par la force d'accélération - une délicieuse sensation qui lui donnait envie de crier de joie.

Les pneus crissèrent et leur petite voiture passa devant la Citroën.

"Salut, connard," dit Drago, faisant un doigt d'honneur à l'autre conducteur alors qu'ils le dépassaient.

L'homme dans la voiture fit un geste tout aussi amical.

Alors qu'ils filaient à toute vitesse sur la route, Drago remarqua. "Je ne pensais pas que cette voiture avait ce genre de verve. Qu'est ce que tu as mis dans le réservoir, de la Pimentine ? Hé - tu avais sorti ta baguette !"

Granger était en train de tripoter quelque chose dans sa poche. Elle tressaillit. "Quoi ? Non."

"Et c'est moi qui ne suis pas fair-play ?"

"Je nous ai juste donné un coup de boost," dit Granger, avec un regard triomphant à l'autre voiture dans le rétroviseur.

Drago l'observa. "Le Paradoxe de Granger."

"Je te demande pardon ?"

"Tu es férue de vitesse, et pourtant tu détestes voler."

"Je ne suis pas férue de vitesse," se moqua Granger. "Je suis juste un peu impatiente."

"Tu fais du ski aussi. Est-ce que le ski n'est pas un sport extrême ? Tu descends les Alpes à grande vitesse ?"

"Seulement si tu le formules comme ça -"

"Du haut d'une montage," dit Drago. "À des milliers de mètres d'altitude. Les balais t'emmènent à deux cent mètres de haut tout au plus."

"C'est différent quand il n'y a rien en dessous de toi."

Un long débat s'ensuivit. Pendant ce temps-là, la campagne autour d'eux devenait de plus en plus boisée. Ils prirent une bretelle d'accès jusqu'à une route de campagne, serpentant à travers des gorges. Ils traversèrent de sympathiques villages médiévaux, puis empruntèrent un chemin de campagne sinueux qui les conduisit finalement à de vastes plaines sillonnées de champs de lavande et enfin à la mer.

"Oh, comme c'est beau," soupira Granger, dans un moment de tendresse inhabituelle.

"Un baume pour l'esprit," dit Drago, avec suffisamment de mordant pour suggérer le cynisme, pour masquer le fait qu'il le pensait vraiment.

La ville de carte postale de Saint-Maximin fut en vue sous le soleil de l'après-midi.

"Nous séjournerons à l'hôtel ce soir," dit Granger. "Et nous partirons en randonnée - et tout le reste - demain matin."

Drago sentit qu'elle lui jetait un regard oblique, devant lequel il leva un sourcil. "Quoi ?"

"Les meilleurs hôtels étaient tous complets, donc ne soit pas regardant sur la qualité de l'endroit. C'est… vétuste. Le restaurant a l'air charmant, par contre."

"Est-ce que l'hôtel est tenu par des ogres ?"

"Bien sûr que non - c'est une ville moldue."

"Alors ça ira."

"Tu es allé dans un endroit tenu par des ogres ?"

"Oui," dit Drago. "Une planque à Budle. J'y ai appris un sort d'extermination de la vermine des lits, donc on s'en sortira si tu sens quelque chose remonter le long de ta jambe ce soir."

"Eurk," frissonna Granger.

Le mobile de Granger, qui avait servi de sorte de carte en temps réel pour la durée du trajet, annonça subitement que l'Hôtel Plaisance était en vue sur leur droite.

L'hôtel était vieux et fatigué, mais joliment situé. La petite entrée était bondée par d'autre arrivants, tout ce monde étant servi par une seule vieille femme, dure d'oreille qui se déplaçait avec l'agilité d'un mollusque. Enfin, ce fut leur tour, et la femme leur donna la clé de leur chambre et pris leurs noms pour une réservation pour le dîner.

La minuscule chambre avec un lit dont l'intégrité structurale était questionable, une lampe, un canapé affaissé et ce qui s'avéra être une salle de bain.

Il y avait une odeur vague de renfermé, comme si la grand tante de quelqu'un avait diffusé du parfum puis était morte là dans de tristes circonstances.

"Tous les inconvénients, Granger," dit Drago alors qu'ils accusaient le coup.

"Vue sur la mer, au moins ?" dit Granger, ouvrant les volets pour aérer.

Le lit grinça alors que Drago s'asseyait dessus puis il s'enfonça presque jusqu'au sol, insinuant qu'il avait pour projet de s'effondrer entièrement sous son poids aussitôt qu'il serait endormi.

Granger observa Drago assis, ses genoux presque à son menton.

"Le lit est pour toi," dit-elle avec ce qu'elle avait sans doute voulu faire ressembler à de la générosité. Cela semblait plutôt stratégique aux yeux de Drago. Elle regardait le canapé. "Je vais le métamorphoser en quelque chose d'utilisable pour moi-même."

"Quelque chose d'utilisable," répéta Drago, alors que Granger entreprenait un exercice complexe de métamorphose d'une durée de dix minutes, transformant le canapé en un adorable lit à l'air confortable, dans une couleur bordeaux royal.

Granger ne comprit pas la raillerie. "Ça devrait le faire," dit-elle, légèrement essoufflée par l'effort magique. "Maintenant je vais prendre une douche. Quels sont tes plans pour la soirée ? Le dîner est à vingt heures."

"Mon travail," dit Drago, protégeant déjà la fenêtre. "Je vais aller me promener. Je te retrouverai ici à moins le quart."

"Très bien," dit Granger. Elle avait sorti une liste.

"Qu'est ce que c'est que ça ?"

"Mon itinéraire pour la soirée," dit Granger.

"... Tu n'as que trois heures," dit Drago. Même depuis l'autre côté de la pièce, la liste semblait longue.

"Je sais. Je ferais mieux d'être efficace. Il y a tellement de charmants musées et bibliothèques - et bien sûr, la basilique."

Granger lutta avec ses bagages, en sortit une tenue de rechange et entra dans la salle de bain.

Drago la laissa à ses ablutions et arpenta les couloirs crasseux de l'hôtel, mettant en place des protections sur son passage. Les plans de Granger, du moins ceux du Jour Un se déroulaient sans heurt.

Le lendemain serait une toute autre affaire, bien sûr. Drago retourna dans leur chambre pour lire le livre sur les protections magiques qu'il avait apporté avec lui.

Granger était déjà partie - tant mieux pour lui, il allait pouvoir étudier un peu. Il se débarrassa de ses chaussures et s'étira sur le lit de Granger, le livre flottant au-dessus de lui alors qu'il le feuilletait.

Drago avait concentré son étude sur les techniques de protection du continent, mais surtout sur le travail des ordres religieux magiques. Il espérait que ses lectures sur les systèmes de protection des moines cisterciens et dominicains lui donneraient au moins une indication le lendemain quand il découvrirait ce que les Sœurs Bénédictines avaient lancé autour de leurs reliques adorées.

Comme promis, Granger revint à huit heures moins le quart. Elle le vit en train de lire et fonça immédiatement droit sur lui. "Ooh, qu'est ce que tu as là ?"

"J'étudie pour demain," dit Drago. "Donne-moi une minute - j'ai trouvé quelque chose d'intéressant."

Granger approcha du lit pour lire le titre de son livre. Du coin de l'oeil, Drago vit qu'elle s'était changée pour une robe d'été blanche et aérienne. Ses cheveux étaient noués dans une tresse, bien qu'elle soit lentement en train de se défaire. Elle sentait comme la peau chauffée par le soleil et quelque chose de sucré. Il prit une plus grande inspiration. Des amandes ?"

Elle mâchait quelque chose.

Drago tendit la main, les yeux toujours sur le livre.

"Il n'en reste plus," dit Granger.

Drago fit flotter le livre plus bas pour qu'il puisse la regarder dans les yeux. "Menteuse."

Granger soupira et sortit un sac froissé. "Datte fourrée à la pâte d'amande*."

Drago prit le mets fourré de massepain qui lui était offert.

C'était exquis.

"Mmh," dit Drago. "Bénis soient les français."

Il reprit sa lecture, mais seulement pour un moment parce que Granger tournait autour du livre d'une façon empreinte de jalousie.

Il fit de nouveau flotter le livre plus bas. "Oui ?"

"Je pourrais regarder ?" demanda Granger.

"Tu pourras l'avoir après le dîner," dit Drago, faisant remonter le livre à nouveau.

Granger posa une cuisse sur le côté du lit.

"Je peux t'aider ?" demanda Drago, observant cette activité.

"Pousse-toi," dit Granger. "On peut lire tous les deux."

"Non, on ne peut pas. Espace personnel, Granger.," dit Drago, faisant un signe de la main pour la chasser.

"C'est mon lit," nota Granger, à juste titre.

Drago se décala avec un grognement (il n'y avait pas beaucoup de place pour se décaler). "On est sur le point d'aller dîner."

"Mais tu as trouvé un truc intéressant," dit Granger. Ses yeux brillaient de curiosité.

Elle se pressa sur le lit à côté de lui. Le livre flottait au dessus d'eux.

"C'est -" commença Drago.

"Chut," dit Granger. "Je lis."

Drago tomba dans un silence agacé.

Granger ne lisait pas, d'ailleurs - elle dévorait. Sa vitesse de lecture dépassait celle de Drago de cinquante pour cent selon lui, et il était lui-même un lecteur rapide. Cependant, il ne tourna pas les pages pour s'adapter à son rythme ; il lui donna une leçon morale sur l'importance d'absorber les informations et savourer le texte à la place.

Elle répondit avec un long soupir dramatique. Drago sentit l'expansion de sa cage thoracique contre lui. Cela le rendit conscient que Granger n'était pas là que par sa présence impatiente. Cela le rendit alerte et nerveux, parce qu'il était allongé dans un lit avec une femme, et cette femme était Hermione Granger. S'il avait été assez fou pour imaginer une telle scène, il aurait eu un mouvement de recul, de dégoût probablement face à ce niveau de proximité avec son ennemie d'enfance.

Mais, elle était chaude, et elle sentait le soleil et les amandes, et ses cheveux touchaient son cou, c'était intime et bizarre. Il sentit une sorte d'agréable paralysie, d'envie d'arrêter de respirer, de ne pas oser bouger et la toucher accidentellement de trop près, ou quelque chose de pire qui la ferait s'éloigner.

Il tourna la page sans aucune idée de ce qu'il venait de lire.

Ses yeux continuaient de passer du livre au dessus d'eux aux jambes de Granger, qui étaient pliées, une jambe croisée sur l'autre. Sa robe était rassemblée sur ses cuisses, couvrant toute chose intéressante - il n'y avait rien d'indécent à propos de ça, vraiment - et pourtant ça semblait illicite et palpitant, de voir les jambes de Granger de ce point de vue. Elle avait enlevé ses sandales pour le rejoindre sur le lit. Il pouvait voir l'arche délicat de ses pieds nus, les lignes bronzées là où le soleil l'avait embrassée et puis , protégés par les lanières, ses orteils vernis de rose.

Le pied délicat commença à s'agiter.

"Tu le fais exprès pour m'embêter, d'être aussi lent," dit Granger.

Drago remit en vitesse ses yeux sur le livre. "Non, je suis attentif."

Granger agita sa baguette pour regarder l'heure - il était vingt heures pile. "Argh. Nous devons y aller."

Elle se leva et glissa les pieds dans ses sandales. "Les techniques de protection caleruega ont l'air terriblement sensibles. Tu penses que les Sœurs pourraient les utiliser ?"

"Elles pourraient," dit Drago. (Il se rendit compte que son cerveau marchait dans une sorte de slow motion ; il était toujours en train de traiter la vision de ses cuisses et de sa robe relevée, et ne l'avait pas encore rejoint dans le présent.)

"Nous allons devoir être prudents comme jamais demain, si ces choses sont aussi sensibles que ce que le texte suggère."

Granger refaisait sa tresse. Drago sentit une bouffée de l'odeur de son shampoing. Cela ramena son cerveau dans le présent, parce que cela lui plut.

Elle continuait toujours à parler du chapitre qu'ils venaient de lire, de si Drago sentait qu'il avait besoin de plus de préparation, de s'ils avaient besoin de revoir le plan, et si oui, quelles parties il devraient modifier. Peut-être qu'elle devrait feindre d'être malade dans le monastère pour distraire les sœurs pendant que Drago allait dans la crypte, pour lui donner plus de temps ? Mais non, il n'avait pas étudié les cartes aussi bien que lui ; ça lui avait pris des semaines pour mémoriser le labyrinthe, etc, etc…

Ce qui était excellent, car cela donnait à Drago du temps pour se ressaisir. Que diable lui arrivait-il ? Il se rendit à la salle de bain pour s'asperger le visage d'eau froide et avec un peu de chance remettre un peu de sens dans son cerveau.

Ils descendirent pour le dîner.

Le restaurant était en effervescence. C'était une charmante installation extérieure sur une sorte de long quai qui s'avançait dans la mer, rempli d'autant de tables que possible. Drago et Granger se faufilèrent parmi les autres clients jusqu'à la table pour deux tout au bout du quai.

Étant au milieu de l'été, le soleil était toujours au dessus de l'horizon à cette heure tardive, teintant la mer de doré et de orange. C'était une soirée de juin absolument magnifique ; la brise jouait paresseusement avec leurs cheveux, la mer éclaboussait le bord du quai en petites vagues musicales, les mouettes tournoyaient au-dessus d'eux.

Il s'avéra que la femme à moitié morte qui avait pris leur réservation avait réinterprété leurs prénoms de façon créative.

La plaque en ardoise indiquait que la table était réservée pour Hormone et Crotch*.

Un serveur solennel vint pour allumer les bougies de la table. Les lèvres de Granger étaient fermement pincées. Drago sentait un bouillonnement inconfortable d'hilarité.

"Monsieur*, la liste des vins," dit le serveur, la tendant à Drago.

"Merci*," dit Drago.

Le serveur recommanda le rouge ; Drago prit ça, parce que toute la puissance de son cerveau était concentrée pour ne pas hurler de rire.

Les yeux de Granger volèrent vers la plaque. Elle laissa s'échapper un gloussement qu'elle transforma en une sorte de toux.

Le serveur leur énuméra le menu de la soirée. Granger hocha la tête pour approuver la sole au beurre alors que Drago croassait un oui pour le filet mignon.

Granger mordait l'une de ses phalanges. Drago l'entendit entreprendre un exercice de respiration.

Enfin, le serveur partit.

Granger s'effondra sur la table. "Crotch,"haleta-elle, essayant de respirer.

"H-Hormone ?" siffla Drago.

Granger était une masse informe se retenant de rire. Ses épaules se secouaient. Drago retomba au fond de sa chaise et se sentit se désintégrer dans l'allégresse.

"Mon dieu," souffla Granger. "Oh mon dieu… pourquoi… pourquoi…"

Drago essaya de retrouver son sérieux, mais il regarda de nouveau la plaque, et Crotch lui rendit son regard dans sa belle écriture fluide, et il amena sa serviette à sa bouche pour étouffer son rire.

Granger prit une grande inspiration. "Quel vin nous as-tu commandé, C-Crotch -"

Sa voix partit dans les aigus et elle ne put finir sa phrase à cause de son éclat de rire. Quelques têtes des tables autour d'eux se tournèrent. Elle cacha son visage dans ses mains.

"Ils vont penser qu'on est déjà bourrés et nous mettre dehors," dit Drago, se redressant vaillamment et essayant de se maîtriser.

"C'est vrai." Son visage toujours caché dans ses mains, Granger respira. "Cache la plaque. Je ne peux pas la regarder encore. Je vais mourir."

Drago retourna l'ardoise pour qu'elle soit face vers le bas. "Voilà, H-"

"Ne le dis pas," dit Granger.

Le serveur revint, apportant du pain, du beurre et du vin.

"Merci*," dit Granger, essuyant une larme.

Quant à Drago, il pouvait à peine sentir ses joues. Il fit un geste au serveur pour qu'il laisse la bouteille de vin.

Après un peu plus de respiration, ils retrouvèrent tous les deux leur maîtrise d'eux-même - enfin, à peu près. Granger évitait de regarder près de l'ardoise.

La mer caressait les arêtes rocheuses du quai en dessous d'eux. Les clients discutaient, tout comme les mouettes. Le soleil descendit plus bas. Le pain fut rompu et beurré et Drago versa le vin.

"Santé," dit Granger.

"Au succès de demain," dit Drago, faisant tinter son verre contre le sien.

Les dernières traces d'amusement disparurent du visage de Granger. Elle redevint sérieuse.

Drago la regarda. Il lança un charme de silence autour d'eux. "Tu es nerveuse."

"Oui," dit Granger. L'anxiété tordait les coins de sa bouche. "Beaucoup de choses pourraient tourner mal et, pour être honnête, je me chie dessus. Je n'ai rien fait de tel depuis bien plus de dix ans. Je suis une citoyenne qui respecte la loi maintenant, tu sais."

"À peu près." Drago pouvait penser à au moins dix lois que Granger avait transgressées depuis qu'il avait été assigné à sa protection au mois de janvier.

"À peu près," concéda Granger.

"Demain va se dérouler comme prévu. Et si ce n'est pas le cas, tu mettras le feu et on pourra aller voler un meilleur crâne."

Un pouffement amusé échappa à Granger devant son attitude cavalière. "Tu n'es pas inquiet le moindre du monde, n'est-ce pas ?"

"Je te promets que j'ai affronté des missions bien plus inquiétantes qu'un troupeau de nonnes," dit Drago.

"Vraiment ?"

"Evidemment."

"Raconte-moi."

Alors Drago lui raconta. Il partagea deux ou trois de ses histoires favorites, qui mettaient en avant son propre héroïsme et son intelligence. Granger n'était pas le public captivé et aux cils papillonnants avec qui il partageait habituellement ces récits, cependant. Elle était analytique et inquisitrice, et posa des questions plutôt pénétrantes. Pourquoi n'avait-il pas d'abord lancé le Silencio sur les Sirènes ? Le combat au couteau était palpitant, mais comment s'était-il seulement laissé désarmer ? Pourquoi son kit d'urgence n'incluait pas de potion de reconstitution sanguine ? Tous les Aurors de devraient-ils pas avoir des connaissances basiques sur l'Aconite ? Pourquoi n'avait-il pas utilisé un agent neurotoxique sur le troll ?

Pourquoi en effet ? Drago para, contra, justifia, se défendit, jusqu'à ce que Granger soit satisfaite.

Il se versa un deuxième verre de vin, se retrouvant un peu essoré et assoifé après l'interrogation. Ses récits étaient habituellement suivis par des éloges et des effusions, et des soupirs avec les yeux pleins d'étoiles devant son courage et sa sagacité. Avec Granger ? Aucune chance.

"Au moins l'un d'entre nous est confiant, ce qui est meilleur que zéro," fut sa remarque de clôture.

Elle termina son verre de vin. Drago lui offrit de le remplir et elle acquiesça, disant qu'elle avait besoin de soutien émotionnel.

Le serveur arriva avec leurs commandes. Il était temps ; Drago était affamé. Les casse-croûtes de la voiture et la date fourrée lui semblaient très loin.

Granger dit bon appétit*, et Drago fit de même.

Il mangea le filet mignon avec enthousiasme. Quant à Granger, elle picorait distraitement dans son assiette, son regard pensif posé sur la courbe de la côte.

Après cinq minutes, Drago perdit patience devant son air absent. Il tapa sur son assiette avec son couteau. "D'abord la nourriture, ensuite les rêveries."

Granger cligna des yeux. Puis, et montra quelque chose derrière lui. "Je crois que je peux voir le monastère."

Drago se retourna sur sa chaise pour regarder la protrusion d'un gris sableux saillant d'une lointaine falaise, par dessus la ligne des arbres. "Ma parole. C'est plutôt haut, n'est-ce pas ?"

"C'est presque deux heures de grimpe."

"Alors mange. Si tu te sens mal, ça sera une montée en balai."

La menace fut suffisante. Granger mangea.

Le Carnet de Drago vibra dans sa poche.

"Ma mère," dit-il alors qu'il écrivait une réponse. "Elle veut savoir si je suis bien arrivé."

"Sait-elle que tu es ici avec moi ?" demanda Granger.

"Non," dit Drago. "Seulement que c'est pour le travail."

"Bien," Granger sirota son vin.

Drago envoya sa réponse, assurant à sa mère que tout allait bien et qu'il n'avait pas été attaqué par des bandits français.

Granger était en train de finir sa sole. Elle avait du mal à garder une expression neutre ; un air d'amusement ne cessait de revenir sur son visage.

"Quoi ?" demanda Drago.

"Oh - rien." Granger se concentra sur une carotte, qu'elle poussa de sa fourchette. "Je ne savais pas que ta mère utilisait les Carnets."

"Elle ne le faisait pas. Je l'ai convaincue d'en prendre un la semaine dernière, parce que les hiboux prennent du temps pour venir de France.

Granger leva le regard avec un vif intérêt qu'elle essayait, sans succès, de cacher. "Ah oui ? Elle aime bien ?"

"Oui. Qu'est-ce qui t'intrigue tant ?"

"Rien," dit Granger, regardant intensément le menton de Drago.

"C'était vraiment ta meilleure tentative ?" demanda Drago devant ce misérable échec.

Granger lui offrit plus de vin dans une vaine tentative de le distraire, ce qui le rendit que plus curieux d'obtenir une réponse. (Il accepta le vin, cependant.)

"Granger."

"Oui ?"

"Dis-moi."

"On devrait revoir les plans pour demain," dit Granger dans une autre tentative de dérobade.

"On les a déjà revus ad nauseum. C'est quoi le truc avec les Carnets ?"

Granger s'occupa de nouveau à pousser sa carotte.

Drago tendit le bras et bloqua sa fourchette avec son couteau. "Arrête de balader ce fichu légume et réponds moi."

"Les carottes ne sont pas des légumes," dit Granger. Devant le regard fixe de Drago, cependant, elle ajouta, "Ce n'est absolument rien - je pensais que ta mère était plutôt du genre traditionnel, alors j'étais surprise qu'elle accepte d'essayer un Carnet. C'est tout."

"Ce n'est pas tout, non," dit Drago.

Granger tapa le couteau de Drago avec sa fourchette dans une requête informulée de l'enlever de son assiette.

Il ne le fit pas.

Granger soupira. "Tu es des plus acharnés. Tu le savais ?"

"Oui. Maintenant, dis moi."

"... Viens-tu de voler ma carotte ?"

Drago mâcha. "Oui."

"Wah."

"Tu ne la mangeais pas, tu la promenais à dos de fourchette. Maintenant, dis-moi."

Granger se recula dans sa chaise avec un soupir résigné. "Je pensais que tu aurais deviné à présent."

"Deviné quoi ?"

Granger fit une pause pour se concentrer. Puis, elle demanda, "Sais-tu qui a inventé le Carnet à Papote ?"

"... ce n'était pas les jumeaux Weasley ?"

"Non. Ils ont simplement assisté l'inventeur dans la production de masse et la distribution."

Une lente compréhension se fraya un chemin en Drago. La sorcière en face de lui retenait maintenant un sourire.

"C'est toi l'inventeur de ces fichus Carnets ?"

"Oui," dit Granger.

"Non."

"Si."

"Non."

"Si." Granger avait l'air terriblement amusée.

"Explique-moi," dit Drago.

Granger prit une pose que Drago ne pouvait décrire que comme professorale. Elle croisa les jambes et leva sa fourchette, prête à la pointer sur un tableau invisible. "Les systèmes de communication instantanée ont vraiment décollé dans le monde Moldu il y a environ dix ans. Ils avaient déjà une longueur d'avance sur les sorciers avec le téléphone pendant tout le vingtième siècle, mais quand les emails sont devenus communs, et les SMS, et plus tard, la messagerie instantanée, les méthodes de communication sorcières sont passées de vintage à vraiment archaïques. J'avais déjà de l'expérience avec les méthodes rudimentaires de communication magiques quand j'étais petite - ces Gallions pendant la guerre - mais je savais qu'il devait y avoir quelque chose de plus élégant, qui garderait ce toucher du parchemin ou d'un cahier, mais qui serait beaucoup plus immédiat que les hiboux."

Là, Granger fut interrompue par le serveur ramassant leurs assiettes vides. Elle accepta le menu du dessert puis continua. "J'adore les hiboux ; je les trouve si pittoresques et adorables, mais si lents. Ne fais pas cette tête fâchée, ils sont lents - tu l'a dit toi même il y a un instant. Et la Cheminette est pratique seulement si tu est proche d'un foyer connecté. J'ai créé les Carnets pour compléter ces moyens de communication, pas les remplacer - j'adore écrire une bonne lettre. Je ne m'étais pas attendue du tout à ce qu'ils deviennent si populaires. Les jumeaux m'ont aidée à les mettre sur le marché et reçoivent un pourcentage des profits."

Drago garda un air neutre. L'autre option était de la regarder avec des yeux ronds. Cette femme n'était pas seulement d'une intelligence à faire peur, elle était aussi absolument bourrée de fric. Tout le monde avait un Carnet. Sa propre mère avait un Carnet et gagnait, à en juger par la vibration dans sa poche, rapidement en efficacité. Granger devait rouler sur l'or. Voilà pourquoi elle en avait donné un sac entier à une harpie sans hésitation.

"Alors c'est comme ça que tu finances ton fichu projet," dit-il finalement.

"Parmi d'autres choses, oui. J'ai passé assez de temps sous la tyrannie des sociétés subventionnaires pour apprécier l'indépendance."

"Mais - tout le monde pense que ce sont les frères Weasley qui ont inventé les Carnets. Pourquoi ne les revendiques-tu pas ? Ils sont révolutionnaires."

"Ils ne le sont vraiment pas," dit Granger. "Les équivalents moldus sont tellement plus avancés - ils peuvent s'envoyer des photos, des médias et des données de toutes sortes. Ils peuvent faire des appels avec des centaines de participants. Les Carnets sont rudimentaires. Une amélioration, mais rudimentaire." Là, Granger eut un frisson. "La barre était plutôt basse. Et pour ce qui est du crédit - j'ai eu mon temps dans la lumière. Je ne fais pas ça pour la gloire. J'ai vu un problème que j'avais la capacité de résoudre."

"C'est là dessus que porte ton projet aussi ?" demanda Drago. "Un problème que tu as la capacité de résoudre ?"

"Exactement," Granger le regardait sérieusement maintenant. "Je n'ai pas besoin de te dire que je préfère que la vérité sur les Carnets reste entre nous. Je ne te l'ai dit que parce que tu étais si horriblement insistant."

Drago la regarda. "En fait tu es un magnat. Un nabab."

Granger rit, mais d'un rire amer. "Non. Développer des nouveaux traitements coûte terriblement cher."

"Vraiment ?"

"Oui." Granger commença à énumérer les coûts sur ses doigts, jusqu'à ce qu'elle tombe à court. "Les matériaux, les lieux, le personnel de laboratoire, les conduites médicales, le personnel légal, les rédacteurs de protocoles, les spécialistes des données, les statisticiens… tester l'innocuité et l'efficacité coûte cher aussi, bien sûr - les études pharmacocinétiques, les tests de toxicologie précliniques, les tests bioanalytiques, et les tests cliniques eux-mêmes. Et les coûts financiers pour que tout soit aux normes de la CGP, la GMP, la GLP, le MHRA et la EMA sont à faire pleurer.

Drago, dont le regard était devenu largement flou, dit, "Oh."

Granger changea de position sur sa chaise de façon mécontente. "Mes projets incluent des complexes biologiques qui sont peu attractifs commercialement parlant et presque incompréhensibles pour les idiots monumentaux qui tiennent les cordons de la bourse nationale de la recherche magique. Donc je suis tout à fait livrée à moi-même. Livrée à moi-même et, franchement, plutôt à un stade embryonnaire. J'en suis encore à la recherche in-vitro, essayant de confirmer que ma cible peut réellement être affectée par un composant exogène pour commencer. L'argent ne résout pas tous les problèmes, malheureusement."

Le serveur revint pour prendre la commande des desserts. Granger s'excusa, ayant oublié de regarder le menu, et opta au hasard pour une crème caramel.

Pendant ce temps, Drago était aux prises à essayer de comprendre le phénomène paradoxal qu'était Granger. Elle aurait pu être riche - extravagamment riche. Et pourtant, elle choisissait de financer ses recherches au lieu de profiter d'une vie de loisir. Elle avait approximativement treize boulots. Elle aurait pu avoir sa propre maison de campagne, mais elle vivait dans un petit cottage dans la banlieue de Cambridge. Elle aurait pu avoir tout un personnel d'elfes de maison, mais elle n'avait qu'un chat et une pauvre boîte de thon dans ses placards.

Ça n'avait aucun sens. Et pourtant, si Drago considérait ce qu'il savait à propos de la sorcière en face de lui, ça en avait en quelque sorte. Elle était trop passionnée pour une vie de loisir. Trop terre à terre pour l'extravagance des grandes maisons et des elfes de maison. Trop une bienfaitrice pour faire autre chose que le bien avec cet argent. Tout était terriblement louable. Affreux, vraiment.

Granger s'éclaircit la gorge. Drago réalisa qu'il était en train de la fixer, et que le serveur le fixait lui.

"Le choix de dessert de Monsieur* ?"

"Comme elle," dit Drago.

"Une crème caramel pour Monsieur Crotch*, dit le serveur, inscrivant avec soin cette précieuse information sur son bloc-note.

Les yeux de Granger croisèrent les siens. Elle posa une main sur sa boucle.

Le serveur partit.

Granger laissa s'échapper un gloussement, fit un effort pour le contrôler, prit une grande inspiration et se tint immobile.

"Hormone," dit Drago.

Granger s'effondra dans un fou rire incontrôlable.

"Je t'avais dit de ne pas faire ça," haleta-elle, cherchant à inspirer un peu d'air.

"Il y a quelque chose de gratifiant à te faire complètement perdre le contrôle."

Granger renifla et tamponna ses cils avec une serviette. "C'est quelque chose de rare, j'espère que tu apprécies."

"C'est le cas," dit Drago.

Et c'était le cas. Les yeux sombres de Granger brillaient de joie. Ses joues étaient rouges, ses lèvres rougies par le vin. Les cheveux de sa tresse lâche serpentaient jusqu'à sa taille, une ligne foncée sur sa robe blanche. Ses jambes étaient repliées sous elle ; elle avait l'air délicat et fragile, et assez petite pour tenir parfaitement sur les genoux d'un homme, si un homme pensait à ce genre de chose (ce n'était certainement pas le cas de Drago.)

Et la lumière des bougies la flattait. Elle embrassait son front et ajoutait des touches chaudes près de ses clavicules. Elle dansait dans ses yeux.

L'effet était charmant.

Drago sombra, sans en avoir conscience, dans une sorte d'état de fascination.

Un accordéoniste commença à jouer, quelque part près de l'hôtel, remplissant l'air de romantisme.

"Monsieur*, votre crème caramel."

Le retour à la réalité fut discordant.

"Merci*," dit Drago au lieu de au diable la putain de crème caramel.

Granger mangeait son dessert, joyeusement inconsciente de la rêverie de Drago, dieu merci. Il décida de blâmer le vin pour sa transformation en crétin idiot aux yeux brillant ce soir là. Ça et trop peu de baises ces derniers temps, s'il en était réduit à fantasmer sur Granger, de toutes les sorcières.

Cela aiderait si elle ne ressemblait pas à une adorable dryade grecque en ce moment, prête à rejoindre la suite d'Artémis.

Depuis quand Granger était-elle belle ?

Quel développement exaspérant.

"Tu vas bien ?" demanda Granger.

"Pourquoi ?" demanda Drago, mettant de l'irritation dans le mot pour avoir l'air tout à fait normal.

"Tu as à peine touché à ton dessert," dit Granger, faisant un geste vers la crème caramel de Drago avec sa cuillère. "Plutôt inhabituel."

Il y avait d'autres choses inhabituelles à cet instant, mais si c'était la seule chose que le Cerveau remarquait, c'était très bien pour Drago.

"Je la savoure," dit Drago. Il prit une lente bouchée en guise de démonstration.

Les sourcils de Granger tressaillirent. "Arrête ça."

"Arrêter quoi ?" demanda Drago.

"D'être indécent avec la cuillère."

"J'utilise la cuillère. Tout le reste n'est que la création de ton imagination."

Granger plissa les yeux en le regardant. Drago prit une autre bouchée lentement, maintenant un odieux contact visuel. Granger détourna le regard.

"Maintenant c'est toi qui ne mange pas la tienne," remarqua Drago.

"J'ai perdu mon appétit, à te regarder rouler une pelle à la coutellerie." renifla Granger.

"Tu ne vas pas la finir ?"

"Non. Tu la veux ?"

"Je préférerais que tu te forces à la manger pour avoir des forces pour le monastère. Si les nonnes sont en rogne, demain pourrait être plutôt épuisant, magicalement parlant.

Granger finit obstinément sa crème caramel, à défaut de le faire avec enthousiasme.

Drago se rendit compte qu'il l'observait maintenant avec un regard critique. Quand il l'avait rencontrée pour la première fois, il y a si longtemps au mois de janvier, il avait été frappé par sa maigreur fatiguée qui rendait son visage sévère et émacié. Il lui semblait qu'elle avait une mine un peu plus saine maintenant - mais seulement un peu. Elle était moins maigre, les joues un peu plus roses.

Granger fit un geste vers le serveur pour l'addition. "L'addition, s'il vous plaît*."

Le fait qu'elle lève le bras fit réaliser Drago que sa robe laissait ses bras nus, quelque chose qui allait à l'encontre des choix vestimentaires habituels de Granger. Et maintenant, précisément parce qu'il essayait de ne pas attirer son regard, son bras gauche attira son attention - il y avait un charme de Détourne-Regard à cet endroit.

Il regarda délibérément la table d'à côté, faisant passer Granger et son bras dans sa vision périphérique. Là : un flou sur la peau de l'intérieur de son bras.

Il réalisa que ce que le charme couvrait avec une sensation de plomb dans l'estomac. Un souvenir éclatant lui revint, du travail austère de Bellatrix sur la peau de Granger. De Granger, blessée et épuisée, allongée comme une chose morte sur le sol de la salle à manger. Du sang qui coulait des lettres fraîchement tracées.

Drago n'avait plus jamais utilisé le mot Sang-de-Bourbe après ça.

Maintenant, il y avait quelque chose de terriblement triste dans l'habitude de Granger de porter des manches longues. Dans le charme discret qu'elle avait mis en place pour pouvoir porter une jolie robe. Drago cachait au monde son propre avant-bras avec honte, mais il aurait pensé que Granger, d'entre toutes, aurait été capable de soigner le sien. Clairement, elle portait toujours la marque du couteau de Bellatrix.

"Malefoy ?"

Drago cligna des yeux. "Hmm ?"

"Tu es bien silencieux."

Granger avait payé l'addition avec de l'argent moldu. Elle se leva de sa chaise.

Drago se leva avec elle. "Je pensais juste à demain."

Mais en réalité, il pensait à une époque distante, quand cette sorcière avait été mutilée dans sa maison. Et elle portait toujours la cicatrice, et elle la cachait, à lui et à tous les autres, mais elle était toujours là. Un rappel quotidien pour elle, de la cruauté et de la haine maladive. D'à quel point elle était passée proche de la mort. D'à quel point leur monde était passé près d'un point de non-retour.

Il avait envie de lui dire quelque chose - d'exprimer sa tristesse, ou de s'excuser - mais de tels mots ne lui venaient pas facilement, et il ne pouvait pas voir une telle conversation mener autre part que dans des endroits bizarres et compliqués.

Alors qu'ils se frayaient un chemin à travers les tables tout le long du quai, Drago conclut que ce n'était pas vraiment le moment. Mais, regardant le flou du charme frotter contre sa robe alors qu'elle marchait, il décida qu'il y aurait Un Moment, et qu'il saurait trouver les mots. Pas ce soir, mais un autre.

Le soleil se couchait finalement, langoureusement, paresseusement, sur cette magnifique soirée. Le solstice moins un jour.

Granger regardait avec nostalgie le long de la plage de galets. "Il est censé y avoir un marqueur quelque part par là, où la Magdaléenne aurait posé le pied pour la première fois en France."

"Je suppose que c'était sur ton itinéraire ?"

"Oui, mais je n'ai pas eu assez de temps."

"Allons-y," dit Drago.

Granger le regarda avec surprise. "Tu viendrais ?"

Drago haussa les épaules de la façon la plus nonchalante possible. "J'ai envie de marcher."

La surprise de Granger se transforma en une sorte de ravissement prudent. "Très bien, c'est à environ quinze minutes de marche, par là. En tout cas c'est ce que dit le livre."

Ils grimpèrent et glissèrent sur de gros rochers jusqu'à la plage de galets, où ils trouvèrent une sorte de sentier côtier. Granger mena Drago, lui montrant des points d'intérêt géologiques ou historiques alors qu'ils avançaient. Les paysages devenaient progressivement plus spectaculaires alors qu'ils quittaient la baie peu profonde où l'hôtel était niché et qu'ils avançaient en contournant le cap.

La marée commençait à monter. Drago roula son pantalon et ses manches (s'assurant pour les secondes que son propre charme de dissimulation était en place), puis attacha ses chaussures ensemble et les suspendit à ses épaules. Granger portait ses sandales au bout de ses doigts. Ils pataugèrent à travers les piscines de galets salées, aussi chaudes que l'eau d'un bain. Le son de l'accordéon sur le quais s'estompa ; ils n'entendaient plus que le rythme cardiaque des vagues.

Ils se retrouvèrent dans un groupe de centaines d'oiseaux marins, qui s'envolèrent autour d'eux et se déployèrent dans les cieux dans un vrombissement de battements d'ailes et de cris de mouettes. Ce fut un moment sublime et saisissant qui emporta un peu de leur âme avec lui. Granger regarda les oiseaux disparaître dans le bleu du ciel avec un petit soupir, le bout de ses doigts sur sa clavicule, ses lèvres entrouvertes.

Granger dit "C'est beau," et Drago dit, "Oui," mais ils ne parlaient pas de la même chose.

Ils continuèrent à avancer. Le marqueur de l'arrivée de la Magdaléenne était une modeste pierre, à moitié enfouie dans le sable, au bout du cap. Quelques fleurs coupées étaient réparties autour, ainsi que des bougies se battant pour rester allumées face au vent.

Granger fournit un grand nombre de détails à Drago sur la légende de l'expulsion de la Magdaléenne de la Terre Sainte, et quels disciples étaient avec elle, et quand elle avait atteint cet endroit. Drago ne se souciait peu des détails, mais il était content d'avoir une excuse pour garder son attention sur elle, sur la façon dont le vent promenait sa tresse ici et là, sur ses jambes nues jouant avec l'eau de mer. À un moment elle faillit perdre l'équilibre sur les pierres mouillées et ses doigts touchèrent son bras. Ils furent rapidement retirés.

Drago dit qu'il supposait qu'il y avait des endroits pires que la Provence pour s'échouer. Granger dit qu'elle le pensait aussi. Drago demanda si la Magdaléenne avait mangé des dattes fourrées au massepain quand elle était ici. Granger aimait à penser que c'était elle qui avait apporté la recette avec elle de la Terre Sainte à l'origine. Drago dit que s'attribuer le crédit d'une création culinaire aussi sublime était typique des français. Granger acquiesça.

Puis ils tombèrent dans le silence et restèrent debout là où la terre rencontrait la mer, et respirèrent l'air doux, furent titillés par la brise salée. De petites vagues montaient à l'assaut de leurs genoux avant de se briser dans l'eau de mer.

Drago trouva une étoile de mer. Granger fut enchantée par la découverte et s'accroupit pour la regarder, et interrogea Drago sur quelle espèce c'était, et Drago répondit qu'il n'en avait pas la moindre idée.

Ils firent demi-tour pour retourner à l'hôtel, pataugeant dans les piscines chaudes laissées par la marée, de petites vagues mousseuses clapotant sur leurs chevilles. Leurs mains s'effleurèrent une ou deux fois, et ils se dirent pardon en s'éloignant l'un de l'autre, ils continuèrent de marcher, et puis leurs coudes s'effleurèrent par accident, parce qu'ils avaient de nouveau dérivé l'un vers l'autre

Les grands rochers près du quai posèrent plus de difficultés pour monter que pour descendre ; elle se tint debout, indécise, saisissant sa baguette dans sa poche, mais il y avait des Moldus aux alentours et son intention de métamorphoser un escalier fut interrompue.

Drago arriva derrière elle et la souleva d'un seul mouvement délicat, et reçut pour la peine un cri indigné et des jupes pleines de sable en plein visage. Sa taille était fine et ferme entre ses mains, et chaude.

Il n'avait pas besoin de son aide pour monter derrière elle, mais il accepta néanmoins la petite main qu'elle tendait vers lui et s'amusa du sérieux effort qu'elle fournit pour le hisser.

Ils errèrent dans la direction de l'hôtel.

Le soleil nimbait l'horizon d'or. Avec cet éclat dans le dos, Granger avait l'air de ne rien porter d'autre que de la lumière.