Nettie écarquilla les yeux. On aurait dit qu'elle voulait s'enfuir, mais elle se retourna simplement.
« Venez. »
Le groupe la suivit. Elle les emmena dans une pièce à l'opposé de celle d'où ils venaient. Elle était similaire à la précédente, avec une statue de loup en son centre. Des renfoncements ornés d'étagères remplies de tablettes étaient disposés autour de la pièce. Pendant que la porte se refermait derrière eux, Barroca fut émerveillée par tout le savoir qui était entreposé là, par tout ce qu'elle pourrait y découvrir sur la magie druidique. Elle remarqua à peine le cadavre de drow disposé sur une table de pierre.
« Lui, il était aussi infecté » dit Nettie en le montrant d'un signe de tête.
Elle ne les quittait pas des yeux.
« Le parasite l'a tué ? » demanda Barroca, grimaçant à la vue du corps.
« Non, c'est Maître Halsin qui l'a fait. »
La barde ne se sentait pas rassurée. La perspective de se retrouver assassinée par ce Maître Halsin ne lui semblait pas plus réjouissante que celle d'être transformée.
« Lui pourrait vous le retirer en un tour de main, mais je vais devoir faire avec ce que j'ai. »
« Nous aimerions autant quelque chose de moins radical » dit la barde.
« Ne vous inquiétez pas, j'ai ce qu'il vous faut. Approchez, j'ai besoin que vous soyez plus près. Et seule » répondit la soigneuse en jetant un regard à Gayle.
« Je veux bien vous accorder un peu plus d'espace, mais je ne laisserais pas Barroca seule » répondit-il.
« Bien, peu importe. »
Nettie et Barroca se reculèrent un peu plus, non loin d'une table de pierre remplie de fioles et de papiers. Nettie tentait de retenir ses mains qui tremblaient, mais son regard brillait d'une lueur qui ne trompait personne. Elle était sans doute terrorisée à l'idée de prendre en charge une telle affection seule. Elle se retourna vers la table de pierre et y chercha quelque chose. Lorsqu'elle refit face à Barroca, elle gardait ses mains dans le dos.
« D'abord, j'ai besoin de quelques informations. Avez-vous ressenti des symptômes étranges ? »
« Pas que je sache » réfléchit la barde. « A part le fait que je puisse communiquer par... télépathie avec les autres. »
« Intéressant... Donc vous vous reconnaissez les uns les autres... Et comment avez vous attrapé cette horreur ? Maître Halsin cherchait désespérément à savoir d'où cela venait. »
« J'ai été enlevée, et ils m'ont introduit la larve dans le vaisseau. »
« Enlevée vous dites ? Mais Maître Halsin pensait que... »
Barroca fronça les sourcils.
« Je ne veux pas paraître impolie, mais vous posez beaucoup de questions... Il vaudrait peut être mieux que nous retrouvions votre Maître Halsin avant de faire quoi que ce soit, qu'en pensez-vous ?»
« Il serait le plus à même de le faire, mais il n'est pas là, vous devez vous contenter de moi. C'est que, cette chose n'est pas uniquement une menace pour vous. Vous pourriez tuer tout le monde ici. »
La barde frissonna. Nettie avait raison, si elle venait à se transformer, elle deviendrait un flagelleur mental, un monstre. Cela lui remémora le pourquoi de ses voyages, de ses recherches. Pourquoi elle avait quitté Eauprofonde, puis la Porte de Baldur. Tout cela ne devait pas être vain.
« Ecoutez, je vous fais confiance, vraiment » dit-elle en haussant la voix sans le vouloir. « Alors essayez de me faire confiance, au moins un tout petit peu. Je ne me suis pas transformée. J'ai encore des questions auxquelles je dois répondre, sur ma vie, sur moi-même. Je veux juste m'en sortir. »
Elle avait sortit ces mots en un seul souffle. Elle s'arrêta quelques instants afin de retrouver une respiration normale.
« J'ai déjà dit à votre collègue que j'essayerais d'aller chercher votre maître. Gayle, je crois que c'est notre seule option. »
Le magicien acquiesça. A ces mots, Nettie déposa une branche sur la table derrière elle avant de chercher quelque chose dans sa sacoche. Elle en sortit une fiole, qu'elle lui tendit. La barde observa le liquide vert fluorescent qu'elle contenait. Ce n'était pas du jus de pomme, c'en était sûr. Elle jeta un regard interrogateur à la naine.
« Vous avez l'air d'être quelqu'un de bien, et si vous retrouviez Maître Halsin, vous rendriez le plus grand service au bosquet, et à moi. Dans la fiole, c'est du venin de vouivre. Jurez moi que vous l'avalerez si ça tourne mal. »
« Je le jure » dit Barroca, sans grande conviction.
L'atmosphère se détendit. Nettie alla s'asseoir sur un tabouret de pierre, et la porte se rouvrit dans un coulissement bleuté.
« Je suis désolée, mais c'est juste du délire ce qu'il se passe. Tous ces infectés, on a essayé d'en trouver un maximum avec Maître Halsin, pour les étudier. Ce dont on est sûrs, c'est qu'ils convergent tous vers un ancien temple de Seluné. Il y était parti, avec les aventuriers, mais il n'est jamais revenu. Bonne chance, et n'oubliez pas votre serment. »
Juste avant de sortir de la grotte, Gayle et Barroca furent salué par l'halfelin qu'ils avaient sauvé précédemment, et ils retrouvèrent Ombrecoeur devant le bassin sacré. Ils décidèrent de lui expliquer plus tard ce qu'ils avaient appris. Dorénavant, ils devraient être discret à propos de leur infection, afin d'éviter d'autres réactions comme celle de Nettie. Sur le retour au camp, ils croisèrent un sanglier particulièrement nerveux, une druidesse qui discutait avec un oiseau et un homme habillé de couleurs criardes qui interrogeait un ours. Cet endroit ne manquait pas de curiosités pour une personne venant de la ville. Au bout d'un chemin descendant, un ours pêchait en se lamentant.
« Non, toujours pas... Il y a l'odeur des hommes, mais pas la sienne... »
« Qui cherches-tu ? » lui demanda Barroca.
« Maître Halsin, il est parti avec ces hommes. Il ne reviendra pas... »
« Qu'est-ce qui te fais dire ça ? »
« Je ne sens pas son odeur. Je sens celle des hommes, mais pas la sienne. »
La barde s'agenouilla à ses côtés. L'endroit sentait le poisson, que l'animal était en train d'amasser sur le rivage.
« Il va revenir, j'en suis sûre » dit-elle à l'ours en lui souriant.
« Comment ? Et qui es-tu ? »
« Je suis Barroca »
« Ormn est mon nom. Maintenant, je dois continuer à chercher. Prends un poisson. »
L'ours s'éloigna, et ils reprirent leur route, un poisson en plus dans leur sac de provisions. Ils sortirent du bosquet et rejoignirent leur camp. Lae'zel y avait déjà allumé un feu, dans lequel brûlait une énorme bûche. Une odeur de viande grillée parfumait l'endroit, un fumet délicieux qui ne manqua pas de leur donner de l'appétit. La githyanki était là, en train de dévorer une côte à mains nues. Lorsqu'elle remarqua l'arrivée des autres, elle s'essuya la bouche avec un bras et se releva avec l'autre. Astarion s'approcha également, une main posée sur sa dague, l'autre sur sa hanche. Enfin, Wyll s'était installé non loin de la tente de Gayle, une coupe à la main. Les deux les regardaient d'un air inquisiteur, attendant qu'ils fassent le rapport de ce qu'ils avaient vus et entendus.
« Bonjour, vous avec déjà mangé à ce que je vois » essaya gentiment la barde.
« Vous en avez pris du temps, pour des futilités » répondit Lae'zel avec son tranchant habituel.
« Et vous vous êtes partie bien vite » répliqua Ombrecoeur.
Le ton montait déjà entre les deux femmes. Il ne pouvait pas y avoir une discussion entre les deux sans qu'elles se disputent. Barroca espéra qu'il ne faudrait pas jouer les médiateurs pendant trop longtemps.
« Nous avons du nouveau » dit-elle pour détourner l'attention. « Nous avons trouvé quelqu'un qui pourrait nous aider. »
« Inutile » lanca Lae'zel. « Le tif-lin m'a indiqué l'endroit où il avait vu les miens, non loin du col de montagne. »
« Autant se jeter dans la gueule du loup... » répondit Ombrecoeur.
Barroca soupira et s'éloigna. Elle n'avait pas envie d'élever la voix, de s'interposer. Peut être allaient elles finir par se battre, ce n'était pas impossible, et elle n'aimerait pas être là pour voir ça. Elle songea un instant à partir, mais comment pourrait-elle s'en sortir seule ? Ses compagnons étaient tous des combattants, mais elle ? Une simple barde qui n'avait aucune expérience. Les voix continuaient de tinter autour du feu de camp, tandis qu'elle s'était assise sous un énorme arbre, les jambes repliées contre son buste. Un bruissement dans les feuilles attira son attention, et elle vit un écureuil qui grimpa au delà des branches. Après de longues minutes, elle fut rejointe par Wyll, s'appuyant sur le tronc. Puis Gayle vint s'asseoir en face d'elle.
« J'abandonne » dit le magicien. « Ces deux là sont irrécupérables »
« Pourrais je savoir ce que vous avez découvert auprès des druides ? Cela m'intéresse » demanda Wyll.
« Le Premier Druide pourrait nous aider, mais il a disparu. Il faudrait que nous partions à sa recherche. » dit Barroca.
« Cela va être difficile, Lae'zel est décidée à rejoindre le col de montagne... » ajouta Gayle.
Il y eu un silence, comme s'ils n'avaient pas pensé à ça. Tous avaient besoin les uns des autres dans leur situation, et s'ils n'étaient pas d'accord sur la direction à prendre, l'aventure risquait d'être compliquée. Les cris s'étaient arrêtés autour du feu de camp, et Ombrecoeur les avait rejoint discrètement. Elle semblait contrariée, les bras fermement croisés, mais son visage restait impassible.
« Nous ne sommes pas obligés de faire route avec Lae'zel » dit Wyll.
« Il a raison » dit la cléresse avec empressement. « En ce qui me concerne, je vous suis. J'ai beaucoup plus de confiance envers vous qu'envers elle. »
« Lae'zel est peut être une féroce guerrière, mais je préfère m'en remettre à vous. Je sais à quel point les mots peuvent devenir de puissants alliés, et pas uniquement pour lancer des sorts » dit Gayle.
« L'équipe s'agrandit, et si nous y ajoutions notre charmeuse de serpents. » continua l'épéiste. « Qu'en dites-vous, Barroca ? »
Elle le regarda d'un air ébahi, la bouche à moitié ouverte. Elle était surprise de son invitation. Jamais elle n'aurait cru qu'ils pourraient vouloir d'elle dans leur petite troupe, mais cela la fit reprendre son sourire. Elle était touchée par ces mots, « charmeuse de serpent » n'était pas un si mauvais titre. Mais ils devraient peut être trouver autre chose à l'avenir. Elle acquiesça et se releva, bien droite, prête à reprendre le voyage.
« Je suis de la partie » dit elle avec un brin d'enthousiasme.
« Et bien, notre équipe est formée. Gobelins, tremblez, nous voilà ! » scanda Wyll.
« Peut être qu'il ne faudrait pas crier victoire si vite, Wyll. » lanca Ombrecoeur, les bras toujours collés contre son buste. « Nos chances de survie restent minces, même si nous nous battons bien ».
« Un brave bretteur, une sombre cléresse, une délicate barde, et un talentueux magicien. Cela ne pourrait être mieux, vous ne trouvez pas ? » dit Gayle avec ardeur.
Chacun rejoint sa paillasse. Ils avaient décidés de passer le reste de l'après-midi au camp, afin de préparer la route du lendemain. Barroca était soulagée de ne plus être officiellement seule dans ce périple. Elle connaissait à peine ces gens, mais ils lui avaient montré qu'elle pouvait leur faire confiance, au moins pour le moment. Elle s'endormit.
