Lorsque Barroca se réveilla, il faisait nuit. Elle n'avait pas voulu dormir tant, mais ce repos lui avait fait le plus grand bien. Elle avait pu se reposer complètement, repensant à l'équipe qu'ils avaient formée avec Wyll, Gayle, et Ombrecoeur. L'air du soir était frais, et le vent faisait bruisser délicatement les feuilles des arbres environnants. On pouvait entendre des oiseaux piailler, et d'autres bruissements indiquaient que les sommets étaient habités d'éventuels écureuils, ou autre animaux arboricoles. Elle rejoignit le feu, afin de pouvoir profiter de quelque chaleur. Gayle y était, un bol à la main. Une délicieuse odeur de ragoût flottait dans l'air, et de poisson grillé. Il invita Barroca à s'asseoir auprès de lui d'un geste de la main, tout en remplissant un autre bol.

« Vous arrivez à temps, les autres ont déjà mangé. Enfin, ceux qui voulaient » dit-il en riant.

La barde saisit le bol avec ses deux mains et huma la préparation : après leur maigre repas de la veille, c'était un dîner royal. Elle en goûta une cuillerée : c'était un ragoût de poisson, avec de l'oignon et de la carotte. Elle l'avala tout entier, tandis que le magicien regardait le feu.

« Alors, qu'en avez-vous pensé ? » demanda-t-il.

« C'était fabuleux. C'est vous qui l'avez préparé ? »

« Oui, un vrai ragoût Aquafondien, l'avez-vous reconnu ? Bon, c'est vrai qu'il manque quelques ingrédients... »

Ils rirent de bon cœur. Pendant un instant, le temps de leur rire, Barroca oublia tout. Sa légèreté s'envola lorsqu'elle remarqua le regard inquiet de Gayle, qui fixait encore le feu de camp, joignant et déjoignant ses doigts. Elle le regarda, attendant qu'il ouvre la bouche, comme si elle attendait une sentence. Le magicien s'éclaircit la voix.

« Je vous ai vue, parler avec ce druide, convaincre la soigneuse de ne pas nous empoisonner, et charmer ce serpent » commença-t-il, un sourire en coin à la mention du serpent. « De plus, nous venons tous deux de la même ville, nous y avons tous les deux étudié. Une telle coïncidence n'en est pas une. »

Barroca sourit devant cette démonstration de compliments, mais elle sentait que ce n'était pas tout, qu'il y aurait un mais derrière. Il posa son regard intense sur elle.

« En un mot, je vous fais confiance. Je sais que je peux compter sur vous, et vous pouvez compter sur moi bien évidemment. »

« Cela me touche beaucoup, Gayle. Cela me rassure d'avoir un puissant magicien à mes côtés. »

« Justement, à ce propos... » continua-t-il, en se crispant, se remettant à regarder devant lui.

Le feu s'agitait, comme s'il sentait la tension qui émanait du magicien. Le bois craquait, des étincelles en jaillissant tel un petit feu d'artifice. Barroca regardait Gayle avec inquiétude, mais il semblait totalement absorbé dans ses pensées. Elle posa doucement la main sur son bras, ce qui le fit légèrement sursauter. C'est elle qui sursauta à son tour, lorsqu'il posa sa main sur la sienne.

« Je ne suis plus le magicien que j'étais, j'ai un problème, et j'ai besoin de votre aide. Et de votre compréhension. »

Les flammes dansaient dans son regard foncé. Son visage affichait clairement du désespoir. Il n'avait pourtant pas l'air malade, et ses pouvoirs semblaient tout à fait corrects. Elle fronça les sourcils.

« A intervalles réguliers, j'ai besoin d'objets magiques, que je dois... consommer. »

« Comment ça, consommer ? Vous les avalez ? » demanda la barde avec suspicion.

« Non » rit Gayle. « J'absorbe leur magie. C'est très important, vital même. Et pas uniquement pour moi. »

« Je ne comprends pas, comment cela vous absorbez leur magie ? »

« Écoutez, je ne peux pas vous en dire plus pour le moment. J'ai besoin de votre compréhension à ce sujet » continua-t-il en soupirant. « Et de votre aide. »

Barroca chercha dans tous les recoins de sa mémoire une histoire similaire qu'elle aurait pu entendre, mais elle n'en trouva pas. Après tout, même si cela sortait de l'ordinaire, un magicien comme Gayle en sortait tout autant. Il devait avoir ses raisons.

« Et comment puis-je vous aider ? »

« Alors, c'est d'accord ? Durant nos aventures, nous trouverons sûrement des tas d'objets magiques. C'est de cela que j'ai besoin. »

« Oui, je vous aiderais avec plaisir. »

« Merci du fond du coeur, ma gente dame. Vous êtes la personne la plus honorable qui soit. »

Il saisit sa main entre les siennes, et y approcha ses lèvres, sans les poser. Barroca retira sa main et se releva, mal à l'aise. Gayle fit de même.

« Je m'en vais à ma couche maintenant. Comme le dit l'adage, un magicien reposé en vaut deux. Bonne nuit et, merci encore. »

Elle le regarda s'éloigner, puis jeta un coup d'œil aux alentours. Comme ils s'étaient tous installés dans leurs coins, éloignés les uns des autres, elle n'aperçut personne. Elle décida tout de même d'aller voir comment ils se portaient. Elle s'avança dans le bois, là où elle avait vu des tentes. Elle s'arrêta net, lorsqu'elle vit Lae'zel, une jambe relevée contre un arbre, un bras de chaque côté.

« Lae'zel ? » dit Barroca timidement.

La githyanki se remit d'un coup sur ses deux jambes, et saisit son épée. Un tronc à côté d'elle avait visiblement servi de mannequin d'entraînement. Elle brandit son épée au dessus de sa tête.

« Comment m'avez vous vue ? » interrogea-t-elle.

« Et bien, je vois plutôt bien dans le noir, et je me demandais ce que... »

« Je vois. Vous êtes une elfe donc. »

Sa remarque prit la barde au dépourvu, mais elle préféra ne pas épiloguer sur le sujet. Oui, elle avait toujours remarquablement bien vu dans le noir, particulièrement pour une demi-elfe. Lae'zel n'avait pas l'air coutumière des caractéristiques des uns et des autres, et tant mieux d'un côté.

« Que faites-vous ? »

« Je regardais les Larmes, tout en entraînant mon corps » répondit Lae'zel, d'un air pensif.

« Les Larmes ? Vous voulez dire, les étoiles ? »

« Tsk, trève de bavardages, she'lak » dit très durement la githyanki. « Allez vous reposer, vous en aurez besoin. Nous avons une longue route jusqu'à la crèche. »

Elle disparut dans sa tente. Barroca partit dans la direction opposée, et trouva rapidement Ombrecoeur à côté d'un pare-terre de petites fleurs jaunes. La cléresse était assise, les mains sur ses cuisses, les yeux fermés. Elle murmurait des paroles qui semblaient n'avoir aucun sens, à part peut être pour un dévot. La barde l'observa un instant, puis marcha sur une branche afin de signaler sa présence. Ombrecoeur se leva de suite, l'air confuse.

« Je croyais que vous dormiez » dit-elle, ennuyée.

« Je passais juste par là. Je peux vous parler une minute ? »

« Oui, venez. »

Elle indiqua un tabouret à côté d'elle, et Barroca vint s'y asseoir, les jambes croisées. Quelques bougies étaient allumées auprès d'elles, et une odeur d'encens flottait dans l'air environnant.

« Alors, de quoi vouliez vous me parler ? »

« Je voulais juste voir comment vous vous portiez. »

« Aussi bien que je le peux, si on oublie notre hôte indésirable. »

« Évidemment » sourit Barroca.

« Je suppose que vous voulez parlez de tout à l'heure, ma douleur. Ce n'est rien, je vous l'assure. Et cela n'a rien à voir avec la larve. »

La cléresse sourit à son tour. Ses lèvres avaient bougés, mais ses yeux étaient restés de marbre. Barroca la croyait à propos de sa blessure, Ombrecoeur n'avait pas l'air de quelqu'un qui pouvait mentir sur quelque chose de si important. Elle semblait même plutôt sympathique, comparée à l'autre femme du groupe. Il y eut un silence durant lequel la barde chercha de quoi elles pourraient bien discuter, si possible quelque chose qui ne soit pas en rapport avec la larve. Elle repensa soudain à la prière qu'elle avait aperçue.

« Quelle déité priez-vous ? » demanda-t-elle soudainement.

« Je préfère ne pas en parler » répondit Ombrecoeur sèchement.

Barroca leva les sourcils d'étonnement. Elle refréna d'autres questions quand elle vit ceux d'Ombrecoeur se froncer et son sourire fondre en une expression de mécontentement.

« Je vous laisse, je ne voulais pas vous déranger » dit-elle en se relevant.

La cléresse acquiesça, elle parut soulagée de ne pas continuer la conversation. Barroca décida de retourner à sa couche, afin de se reposer. Elle n'avait pas encore vu ni Wyll, ni Astarion, mais ce dernier ne voulait sûrement pas lui parler. Quel ne fut pas son étonnement, quand elle vit l'elfe au delà d'un buisson épineux, étendu sur sa paillasse, la regardant. Elle hésita d'abord à aller le voir, se disant qu'il se trompait sûrement de personne. Ses doutes se dissipèrent quand il lui fit signe avec sa tête d'approcher, un sourire charmeur au bout des lèvres.

« Ma chère, nous ne nous sommes pas beaucoup vus, aujourd'hui. »

« Il est vrai que nous étions très occupés, chacun de notre côté » rétorqua-t-elle, un sourire en coin.

« Je vois que j'ai réussi à dérider la barde mélancolique. »

Il se releva, et s'approcha tout près de Barroca. Elle réprima son envie de reculer, et tint ses poings derrière son dos. L'attitude d'Astarion avait changé : là où il était toujours effacé, fermé à tout, il semblait... ouvert. Elle crut comprendre la raison de ce changement lorsqu'elle aperçut une bouteille de vin vide à côté de sa paillasse.

« Vous êtes vraiment belle quand vous souriez, magnifique même. »

Sa voix n'était plus qu'un murmure. Il se rapprocha encore, à tel point que Barroca pouvait sentir son souffle contre sa joue. Il était froid, comme la brise provenant de la Mer des Epées un soir d'hiver. Elle frémit un peu à la sensation du frisson qui lui parcourait le dos, et elle sentit son cœur battre rapidement. Son corps lui criait de s'en aller, mais elle résista, encore. Le sourire d'Astarion s'élargit, et il se pencha, leurs fronts se touchant. Elle ne comprenait pas pourquoi il aimait autant la tourmenter, voire l'effrayer. Il la regarda dans les yeux. Son regard rouge ressortait encore plus sous la faible lumière du feu qui arrivait jusque là, et il s'attendrit lorsqu'elle remit ses bras le long de son corps.

« Je vois que je vous plais, moi aussi. Restez avec moi. » lui susurra-t-il dans l'oreille.

Il plaça sa main sur la joue de Barroca. Elle l'enleva, avant de se reculer. L'elfe cligna des yeux, son regard toujours fixé sur elle, et il se rapprocha à nouveau. Cela continua jusqu'à ce que le dos de la femme arrive contre le tronc d'un arbre.

« Je ne partage pas vos sentiments » dit-elle fermement.

« Qui a parlé de sentiments ? » gloussa-t-il.

« Vous ne me plaisez pas, un point c'est tout. »

« Voyons, ma jolie, vous vous mentez à vous même. Le héros et le magicien ne m'arrivent même pas à la cheville... »

« J'ai d'autres priorités » le coupa-t-elle en haussant le ton.

Elle s'en alla le plus vite possible, sans se retourner. Elle s'assit auprès du feu de camp, et se blottit dans ses propres bras. Comme elle aurait aimé être dans ses draps épais, là-bas, à Eauprofonde. Elle aurait pour seule compagnie son ami de longue date, avec qui elle partageait son logis. Elle resta ainsi le reste de la nuit, le feu diminuant peu à peu, tout comme sa veille, qui finit par céder aux émois de la journée.