Bonjour,

Et bonne année à toutes les personnes qui passent par ici, qu'elle vous soit douce et enrichissante :)

Bonne lecture !

Shadow : Merci pour la review ! Les motivations et la psychologie de Kise sont difficiles à décrypter oui :) Après tout c'est lui seul qui sait ce qui s'est passé et comment ça s'est passé donc ce n'est pas comme si j'allais le dire :D


CHAPITRE HUIT

« L'embêtant, avec les labyrinthes, c'est qu'on ne saura qu'à la fin si l'on a choisi le bon chemin ou pas. Et si en fin de compte on s'est trompé, il est en général trop tard pour repartir en arrière et recommencer. C'est le problème avec les labyrinthes. »

Haruki Murakami, L'Étrange bibliothèque

I

Un an auparavant

La fumée bleue de la cigarette de Kise montait vers le plafond en des volutes hypnotiques. Akashi la fixait, supportant l'odeur même s'il ne fumait pas lui-même. Et puis, il n'était pas chez lui. Il pouvait bien faire cette petite concession. Il finit par détacher son regard de la fumée pour le tourner vers Kise, qui semblait totalement perdu dans ses pensées, le bout de sa cigarette faisant rougeoyer ses iris noisette à chaque nouvelle bouffée. Soudain, le mannequin demanda :

« Ça t'est déjà arrivé de penser à disparaître ?

Je ne crois pas », répondit Akashi d'un ton neutre.

Kise eut un léger sourire, qui sembla triste à l'homme d'affaires. Mais cette expression s'effaça aussi rapidement qu'elle était apparue, et le blond l'observa d'un air taquin.

« Pourtant, imagine : tu pourrais faire tout ce que tu veux, aller où tu veux.

Pour quoi faire ? » demanda encore Akashi, perplexe.

Kise prit une expression boudeuse.

« T'aimes tant ta vie ici ? Rien à changer ?

Il y a toujours des choses à changer. Mais je n'éprouve pas le besoin de tout plaquer. Ça voudrait dire qu'il faudrait tout recommencer. Et j'ai travaillé trop dur… » Akashi jeta un coup d'œil au blond. « Et toi aussi, non ?

Je suppose… » répondit Kise en regardant sa fumée monter vers le plafond.

Akashi n'aima pas trop cette réponse en demi-teintes.

« Et si tu recommençais tout, que ferais-tu ? interrogea-t-il ensuite.

J'en sais rien, mais c'est pas ça l'important.

C'est quoi ?

C'est d'avoir le choix. Toutes les possibilités qui s'offrent à toi. Repartir de zéro.

Et c'est ça que tu veux ? »

Kise réfléchit à la question, les sourcils froncés, puis éclata de rire :

« Nan, trop compliqué. Trop de paramètres à prendre en compte. C'est juste un fantasme, j'imagine… »

Akashi secoua la tête comme pour en chasser les souvenirs. Cette scène revenait souvent le hanter ces derniers temps, et chaque fois, elle lui comprimait le cœur. Juste un fantasme… Et pourtant, aujourd'hui Ryota manquait à l'appel, et Akashi ne pouvait pas se débarrasser de l'impression tenace qu'il aurait dû dire quelque chose cette fois-là, faire quelque chose, comme si ça aurait enrayé le cours des événements qui avaient peut-être déjà commencé à cette époque. Mais qu'aurait-il pu faire ? Il n'était même pas certain de savoir en quoi cette série d'événements qu'il imaginait consistait au juste, ou même si elle existait vraiment. Cela, seul Ryota le savait, et il avait emporté ses secrets. Et puis, peut-être qu'on ne pouvait pas empêcher certaines choses de se produire, une fois que la machine est lancée. Une pointe d'agacement le gagna à cette pensée : non, ce n'était pas avec ce genre de vérités générales que sa conscience allait le laisser en paix.

Il ne pouvait plus continuer comme ça. Les flics n'avaient plus de questions à lui poser, et désormais il avait deux options : rester, ou rentrer chez lui au Japon. Le choix s'imposa de lui-même au moment où il se représenta ces possibilités : il lui était impossible de quitter les USA. Il avait la sensation que s'il le faisait, le fil ténu qui le reliait encore au blond s'évaporerait et qu'ils ne se reverraient plus jamais.

Fort de sa résolution, Akashi commença à faire ses bagages. Il resterait en Amérique, mais il n'avait plus rien à faire à Los Angeles, où il lui semblait s'être attardé trop longtemps. Il avait l'habitude de voyager et improviser un nouveau trajet ne lui posait aucun problème. Son métier le menait souvent aux quatre coins du monde, et c'était l'un des aspects qu'il aimait, même si souvent, il n'avait pas tellement le temps de faire du tourisme. Pour lui qui aimait et même éprouvait le besoin de contrôler son quotidien, ces changements de décor étaient une manière d'instiller malgré tout de l'imprévu dans sa vie. De la rendre plus variée et savoureuse. Il n'avait pas beaucoup de distractions et son caractère peu sociable l'isolait parfois dans une bulle, et il n'avait alors même pas conscience de dépérir jusqu'à ce que les démons le rattrapent la nuit venue, lui annonçant qu'il était temps de lever le camp. Il avait toujours maintenu une certaine stabilité dans son existence, en grande partie parce qu'il était très conscient de la faille au fond de lui, cette brèche qui, si elle s'élargissait, laissait entrevoir un aspect de sa personnalité plus noir, capable de cruauté et du plus grand égoïsme. Son propre tourmenteur le rendait malheureux et pourtant, pointait le bout de son nez quand il se sentait fragile, comme si devenir quelqu'un de mauvais le protégeait. Il savait bien que c'était faux, d'où le fait qu'il s'arrange pour maintenir tout en place dans sa vie. Mais là… Ryota ne lui facilitait pas les choses.

Il secoua la tête tandis qu'il pliait soigneusement ses vêtements. Non, c'était injuste. C'était aussi grâce à Ryota que la brèche restait trop étroite pour que le monstre en sorte. Il avait toujours voulu croire que d'une certaine façon, ils s'équilibraient l'un et l'autre. N'est-ce pas Tetsuya qui disait toujours que personne ne peut rester totalement seul ? Un mince sourire étira ses lèvres lorsqu'il songea à son ami. Ryota devait lui manquer, à lui aussi. Il leur manquait à tous. Sans lui, les choses semblaient atténuées, comme moins réelles. Sa place était dans leur monde, pas dans son monde à lui où ils ne pouvaient plus s'atteindre. De plus, ce déficit de réalité paraissait s'aggraver le temps passant, si bien qu'Akashi avait parfois l'impression de tanguer quand il marchait, comme s'il arpentait un monde prêt à s'effriter. Et cette sensation ressemblait bien trop à celle qu'il éprouvait lorsque la brèche en lui s'agrandissait…

Dix minutes plus tard, ses affaires étaient fin prêtes. Il voyageait léger. Après un dernier coup d'œil dans le miroir au fond duquel le surveillait son double, il releva le menton, prit la clé de la chambre dans le vide-poche, et quitta les lieux. En bas, un taxi pour l'aéroport l'attendait déjà.

II

Le plan était simple, limpide : s'il retrouvait Kise lui-même, Adam Keller n'aurait plus les flics au cul. Brillant, non ? Évidemment, il était bien en peine de savoir comment il allait accomplir cette prouesse, mais comme il n'avait plus rien à perdre, il avait fait du stop jusqu'à la ville de Julian, où le mannequin aurait été aperçu pour la dernière fois. Il n'avait pas pu aller au bout du monde, pas vrai ? Et puis, Keller connaissait les junkies : ils ne vont jamais bien loin. Ils sont trop faibles, trop abîmés, trop dépendants. Tandis qu'il y pensait, déambulant prudemment dans le centre-ville de Julian, aux affûts d'une voiture de flic, Keller sentit l'espoir renaître dans son cœur : oui, il pouvait le faire. Non seulement il blanchirait son nom dans cette affaire, mais le fait de passer pour un héros l'aiderait sûrement pour gérer les autres accusations dont il faisait l'objet. Et puis, encore faudrait-il que les flics puissent les prouver. Il lui restait un peu d'argent de côté, il prendrait un bon avocat. Oui, il pouvait s'en sortir. Ce n'était qu'une question de temps. D'abord, il s'agissait de retrouver ce foutu mannequin.

Il se sentait plutôt mal à l'aise dans cette ville trop touristique, mais il ne faisait pas tant tâche que ça. Il y avait beaucoup de passage ici, et d'autres vagabonds aux pantalons crasseux et aux cheveux décoiffés. Des familles, des aspirants hippies, des « backpackeurs » venus randonner ou en route pour un tour du monde. Même quelqu'un comme Kise avait dû se fondre facilement dans la foule. En plus, on était en haute saison. Keller se détendit un peu : ce ne serait pas facile non plus pour les flics de tomber sur lui.

Son optimisme vola soudain en éclat lorsqu'il aperçut son propre portrait étalé sur la vitrine d'une boutique de souvenirs. Des avis de recherche ?! Il ne comprenait pas : de son expérience, il était rare que les flics de différentes juridictions s'entraident avec autant de diligence, surtout pour un type comme lui, un simple dealer, pour une affaire pour le moins nébuleuse de disparition. Il déglutit et accéléra le pas… pour découvrir qu'une partie de la ville connaissait maintenant son visage ! Il jura entre ses dents, la panique commençant à monter dans sa poitrine. Il se passait quelque chose d'anormal. Il avait peut-être sous-estimé, après tout, l'importance qui était accordée à cette affaire. Venir ici était la pire idée de sa vie. La colère explosa soudain dans sa tête dans un nuage rouge sang, se mêlant à la noirceur glaciale de la peur qui vrillait son thorax. Des idées stupides, il n'avait que ça ! Mais il n'avait pas mérité tout ça ! Il cherchait juste à s'en sortir ! Il n'avait tué personne, enlevé personne, et surtout pas ce connard de blondinet !

Il ferma les yeux un bref instant, s'intimant au calme. Il ne fallait surtout pas qu'il se fasse remarquer. Il ralentit le pas, et ce fut à ce moment-là qu'il prit conscience qu'on l'observait. Il tourna prudemment la tête.

Deux hommes de haute stature le fixaient depuis le trottoir d'en face. Ils avaient des carrures de basketteurs et à leur expression, ils ne le regardaient clairement pas de travers parce qu'ils le trouvaient mal fringué. Adam Keller détourna le regard et fit semblant de n'avoir rien remarqué, mais il tourna aussitôt dans une ruelle sur sa droite. Puis, il se mit à courir.

III

Aomine ne parvenait pas à croire à leur chance : tomber comme ça sur Adam Keller, qui avait beau sembler faire profil bas, avait sa tête placardée sur plusieurs vitrines ! Il l'avait reconnu aussitôt, et Kagami aussi. Quand le type disparut dans une ruelle adjacente, il n'hésita pas une seule seconde, son instinct prenant le dessus. Il se précipita dans la rue, esquivant habilement les véhicules qui les klaxonnèrent, Kagami se trouvant juste sur ses talons. Rapidement, il lui lança par-dessus son épaule :

« Il est peut-être armé, laisse-moi faire ! »

Son homme acquiesça d'un grognement, le suivant toujours. Aomine pouvait certes lui demander de ne pas intervenir, mais de là à exiger qu'il reste planté là à l'attendre, il savait bien que c'était impossible. Et puis, se rassura-t-il, Kagami n'était pas sans ressources, il connaissait également les situations dangereuses.

Il accéléra dans la ruelle. Le dealer en franchissait à peine l'angle. Aomine ne le perdrait pas. L'autre ne serait jamais assez rapide, pas avec cette énergie brûlante qui électrisait ses muscles, cette adrénaline que son cœur affolé pompait furieusement. Il n'avait attendu qu'un signe pour bondir. Enfin agir. Il compensait pour tout le temps où il s'était senti si désespérément impuissant. Concentré sur sa proie, il négocia habilement le virage, puis sauta par-dessus un carton qu'on avait laissé traîner dans le passage. Ses oreilles bourdonnaient, mais ses poumons s'ouvraient. Même de son temps à Los Angeles, et malgré le danger que présentaient de telles circonstances, une part de lui avait toujours aimé ce moment où il devenait le prédateur des prédateurs.

Il aperçut Keller qui se hissait maladroitement au sommet d'une clôture pour retomber lourdement sur la pelouse d'un jardin à l'arrière d'une maison. Une enfilade de jardins semblables se succédaient, assez rapprochés et étroits, mais tous défendus par des palissades similaires. Keller ne ferait pas long feu sur un trajet pareil. Ce n'était qu'une question de temps. Il se hissa souplement sur la clôture et retomba sur ses pieds joints, et se remit aussitôt à courir. Il jeta un coup d'œil par-dessus son épaule. Kagami suivait toujours.

L'écart se réduisait, mais la peur donnait des ailes au dealer, qui franchissait maladroitement obstacle après obstacle. Ça n'avait pas d'importance, il se fatiguerait bientôt, et quand bien même, Aomine le rattraperait. C'était la seule chose qui comptait maintenant, et il avait bien l'intention de le faire savoir à sa cible.

Ils finirent par quitter les jardins pour se retrouver dans une rue déserte émergeant des quartiers résidentiels pour mener tout droit à la sortie de la ville. Un sourire carnassier se peignit sur les lèvres d'Aomine : Keller était foutu. Il se hissa sur ses bras et sauta par-dessus la dernière palissade, puis ses baskets claquèrent sur le bitume entre les façades dans la rue où les ombres s'allongeaient en cette fin d'après-midi. Il accéléra d'un coup brusque comme il le faisait au basket, ses jambes se détendant souplement comme celles d'un fauve qui bondit, et en quelques enjambées, il fut sur sa proie.

Il se précipita dans son dos et le plaqua au sol. La violence du choc fit claquer les mâchoires de Keller, un son qu'il entendit distinctement dans le calme environnant. Il attrapa ses bras et les tordit dans son dos, puis sécurisa sa position en appuyant un genou contre ses avant-bras. L'homme gémit, hors d'haleine. Aomine lui mit sa carte d'adjoint du shérif sous le nez et lui récita ses droits. Dans son dos, un Kagami essoufflé appelait la police locale.

Une fois son coup de fil passé, le rouge rangea son portable et dévisagea l'homme à terre. Il avait l'air plutôt ordinaire, bien que sale et fatigué. Son cœur battait à cent à l'heure, et pas seulement à cause de la course-poursuite. Il essaya en vain de réprimer l'espoir que suscitait cette capture : et si c'était leur homme ? Et si l'histoire s'arrêtait ici ? Il se tint un peu en retrait, surveillant l'arrivée des flics, et guettant une quelconque tentative de la part de Keller pour s'échapper. Pendant ce temps, Aomine commençait déjà l'interrogatoire :

« Où est Kise ?

— J'en sais foutre rien ! répliqua l'homme visiblement aussi apeuré que furieux.

— Qu'est-ce que tu fous dans la ville où il a été vu pour la dernière fois alors, hein ?!

— J'espérais le retrouver… marmonna l'autre.

— Tu dis que c'est pas toi qui l'a fait disparaître ? questionna le brun en appuyant son genou plus fort, arrachant une autre plainte à son suspect.

— C'est pas moi ! Je lui ai juste servi de chauffeur ce soir-là… Et maintenant j'ai toutes ces emmerdes !

— Mon pauvre… la vie est injuste, pas vrai ?

— Ça tu l'as dit ! »

Aomine enchaîna les questions, mais l'autre clamait son droit à un avocat et refusait d'en dire davantage, se bornant à répéter qu'il était innocent. Kagami le fixa en fronçant les sourcils, essayant de savoir s'il disait la vérité ou non. Quoiqu'il en soit, c'était peut-être la dernière personne à avoir vu Kise. Et il en savait bien plus qu'eux sur l'emploi du temps du mannequin sur les jours et les heures précédant sa disparition. Alors, même s'il n'avait pas fait le coup, ses infos seraient précieuses.

Tandis qu'il se faisait ces réflexions, une brève sirène le fit sursauter et il se tourna pour voir approcher un véhicule blanc portant le nom du département local de police. Il souffla de soulagement.

Kagami ne se mêla à la conversation entre Aomine et les agents de police dépêchés sur place que pour expliquer qui il était et la raison de sa présence. Il surveillait toujours Adam Keller, que les policiers avaient fait monter menotté à l'arrière de leur véhicule. Le rouge était nerveux, impatient. Toutes les procédures allaient prendre du temps… trop de temps. Il espéra qu'Aomine aurait l'autorisation d'assister à l'interrogatoire. Les policiers finirent par repartir, et eux se dirigèrent à pied vers le commissariat pour faire leur déposition.

« Qu'est-ce qu'il a voulu dire par 'j'espérais le retrouver', à ton avis ? demanda Kagami. Tu crois que c'est pas lui qui a fait le coup ?

— J'en sais rien, marmonna Aomine. Possible que non. Il avait l'air aux abois. Mais ce qui est sûr, c'est qu'il sait un truc.

— Et d'après les infos qu'on a, c'est actuellement la dernière personne à avoir vu Kise.

— Ouais. Il peut toujours prendre un avocat, il a tout intérêt à parler au point où il en est, surtout s'il est innocent comme il le prétend. »

Kagami hocha la tête, les pensées se bousculant dans son esprit. Il lui semblait que l'enquête stagnait depuis le début, avec aucun élément solide pour étayer une piste plutôt qu'une autre. Mais Adam Keller allait peut-être changer la donne.

IV

Kise avait toujours entendu des histoires terrifiantes sur l'auto-stop, mais il n'avait pas vraiment eu le choix. Il avait eu de la chance de ne pas se perdre définitivement dans ce désert. Il n'avait pas réfléchi. Il avait eu la tête tellement en vrac ces derniers jours. C'était difficile de fixer ses pensées.

Dans l'habitacle du camion résonnait une vieille chanson de Bruce Springsteen, dont les notes mélancoliques l'aidaient à se calmer. La route défilait, imperturbable, et son compagnon de route gardait un silence taciturne, mâchonnant de temps à autre un chewing-gum, regardant droit devant lui sans paraître penser à rien. Tout cela semblait à la fois normal à Kise, et très bizarre, comme s'il avait changé de dimension ou de planète. Là où il avait atterri, ça ressemblait au monde qu'il avait quitté, mais avec une nuance différente, comme si on avait altéré les couleurs de la réalité. Mais au moins, il roulait. Il était en sécurité, en tout cas il l'espérait. Il avait pu boire et manger. Il était vivant, et il n'allait pas mourir tout de suite. Il inspira profondément et chercha ses cigarettes d'une main un peu tremblante. Il marmonna un « merde » en réalisant qu'il n'en avait plus. Il aurait dû en acheter plus. Mais le conducteur se pencha sur lui, le faisant sursauter, et sortit de la boîte à gants un paquet neuf qu'il jeta en travers de ses genoux.

« Sers-toi », dit-il simplement.

Kise hocha la tête, reconnaissant. Il alluma une cigarette et avala la fumée, la retenant un instant dans ses poumons avant de l'exhaler. Il parvint presque à sourire quand il imagina Ishida, son agent, le rabrouer. Heureusement que tes fans ne sont pas au courant. Là-dessus, il se rembrunit. Ses fans ne devaient être au courant de rien, pas vrai ? Pour eux, il était une couverture de magazine, un compte Instagram élégant. Littéralement une image. Le mal de tête revint pulser au fond de son crâne, mais au moins, il n'avait plus la nausée. Du moins, pas pour l'instant. Et puis, cette image avait volé en éclats, pas vrai ? Il avait lu les journaux. Tout ce qui avait été soigneusement passé sous le tapis circulait au grand jour. Il avait brisé le miroir. Le problème, c'était que maintenant, lui non plus ne reconnaissait plus son reflet fissuré. Et si même à ses propres yeux, il n'avait jamais été rien de plus ? Une simple image soigneusement entretenue ? Que restait-il de lui désormais ? Les paroles d'une vieille chanson firent écho dans sa mémoire.

Empty vessel

Under the sun wipe the dust

From my face another morning

Black sunday coming down again

Coming down again

Empty vessel

Empty veins

Empty bottle wish for rain

That pain again

Wash the blood off my face

The pulse from my brain

That pain again

And I feel that pain again

C'était du Anathema. Il en écoutait pas mal à une époque. Il se sentait déjà vide, alors. Il sentait déjà cette douleur, cette pulsation dans sa tête, cette pulsion logée au creux de son sternum. Il avait le vertige d'y penser. Ce qu'on peut tourner en rond dans sa vie, comme si on était piégé dans un labyrinthe qu'on avait conçu soi-même… Ou bien je suis peut-être juste dingue. C'était tentant de le penser aussi. Malheureusement, il était à peu près certain d'être tout à fait lucide en cet instant. Et c'était cette clarté même qui lui faisait mal.

Il écrasa sa cigarette et se reconcentra sur l'horizon qui s'assombrissait. Dans le rétro, le crépuscule jetait des reflets sanglants. La nuit venait vers eux en avalant la route au fur et à mesure. Kise espéra bêtement que les phares du camion suffiraient à percer les ténèbres qui s'approchaient.