Hermione Granger, 22 ans, porte d'embarquement F, aéroport de Londres

- Tu es sûre que tu ne veux pas que je m'en mêle ? Je peux écrire une lettre en ta faveur, tu sais. Ou mieux, tu écris un truc super, je signe et je l'envoie.

Un sourire tendre et affectueux se glissa sur les lèvres d'Hermione en regardant son meilleur ami.

- Non, Harry. Je vais prendre cet avion.

- Mais Hermione…

Sa voix avait quelque chose de pathétique, mêlant supplication et gémissement.

- Ce journal n'est qu'un ramassi de connerie, de toute façon, reprit-il. Ils ne te méritent pas. Tu ne peux pas partir à l'autre bout du monde uniquement parce qu'ils n'ont pas accepté ta candidature ?

- Non, c'est vrai.

Hermione baissa les yeux. Elle n'avait jamais pu mentir à l'air suppliant d'Harry.

- Alors pourquoi tu pars ?

Elle soupira, sans jamais relever la tête. Elle ferma les yeux quand elle déposa un baiser sur sa joue, une main sur son épaule.

- Je t'envoie un hibou dès que j'arrive, souffla-t-elle à son oreille.

- Hermione, attend !

Mais déjà, l'ombre de sa frêle silhouette se faisait grignoter par la foule. Harry l'appela de nouveau, plus pour la forme que par conviction. La scène avait quelque chose de pathétique. D'aucuns auraient simplement cru à un amoureux transit, rongé par la déception de voir l'élue de son cœur monter dans un avion. Mais l'amour qui existait entre Harry et Hermione n'était pas si fragile. Il ne subirait pas les turbulences du vol, ne s'évanouirait pas dans les nuages et ne souffrirait pas du décalage horaire.

Harry ne suppliait pas sa meilleure amie d'attendre dans la crainte de la perdre. Il savait qu'elle demeurerait toujours à ses côtés. Il craignait seulement qu'elle se soit déjà perdue elle-même.

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Je croyais déjà tout savoir. A dix-sept ans, j'avais vécu plus de choses que la majorité des femmes de ce pays. J'avais lu tout ce qu'il y avait à lire, j'avais étudié plus que de raison. Je savais tout sur tout.

Je me fourvoyais lamentablement.

Je pensais que tu avais changé, que le petit garçon geignard et prétentieux avait laissé place à un jeune adulte repenti et sûr de lui.

Mais au fond, nous étions tous deux restés de jeunes enfants. Toi qui te complaisais dans la maîtrise, moi qui avait tant de choses à prouver.

Je n'ai jamais su être moi-même avec toi. Je n'ai jamais pu l'être.

Je suis passée de la sang-de-bourbe à ta distraction pour finir par n'être qu'une anonyme dans le harem de Drago Malefoy.

J'étais orgueilleuse. Si orgueilleuse que je pensais t'avoir cerné. J'étais si stupide. Dans cette histoire, tu es resté le petit garçon geignard et prétentieux et moi, moi je me suis perdue.

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Hermione Granger, 17 ans, une salle déserte de Poudlard

Elle avait travaillé sa réplique depuis des semaines, se demandant sans cesse comment aborder le sujet. Elle savait qu'il ne serait pas facile à convaincre. Drago Malefoy n'était pas le genre de garçon à se laisser aller au romantisme.

Il ne lui tenait jamais la main quand ils se baladaient dans les couloirs, ne lui volait jamais un baiser avant d'entrer en classe. Il ne lui demandait pas si elle avait bien dormi, pourquoi des cernes coloraient ses paupières ni si ses yeux rougis étaient dû à une lecture trop intensive. Drago Malefoy se contentait de l'accepter telle qu'elle était, sans jamais en demander plus et pour ça, elle lui était reconnaissante.

Bien sûr, comme toutes les jeunes filles de son âge, elle rêvait d'un homme la couvrant d'amour et d'attention mais, à son tour, Hermione devait accepter Drago Malefoy en l'état.

Pourtant, cette fois-ci, il était hors de question qu'elle renonce avant même d'avoir essayé. Harry avait insisté pendant des jours pour qu'elle les accompagne, Ron, lui et quelques autres amis de Poudlard à venir boire un verre à Pré-Au-Lard. Habituellement, Hermione n'aurait pas rechigné mais voilà, il y avait Drago. Drago qui refusait systématiquement de passer ne serait-ce qu'une minute en compagnie de ses amis. Drago qui lui prenait la moindre seconde de liberté. Drago qui, derrière ses grands airs nonchalants, devait sans doute tenir à elle. Il tenait à elle, n'est-ce pas ? Bien sûr que oui. Alors, il accepterait de l'accompagner, elle en était certaine.

Hermione ravala ses angoisses, poussa la porte de cette vieille salle de classe poussiéreuse dans laquelle elle avait l'habitude de le retrouver et déposa un chaste baiser sur sa joue.

Sa tirade était prête, elle l'avait répété. Pourtant, à la seconde où Drago posa son regard de glace sur elle, sa conviction s'effrita.

Elle baragouina l'importance de sa venue, alla presque jusqu'à le supplier de l'accompagner mais Drago resta de marbre.

Elle était déçue, évidemment, mais aurait pu comprendre si seulement il avait daigné lui donner une explication. Mais Drago n'était pas homme à s'embarrasser d'excuses. Si une conversation lui déplaisait, il se contentait de fuir.

Cette fois-ci, et pour la première fois quand il passa la porte sans le moindre regard pour elle, Hermione eut une drôle de sensation dans son corps. Comme si un petit bout de son cœur, un shrapnel d'amour s'était envolé avec lui, s'évanouissant dans le parfum amer qu'il avait laissé derrière lui.

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Hermione Granger, 32 ans, 5732 Linwood Street, Detroit, Michigan

- Tu as pensé à prendre des dolipranes ?

- Dans le vanity, hurla Jonathan à travers la porte de la salle de bain.

- Et aux mouchoirs ? Tu n'arrêtes pas d'éternuer dès que l'avion dépasse les 10 000 pieds.

- Dans la poche de mon manteau.

Cette fois-ci, il n'hurla pas, franchissant la porte pour la rejoindre dans la chambre. Hermione, nerveuse, consultait la liste qu'elle avait pris soin de rédiger la semaine précédente.

- Tout est prêt, Hermione, souffla-t-il dans son oreille.

Jonathan passa derrière elle, déposa ses lèvres contre son cou tandis que sa main caressait doucement sa hanche.

Il y avait quelque chose d'apaisant dans sa manière de s'adresser à elle. Toujours avec bienveillance et dévotion. Dans ses bras, Hermione parvenait enfin à se détendre. Elle posa sa tête contre son épaule, ferma les yeux quelques secondes et se plut à croire que tout irait bien.

Et puis, après quelques secondes de nirvana, Hermione sursauta.

- L'adaptateur. John, on allait oublier l'adaptateur ! s'écria-t-elle en s'extirpant de ses bras.

Il leva les yeux au ciel, sourit tendrement alors qu'elle retournait les tiroirs de sa table de chevet pour trouver l'objet.

- Il est dans la valise, chérie, je l'ai mis ce matin.

- Impossible, il n'est pas rayé sur la liste.

Hermione continuait de faire voler paquets de mouchoirs et tubes de crème pour les mains dans toute la pièce.

- Alors j'ai oublié de le rayer.

Quand elle se retourna vers lui, le fusillant du regard, il grimaça.

- Désolé, bredouilla-t-il en baissant les yeux.

- Tu sais qu'il faut rayer les choses de la liste quand tu les mets dans la valise, tu le sais ! Pourquoi est-ce que je m'entête à faire une liste si tu ne rayes pas quand tu mets quelque chose dedans ?

- Hermione, calme-toi, souffla-t-il en prenant ses mains dans les siennes. Tout va bien. C'est le mariage qui te met dans tous tes états ?

Hermione soupira, baissa la tête et ne répondit rien. Jonathan coinça son menton entre ses doigts, lui fit relever la tête et fronça les sourcils.

- Tu es toujours stressée quand on revient passer quelques jours en Angleterre mais cette fois-ci c'est… différent. Qu'est-ce qu'il y a, Hermione ? Tu doutes ?

- Non, bien sûr que non. Tu sais comment je suis, je m'inquiète toujours pour tout alors là, forcément… Tout ira bien quand nous serons arrivés.

Et pour la première fois en six ans, Hermione mentit honteusement à son fiancé en le regardant droit dans les yeux.

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Tu m'as brisée. Je t'avais tout donné et tu me l'as lâchement rendu, faisant de moi une poupée défraîchie.

Je savais que je n'aurais jamais dû te faire confiance. Les serpents demeurent des serpents. Vils et sournois, ils vous encerclent sensuellement pour mieux vous asphyxier. Tes caresses m'ont aveuglée, ton souffle m'a fait tourner la tête. Et pourtant, pourtant tu t'es trahi. Te lassant de moi, me faisant comprendre que je ne serai jamais à la hauteur, me faisant savoir que tu ne m'accordais regard et tendresse que par mansuétude.

Je ne me sentais jamais digne de tes attention. Je pensais toujours devoir en faire plus, faire mieux pour pouvoir te garder. Je croyais qu'il était de mon devoir de te satisfaire. Tu n'étais qu'un monstre qui se jouait de moi.

Tu as fait de moi ta chose. Tu t'es amusé un temps et puis tu m'as abandonnée dans un coin.

Tu es un lâche, Drago Malefoy. Un être vil et mesquin. Je n'aurai jamais dû t'aimer. Je ne devrais jamais plus t'aimer.

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Hermione Granger, 16 ans, la bibliothèque de Poudlard

Hermione n'en revenait pas. Drago Malefoy, cette immonde fouine prétentieuse bavardait tranquillement avec elle depuis une vingtaine de minutes.

Quand le professeur Vector leur avait imposé de travailler ensemble sur ce devoir d'arithmancie, Hermione l'avait pris comme une punition. Qu'avait-elle fait pour mériter ça ? Elle qui était brillante, studieuse, toujours attentive en cours, n'hésitant pas à participer pour rendre la leçon dynamique. Elle avait tout de l'élève modèle. Et que récoltait-elle contre tous ses efforts ? Drago Malefoy et un tête à tête à la bibliothèque, un samedi soir.

Hermione avait bien envisagé de ne pas venir à ce rendez-vous qu'il avait lui-même fixé quelques jours plus tôt. Elle avait déjà lu tous les ouvrages de références présents dans sa bibliographie, elle n'avait nul besoin de se rendre à la bibliothèque. Elle aurait tout simplement pu faire le devoir dans sa salle commune, le laisser y apposer son nom et l'histoire aurait été réglée.

Oui mais voilà, Hermione en avait assez de le voir récolter les lauriers de son soit disant don pour l'arithmancie. Elle était persuadée qu'il payait quelqu'un pour rendre ses devoirs, il n'y avait pas d'autre explication logique. Comment un être aussi stupide pouvait devenir, du jour au lendemain, tellement brillant dans une matière aussi exigeante ? C'était insensé.

Hermione avait décidé qu'elle ne participerait pas à cette mascarade. Tant pis si elle devait passer des heures en sa compagnie, tant pis si, rendue folle par ses brimades, elle choisisse finalement de revenir dans son dortoir et termine son devoir seule. Elle se devait d'essayer de découvrir comment Drago Malefoy s'attirait systématiquement la sympathie et l'admiration du professeur Vector.

Ils n'étaient pas installés depuis plus de dix minutes que déjà, Hermione commençait à remettre en question sa décision. Pourquoi s'infligeait-elle ça ? Drago Malefoy était un être vil, particulièrement imbu de sa personne, légèrement fanatique sur les bords et totalement crétin. Il arborait un air dégingandé pathétique qu'il voulait nonchalant, pressait ses lèvres entre elles, croyant se donner une moue irrésistible qui virait plutôt au canard asphyxié. Il ne parlait que de lui et de son cher papa, n'avait pas d'autre centre d'intérêts que ses petites fréquentations minables qui le suivaient parce que maman le leur avait ordonné.

Définitivement, Drago Malefoy n'avait rien pour lui et Hermione ne parvenait pas à comprendre cette horde de jeune fille qui le suivait à la trace. Peut-être étaient-elles ensorcelées ? Non, Drago Malefoy avait beau tricher en sortilège - la seule explication cohérente à ses résultats presque aussi bons que les siens, il n'était pas capable d'hypnotiser qui que ce soit. Ces filles étaient justes stupides, solution simple mais cohérente.

Ils mirent un point final à leur devoir et Hermione se figea. Que s'était-il passé ? Dans quel univers avait-elle atterri ?

Elle repassa rapidement la soirée dans sa tête et n'y trouva rien de cohérent.

Drago Malefoy ne l'avait pas insultée, il ne s'était même pas moqué d'elle lorsqu'elle avait renversé son pot d'encre sur sa jupe et s'était contenté d'aspirer le liquide avec sa baguette. Il l'avait aidée dans la rédaction de son devoir et avait même fait quelques remarques particulièrement pertinentes. Mais comment faisait-il ? Se pouvait-il que, voulant maintenir sa couverture d'élève exemplaire, Drago Malefoy ait demandé un cours particulier à un précepteur pour préserver l'illusion ? A première vue, Hermione ne voyait pas d'autre explication.

Mais comment aurait-il pu faire rentrer un précepteur privé à Poudlard ? Impossible, le professeur Dumbledore ne l'aurait pas permis. Alors pourquoi ? Pourquoi Drago Malefoy était-il aussi brillant, ce soir ?

Hermione fronça les sourcils en remarquant qu'il la fixait depuis quelques secondes. Le fait qu'il ne cligne presque jamais des yeux lui donnait un air terrifiant. Ses yeux avaient une couleur bizarre, presque mystique. Entre le vieux chausson usé de grand-père et la fourrure d'une souris mal en point. Comment ses yeux pouvaient-ils être si étranges ? Mettait-il des lentilles pour se donner un genre plus secret, plus inaccessible, plus exceptionnel ? Avec lui, tout était possible.

Drago Malefoy s'était mis à bavarder et Hermione y vit la parfaite occasion de lui tirer les vers du nez. Il avait beau avoir des résultats scolaires frôlant l'indécence, il n'en demeurait pas moins un crétin. Et comme tout bon crétin, Hermione en était persuadée, il finirait par faire une bourde et elle découvrirait son petit secret.

Mais voilà qu'il se mettait à parler promenade et vacances en bord de mer. Hermione n'en avait strictement rien à faire de savoir qu'il préférait la Côte d'Azur à La Manche pour passer ses étés. Ils s'éloignaient dangereusement du sujet et Hermione ne savait pas comment le ramener sur la voie des performances scolaires sans que cela ne paraisse trop suspect. Alors, elle le laissa bavarder encore un peu, se surprenant elle-même à entretenir la conversion.

Il fit une plaisanterie sur sa plume qui la fit rire et sentit ses joues se colorer de rose. Le regard qu'il posait sur elle se faisait de plus en plus intense et Hermione réprima un frisson. Mal à l'aise, elle commença à enrouler une mèche de cheveux autour de ses doigts, pour se donner contenance. Elle aurait voulu détourner le regard pour le fixer sur la grosse horloge murale mais il ne cessait d'accrocher ses yeux aux siens.

Et puis, si furtivement qu'elle peinait à le remarquer, il s'approcha d'elle, laissant traîner ses doigts sur son avant-bras. Qu'est-ce qu'il lui prenait à la fin ?

Hermione en était tétanisée. Elle ne bougeait plus, partagée entre la crainte qu'il lui inflige un sortilège ou pire… qu'il tente de l'embrasser. Et aussi surprenant que cela puisse paraître, Drago Malefoy se rapprocha encore un peu d'elle, cherchant vraisemblablement à déposer ses affreux microbes de bourgeois dépravé sur ses lèvres.

C'en était trop pour Hermione. Réagissant plus par pulsion que par raison, elle dégagea sa main de la sienne, la colla violemment sur son visage et s'enfuit en courant, n'emportant que sa gêne et son incompréhension avec elle.

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Hermione Granger, 42 ans, King's Cross.

- Tu ne crois pas qu'on pourrait la garder encore une année ? demanda Hermione, les yeux gorgés de larmes.

Jonathan secoua la tête en souriant. Il resserra son étreinte autour de sa femme et embrassa le sommet de son crane avant de lui caresser la joue.

- Tu te souviens de ton premier jour à Poudlard ? De ta course effrénée dans le train à la recherche d'une grenouille…

- Un crapaud, corrigea-t-elle d'une voix étouffée, le visage niché dans l'écharpe de son mari.

- De ta rencontre avec Harry et Ron, de ta découverte de la grande salle, de ce trajet en sombral jusqu'à l'école…

- En barque, on arrive en barque, en première année.

- Vraiment ? Qu'est-ce que vous pouvez être fantaisistes, vous, les anglais.

Hermione leva les yeux au ciel mais ne répondit rien, le laissant continuer.

- Il est temps que Rose le vive à son tour. Elle va adorer agacer tous ses professeurs avec ses montagnes de questions, apprendre à voler sur un balai…

- Rose déteste voler.

- Bon, tu me laisses finir ? s'impatienta Jonathan.

- Pardon.

- Rose est ton portrait craché, Hermione. Si tout s'est bien passé pour toi, tout se passera bien pour elle.

- Hum, maugréa-t-elle. J'espère qu'elle ne se mettra pas à avoir de mauvaises fréquentations.

- Mais qu'est-ce que tu vas t'imaginer ? Qu'elle soit admise chez les Serpentards ?

En entendant prononcer cette phrase, le cœur d'Hermione se serra. Elle y pensait depuis des années, peut-être même depuis la naissance de sa fille. Un jour, elle grandirait, elle prendrait ce train, entrerait dans la grande salle et recevrait le Choixpeau sur la tête. Il serait là. Tout ce temps, il serait là. Il était déjà bien inquiétant de penser que sa fille devrait assister à ses cours, qu'en serait-il s'il devenait le directeur de sa maison ? Lui ferait-il subir des brimades parce qu'elle avait l'audace d'être son enfant ? Lui en voulait-il toujours, après toutes ses années ? Lui arrivait-il encore de penser à elle ?

Hermione ferma les yeux, prit une grande inspiration et chassa ses pensées de sa tête. Il n'existait plus. Elle ne l'avait pas revue depuis combien de temps ? Vingt ans ? Peut-être même plus.

Hermione manqua de s'étouffer avec sa salive, riant sans joie de sa propre naïveté. Pourquoi cherchait-elle toujours à se persuader qu'elle ne comptait pas les jours ?

Vingt-quatre ans, deux mois, et deux jours.

Mille-deux-cent soixante et une semaines.

Huit mille huit cent trente jours.

Deux cent douze mille heures.

A chaque seconde de sa journée, elle savait.

Elle se revoyait le chercher des yeux dans la foule, sur ce même quai de gare. Elle se revoyait frissonner lorsqu'elle le trouva. Elle se revoyait baisser la tête lorsqu'il adressa un large sourire à Ginny, l'ignorant superbement.

Elle en venait presque à envier sa fille. Elle aussi aurait voulu avoir une excuse pour retourner à Poudlard, pour le recroiser dans un couloir, pour lui demander pourquoi ?

Mais Hermione ne devait pas se laisser aller à ses vieux sentiments. Elle avait une vie parfaite. Rose était une enfant merveilleuse, son jeune frère l'était tout autant. Jonathan lui avait fait connaître le bonheur d'être une mère, une épouse et une confidente. Il était parfait. Sa vie était parfaite. Et lui, lui n'en ferait plus jamais partie.

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Je croyais qu'avec les années, la rancœur se transformerait en indifférence. Je croyais naïvement que tu n'occuperais plus mes pensées. Mais les jours ont passé, puis les mois, et tu étais toujours là.

J'ai tenté de fuir, par tous les moyens. J'ai pris un avion qui m'a conduite de l'autre côté de la planète, mais tu étais toujours là. Je couvrais des articles qui parlaient de toi, attendant, craintive, le jour où je devrais annoncer tes fiançailles. Pourquoi les américains se passionnent-ils autant pour l'aristocratie anglaise ? Qu'ont-ils vraiment à faire des mondanités de ton monde ? Je n'ai jamais réussi à le comprendre.

Heureusement pour moi, ta popularité s'est essoufflée avec le temps. Tu as fait ton entrée à Poudlard, tes frasques d'adolescents étaient derrière toi et plus personne n'avait plus rien à faire du jeune professeur de potion.

Un temps, j'ai cru que tu avais disparu pour de bon. Jonathan était merveilleux. Il me faisait me sentir spéciale, n'attendait jamais de moi ce que je n'étais pas. Il était ton opposé, tendre, attentionné, romantique. Il est l'homme de ma vie et pourtant… Pourtant je ne parviens toujours pas à chasser le souvenir de ces quelques mois à Poudlard.

Je t'ai aimé comme je ne parviendrais plus jamais à aimer et aujourd'hui, je dois vivre avec le souvenir d'avoir mis fin à cet amour, après des semaines d'indifférence de ta part. Je me sens si stupide quand je pense à toi et je pense à toi en permanence. Je devrais te haïr, te détester pour m'avoir laissé cette empreinte indélébile. Et malgré toute la souffrance, toute la rancœur, je ne parviens toujours pas à t'oublier, à cesser de t'aimer.

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Hermione Granger, 18 ans, la forêt interdite.

Hermione frétillait d'impatience. Drago et elle n'avaient pas pu avoir une seconde en tête à tête depuis trois jours. Il lui manquait terriblement. Il avait fait des efforts ces derniers temps, se montrant plus prévenant, s'intéressant à ses nombreuses lubies. Alors, Hermione en avait profité.

- Demain, avait-elle décrété, je t'emmène dans un endroit secret, essayer quelque chose de nouveau. Personne ne vient jamais là-bas, tu verras, tu vas adorer.

Drago lui avait décroché un sourire qui l'avait liquéfiée et depuis, elle comptait les minutes.

Elle sautillait plus que marchait, main dans la main avec lui, sur les sentiers de la forêt. Ils arrivèrent devant un majestueux mur en pierre, gravé de symboles mystérieux. Hermione avait entendu parler de ces runes, en feuilletant un ouvrage à la bibliothèque et rêvait depuis de venir les déchiffrer.

Un large sourire aux lèvres, elle se retourna vers Drago, qui haussait allègrement un sourcil en la regardant.

- C'est une porte ? demanda-t-il, laconiquement.

- Non, Drago, ça, c'est une montagne.

Elle avait envie de rire alors qu'il levait les yeux au ciel.

- Alors pourquoi est-ce que tu as l'air extatique devant une simple montagne ?

- Regarde de plus près.

Elle le tira par la main, l'invitant à déchiffrer les runes qui s'illustraient devant eux.

- Ce sont des symboles très anciens, reprit-elle en passant ses doigts sur la pierre, je me suis dit que ce serait amusant d'essayer de les comprendre ensemble.

Mais Drago n'avait pas l'air de trouver ça très amusant. Il restait de marbre, attendant sans broncher qu'elle remarque d'elle-même la stupidité de son idée. Drago n'avait jamais besoin de dire quoi que ce soit pour qu'elle se sente stupide. Bien vite, elle réalisa qu'il n'avait aucun attrait pour ce genre de chose et qu'elle était bien sotte de s'intéresser à des runes. Peut-être devrait-elle changer ? Peut-être devrait-elle devenir plus comme lui ? Plus comme toutes ces filles qu'il n'arrêtait pas de dévisager ?

Hermione baissa la tête, essaya de trouver une autre activité qui pourrait plus lui plaire. Elle savait bien ce qu'il voulait, il n'était pas suffisamment subtile pour qu'elle ne s'en rende pas compte. Mais Hermione ne se sentait pas totalement prête. Il n'insistait jamais. D'ailleurs, il n'avait jamais explicitement formulé quoi que ce soit.

Peut-être devrait-elle se donner un peu de courage, surmonter ses peurs ? Après tout, toutes les filles de son dortoir avaient déjà sauté le pas. Même Ginny l'avait fait avec Harry, l'été précédent. Si elle ne faisait rien, Drago allait finir par se lasser d'elle.

Quand elle consentit à suivre Drago dans une quelconque grotte pour se bécoter, elle se promit d'y penser sérieusement et de trouver, un jour prochain, le courage de se lancer.

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Hermione Granger, 52 ans, son bureau à la Gazette.

Hermione tremblait. De la tête au pied, son corps n'était plus qu'une vulgaire feuille balayée par le vent d'automne.

Elle n'avait pas pu fermer l'œil de la nuit. Elle avait passé son temps à fixer l'indécent paquet que lui avait apporté un hibou, la veille au soir.

- Tu as du courrier, avait lancé Johnathan en rentrant dans la cuisine.

- Ah oui ? avait-elle demandé, sans même relever la tête de l'article qu'elle était en train de relire.

- Tu devrais aller voir, avait insisté son mari.

Hermione avait froncé les sourcils, déposé sa plume sur la table et s'était levée jusque dans l'entrée. Avoir du courrier était un euphémisme. Un colis tout entier l'attendait sur le paillasson. Elle ouvrit le carton, curieuse, et tira une première lettre du paquet.

A peine avait-elle posé les yeux sur la lettre qu'elle lui glissa des mains. Son souffle s'était coupé, sa trachée, obstruée par la crainte et les sanglots, ne lui laissait pas inspirer le moindre filet d'air.

Cette écriture, elle l'aurait reconnue entre mille. Gracieuse, élégante, toute en courbe et en finesse.

Elle trouva le courage de se mettre à genoux devant la boite, regardant son contenu. Des centaines de lettres, peut-être même des milliers, s'étalaient devant elle. Sur chacune, son nom était apposé.

Les larmes menaçaient de couler quand elle entendit Jonathan arriver dans son dos.

- Qu'est-ce que c'est ? demanda-t-il.

Elle balaya son visage du revers de la main, fit semblant de s'activer autour de ce carton et tenta de prendre une voix égale.

- De vieilles archives de la Gazette. C'est Lionel qui a dû me les faire parvenir.

Jonathan sembla se contenter de la réponse et retourna dans la cuisine, préparer le dîner du soir.

Hermione souleva le carton, l'emmena dans son bureau et le dissimula sous une vieille pile de journaux. Il était hors de question qu'elle ouvre une de ces lettres. Trop de temps, trop d'années étaient passés.

Depuis que son mari avait pris la direction de Poudlard, elle ne parvenait plus à tenir le compte des jours. Cela comptait-il lorsqu'elle l'apercevait au détour d'un couloir ? Aurait-elle dû remettre le compteur à zéro le jour où elle s'était retrouvée nez à nez avec lui en sortant du bureau de son mari ?

Elle avait dû réunir toutes ses forces pour le saluer avec désinvolture, avant de fuir lamentablement. Ce soir-là, elle ne s'était endormie qu'après une longue crise de larmes. Depuis, elle n'était pas retournée à Poudlard.

Trois ans, deux mois et quatre jours.

Ou plutôt, trente-quatre ans, deux mois et dix-huit jours.

Oui, Hermione n'avait pas vraiment revu Drago depuis trente-quatre ans, deux mois et dix-huit jours. Hermione n'était plus amoureuse de Drago depuis trente-quatre ans, deux mois et dix-huit jours.

Alors pourquoi ce colis la mettait-elle dans un tel état ?

Pourquoi avait-elle fini par l'emmener avec elle au travail, au petit matin ?

Pourquoi le regardait-elle toujours avec appréhension, ne parvenant pas à ouvrir la moindre lettre.

Elle ferma les yeux, tentant de comprendre ce que cela signifiait. Drago lui avait écrit. Certaines lettres paraissaient abimées, comme si elles avaient été relues des dizaines de fois. D'autres étaient couvertes de poussière. L'encre qui tapissait celle du dessus semblait fraîche, comme si la lettre avait été écrite récemment. Peut-être la veille, ou du moins, dans la semaine.

Pourquoi Drago Malefoy avait-il passé tant d'années à lui écrire des lettres et ne s'était décidé qu'aujourd'hui à lui envoyer ? Qu'est-ce qui avait changé ?

Et que voulait-il lui faire savoir ? Lui écrivait-il toute sa colère pour avoir mis un terme à leur relation ? Tout ça n'avait été qu'un flirt adolescent, il ne pouvait décemment pas garder de rancœur pendant autant d'années. Alors que voulait-il lui dire de si important qu'elle en avait pour des semaines de lecture ?

Hermione savait qu'il n'y avait qu'une seule façon de trouver une réponse à ses questions. Alors, rassemblant tout son courage, elle décacheta la première lettre d'une main tremblante.

Je suis devenu le maître de la feinte et de l'évitement.

Tu ne pouvais pas régner en maître sur mes pensées.

Tu étais mon oasis et te fuir avec tant de passion m'avait assoiffé.

Si seulement j'avais vu que nous n'étions qu'un ruisseau.

Peut-être aurais-je pris le temps de te montrer que tu pouvais m'aimer.

Les lettres s'enchaînaient et les larmes d'Hermione tâchaient invariablement le papier. Elle dévorait chaque ligne, allant presque à déchirer le papier pour connaître le contenu de la missive suivante. Et puis, la dernière lettre arriva. Cette fois-ci, Hermione voulut prendre son temps. Son cœur battait la chamade mais elle ferma les yeux.

Cette lettre semblait être la dernière qu'il lui avait écrite. Peut-être celle qui l'avait décidé à lui faire parvenir le colis.

Hermione ne pouvait pas l'ouvrir, pas comme ça.

Alors, sans plus réfléchir, elle attrapa sa veste, sortit précipitamment du bâtiment et transplana.

Elle se sentit stupide lorsqu'elle arriva à Pré-Au-Lard. Bien sûr, elle savait où il habitait, avec le temps, elle avait réussi à glaner quelques informations, ici et là. Mais nous étions en plein après-midi, un mardi, de surcroît. Drago devait être en classe.

Plus les secondes passaient, plus les doutes s'immisçaient en elle. Que faisait-elle ici ? Pourquoi était-elle venue jusque chez lui, cette dernière lettre entre les mains ?

Ses lettres l'avaient touchés plus qu'elle n'aurait pu l'imaginer mais, après tout, qu'est-ce que cela changeait ? Hermione était une mère de famille, heureuse en ménage, que cherchait-elle à venir jusque devant sa porte ?

Elle se décida à faire demi-tour lorsque le bruit de la serrure la figea sur place.

Drago, sortant de chez lui, ne parvint pas à garder son visage de glace lorsqu'il la vit. Et Hermione, sans plus réfléchir, se jeta à son cou, posant enfin ses lèvres sur les siennes.

La sensation de sa bouche contre la sienne la ramena trente-quatre ans en arrière. Ce fut comme si rien n'avait changé, comme si, en quelques secondes, elle était redevenue l'adolescente complètement folle de lui.

Drago, lui, était différent. Son corps tout entier tremblait de la sentir entre ses doigts. Leur baiser se fit humide, baigné par les larmes. L'étreinte dura de longues minutes, comme s'ils craignaient, en se détachant, de devoir attendre trente années supplémentaires pour se retrouver. Drago caressait fébrilement sa nuque, Hermione s'accrochait à ce roc qui n'était plus que sable. Et tous deux finirent par s'éloigner, plongeant leur regard dans celui de l'autre.

- Je suis désolé, souffla Drago.

Hermione laissa échapper une nouvelle larme qu'il recueillit au bout de ses doigts.

- Je suis tellement désolé, répéta-t-il, se laissant à son tour aller à l'émotion.

Hermione retourna dans ses bras. Il n'osait la serrer trop fort contre lui, comme si elle était la chose la plus précieuse qu'il eut l'occasion de tenir. Et puis, sans prévenir, dans un souffle et de concert, tous deux finirent par se dire je t'aime. Et leurs lèvres se retrouvèrent. Ce baiser avait un goût de promesse et de renouveau. Pour la première fois depuis trente-quatre ans, deux mois et dix-neuf jours, tous deux se sentirent enfin à leur place.

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Merci à The White Quill, Fagniou, Rugueuse Goule (ex MrsYoflam. Pour ceux qui se demanderaient d'où sort ce pseudo magique, allez lui demander en review ou en pm. N'hésitez pas à en profiter pour la harceler pour avoir la suite de Home. Je fais ce que je peux mais de toute évidence c'est insuffisant), et bien sûr à vous pour avoir lu cette courte histoire !