Disclaimer : Tout appartient à JK Rowling, sauf ce que j'ai inventé !

Note de l'auteur : Un chapitre un peu long (et qui est parti dans une direction à laquelle je ne m'attendais pas !) qui montre l'évolution de la relation entre Snape, Harry et Draco. Qui eut cru que trois âmes solitaires pourraient se comprendre ? J'avais prévu de l'action d ans ce chapitre mais, comme d'habitude, je me laisse aller à la psychologie de mes personnages… Promis, il y aura de l'action dans le prochain ! J'espère qu'il vous plaira. N'hésitez pas à me le faire savoir. Je suis toujours aussi heureux de recevoir vos commentaires.

In the moonlight

Chapitre 4 : Des solitudes croisées

La première journée dans la maison se déroula dans un calme plus que dérangeant. Après un petit-déjeuner menaçant, Snape sentit littéralement les limites de sa patience s'effriter. Les deux garçons butés ne cessaient de se donner des coups de pied sous la table et de se jeter des regards pleins de rage, comme des lions en cage. Ne pouvant plus cacher sa mauvaise humeur face à cette scène de bac à sable, le sorcier donna un coup sec du plat de la main sur la table. Il décida alors d'envoyer Harry et Draco dans leur chambre pour un repos nécessaire. Repos qui concernait davantage le maître des potions que les adolescents, en vérité.

« Vous allez immédiatement mettre de l'ordre dans votre tête. Je ne supporterai guère longtemps vos petites guerres enfantines, ni n'accepterai votre flot continuel de questions. » siffla-t-il lorsqu'il fit disparaitre les assiettes vides de la table de la cuisine. « Voici un carnet. » dit-il en faisant apparaître un carnet vert et un carnet rouge du bout de sa baguette, qu'il tendit à chacun. « Je ne suis ni psychomage ni assistant maternel et ma patience touche déjà ses limites, ne comptez donc pas sur moi pour écouter vos pleurnicheries toute la journée. Ce journal m'offrira un peu de répit, et évitera peut-être un double meurtre, mais il permettra surtout de mettre à distance vos émotions inutiles. Un temps vous sera alloué chaque jour pour raconter votre journée, noircir les pages de votre colère ou même encore tenter quelques vers de lyrisme amoureux. Peu m'importe, tant que vous me fichez la paix. » poursuivit-il, en se pinçant l'arrête du nez, dans un geste de lassitude.

Il n'était que dix heures du matin et déjà Snape se sentait à bout de fatigue. Comment avait-il pu imaginer que Malfoy et Potter se comporteraient en adultes responsables ? Comment avait-il pu naïvement croire que les deux adolescents comprendraient la gravité de la situation ?

L'idée du carnet lui était apparu de manière tout à fait inopinée et il s'en félicita. Il y voyait un moyen de canaliser l'énergie débordante des adolescents. Et il allait enfin pouvoir profiter de la journée pour mettre de l'ordre dans ses propres idées et préparer convenablement l'entraînement des jours à venir.

« D'abord, vous m'obligez à rester enfermé dans une maison au milieu de nulle part avec mes pires ennemis, ensuite, vous restez dans votre foutu mystère de chauve souris condescendante en ne m'expliquant rien et en plus, vous voulez que j'aille écrire des poèmes dans une chambre qui ne sera jamais la mienne, juste pour éviter des questions qui vous dérangent ? » S'éructa Harry, abasourdi.

« J'ai passé l'âge d'écrire un journal intime, Severus, je n'ai plus dix ans. » ajouta Draco, le regard plein de dédain.

« Peu importe comment vous décidez de passer votre journée, vous resterez dans votre chambre, avec une seule mission à accomplir : mettre de l'ordre dans vos idées. Un déjeuner vous attendra à midi, derrière votre porte. J'attends évidemment que votre plateau repas soit vide lorsque je viendrai le récupérer, une heure plus tard. » poursuivit Snape, ignorant ostensiblement les remarques de ses compagnons. « Cela fait donc deux missions : rester dans votre chambre et manger. J'espère que votre petit cerveau arrogant ne se sent pas trop débordé par la tâche, Potter ? » Ajouta-t-il, plein de sarcasme.

« Severus, tu ne peux pas être sérieux ? » s'indigna Draco, interrompant la remarque acerbe que Harry se préparait à répliquer. Il ne s'était jamais vu privé de sortie de sa chambre.

« Il vaudrait mieux pour vous deux que vous ne m'obligiez pas à vous montrer combien je suis sérieux. » répondit-il, menaçant.

Harry avait envie de jeter le carnet à travers la pièce et de quitter la maison, sans plus de discussion. Courir sans jamais s'arrêter. Courir aussi loin de cette maison que ses jambes le lui permettaient. Mais là était le problème : il ne pouvait pas, peu importait la solidité de ses jambes, partir d'ici. Se résignant, il arracha le carnet rouge que lui tendait Snape et se rua dans les escaliers. Après tout, mieux valait être enfermé loin de Snape que dans la même pièce que lui. Quelques instants après avoir refermé la porte de la chambre sur lui, il entendit Malfoy faire de même.

Il jeta le carnet à travers la chambre, dans un accès de rage. Pour qui se prenait Snape pour lui proposer d'écrire un journal intime ? N'avait-il pas dit lui-même que l'on était en temps de guerre et qu'il fallait se préparer ? Comment osait-il lui confier une « mission » aussi vaine et enfantine ? Ne saisissait-il pas que Harry était au coeur de la guerre qui frappait le monde sorcier ?

En faisant les cent pas à travers la pièce, ses pensées se dirigèrent vers Ron et Hermione. Où étaient-ils ? Etaient-ils en danger ? Les reverrait-il un jour ? Il fallait qu'il trouve le moyen de les contacter. Snape ne pouvait pas avoir coupé tout contact avec le monde extérieur, cela était impossible. Cet affreux vampire graisseux était intelligent et rusé, il avait dû imaginer un moyen de communiquer, en cas de problème. Il fallait seulement que Harry découvre ce moyen.

Une idée lui vint alors en tête, lorsqu'il jeta un coup d'oeil au carnet, étalé au sol. Il allait écrire à ses amis, trouver le moyen de leur envoyer une lettre et leur demander de l'aide. Harry se félicita secrètement de ce plan. Qui aurait cru que la punition de Snape deviendrait en réalité une bénédiction ?

S'installant au petit bureau, sous la fenêtre, Harry ouvrit le carnet cramoisi et trempa la plume dans l'encrier.

Cher Ron,

Harry arrêta son geste et plongea son regard à travers la fenêtre. Les nuages sombres qui s'accumulaient dans le ciel semblaient illustrer son esprit dérouté. Il s'était passé moins de vingt-quatre heures depuis son arrivée dans la maison mais il ne savait par où commencer son récit. Tout n'était que chaos dans sa tête. Alors qu'il s'abîmait dans les méandres nuageux, il fut soudainement ébloui par la lumière verte de ses souvenirs. Il plongea la plume sur le papier, déterminé à dire la vérité.

Dumbledore est mort.

Cette phrase, simple en apparence, le plongea dans une profonde tristesse. Son seul et unique mentor était mort.

Dumbledore est mort. Mais tu le sais sans doute déjà, à l'heure qu'il est. Moi, je ne suis pas mort. En tout cas, pas encore. J'espère que tu ne crois pas que je suis mort. J'ai seulement disparu.

Harry releva la plume, tâchant, dans le même temps, de ravaler un sanglot qui menaçait de le dévaster. Ses amis devaient penser qu'il était mort. Mais n'était-ce pas du pareil au même ? Il avait disparu. Et il était seul, désespérément seul. Sans ses amis auprès de lui, il n'avait plus rien. Comme pour lui prouver le contraire, le visage de Snape lui vint en tête. Un sourire sinistre traversa son visage.

J'étais là quand Dumbledore est mort, mais je n'ai rien pu faire. J'étais stupéfixé et caché sous ma cape et je n'ai pu que regarder la lumière verte remplir l'atmosphère. Oh, Ron, si tu avais pu sentir l'air glacial qui s'est abattu sur nous. Tu dois te demander qui était ce nous, hein ? D'abord, c'est Draco Malfoy qui pointait sa baguette sur lui. Je t'ai dit toute l'année que Malfoy était devenu mangemort ! Il y avait Bellatrix Lestrange, et deux autres mangemorts, aussi. Tout le monde mourrait d'envie de tuer Dumbledore, je l'ai vu sur leur visage. Mais non, c'est Snape qui l'a tué. Il est arrivé et a pointé sa baguette sur le Directeur. Il le suppliait de ne pas le tuer, Ron. Il le suppliait… Et ce sale mangemort lui a lancé un Avada Kedavra.

Dumbledore avait confiance en lui. Jusqu'au bout, il m'a dit de croire en Snape. Juste avant qu'il meure, il m'a demandé d'aller chercher Snape. Il croyait que Snape le sauverait. Tu te rends compte, Ron ? Tu te rends compte de la trahison ? Toi et moi on a toujours su que Snape était un mangemort, toujours. Et pourtant, j'y ai cru, moi aussi. Moi aussi, j'ai cru qu'il allait nous sauver. J'y ai tellement cru, Ron.

Harry s'arrêta net, ne pouvant retenir ses larmes plus longtemps. Le sanglot qui menaçait de s'échapper éclata dans un petit cri de désespoir. Quelques gouttes vinrent frapper le papier, laissant couler l'encre d'une façon macabre. L'adolescent plaqua ses poings rageurs contre ses yeux, refusant de se laisser aller à la tristesse. Il devait être fort. Il devait dire la vérité au monde extérieur s'il voulait avoir une chance de sortir de cette prison.

Passant brutalement une main sur ses joues mouillées, il reprit la plume.

Snape a tué Dumbledore sans aucun remord. Je pensais qu'il m'emmènerait à Lui, avec ses copains mangemorts. Mais alors, il a fait quelque chose que je n'ai pas compris, que je ne comprends toujours pas. Il nous a attrapé Malfoy et moi et on a transplané.

Je ne sais pas où on est. Il y a une maison avec une forêt et un lac. Je ne crois pas qu'on soit en Angleterre. Snape sait mais il ne veut rien dire. Je ne sais pas où je suis, Ron, mais je suis vivant. Je ne sais pas pourquoi ni pour combien de temps, mais je suis vivant.

Snape m'a dit qu'il suivait le plan de Dumbledore en le tuant. Il aurait été très malade depuis un an et aurait demandé à Snape de le tuer plutôt que de laisser Malfoy le faire. Tu imagines Dumbledore demander à Snape de mettre fin à ses propres jours ? Je ne sais pas. Parfois ça semble plausible et parfois complètement absurde. Il dit que c'était sa décision personnelle de m'amener ici (mais où c'est ici ?) avec lui et Malfoy. Il dit qu'il ne veut pas me laisser seul dans la recherche aux horcruxes. Mais est-ce que Dumbledore m'aurait vraiment laissé seul face à cette tâche impossible à mener ? Le crois-tu, Ron ?

Harry s'arrêta un instant, tournant les yeux vers le ciel, en recherche d'une réponse. Les nuages s'étaient encore assombris, laissant présager un orage.

Je n'ai pas envie d'y croire mais peut-être qu'il m'aurait laissé seul. Dumbledore m'a toujours encouragé. Mais m'a-t-il une seule fois dit ce qu'il fallait faire ? Où sont cachées les horcruxes ? Comment je les détruis ? Comment je tue Voldemort ? Je ne sais rien, Ron ! Personne ne me dit rien ! Et vous n'êtes pas là ! Je suis seul.

Enfin, non. Je suis avec mes pires ennemis. Les personnes en qui j'ai le moins confiance et qui me détestent sont auprès de moi. Malfoy qui a voulu tuer Dumbledore et Snape qui l'a tué. Comment croire Snape quand il me dit qu'il est là pour m'aider alors qu'il a tué Dumbledore et qu'il m'a éloigné de vous ?

Harry arrêta de nouveau sa plume, dépassé par sa propre solitude. Il avait besoin de ses amis. Il avait besoin d'Hermione, qui saurait à coup sûr où se trouvaient les horcruxes. Il avait besoin que Ron le fasse rire. Il avait besoin de quelqu'un. Encore une fois, ce furent les traits de Snape qui se dessinèrent dans sa tête.

Snape n'a pas dit grand chose depuis qu'on est ici. Comme d'habitude, cet affreux bâtard est plongé dans son mystère. Comme s'il savait mieux que tout le monde. Il m'a littéralement dit qu'il savait mieux que moi. Il a sans doute raison puisque je ne sais rien ! Il dit qu'il sait comment détruire les horcruxes. Il dit qu'il va m'accompagner. Il dit aussi qu'il va m'entraîner à la guerre. Mais comment je fais pour le croire, moi ? Cet homme me déteste depuis le premier jour où il a posé ses yeux sur moi et il affirme qu'il va me protéger ? C'est une triste blague.

Il m'a dit que ma vie valait plus à ses yeux que la sienne. Il a dit qu'il me protégeait depuis quinze ans. Qu'est-ce que ça veut dire, Ron ? Est-ce que Snape dit la vérité ? Et, si c'est le cas, pourquoi m'a-t-on menti toute ma vie ? Et pourquoi me hait-il à ce point ? Oh Ron, j'aimerais tellement comprendre. J'ai besoin de savoir qui je suis. Je ne sais pas qui je suis.

Harry repoussa le carnet et la plume, s'autorisant à lâcher quelques larmes de détresse. Il était désemparé. Et si les découvertes de la nuit dernière remettaient en question toute son existence ?

Il se leva et se confronta au miroir, accroché au mur opposé au bureau. Il regarda attentivement ses traits. Sa cicatrice, bien-sûr, était le point central de son existence. S'il n'avait plus de parents, s'il avait vécu seul toutes ces années, s'il était malheureux, c'était à cause de cette foutue cicatrice. Ses yeux verts. C'était un souvenir immortel de sa mère. Sa mère dont il n'avait qu'un souvenir tragique. Un cri qui lui rappelait sans cesse sa solitude. Ses joues émaciées rappelaient les années de malnutrition et la fatigue accumulée de ces derniers jours. Sa bouche, pâle et tremblante, révélait sa détresse, son terrible besoin de pleurer, de hurler, de cracher.

Tous ces éléments disaient quelque chose de lui. Mais qui était-il réellement ? Qu'y avait-il de solide dans ce visage d'adolescent ?

Il ne put s'empêcher de donner une violente claque à son reflet, comme pour en effacer les contours, beaucoup trop indéfinis à son goût. Il se rassit au bureau, trouvant dans l'écriture une forme de compagnon.

Devrais-je faire confiance à Snape ? C'est un sorcier puissant, ça je le sais. Si, et je dis bien si, Snape est véritablement du côté du bien, c'est le sorcier adéquat pour me préparer à la guerre. Mais je me demande surtout si je peux lui faire confiance pour m'aider à comprendre qui je suis. Tu te rends compte, Ron, que je dois me tourner vers Snape pour savoir qui je suis ? C'est absurde. C'est triste. C'est désespéré.

Je ne sais même plus ce que je te raconte. Je veux seulement qu'Hermione et toi veniez me chercher. Je vous en prie, venez me chercher. Je vous en prie. J'ai besoin que quelqu'un vienne me chercher.

Harry ne put continuer sa lettre. Ses doigts tremblaient et ses yeux ne voyaient plus qu'à travers un brouillard. Il se rendait bien compte qu'il se parlait davantage à lui-même qu'à Ron, vers la fin de sa lettre. Repoussant doucement le carnet, il plongea la tête dans ses mains et se laissa submerger. Il ne chercha pas à réprimer ses sanglots. Ne chercha pas non plus à être discret. Il se fichait bien de savoir ce que Malfoy et Snape pouvaient penser de lui. Il voulait seulement que quelqu'un lui vienne en aide.

Quelques minutes plus tard, il déplaça ses larmes et son corps las vers le lit. Il s'autorisa à hurler dans son oreiller avant de se rouler en boule, épuisé. Il laissa ses larmes l'entraîner dans le sommeil.

De l'autre côté du couloir, Malfoy eut la même idée que son ennemi. Il se mit en tête d'écrire à son père. Son père saurait trouver une solution. Il était un mangemort aguerri et proche du Seigneur des Ténèbres. Son père viendrait le chercher. Son père le remettrait dans le droit chemin. Mais était-ce le droit chemin ? Il repensa aux paroles déterminées de Snape. Snape semblait persuadé qu'il sauvait Draco en le retenant avec lui, en le forçant à trahir le Seigneur des Ténèbres.

Draco avait toujours eu confiance en Snape. L'homme avait beau être dur et souvent froid, il avait toujours été là pour lui, depuis sa plus tendre enfance. Toutes ces années à Poudlard, Draco avait toujours pu se tourner vers lui. Bien plus que vers son père, en réalité.

Mais alors, aujourd'hui, à qui pouvait-il faire confiance ? A cet homme, qu'il avait toujours considéré comme sûr, solide et honnête ou à son père, qu'il connaissait si peu ?

Cette année scolaire avait été une torture pour lui. Il était devenu mangemort, parce qu'il savait que c'était son destin. Il savait pourtant, en son for intérieur, qu'il ne l'avait jamais vraiment désiré. Tout comme Snape le savait parfaitement. Snape l'avait vu pleurer, douter, s'interroger. Il avait bien essayé de le dissuader de suivre le Seigneur des Ténèbres. Mais alors que Draco avait stupidement pensé que Snape souhaitait la gloire pour lui seul, il essayait en réalité de le protéger, de l'éloigner du mal.

Draco savait que Snape ne lui voulait que du bien. Mais il était un Malfoy. Et qu'était un Malfoy sinon mangemort de père en fils ? Qu'allait-il devenir s'il ne suivait pas les traces de son père ?

Snape ne se rendait-il pas compte que par sa protection, il lui retirait toutes ses chances d'exister ?

Père,

Je vais bien. Je suis avec Severus, dans un endroit protégé. Je ne sais pas si tu es au courant de cette fuite… Je ne sais pas si tu sais que Severus est un traitre. Sache que j'aurais accompli ma mission si Severus ne m'en avait pas empêché. Je te le jure, père.

Enfin, je crois.

Je ne sais plus ce que je dois croire. Toi ou Severus ? Le Seigneur des Ténèbres ou Harry Potter ? Je voudrais ne pas avoir peur de Lui, père. Mais je dois avouer que j'ai eu peur de tuer Dumbledore. Je dois avouer que j'ai été soulagé que Severus prenne ma place et m'empêche de commettre ce crime qui me faisait trembler de tout mon corps.

J'aimerais seulement qu'on me laisse tranquille. Je voudrais ne pas être au milieu d'un conflit politique qui me dépasse. Je ne suis pas Harry Potter, je n'ai pas l'engagement chevillé au corps. Je voudrais seulement être Draco. Mais j'ai bien compris que je n'ai pas le choix que de m'engager dans un camp ou dans l'autre. Et celui que je voudrais choisir me terrifie.

Je sais que tu vas me blâmer pour cette fuite. Je sais que je te déçois, père. Je sais que tu préfèrerais que je sois mort, à l'heure qu'il est. Moi aussi, parfois.

Encore une fois, je n'ai pas le choix, père. Severus m'a amené avec lui pour combattre le Seigneur des Ténèbres. Et je ne peux pas partir.

La vérité, c'est que je ne sais pas si je veux partir.

Draco avait écrit ces mots d'un seul trait, comme si l'urgence de dire la vérité l'avait empêché de relever la tête de son carnet. Il se relut, soupira de fatigue et referma le carnet. Il savait d'ores et déjà qu'il ne contacterait pas son père. Même s'il trouvait le moyen de le faire, il n'essaierait pas le contacter. Il était un Serpentard, après tout, pas un Gryffondor. Tout ce qu'il souhaitait était se cacher jusqu'à ce que la guerre se termine enfin. Il n'était pas un guerrier. Il n'était pas un combattant. Et il n'était certainement pas prêt à mourir.

Il s'assit sur son lit, pensif. Il tentait d'imaginer Potter, dans la chambre opposée à la sienne. Est-ce que le héros du monde sorcier était en train de tenter de s'échapper ? Est-ce qu'il hurlait ? Est-ce qu'il pleurait ? Contrairement à lui, Harry Potter avait des raisons de se battre. Draco ne comprenait pas la guerre. Il ne trouvait aucune raison légitime de se battre. Qu'en savait-il du bien et du mal, après tout ? Tout ce qu'il connaissait était la peur.

Draco ne put s'empêcher de ressentir une pointe de jalousie à l'égard de Potter. Au moins, lui avait une raison évidente d'exister : il était le héros du monde sorcier. Si seulement Potter avait su que la haine éprouvée par Draco toutes ces années était seulement due à la jalousie. Potter était légitime et admiré là où Draco était méprisé et source de déception.

Si seulement il avait réussi à aller jusqu'au bout de sa mission et tuer Dumbledore, il aurait enfin été quelqu'un avec des valeurs à défendre. Peut-être qu'elle n'auraient jamais vraiment été les siennes mais il aurait au moins eu une place claire dans ce monde. Il aurait pu exister.

Il repensa à ce jour de décembre, dans les toilettes des filles. Il s'y était réfugié pour pleurer, accablé par la tâche qui l'incombait : trouver un moyen de faire rentrer ses collègues mangemorts à Poudlard. Il était épuisé, ce jour là. Terrifié, aussi. Avant que Potter ne le blesse quasi mortellement, Draco avait vu le regard plein de compréhension de son ennemi. Alors que Draco pleurait toutes les larmes de son corps, Potter l'avait regardé avec une espèce de douceur qu'il n'avait jamais vue auparavant. Comme si, l'espace d'une seconde, ils s'étaient compris. Mais non, ils n'étaient pas du même camp… En tout cas, jusqu'à la nuit dernière.

Un coup d'oeil à sa montre lui fit réaliser qu'il était 12h11. Snape avait déjà dû déposer le déjeuner dans le couloir. Il ouvrit subrepticement la porte et remarqua en effet un plateau : une assiette clochée, un verre d'eau et une pomme. Draco prit le plateau et referma rapidement la porte derrière lui ; il n'était clairement pas prêt à se confronter de nouveau à Potter.

Lorsqu'il déposa son plateau vide dans le couloir, une demie heure après, il remarqua que le celui devant la porte de Potter n'avait pas bougé. Il chassa honteusement l'inquiétude qui traversa ses pensées avant de refermer la porte de sa propre chambre.

Une vingtaine de minutes plus tard, c'est l'esprit de Snape qui fut traversé par l'inquiétude. Une petite inquiétude. Une minuscule inquiétude. Après vérification, l'adolescent n'avait pas touché à son plateau.

Ce petit arrogant devait trouver que ce plat n'était pas suffisamment luxueux pour lui. Pas assez grandiose comparé à ses exploits de héros du monde sorcier. Que croyait-il ? Qu'il allait amener avec lui un chef elfe de Poudlard pour nourrir comme il sied sa Majesté ?

Malgré cette pointe de sarcasme, il ne put s'empêcher de prendre le plateau dans ses mains avant d'ouvrir la porte de chambre de l'adolescent. Il aurait pu faire disparaître le déjeuner, d'un coup de baguette. Après tout, si Potter ne pouvait pas manger à l'heure, il n'avait qu'à pas manger du tout. Mais quelque chose, peut-être cette légère inquiétude dans son coeur, le retint de le faire.

La chambre était silencieuse et étouffante. Snape avait l'impression de sentir une odeur de tristesse transpirer des murs de la pièce. Mais, même si son nez de maître de potions le trompait rarement, c'était davantage la vue de la petite boule chétive que l'odeur de la chambre qui lui inspirait une telle intuition. Snape avança à pas feutrés vers le corps de Potter, tourné vers le mur opposé. Un coup d'oeil aux mouvements réguliers qui soulevaient le torse du garçon permettait assurément de comprendre qu'il dormait.

Le sombre maître des potions tenta vainement de faire taire son inquiétude, qui commençait à grandir dans sa poitrine. L'adolescent était littéralement recroquevillé sur lui-même, tenant ses genoux serrés contre sa poitrine, comme dans une tentative de se faire tout petit, peut-être même de disparaître.

Après avoir déposé le plateau du déjeuner sur la table de nuit, il s'approcha davantage. Snape remarqua alors des sillons sur les joues de Potter, signes de nombreuses larmes coulées. Les traits du garçon étaient tendus, même dans un sommeil qui semblait pourtant profond. Un coup d'oeil à la cicatrice en forme d'éclair fit lâcher à Snape un soupir. Ce garçon, si vulnérable, portait sur ce petit front tout le poids du monde.

Malgré sa froideur habituelle, Snape se laissa surprendre par un geste tendre. Attrapant la couverture rouge au pied du lit, il l'étala avec une infinie douceur sur le corps de Potter. Il ne put s'empêcher de passer une main dans les cheveux de l'adolescent dans une tentative désespérée de dissimuler, et faire disparaître, l'horrible cicatrice.

Il se releva et resta ainsi, les bras ballants, envahi par le sentiment d'impuissance que la vue de ce garçon fit naître en lui. Pendant plusieurs minutes, il se contenta d'observer les mouvements de sa respiration, faisant à peine bouger la couverture. Snape se demandait comment il était possible que tout le destin du monde soit remis dans les mains d'un si jeune homme. N'avait-il jamais remarqué, par le passé, à quel point Potter était fragile ? Non, jamais. Il s'était accroché à cette image mentale, peut-être inventée de toutes pièces - devant le tableau qui s'étalait devant lui, il était capable d'admettre cette hypothèse - d'un Potter arrogant, prétentieux et qui faisait fi de toute règle. Mais ce qu'il voyait en cet instant ne ressemblait en rien à ce qu'il avait toujours cru voir.

Snape hocha la tête, de désespoir. Comment allait-il pouvoir préparer ce gamin à la guerre ? Visiblement, Potter n'était pas capable de prendre en charge la bataille, il avait besoin d'être pris en charge.

Le maître des potions se retourna, plus lourd encore que la veille, et s'apprêta à quitter la pièce lorsque son regard tomba sur le carnet ouvert, sur le bureau. Malgré lui, il lut ces bribes de phrases : « Est-ce que Snape dit la vérité ? Et, si c'est le cas, pourquoi m'a-t-on menti toute ma vie ? Et pourquoi me hait-il à ce point ? Oh Ron, j'aimerais tellement comprendre. J'ai besoin de savoir qui je suis. Je ne sais pas qui je suis. », « Je vous en prie. J'ai besoin que quelqu'un vienne me chercher. ». Il dégagea immédiatement son regard du journal et s'obligea à taire un hoquet de surprise.

Tournant une dernière fois son regard perplexe vers le lit, il ne put s'empêcher de murmurer : « Il n'y a que moi, gamin. Et je crois bien que je ne te déteste pas. »

Il venait de saisir que son plus grand travail avec Potter ne consisterait pas tant à le rendre plus fort physiquement et plus agile de sa baguette qu'à lui apprendre à lui faire confiance. Et ce n'était pas une tâche aisée lorsqu'on s'appelait Severus Snape.

Le maître des potions passa son après-midi à construire un parcours sportif dans le jardin : sur plusieurs centaines de mètres, le sorcier avait méticuleusement pensé à différents dispositifs qui permettraient aux adolescents de se muscler et de travailler leur endurance. Des cordes, des tremplins, des haies, des ponts entre les arbres… Snape avait imaginé un parcours du combattant. Il voulait que Potter et Draco soient prêts à tous les types d'environnement et à tous les obstacles matériels.

C'est seulement lorsqu'il remarqua la luminosité baisser qu'il décida de s'arrêter pour la journée. Il venait de terminer de fixer une échelle à un arbre lorsqu'il prit un peu de recul pour admirer son travail. C'était certain, les gosses allaient le haïr. Il ne put empêcher un petit sourire narquois d'étirer ses lèvres, à cette idée.

Lorsqu'il pénétra dans la chambre de Potter, après un léger coup frappé à la porte, il fut soulagé de le voir éveillé, assis sur son lit, un livre dans les mains. Un coup d'oeil à ses yeux rougis lui fit penser que l'adolescent avait dû pleurer une bonne partie de l'après-midi.

« Je vois que vous avez trouvé un livre, dans la bibliothèque. » constata Snape, en jetant un regard à la bibliothèque qui s'étalait sur tout un mur de la chambre. « Mais que vous n'avez pas jugé bon de déjeuner, Potter. » grinça-t-il en prenant le plateau inchangé dans ses mains. « Mes qualités culinaires ne satisfont pas votre estomac délicat, sans doute ? » Lança-t-il, d'un ton moins sarcastique qu'il l'aurait souhaité.

« Je n'avais pas faim. Et je n'ai toujours pas faim. » grogna Harry, replongeant le nez dans son livre.

« Vous ne pourrez pourtant pas éviter le dîner de ce soir. » dit Snape, sévère. « Fermez ce livre et descendez, Potter. » ordonna-t-il en ouvrant la porte d'un geste sec.

« Je ne pourrais pas manger dans la chambre ? » demanda Harry, las.

« Non. Le dîner se déroule dans la cuisine. Il se déroulera toujours dans la cuisine. Ne m'obligez pas à vous amenez moi-même jusqu'en bas. » menaça-t-il.

Harry se releva mollement du lit et suivit le doigt pointé de Snape, bien malgré lui.

« Draco, descends manger. » dit Snape en ouvrant la porte opposée.

Draco ne se fit pas prier, bien content de quitter sa chambre.

Ils s'installèrent tous les trois autour de la table, dans un silence gêné. Snape servit un ragoût fumant dans trois assiettes et les déposa en face de chacun.

« Comptez-vous garder le silence pendant les nombreux mois que nous avons à partager ensemble ? » demanda Snape, devant les visages fermés de ses compagnons.

Face à l'absence de réponse, le maître des potions soupira.

« Très bien. Alors, je vais faire la conversation. » lâcha Snape, las. « Demain, réveil à 7 heures. Petit-déjeuner à 7h15. Vous devez être prêts pour la formation physique à 8 heures précises. De 8h00 à 10h00, formation physique. A 10h, douche. De 10h30 à 12h30, sortilèges de défense et d'attaque. A 12h30, déjeuner. De 14h à 17h, recherche théorique sur les horcruxes. De 17h à 19h, fabrication de potions. A 19h, dîner. De 20h à 21h, temps libre. De 21h à 22h, occlumencie pour vous, Potter. A 22h, coucher. Des questions ? » Récita Snape.

« Mais, c'est plus lourd que nos journées de cours ! » s'indigna Draco.

« Tu ne t'entraînes pas aux BUSE, tu t'entraînes à la guerre, Draco. » grinça Snape, agacé par le manque de maturité du jeune homme.

« Mais moi, je n'ai rien à voir avec cette guerre ! » s'éructa le blond.

« Nous avons tous à voir avec cette guerre. Ne pas vouloir être concerné ne suffit pas pour l'éviter. » gronda-t-il, menaçant.

« Vous pensez vraiment que ce programme peut nous faire gagner cette guerre ? » demanda Harry, pessimiste.

« Je le sais. » dit Snape avec assurance.

« J'aimerais vous croire. Sauf que vous êtes un traitre. » lâcha le brun, fatigué.

« Traitre du Seigneur des Ténèbres, c'est vrai. » répondit le maître des potions, choisissant délibérément d'ignorer l'insulte. « Ce qui signifie que je connais ses tactiques. » poursuivit-il.

« Peut-être que votre tactique c'est justement de m'amener ici, pour mieux me donner à Voldemort. » murmura Harry, méfiant.

« Potter. » gronda Snape. « Croyez vous honnêtement que je me serais donné tout ce mal simplement pour vous remettre au Seigneur des Ténèbres ? Il aurait été bien plus efficace, et jouissif pour elle, de vous laisser aux mains de Bellatrix Lestrange. Au contraire, j'ai décidé de vous en protéger. » dit-il, sérieux.

Harry grogna, peu convaincu.

« Finissez votre assiette et allez vous coucher. » ordonna-t-il, devant le silence qui s'était de nouveau abattu sur la pièce.

Draco prit le temps de racler son assiette tandis que Harry délaissa la sienne, encore à moitié remplie, pour rejoindre immédiatement les escaliers.

Soupirant de fatigue face à la fuite de Potter, Snape décida que le jour du combat pour la nourriture n'était pas encore arrivé. Il rangea la cuisine d'un coup de baguette avant de faire venir à lui sa trousse médicale en cuir marron. Quelques instants plus tard, il se trouvait à nouveau devant les portes des chambres des garçons.

« Draco. Montre-moi ta dent. » ordonna-t-il en pénétrant dans chambre du blond. Le garçon était couché, un livre dans les mains.

Le blond ouvrit la bouche et attendit le verdict.

« Elle guérit correctement. » dit Snape. « Montre-moi tes ecchymoses. Je sais que tu as reçu de sacrés coups pendant ta bataille avec Potter. »

« Tu parles, je l'aurais facilement mis à terre si tu ne nous avais pas arrêtés. » dit le blond, avec dédain. Il retira son t-shirt, montra ses côtes endolories et son avant bras bleuté.

« Vu l'état de ta dent, je ne serais pas si sûr du résultat. » rétorqua Snape, moqueur.

« Tu verras, la prochaine fois. » menaça Draco.

« Que les choses soient bien claires, Draco. Il n'y aura pas de prochaine fois. » gronda-t-il sévèrement, le regard perçant.

« Mais ce n'est pas moi qui ai commencé, ce matin ! » s'indigna-t-il.

« Peu importe qui a commencé, cela n'arrivera plus jamais. Je me fais bien comprendre ? » gronda-t-il, plus dur encore.

« Oui, d'accord. » céda Draco, gémissant sous les doigts de Snape.

Lorsqu'il eut fini d'étaler la pommade, Snape s'autorisa à presser l'épaule de son filleul.

« Je sais que tu es perplexe, Draco. Mais je t'assure que cette situation est la meilleure pour toi. Il faut seulement que tu me fasses confiance. Entendu ? » murmura-t-il, plus doucement.

« Est-ce que j'ai jamais eu le choix ? » demanda amèrement Draco.

« Peut-être, lorsque tu avais deux ou trois ans, on a dû te laisser le choix entre un ours ou un lapin en peluche. » murmura Snape railleur. Le blond lâcha un petit rire. « Bonne nuit, Draco. Extinction des feux dans trente minutes. »

« Bonne nuit, Severus. » murmura Draco.

Lorsqu'il referma la porte de la chambre de son filleul, Snape s'autorisa à se féliciter. Au moins un des deux adolescents commençait à accepter la situation. Il prit une grande inspiration avant de frapper à la porte de Potter. Cette partie du duo menaçait d'être moins aisée…

Le jeune brun était allongé sur son lit, tourné vers le mur opposé. Harry ne prit même pas la peine de considérer l'entrée de son professeur dans la pièce.

« Tournez-vous, Potter. » grinça Snape.

Harry ne bougea pas.

« Vous avez une fâcheuse tendance à me faire répéter, Potter. Sachez que je déteste cela. » menaça-t-il. « Tournez-vous, que je puisse administrer les soins nécessaires à la guérison de vos blessures. » poursuivit-il, sévère.

« Je ne suis pas blessé. » lâcha l'adolescent, sans remuer.

« Vous avez l'arcade sourcilière ouverte et j'ai remarqué des ecchymoses lors de votre petite bagarre avec Malfoy, ce matin. Vous vous considérez certainement invincible, mais vous restez diablement humain, Potter. » gronda-t-il. « Ne me forcez pas à vous stupéfixer. »

Harry se retourna légèrement, inquiet que la menace ne donne lieu à une véritable humiliation.

« Votre oeil guérit correctement. Je remettrai de l'onguent, demain matin. Mieux vaut laisser cicatriser naturellement, pour cette nuit. » dit-il en s'asseyant sur le lit, aux côtés de l'adolescent. Le regard de dégoût que lui lança Potter n'échappa pas à Snape mais il jugea préférable de l'ignorer. « Enlevez votre t-shirt, que je puisse soignez vos ecchymoses. » ordonna-t-il.

Harry rougit instantanément et effectua un léger mouvement de recul.

« Je peux faire ça tout seul ! » s'éructa l'adolescent.

« Comme bon vous semble. Mais je dois tout de même assister à vos soins. » lâcha-t-il en tendant à Harry le baume qu'il tenait entre les mains.

D'un geste rageur, Harry retira son t-shirt et attrapa le récipient.

« Prenez une bonne dose, Potter. » indiqua Snape, le regard inquisiteur.

Harry s'exécuta et s'apprêta à appliquer la crème sur ses côtes abîmées. Mais dès l'instant où il posa les mains sur sa peau, un petit cri de douleur lui échappa. Il tenta une seconde fois mais il écarta immédiatement la main, dans un réflexe d'auto-protection.

« Ca suffit, nous n'allons pas y passer la nuit, Potter. » s'agaça Snape en retirant le récipient des mains du jeune homme. « Allongez-vous. » dit-il, plus doucement, en poussant légèrement l'épaule de Harry vers le matelas. « Donnez-moi votre main. » dit-il.

Harry regarda Snape d'un air interloqué. Il n'avait certainement pas besoin qu'on lui tienne la main !

« Vous comptez étalez ce baume dans vos cheveux, pour les discipliner, peut-être ? » demanda sardoniquement Snape en montrant la main pleine d'onguent du garçon.

« Oh. » lâcha Harry, gêné par sa propre supposition. Il tendit sa main à Snape qui attrapa son poignet avec fermeté et récupéra la crème du bout des doigts.

« Ne bougez pas. Cela sera moins douloureux si vous restez stable. » indiqua le sorcier avant de masser doucement les côtes de Harry.

Étonnamment, Harry ne ressentit pas du tout la même sensation que lorsqu'il s'administra lui-même le soin. Pas de douleur vive et pas d'appréhension. Il ressentait une légère tension, mais accompagnée d'une sensation de douceur et de tendresse. Il se sentit immédiatement détendu et apaisé.

Snape remarqua que le garçon se calmait et s'autorisait même à fermer les yeux. Potter agissait comme s'il n'avait jamais été touché, auparavant. Etait-ce possible que Potter n'ait jamais reçu de soins de la part de sa famille ? Si la réaction de l'adolescent le soulageait - il avait évité une nouvelle crise de colère -, elle lui inspirait aussi (encore !) de l'inquiétude. Snape s'était attendu à gérer un jeune homme plein de fierté, les lèvres serrées et le regard fuyant, le défi le chevillant au corps. Au lieu de quoi, il se retrouvait face à un garçon en mal d'amour. Potter paraissait si vulnérable que c'en était dérangeant. Ce qui avait mené Dumbledore à envoyer ce gamin à la recherche des horcruxes par lui-même paraissait à cet instant tout à fait inconcevable. Depuis leur arrivée, Snape n'avait cessé d'être abasourdi par la fragilité de l'adolescent.

« Très bien, Potter. » félicita Snape, plus doucement qu'il ne l'avait anticipé. « Maintenant, relevez-vous. Il me semble que vous êtes également blessé dans le dos. » lui demanda-t-il - puisqu'il n'ordonnait plus, apparemment -.

Harry ouvrit les yeux, à contrecoeur, et se releva. Snape jeta un regard au dos, trop maigre, de l'adolescent et remarqua un bleu d'une couleur peu enviable sur son omoplate. Il tint fermement contre son épaule la nuque de Potter, afin de le tenir droit, et recommença son geste : de légers massages circulaires sur la blessure.

Un instant plus tard, il sentit la tête du jeune homme se reposer sur son épaule. Snape était certain que Potter avait de nouveau fermé les yeux. Il insista davantage que nécessaire sur la plaie, leur laissant un temps de répit un peu plus long que prévu. Snape savait que le gamin redeviendrait dur et méfiant dès qu'il cesserait son geste.

« C'est la première fois que je me sens protégé. » murmura Harry, doucement. « Pourtant, vous m'avez dit, la nuit dernière, que cela faisait quinze ans que vous me protégiez. » poursuivit-il, amer.

« Et je n'ai pas menti. » répondit Snape, après avoir chassé la surprise de sa voix. Potter venait d'admettre sans ambages son propre sentiment d'abandon. Etait-il possible que Snape se soit complètement trompé sur le gamin ? Il n'avait rien du héros solitaire envers lequel le maître des potions avait nourri une haine sans pareille, ces six dernières années.

Snape agrandit ostensiblement son geste sur le dos du garçon, adoptant des gestes plus doux et plus lents encore, plus proches de la caresse que du massage. « Je vous ai toujours protégé, Potter. Le fait même de me montrer dur avec vous était de l'ordre de la protection. » murmura-t-il.

« Parce que vous deviez conserver votre rôle d'espion sans être soupçonné, c'est ça ? » demanda Harry, calmement.

« Exactement. » dit Snape, assuré.

« Mais vous ne m'appréciez pas pour autant. » dit Harry, une pointe de déception dans la voix.

« La meilleure façon de vous protéger efficacement était de ne pas vous aimer, Potter. » répondit Snape. « Mais vous avez raison, ce n'est pas la seule raison de mon inimitié à votre égard. Vous ressemblez bien trop à James Potter, à mon goût. » admit-il amèrement. « Mais j'ai fait le serment à votre mère de vous protéger, lorsque vous aviez un an. » murmura-t-il.

« Quoi ? » s'écria Harry, se retirant violemment de l'étreinte de Snape. « Vous connaissiez ma mère ? » demanda-t-il, éberlué.

« J'ai connu Lily lorsque nous étions enfants. Nous habitions le même quartier et nous avions l'habitude de nous retrouver presque tous les jours. Elle a découvert qu'elle était une sorcière avec moi. C'est la magie qui nous a rapprochés, elle et moi n'étions pas 'normaux'. » murmura-t-il.

C'était difficile pour lui de parler de Lily. Il n'avait plus parlé d'elle depuis des années. Elle était devenue son secret, un secret qui réchauffait son coeur dur à chaque fois qu'il perdait espoir. Même morte, Lily était toujours du côté de la vie.

« Vous êtes un né moldu ? » interrogea Harry, surpris.

« Vous devriez savoir que je suis un sang mêlé, Potter. » répliqua Snape, piqué au vif. « Je crois savoir que vous avez utilisé mon manuel de potions de sixième année, ces derniers mois. »

« Le Prince de sang mêlé… » lâcha Harry, choqué. Il comprenait enfin le regard de perplexité que Snape lui avait lancé lorsqu'il était venu récupérer Draco ensanglanté, après qu'il ait lui-même utilisé un sort tiré du livre de potions, quelques mois plus tôt, dans les toilettes des filles de Poudlard.

« Prince était le nom de ma mère. Elle était sorcière. » dit-il d'un ton plein de mépris.

« Ma mère était une née moldue ! » s'insurgea l'adolescent face au dégoût de Snape.

« Oui, c'est vrai. Et la sorcière la plus talentueuse que j'ai connue. » murmura le maître des potions, plus doucement. « Elle savait déjà transformer des feuilles d'arbre en flocons de neige à neuf ans. » poursuivit-il, les yeux dans le vague.

« Vous étiez donc amis… » coupa Harry, invitant Snape à poursuivre son récit et ainsi mettre fin à son propre malaise naissant. Il y avait quelque chose dans la voix de l'homme. Quelque chose dans son regard. Comme s'il cherchait, dans les méandres de la tapisserie en face de lui, le visage de sa mère. Comme s'il espérait encore voir apparaître sa mère, d'un instant à l'autre.

« C'est cela, nous étions amis. Enfin, voisins. » rectifia Snape, se raclant la gorge. « Nous nous sommes plus ou moins perdus de vue lorsqu'elle a été intégrée à Gryffondor et moi à Serpentard. Elle est devenue amie avec la bande de Potter et compagnie. Au début, elle les méprisait. Des petits arrogants, incapables de sérieux et toujours prêts à se mettre en scène pour susciter l'admiration. » ajouta-t-il dans une rage sourde.

« Ne parlez pas de mon père. » gronda Harry, sentant la colère monter dans sa poitrine.

« Si vous voulez la vérité sur la promesse que j'ai faite à votre mère, il faut également être capable d'entendre la vérité sur votre père, Potter. » rétorqua Snape. « Votre père n'était pas quelqu'un de bien, vous l'avez vu lors de notre dernière leçon d'occlumencie. Votre père était un salaud ! Et Lily le détestait ! » éclata-t-il. « En tout cas, jusqu'à ce qu'elle tombe amoureuse de lui. » ajouta-t-il, amer. « Elle a choisi son chemin, j'ai choisi le mien. Mais, lorsqu'elle a appris qu'elle était enceinte de vous, elle m'a fait promettre de toujours vous protéger. Engagée dans la guerre contre le Seigneur des Ténèbres, elle savait que sa vie était en danger. Si seulement elle s'était mieux protégée… Si seulement elle n'avait pas suivi Potter dans ses folies héroïques. » cracha-t-il. « Cette promesse, on se l'était déjà faite étant enfants : on devait se protéger jusqu'à la mort. Elle m'a rappelé ce serment dans une lettre, peu avant son décès. Elle m'a demandé de vous protéger contre le Seigneur des Ténèbres, de conserver la dernière belle chose qu'elle avait construite dans ce monde. La dernière chose qui était du côté de la vie. » acheva-t-il, presque tremblant.

« Je ne comprends pas… » lâcha Harry, dubitatif. « Vous étiez un mangemort, non ? Alors, pourquoi vous demander à vous de me protéger ? » cracha-t-il, plein de dégoût.

« Lily avait confiance en moi, Potter. Je n'ai jamais trahi sa confiance. J'ai toujours tenu ma promesse. Et je la tiens en ce moment même. » murmura-t-il, presqu'aussi décontenancé que l'adolescent par cette confiance que Lily avait placée en lui, l'horrible mangemort qui avait décidé de se tourner vers le mal.

« C'est faux ! Vous n'avez pas tenu votre promesse, lâche ! » s'écria Harry, ses yeux lançant des éclairs. Il avait passé sa vie à se blesser, à se chercher, à combattre. Jamais personne n'était venu se battre pour lui.

« Vous êtes en vie, Potter. J'ai donc tenu ma promesse. » rétorqua froidement Snape.

« Mas vous me haïssez ! » hurla l'adolescent.

« Lily m'a demandé de vous garder en vie et vous êtes en vie. Qu'attendez vous de plus ? » demanda Snape, irrité.

Harry était en vie. Il était en vie. Qu'aurait-il pu en effet espérer de plus que cela ? L'adolescent mordit sa lèvre inférieure, dans un effort pour ravaler un sanglot qui menaçait de le bouleverser. Depuis sa naissance, il avait espéré que quelqu'un prenne soin de lui. Il avait attendu quelqu'un qui l'aurait arraché à l'indifférence des Dursley. Quelqu'un qui l'aurait sauvé du vide qui emplissait son coeur dès que ses yeux croisaient ceux des enfants de son âge, lorsqu'ils retrouvaient leurs parents, à la gare de King's Cross, le premier jour des vacances. Il se revoyait attendre sur un banc, devant la gare, parfois pendant des heures, que l'oncle Vernon vienne le chercher. Il avait espéré plus qu'un gémissement, plus que que du dégoût lorsqu'on venait le chercher pour le ramener chez lui. Mais non, qu'aurait-il pu raisonnablement attendre de plus de la part de Snape ?

« Ma mère aurait voulu que vous fassiez plus. » chuchota-t-il, amer.

« Avez-vous la moindre idée de ce que j'ai dû faire pour vous, toutes ces années, Potter ? » s'éructa Snape, piqué au vif. « Avez vous idée de la vie que j'ai dû vivre, soumis à ce serment ? »

Il avait passé quinze années à vivre dans le deuil de Lily. Quinze années coincé dans son malheur, obligé de regarder le fruit de l'amour entre Lily et James Potter sans jamais pouvoir y échapper. Quinze années à vivre dans le secret de son rôle d'espion, incapable de vivre une vie normale. Tout ça pour Lily. Tout ça pour le jeune Potter.

« Et vous, avez-vous idée de la vie que j'ai dû vivre, sans l'amour de mes parents ? » hurla Harry, les larmes brouillant sa vue.

« Je n'ai pas tué vos parents, Potter ! » gronda Snape, plus pâle que jamais.

« Mais vous n'avez rien fait pour que le vide qu'ils ont laissé dans mon ventre arrête de me hanter jour et nuit ! » cria Harry, sentant une larme couler sur sa joue.

« Et vous, Potter ? Qu'avez-vous fait pour combler le vide laissé par votre mère ? » hurla Snape. « Croyez-vous qu'il est possible d'aimer quelqu'un qui me rappelle chaque jour qu'elle l'a choisi plutôt que moi ? » vociféra-t-il, se relevant maladroitement du lit.

Un silence lourd s'abattit sur la pièce. Snape en avait trop dit. Tentant de calmer le tremblement qui parcourait ses mains, le maître des potions respira bruyamment.

« Je suis désolé. » lâcha Harry, d'une voix blanche.

« Je… » commença brutalement Snape, prêt à hurler à nouveau. Il s'interrompit immédiatement et jeta un regard plein de confusion au jeune Potter. Le gamin venait-il de s'excuser de sa propre existence ? Il aurait dû se montrer dégoûté, dérangé, abasourdi à l'idée de sa mère avec lui. Il aurait dû le rejeter à sa juste place : Severus Snape, le mangemort à la fascination dérangeante pour les forces du mal, ne pouvait espérer atteindre la pureté, la générosité et la douceur de Lily Evans. Au lieu de quoi, il vit dans le regard de l'adolescent une profonde tristesse et une sincère empathie. Snape détourna rapidement le regard, incroyablement embarrassé.

« Dormez. Une rude journée de travail nous attend, demain. » lâcha-t-il en se dirigeant vers la porte, d'un pas brusque.

« Je suis son fils aussi, vous savez. » murmura doucement Harry, alors que Snape attrapait la poignée de la porte.

Snape lança un dernière regard en direction du lit. Il n'y vit alors qu'un adolescent fatigué et implorant.

« Bonne nuit P…, jeune homme. » conclut Snape dans un claquement de robes.