Chapitre 21 : Un nouveau continent

Lorsque nous débouchons à l'extérieur de la Route des Fossiles, je prends quelques instants pour respirer l'air frais et sentir le soleil réchauffer mon visage. Djidane souffle avec surprise :

« La Brume a disparu ? »

De fait, il a raison : contrairement au si bien nommé Continent de la Brume, le Continent Extérieur n'est pas recouvert par ce brouillard omniprésent et oppressant auquel je n'ai jamais vraiment réussi à m'habituer. Cela ne signifie pas que cette région est hospitalière, cela dit : autant le continent de Lindblum est verdoyant et plein de vie (principalement hostile et monstrueuse, mais de la vie tout de même), autant nous faisons désormais face à un paysage largement désertique. Ce n'est pas le Sahara, loin de là, mais le sol aride me fait penser à certaines images du Mexique, ou peut-être de l'Espagne. Il y a bien quelques espaces où une végétation éparse parvient à survivre, mais ce sont principalement de courts buissons, quelques touffes d'herbe vivace, et un ou deux cactus. Ce qui me fait réaliser que j'avais presque oublié les Pampas, ces espèces de créatures cactusiformes dont l'attaque 1000 épines inflige exactement 1000 points de dégâts. À ce stade du jeu, c'est suffisant pour tuer n'importe quel personnage en un coup, même Djidane, et je ne parle pas des mages qui constituent le reste du groupe et sont bien moins résistants (plus moi, mais je ne compte clairement pas comme une guerrière particulièrement endurante). Je ne sais pas quels seront les effets de cette attaque ici, mais je doute que ce soit agréable, et je me promets de faire très attention.

Dagga me tire de mes réflexions en suggérant que nous nous mettions en route avant le soir. Elle n'a pas tort : la journée avance, et dans l'absolu, j'aimerais que nous arrivions à Condéa avant la tombée de la nuit. Nous nous engageons donc en direction du canyon qui s'ouvre à quelques kilomètres devant nous. C'est bien plus impressionnant que dans le jeu : de part et d'autres s'élèvent de grandes falaises rocheuses qui nous surplombent et obscurcissent régulièrement le soleil torride au fil des coudes du défilé. Après une longue marche, j'aperçois un réseau de racines qui traversent le canyon au-dessus de nous, et sur lequel repose une immense structure de pierres. J'esquisse un sourire en reconnaissant le village de Condéa, vers lequel nous nous dirigeons : il me paraît être dans un équilibré bien plus précaire que dans mes souvenirs, et il est en assez mauvais état. Peut-être pas à deux doigts de s'effondrer, mais peut-être pas si loin que cela, si j'en crois les nombreuses pierres qui manquent dans les remparts, les fissures qui parcourent la structure et la poussière qui en tombe régulièrement. Cela dit, c'est un lieu dont je garde de bons souvenirs, et je mentirais si je disais que je n'ai pas hâte de voir la cérémonie de mariage à laquelle Dagga et Djidane vont devoir participer pour avoir le droit de passer de l'autre côté, car c'est une scène proprement hilarante (j'imagine déjà la tête du voleur quand il va bondir vers la princesse pour l'embrasser, avant de s'écraser lamentablement par terre).

Beaucoup moins réjouissante est la scène qui nous attend à la sortie du canyon, où se découpe la silhouette d'un Phacoche gigantesque. Nous nous figeons aussitôt sur place, sans trop savoir comment réagir, mais nous n'avons pas le choix, il va falloir le combattre. La dernière fois que j'en ai vu un, c'était lors de la Fête de la Chasse de Lindblum, il y a quelques éternités, mais c'était de loin. Djidane et Bibi, eux, se souviennent visiblement très bien de leur rencontre avec ce monstre, qui a bien failli se terminer très mal pour eux, car ils se tendent et tirent leurs armes avec un léger tremblement. Le phacochère géant se retourne, et ses petits yeux jaunes maléfiques se fixent sur nous alors qu'il commencent à gratter le sol du sabot, prêt à charger. Il s'élance en avant, et j'ai à peine le temps de tirer une flèche dans la direction qu'il est déjà sur nous mais dans ma panique, j'ai à peine éraflé son épaule, et nous devons bondir sur le côté pour esquiver les longues défenses avec lesquelles le monstre tente de nous embrocher. Alors que je me relève aussi vite que je le peux pour me préparer à attaquer une nouvelle fois, je m'aperçois que Djidane s'est dérobé avec agilité et a utilisé l'élan de la bête pour lui infliger une profonde estafilade sur la jambe arrière. La créature commence à boiter et agite la tête tandis qu'une boule d'éclairs se forme autour d'elle, mais Bibi et moi sommes plus rapides : je tire une nouvelle flèche, qui pénètre cette fois plus profondément le cuir du poitrail du Phacoche, tandis que mon ami lui lance un sort de Brasier+. Le monstre recule d'un pas sous la force du sort, et Kweena en profite pour lui porter un coup, tandis que Djidane bondit sur son dos et plante son Organix dans la nuque du monstre, qui s'effondre avec un râle.

Je prends quelques secondes pour reprendre ma respiration et calmer les battements de mon cœur avant de récupérer mes flèches. Je n'ai sans doute guère contribué au combat, et mes compagnons s'en seraient très bien sortis sans mon aide, mais je ne peux m'empêcher d'éprouver une pointe de fierté en pensant à mes progrès : je ne suis pas la meilleure des archères de la planète, c'est certain, mais je ne suis plus complètement inutile, et je ne m'effondre pas de terreur à la seule idée de me battre. Kweena me tire de mes pensées en proposant de faire cuire et de manger le Phacoche, ce qui m'amuse clairement plus que Djidane et Dagga, qui rabrouent la Kwe en lui rappelant que nous ne devons pas traîner plus que nécessaire et en lui promettant qu'elle pourra manger plein de bonnes choses quand nous aurons trouvé la base de Kuja (je ne leur dis pas que nous en sommes encore très loin). Kweena traîne des pieds et proteste en grommelant, mais elle se remet en route avec nous.

À la sortie du défilé, le paysage est clairement plus verdoyant, et il y a même une forêt assez dense qui se dresse devant nous : je sais que c'est là que nous trouverons le Village des Mages Noirs d'ici peu, et je jette un regard inquiet à Bibi, même si celui-ci ne se doute évidemment pas de ce qui l'attend. Sur notre gauche, nous pouvons voir que le terrain se fait de plus en plus marécageux j'hésite à suggérer à Kweena de jeter un œil au marais qui se trouve là, mais je sais qu'il n'y a rien d'intéressant là-bas à part des grenouilles, et il serait sans doute outré s'il savait que c'est ce que je pense de son plat favori, mais nous avons plus important à faire pour l'instant. En effet, sur notre droite se dresse le plateau qui nous conduira à Condéa. Il nous faut gravir une pente plus raide que je ne m'y attendais, mais une fois arrivés au sommet, nous pouvons apercevoir le village au loin.

Malheureusement, nous sommes interrompus lorsque j'aperçois un mouvement au sol à quelques mètres de nous, et j'arrête net mes compagnons : il y a une petite tache verte qui se déplace lentement vers nous, et que je reconnaîtrais n'importe où. Lorsque Djidane dégaine son arme pour l'attaquer, je l'en empêche : le monstre auquel nous faisons face est un Pampa, et il contre-attaquera tant qu'il n'est pas complètement sorti du sol. La créature s'arrête lorsqu'elle s'aperçoit que nous l'avons vue et elle reste immobile, jusqu'à ce que je fasse signe à mes amis de reprendre la route en faisant comme si de rien n'était, tout en la surveillant du coin de l'œil. Mais ce cinéma ne dure que quelques minutes, et lorsqu'il estime être assez proche de nous, le Pampa surgit du sol aride et s'apprête à nous attaquer, mais nous étions prêts à le recevoir : nous l'attaquons tous en même temps, et il est mis K.-O. avant même d'avoir pu réagir. Je pousse un soupir de soulagement : je garde des souvenirs absolument traumatiques de mes premières rencontres avec ce monstre dans le jeu, car j'ignorais complètement comment y faire face, et ils ont causé plusieurs Game Overs avant que je ne comprenne la méthode pour en venir à bout.

« Ouah, tu en savais des choses sur ce monstre, commente Djidane sur un ton sarcastique, quoique sans malice. Ça fait aussi partie des trucs que tu as appris dans des livres ? »

Je me retourne vers lui avec inquiétude, mais il se contente de me tirer la langue et de me jeter un sourire amusé en reprenant la route, tandis que Kweena s'empare aussi discrètement que possible de la carcasse du Pampa, bien décidée à en faire son repas cette fois-ci et de ne se laisser décourager par personne.

« Ne t'en fais pas pour Djidane, m'explique la princesse. Nous avons beaucoup parlé de toi avec lui, et il m'a raconté tout ce que tu as fait pour lui, pour Bibi, pour dame Freyja. Je sais qu'il te fait profondément confiance et qu'il tient à toi, même s'il se montre parfois... Peu délicat. Je pense qu'il est surtout curieux, et frustré de ne pas mieux te comprendre, ne t'en fais pas. Pour l'instant, tout ce qui compte, c'est que nous trouvions Kuja rapidement, et je suis heureuse que tu aies des connaissances susceptibles de nous y aider, quels que soient les moyens dont tu les as acquises. »

Avant que je ne puisse lui répondre, elle s'est déjà éloignée pour rejoindre le voleur, une expression déterminée sur le visage. Je ne peux pas dire que ça me mette pleinement à l'aise de savoir qu'elle aussi a conscience que je leur mens, mais je ne vois pas comment je pourrais être honnête avec eux. Qu'est-ce que je leur dirais ? Vous n'êtes que les personnages d'un jeu vidéo, et je vous shippe à mort ensemble, parce que même si vous m'avez rencontrée il y a seulement quelques semaines, moi, je vous connais depuis des années ? Ce serait ridicule, et je doute qu'ils le prennent aussi bien que Freyja. Aussi, Dagga et Djidane parlent de moi ensemble ? Je me sens commencer à rougir avant de me reprendre : ils doivent se concentrer sur leur relation, pas sur moi ! Même si ça me fait intensément plaisir, je dois bien le reconnaître. J'ai décidé que je ne me laisserais pas dominer par mes hormones de midinette, et je m'y tiendrai, non mais !

Je passe le reste de l'après-midi à discuter avec Bibi tout en surveillant les alentours, au cas où un autre monstre nous attaquerait. Mais rien ne se produit, et nous pouvons parler tranquillement. Le petit mage noir est particulièrement curieux de l'absence de Brume ici, et il s'interroge sur la nature de ce phénomène. Je participe moins à la conversation que je ne le pourrais, car j'ai peur d'anticiper des informations qui n'arriveront que bien plus tard dans le jeu. Mon ami s'aperçoit vite de mon inconfort, et décide de changer de sujet.

Nous arrivons devant l'entrée de Condéa alors que le soir commence à tomber. Enfin, je parle d'entrée, et l'ouverture que nous apercevons est celle qui permet de pénétrer dans le village dans le jeu mais c'est en réalité une portion de la muraille qui s'est effondrée, probablement à cause des immenses racines sur lesquelles le village repose, et à partir desquelles ont poussé des genres de rhizomes qui endommagent peu à peu les bâtiments. Le reste de la structure est d'ailleurs tout aussi délabré : il y a de nombreuses fissures, et une partie des tours qui se dressent plus loin à l'intérieur du village sont en ruine. Cela dit, ce qui reste de l'immense temple aux frises ornementées et des différents minarets qui parsèment encore la ville reste bien plus impressionnant que mes souvenirs du jeu, et je ne peux m'empêcher de me demander à quoi Condéa ressemblait à l'origine. Kweena, quant à elle, est bien plus pragmatique :

« Ce bâtiment a l'air vraiment bon à manger, miam ! Je suis sûr qu'il y a plein de spécialités à découvrir !

- Vraiment, tu ne penses qu'à manger, commente Djidane avec un sourire en coin.

- Et toi, tu ne penses qu'aux filles : tu ne vaux pas vraiment mieux, je rétorque sans pouvoir me retenir.

- En même temps, avec des beautés comme toi et Dagga, comment est-ce que je pourrais m'en empêcher ? »

Je me sens rougir en entendant son compliment, et je me tourne vers la princesse, qui se contente de hausser les épaules et de déclarer que nous ne devons pas traîner, avant d'entrer dans le village. Je la suis rapidement pour me donner contenance, mais j'ai le temps d'entendre Djidane soupirer et marmonner :

« Ça m'avance beaucoup... Je ne peux pas me taire, des fois ? »

Condéa ne ressemble à aucun autre lieu que que j'ai vus jusque-là : d'abord, toute la ville est non seulement entourée de murs, mais aussi recouverte d'un plafond de pierres, au milieu duquel se trouve une immense ouverture carrée, qui se situe au niveau du temple. Les Condéens s'en servent pour rendre un culte au soleil, de mémoire. De plus, les bâtiments sont bien plus anciens que ceux de Lindblum ou d'Alexandrie (ou en tout cas, c'est l'impression qu'ils donnent, mais c'est peut-être qu'ils sont moins bien entretenus et moins souvent réparés et reconstruits), et ils proviennent clairement d'une civilisation qui n'a rien à voir avec celles du Continent de la Brume. Enfin, les habitants sont de très petite taille, peut-être 1,20 mètres pour les plus grands d'entre eux, et leur peau jaunâtre tirant sur le vert les distingue fortement du reste des gens que j'ai pu croiser jusque-là (mais dans un univers où il y a des lions et des hippopotames anthropomorphes, ils ne paraissent pas si bizarres que ça). J'ai beau savoir que c'est une référence aux nains de Final Fantasy IV, la traduction française qui leur donne des noms japonais m'a toujours paru à la limite du racisme (cela dit, j'ignore complètement les noms originaux des personnages, donc il n'est pas impossible que je me fasse des idées).

Comme je m'y attendais, plusieurs d'entre eux sont en train de discuter à l'entrée lorsque nous arrivons, et ils s'interrompent pour nous saluer avec un grand geste de la main :

« Yao ! »

Je leur rends leur salut avec un sourire, de même que Kweena, qui n'hésite pas et qui se dépêche ensuite de partir pour aller chercher des spécialités locales. Cependant, mes autres compagnons sont bien plus embarrassés, et Djidane commence même par refuser de se plier à cette coutume, jusqu'à ce qu'il cède à l'insistance des habitants.

« Excusez-moi, monsieur, nous sommes fatigués, commence alors à expliquer la princesse. Pouvez-vous nous indiquer la direction d'une auberge où nous pourrions dormir pour la nuit ? »

Le nain nous pointe du doigt un bâtiment qui se trouve à quelques mètres de nous, et nous nous installons pour la nuit alors que l'obscurité tombe. Je réalise avec un peu de déception qu'il y a assez de lits pour nous tous et que je ne passerai pas la nuit avec Dagga, mais je me reprends tout de suite : il vaut clairement mieux que je garde mes distances avec elle. Ouais. J'aimerais me sentir plus convaincue par mes propres arguments. Je parviens à m'endormir tant bien que mal, mais lorsque j'ouvre les yeux, mes amis ont disparu de la chambre alors qu'il ne fait pas encore jour. Je me lève et sors, pour découvrir que la ville est en proie aux flammes et qu'il y a des cadavres partout dans les rues. Je cours vers la sortie, et je vois une silhouette se détacher sur un ciel rouge sang : Kuja. Il se retourne vers moi et éclate d'un rire strident. À ses pieds se trouvent les cadavres de Dagga, de Djidane, de Bibi, de Kweena, de Freyja et de Steiner. Il me lance un sort, et alors que l'immense boule de feu s'approche de moi, j'ouvre la bouche pour crier sans qu'aucun son ne sorte. J'ouvre alors les yeux, le cœur battant à cent à l'heure. Il me faut quelques secondes pour réaliser que j'ai seulement fait un cauchemar, que je suis toujours dans la chambre d'auberge et que mes amis sont toujours endormis et en sécurité. Je me lève sans faire de bruit et je sors pour faire quelques pas à travers les rues de Condéa.

L'air froid de la nuit m'aide à reprendre un peu mes esprits, mais je n'ose pas retourner me coucher. Cela faisait plusieurs jours que je n'avais pas fait de cauchemar, et j'avais presque oublié ce que ça faisait. Je dois avouer que ça ne m'avait pas manqué. Quand j'étais dans mon monde d'origine, c'était le genre de moments où je passais des heures à lire sous ma couette avec une lampe de poche, en me cachant vite quand mon père venait vérifier si j'étais bien endormie. J'étais rarement fraîche le lendemain matin, mais au moins, ça m'évitait de trop réfléchir. Mais là, ce n'est clairement pas une option. Je pousse un soupir en pensant à ces souvenirs si anciens, quand ma vie était plus simple. Cela étant, je ne reviendrais en arrière pour rien au monde : j'ai peut-être vécu plus de traumatismes en quelques semaines qu'au cours des seize années précédentes, mais pour la première fois de ma vie, j'ai l'impression de servir à quelque chose, j'ai des amis, des gens qui tiennent à moi. Comment est-ce que je pourrais envisager, même une seconde, d'y renoncer ?

Je laisse mes pensées dériver lentement, et je me promène à travers le village silencieux pour reprendre mes esprits. Lorsque j'arrive au temple, je marque un temps d'hésitation, mais je finis par décider de profiter de l'obscurité pour récupérer le Diamant qui est dissimulé sur le bateau cérémoniel situé au centre de la salle centrale. Je sais bien que ce n'est pas joli-joli de piller les lieux de culte, mais c'est un accessoire qui enseigne quelques compétences utiles et qui permet de renforcer les Chimères, alors je cède à la tentation. Je retourne ensuite à l'auberge et je me glisse aussi silencieusement que possible dans mon lit.

Le lendemain matin, nous décidons de nous séparer pour explorer le village et demander des renseignements aux habitants. Je sais d'avance que nous n'obtiendrons aucune information sur Kuja, qui n'est jamais passé par ici mais ce sera aussi l'occasion de commencer à renouveler notre équipement. Il faut que je fasse attention à ne pas trop dépenser de gils, car les objets les plus intéressants devraient surtout être au Village des Mages Noirs. Cela dit, les monstres qui nous attendent vont être de plus en plus dangereux, et je préfère être préparée au mieux. Je doute que les autres me laissent faire comme j'en ai l'habitude dans le jeu, à savoir faire autant d'allers-retours que nécessaires pour tout acheter, et s'entraîner assez pour acquérir toutes les compétences. Cela dit, il y a peu de chance que ce soit nécessaire mais entre Gargantua et Soulcage, sans même parler de tous les Pampas et autres Griffons que nous pourrons croiser, je sais que les jours suivants ne vont pas être de tout repos.

Avant de me diriger vers l'armurerie du village, je me rappelle qu'il y a des Chocographes sur ce continent aussi, et je prends une seconde pour réunir mes souvenirs mais de mémoire, il n'y a qu'un coffre enterré à proximité, et je ne crois pas qu'il soit particulièrement intéressant. Comme je ne sais pas exactement quand les Mages Noirs passeront ici, je préfère rester sur place et attendre une meilleure occasion de partir à la chasse au trésor.

Je passe par la boutique, où Kweena est en train d'apprendre qu'on peut acheter de la nourriture, au lieu de simplement la prendre. Je rassure la vendeuse, qui croit que le Kwe est un voleur et j'achète un énorme potiron et plusieurs légumes qui paraissent appétissants à mon ami, qui me remercie avant de partir en courant pour trouver un endroit où les cuisiner. J'en profite pour remplir notre stock d'objets de soin, remplir mon carquois et acheter les pièces d'équipement qui me paraissent les plus essentielles : un nouveau bâton pour Bibi, une nouvelle fourchette pour Kweena, deux Tiares de Lamia pour qu'Eiko et Dagga puissent apprendre Lévitation, qui sera très utile pour Gargantua, et un Bonnet qui permettra à Djidane d'acquérir Contrattak. Je salue aussi Mognoshin, qui me confie une lettre pour Suzuna. Le Mog me prévient que son amie vit dans la passe de Condéa et que personne n'a le droit d'y pénétrer, mais je ne m'inquiète pas trop : je sais que la suite de notre aventure nous y conduira de toute façon.

Une fois que j'ai fini mes emplettes, je retourne à l'entrée du village pour attendre l'arrivée d'un des Mages Noirs qui viennent régulièrement faire du commerce avec les nains. Comme je m'ennuie, je propose une partie de Tetra Master au garde, mais il finit par renoncer avec un grognement de dépit après plusieurs défaites, et il refuse de continuer à jouer. Nous nous contentons donc de discuter : il me demande de lui parler du monde extérieur, et je m'exécute sans protester, et de son côté, il m'explique les coutumes et l'histoire de son peuple tandis que je l'écoute attentivement, avant d'amener la conversation sur les Mages Noirs. Il m'explique alors que ceux qu'il appelle les « Noirots » viennent régulièrement à Condéa pour faire du commerce : ils vendent des objets qu'ils fabriquent dans leur village et viennent acheter la nourriture qu'ils ne parviennent pas à produire. Il me confirme aussi qu'ils résident dans la forêt située au Sud-Est d'ici. Juste au moment où il finit, un des Mages Noirs passe justement devant nous en courant, poursuivi par Bibi et Djidane. Ceux-ci s'arrêtent en me voyant et me demandent pourquoi je n'ai pas empêché le mage de s'enfuir, et je dois redire ce que je viens d'« apprendre », en insistant sur le fait que les Mages Noirs d'ici ont l'air pacifiques. J'ajoute :

« De toute façon, Djidane, tu n'allais quand même pas partir comme ça sans Dagga ? »

Cela fait rougir le voleur, qui était visiblement si préoccupé par Bibi qu'il avait plus ou moins oublié la princesse. Il se retourne pour aller la chercher pendant que je m'assois en tailleur à côté du petit mage, qui tire sur les bords de son chapeau avec inquiétude :

« Tu vas voir, tout va bien se passer, je lui dis doucement.

- Et si... Cela fait longtemps que je veux savoir qui je suis et d'où je viens, souffle le petit garçon d'une voix incertaine. Mais maintenant que j'ai une chance de rencontrer des mages qui sont comme moi, qui peuvent parler et tout, je... Je ne suis plus si sûr d'avoir envie de comprendre. Et si je n'aimais pas la réponse ?

- Si elle ne te plaît pas, on sera tous là pour toi, je réponds en lui prenant la main. Peu importe d'où tu viens, ça ne change pas qui tu es, ni les choix que tu fais. Tu es un petit garçon intelligent, curieux, généreux, et courageux. C'est ça qui te définit, pas la manière dont tu es venu au monde. Mais si ça peut te rassurer, les gens d'ici ont l'air des trouver les Mages Noirs un peu bizarres, mais globalement sympathiques. Je doute que tu aies de mauvaises surprises. »

Le retour de Djidane, accompagné de Dagga et de Kweena, dispense mon ami de répondre, mais il hoche discrètement la tête à mon intention, rassuré malgré tout. Le groupe se met en route, et je les guide jusqu'à la forêt que m'a indiquée le Condéen. Aucun monstre ne nous attaque en chemin, mais un fois dans le bois, je me montre particulièrement attentive. D'abord parce que je suis curieuse de voir comment la transition vers la forêt des Mages Noirs se produit : dans le jeu, il s'agit d'un niveau complètement à part, mais je doute que le changement soit aussi soudain ici. Mais surtout, il devrait y avoir un nouveau monstre gentil, le Miskoxy, dans le coin, et j'aimerais bien prendre de l'avance dans l'acquisition des compétences liées à notre nouvel équipement.

Nous progressons à travers les sous-bois, plus lentement que ce à quoi je m'attendais, mais il n'y a pas vraiment de chemin, et la végétation est dense. J'espère que nous ne sommes pas en train de nous perdre, mais de temps en temps, Djidane grimpe à un arbre pour vérifier que nous marchons toujours dans la même direction. Nous devons aussi combattre deux Griffons, que nous tentons d'éviter mais qui nous aperçoivent et nous attaquent avec férocité.

Soudain, j'aperçois un mouvement sur notre droite, et en regardant plus attentivement, je reconnais un insecte qui ressemble un peu à une coccinelle, mais qui fait quelque chose comme un mètre de haut et qui volette de ci, de là en chantonnant un air guilleret. Quand je le pointe du doigt, Djidane s'exclame :

« Mais qu'est-ce que c'est que ce truc ? »

En entendant le voleur, la créature se retourne vers nous. Heureusement, je sais qu'il s'agit d'un des gentils monstres, le Miskoxy, et je parviens à calmer mes amis qui se sont aussitôt mis en position de combat.

« Oh ! s'écrie alors Dagga, vous devez être l'ami de Fantôme ! Il m'a parlé de vous et m'a prié de vous saluer si je vous rencontrais.

- Ouiiii ! répond la créature d'une voix qui serait adorable si elle était moins stridente. Merci beaucoup, cela fait des années que je ne l'ai pas vu ! Il faudra que je lui rende visite, est-ce qu'il vit toujours sur le Continent de la Brume ?

- Oui, à proximité de Tréno, explique la princesse avec un sourire.

- Cela fait loin, auriez-vous des Gemmes à m'offrir pour me donner de l'énergie ? S'il vous plaîîîît ! »

Djidane se met à rouspéter à voix basse, mais cette fois, ni Dagga ni moi n'avons besoin d'insister : il tire de sa poche une Gemme, qu'il tend au Miskoxy. Mais celui-ci se contente de tendre une deuxième main en lui lançant un sourire resplendissant (je fais un effort pour ne pas grimacer en voyant ses immenses dents blanches, qui ont quelque chose de perturbant et d'absolument terrifiant dans la bouche d'un insecte, surtout aussi grand que celui-ci). Le voleur étouffe un juron et place un deuxième joyau dans la patte du monstre en disant d'une voix ferme :

« Mais c'est la dernière, OK ?

- Merciiiiiii ! » répond la créature, peu perturbée par le ton peu amène du jeune homme, avant de gober les deux pierres précieuses d'un coup. Puis elle s'envole à travers les feuillages épais.

« Je crois... Que je ne veux jamais revoir ça, fait Bibi en tremblant brièvement.

- Ouais, c'était bizarre. » je commente.

Malgré tout, je souris : c'est précisément son côté assez décalé qui fait que j'aime autant ce Finfal Fantays IX, et voir que c'est toujours vrai dans cet univers, même s'il est plus réaliste et plus violent, a quelque chose de profondément rassurant.

Nous reprenons notre chemin, et je constate que les arbres autour de nous commencent à changer : il y a de plus en plus de pins (ou d'autres conifères, je ne suis pas vraiment une experte), et de moins en moins de buissons qui entravent notre progression. C'est lorsque j'entends des hiboux (ou des chouettes, je ne suis pas plus ornithologue que botaniste) hululer que je réalise que nous sommes bien sur la bonne voie et que nous approchons de notre destination. Après quelques minutes, nous arrivons devant un panneau en forme de tête de Mage Noir, chapeau compris. Bibi s'en approche pour le lire :

« À gauche, plein de chouettes, à droite, pas de chouettes. Les habitants de Condéa disaient que les Mages vivaient si profondément dans la forêt que mêmes les chouettes n'y allaient pas ! ajoute-t-il avec excitation. Nous sommes au bon endroit ! »

Il se met à courir vers la droite et nous le suivons en nous exclamant qu'il doit faire attention, mais il ne nous écoute pas vraiment. Heureusement pour lui et pour nous, nous ne croisons ni d'Amanites (un monstre à l'apparence d'un champignon vénéneux, mais qui devrait faire quelque chose comme un mètre de haut, qui flotte dans les airs et qui lance des sorts de Glace) ni de Tanksgivin (un monstre que j'ai toujours surnommé le « Grozibou », parce que, ben, c'est très exactement ce à quoi il ressemble, une chouette au corps rond, à peu près deux fois plus imposante que Kweena, et même si la référence aux tanks est plus que justifiée, je n'ai jamais vu le lien avec les dindes). Finalement, nous arrivons tous dans une espèce de clairière où il n'y a plus de végétation et les seuls arbres que nous pouvons voir sont clairement morts depuis des années. J'arrête mes amis :

« Nous sommes arrivés.

- Comment est-ce que tu le sais ? demande Bibi avec curiosité. Il n'y a rien de vivant ici, et les habitants de Condéa parlaient d'un village...

- Je pense que les Mages Noirs se sont cachés, j'explique, et que ce que nous voyons est une illusion. Il y a quelque chose dans l'air, tu ne le sens pas ? »

Je reconnais, c'est un mensonge : je ne ressens rien de particulier (et ce serait une illusion particulièrement nulle si le premier venu s'apercevait sur-le-champ que quelque chose clochait), mais je n'ai pas trouvé de meilleure raison d'attendre ici qu'un des automates arrive pour dissiper la magie qui les protège. Heureusement pour moi, personne ne fait de commentaire, et nous nous cachons à quelques mètres de là pour observer la route. Je commence une discussion à voix basse avec Bibi et Kweena pour m'assurer que Djidane et Dagga aient leur intimité, et nous nous installons aussi confortablement que possible.