Chapitre 25 : L'arbre de la mort
Nous arrivons rapidement à la passe de Condéa, où nous bifurquons sur la droite et empruntons un réseau de racines qui nous ramène très vite sur la terre ferme. Devant nous se dresse un arbre si immense que celui de Clayra ressemble presque à un arbuste par comparaison. Il nous faudrait sans doute plusieurs jours de marche pour en faire le tour, et nous ne pouvons même pas apercevoir sa cime, car elle est au-dessus des nuages. Je ne parle même pas de ses racines, car je sais qu'elles s'étendent à travers tous les continents et qu'elles descendent jusqu'au cœur de la planète. Je réalise alors qu'au milieu de toutes les émotions de la nuit, j'ai oublié que je voulais passer donner des Gemmes au Yéti, de sorte que ça ne sert à rien de chercher la Nymphe ici. Je pousse un long soupir. Ce n'est pas comme si ça avait encore une grande importance, mais cela confirme bien que je rate tout ce que j'entreprends.
Avant d'atteindre le pied de l'Ifa, nous sommes pris en embuscade par un groupe de Mages gobelins. Djidane en décapite un et un autre tombe lorsqu'une de mes flèches se plante dans sa poitrine, mais les autres, voyant leurs camarades tomber, se rendent invisibles. Contrairement à ce qui se passe dans le jeu, leurs armes ne restent pas visibles (en même temps, ce serait un sort d'invisibilité assez nul s'il fonctionnait vraiment comme ça), mais j'arrive à discerner l'herbe qui ploie sous le poids de l'un d'entre eux alors qu'il s'approche de nous, et je l'indique aussitôt à Bibi, qui lance un sort de Brasier. Le monstre pousse un cri strident sous le coup de la douleur en réapparaissant soudainement. Nous pouvons alors entendre ses amis s'enfuir en poussant des piaillements terrorisés.
Enfin, nous arrivons devant une murailles constituées de racines étroitement enchevêtrées. Ce n'est pas exactement le paysage qui se trouvait dans le jeu, mais je n'ai pas vraiment l'énergie de m'en soucier. Eiko nous conduit jusqu'à une ouverture dans ce mur, mais lorsque Djidane essaie de la franchir, il est repoussé par un champ de force, pour le plus grand amusement de la petite fille, qui nous explique qu'il faut demander aux Chimères de retirer la protection. Elle se met alors à incanter :
« Abracadabri ! Abracadabra ! Âmes des profondeurs stellaires, entendez nos prières ! »
L'ouverture dans la muraille brille alors soudain d'une lueur rouge, qui se cristallise en un Rubis, qu'Eiko ramasse. Bibi demande alors :
« C'était une incantation pour retirer la protection ?
- Non, c'était juste pour vous impressionner, répond l'Invokeuse avec un sourire malicieux. Pour parler aux Chimères, il faut seulement faire passer ses sentiments dans sa corne. J'aurais pu prier plus longtemps, mais Carbuncle m'a dit qu'il n'avait pas le temps pour les pitreries, alors j'ai dû faire court... »
Je ne peux pas m'empêcher de jeter un œil à Dagga, dont la corne a été coupée par Branet lorsqu'elle est arrivée à Alexandrie. Je me reprends avant que la princesse ne réalise que je la regarde et je baisse à nouveau les yeux. Je sais qu'elle se sent triste de ne pas pouvoir communiquer avec les Chimères aussi facilement qu'Eiko, mais je ne peux rien faire pour elle, et je ne veux plus risquer d'aggraver la situation, que j'ai bien bien assez sabotée comme ça.
Nous nous avançons prudemment sur l'une des racines qui nous relient au tronc, mais je fais encore moins la maligne que d'habitude : elle est à peine assez large pour qu'une personne y passe de front, et en-dessous s'ouvre une abîme dont il est impossible de voir le fond. J'essaie de contrôler le vertige qui me prend et je suis mes camarades : Djidane est passé en premier, suivi de Dagga et d'Eiko. Je marche derrière Bibi, qui est aussi peu à l'aise que moi, tandis que Kweena ferme la marche en sifflotant un air guilleret. Ça m'angoisse plus qu'autre chose, d'autant que j'ai surtout en tête la musique étrange et inquiétante que l'on entend ici dans le jeu. Mais je ne fais aucun commentaire : après tout, tant mieux pour elle si elle ne se sent pas oppressée par l'ambiance du lieu. Peu à peu, la Brume réapparaît autour de nous, ce qui ne fait rien pour apaiser mon angoisse. Bibi s'approche de moi, le visage sombre (enfin, son visage est toujours d'un noir de jais, mais je crois que j'ai appris à décrypter sa physionomie et ses expressions).
« Dis, Claire, commence-t-il en cherchant ses mots. Je me demandais... Est-ce que tu te souviens de la fabrique de Dali ? Il y avait de la Brume là-bas aussi, mais elle était concentrée autour d'une grosse machine... qui produisait les œufs dont sortaient les Mages Noirs. Je crois qu'il y a un lien, mais... comment la Brume pourrait-elle servir à fabriquer les Mages ? »
Il me jette un regard si empli d'espoir que je n'arrive pas à lui mentir et à lui dire que je n'en sais rien :
« J'y ai réfléchi aussi. Je pense que la Brume est vivante, d'une certaine manière. En tout cas, ce n'est pas juste un phénomène météorologique, c'est sûr. Et elle est clairement connectée aux monstres qui y vivent. Je pense qu'elle contient une forme d'énergie, et que Kuja a trouvé le moyen de l'utiliser pour donner vie aux Mages Noirs. »
Je marque une longue pause. Est-ce que je dois lui révéler que la Brume contient en réalité les âmes mortes des habitants de Héra, bloqués sur terre par le Soulcage que nous allons bientôt rencontrer ? Après tout, c'est pour ça que les Mages Noirs ne sont pas seulement des automates, qu'ils sont capables de devenir autonomes et de penser par eux-mêmes : même s'il ne naissent pas comme les autres êtres vivants, ils ont eux aussi une âme, ou du moins quelque chose qui s'en rapproche. Mais si je commence à expliquer ce genre de choses, je vais devoir révéler toute la vérité sur mon compte, et altérer considérablement le cours des événements du jeu. Ce n'est pas du tout un risque que je suis prête à prendre, surtout après tout le mal que j'ai causé récemment. Heureusement pour moi, Bibi hoche la tête, satisfait de ma réponse, au moins pour l'instant.
Alors que nous nous approchons du tronc, la racine s'élargit peu à peu, jusqu'à ce que nous puissions avancer tous ensemble. Ce n'est pas plus mal, car une paire de Baskervilles bondissent sur nous depuis une racine (ou peut-être une branche : la différence n'est pas évidente lorsque tout est si disproportionné) qui se trouvait au-dessus de nous. Je n'arrive pas à retenir un cri d'horreur, mais à ma décharge, ce sont des genre de cloportes, mais qui feraient plus de deux mètres de haut, qui ont d'immenses mandibules qui cliquètent de manière menaçante, et dont la carapace est hérissée de pointes un peu partout. Ce n'est pas exactement le spectacle le plus agréable au monde. Pour couronner le tout, ils dégagent une odeur de putréfaction à laquelle je ne m'attendais pas du tout. Pendant que Djidane et Kweena les retiennent, j'arrive à encocher une flèche, mais je manque ma cible. Heureusement, Bibi vise mieux que moi et il pulvérise l'un des deux monstres avec un sort de Brasier+. Les deux guerriers se concentrent alors sur l'ennemi restant, qui ne résiste pas longtemps à leurs assauts. Ils s'assurent ensuite que personne n'est blessé. Dès que Djidane s'approche de moi, je me dérobe et j'insiste pour continuer à avancer, en refusant de croiser son regard ou de répondre à ses questions. Dagga essaie aussi de me parler, mais je détourne la conversation avec un « non, non, tout va bien » parfaitement convaincant.
Finalement, nous arrivons à une plate-forme dans un silence pesant. Un Mog nous accueille, surpris d'avoir de la visite dans un lieu si peu hospitalier, mais pour la première fois, je n'ai pas le cœur de discuter avec la petite boule de poils. Je me contente de lui donner la lettre que j'ai pour lui et je m'accroupis dans un coin pendant qu'il discute avec Bibi. Pendant ce temps, Dagga, Djidane et Eiko sont en train d'examiner le cercle couvert de symboles étranges qui se trouve au centre de la plate-forme. Malgré les protestations de la princesse, le jeune homme à queue de singe monte dessus, et le cercle commence à s'enfoncer dans le sol : il s'agit en réalité d'un ascenseur qui conduit vers les profondeurs de l'arbre. Djidane bondit aussitôt en arrière pour rester avec nous, et une ou deux minutes plus tard, nous entendons l'ascenseur remonter vers nous.
Le groupe décide alors de grimper dessus tous en même temps. Je ne fais aucun commentaire : je sais que c'est ainsi que ça se passe dans le jeu, et je ne pense pas que les autres aient besoin de mon aide, mais Bibi me regarde avec insistance comme pour me demander mon avis. Malgré moi, je jette un coup d'œil vers Djidane et Dagga, qui semblent attendre aussi que je leur dise ce que je pense. Je me détourne aussitôt en essayant de ne pas fondre en larmes. Après une ou deux secondes, je finis par arriver à hocher la tête, et nous empruntons l'ascenseur, qui commence à descendre dès que le voleur a posé le pied dessus.
Il ne faisait déjà pas bien clair à l'extérieur à cause de la Brume, mais à mesure que nous descendons sous terre, c'est de pire en pire, et lorsque l'ascenseur s'arrête, il est impossible de voir à plus de quelques mètres devant nous. La seule source de lumière sont de rares champignons phosphorescents, mais je ne me sens carrément pas rassurée à l'idée de progresser sur des racines étroites sans distinguer où je mets les pieds. Heureusement, Dagga connaît un sort qui lui permet d'illuminer son bâton, et elle passe devant, accompagnée de Djidane. Je reste à l'arrière, perdue dans mes pensées. Je n'arrive pas à savoir ce que je ressens exactement. Je devrais être heureuse : je n'ai plus aucune chance d'interférer dans la relation amoureuse de mes amis. C'est ce que je voulais, n'est-ce pas ? Mais étonnamment, je n'arrive pas à m'en réjouir. Je me sens affreusement coupable et honteuse, et j'ai l'impression que plus rien n'a de sens. Si Bibi et Eiko n'avaient pas insisté pour que je les accompagne, je ne serais jamais venue ici. Et de toute façon, les autres seront parfaitement capables de faire face à Soulcage sans moi, alors à quoi pourrais-je bien leur servir ?
Comme pour répondre à ma question, un groupe de zombies arrive à notre rencontre. Djidane se place aussitôt devant Dagga pour la protéger en faisant tournoyer sa double-lame et en décapitant les créatures, qui sont bien trop lentes pour esquiver ses coups rapides. Mais il ne se rend pas compte que d'autres morts-vivants étaient accrochés aux parois qui nous entourent et qu'ils se laissent tomber au milieu du groupe. Dagga pousse un cri de surprise, tandis que je m'exclame :
« Bibi, ils sont sensibles au feu ! »
Le mage noir comprend aussitôt et il fait brûler les deux monstres qui menacent la princesse. De mon côté, prise d'un pressentiment, je me retourne et je me retrouve nez-à-nez avec trois autres ennemis. Sous le coup de la panique, je recule sans faire attention et je chute lourdement au sol. J'imagine que j'ai de la chance de ne pas être carrément tombée de la racine où nous nous trouvons. Alors que les zombies s'approchent de moi pour me mettre en morceaux, j'ai tout de même la présence d'esprit de hurler à Eiko :
« Soin+ ! »
La petite fille obéit sans réfléchir et elle m'envoie le sort de soin. Il me donne un coup de fouet assez bienvenu, mais ce n'est pas ce que je voulais dire. Je dois lui expliquer qu'elle doit viser les morts-vivants, tout en essayant de les repousser comme je peux. Je me morigène en me disant que j'aurais dû m'attendre à une attaque et préparer mon arc dès que nous sommes descendus, mais en réalité, je ne suis pas sûr que dans ces circonstances, il m'aurait été d'une quelconque utilité. Il faut à Eiko un temps qui me paraît infini avant qu'elle n'accède à ma requête. À sa décharge, l'idée de soigner des ennemis n'est pas pleinement évidente, mais sur le moment, alors que les gencives putréfiées d'un zombie sont à deux doigts de se refermer sur ma gorge, j'aurais aimé qu'elle se dépêche un peu plus. Heureusement, comme dans le jeu, le sort de soin tue instantanément les morts-vivants. Leur chair se dissout aussitôt, se répandant en un liquide gluant et nauséabond sur moi. Je suis prise d'un haut-le-cœur et je me mets à vomir. Finalement, j'aurais peut-être dû les laisse me dévorer vivante, ça aurait sans doute été moins désagréable. Et la situation empire encore lorsque Dagga et Djidane s'approchent de moi avec empressement pour s'assurer que je n'ai rien. Je les repousse sans ménagement en retenant des larmes que je vais attribuer à l'humiliation. Mais je sais parfaitement que mon état actuel, si peu reluisant qu'il soit, n'a pas grand-chose à voir avec ma réaction. Ils devraient déjà avoir compris tous les deux que je ne leur apporte que des malheurs et qu'il ne doivent plus se soucier de moi. Je n'en vaux pas la peine, et ils doivent avant tout se soutenir mutuellement. Les semaines, les mois à venir vont être trop difficiles pour qu'ils ne soient pas là l'un pour l'autre.
Le reste de la descente se passe sans autre anicroche. La racine sur laquelle nous marchons serpente en spirale le long d'une paroi et nous emmène de plus en plus profond. Nous devons nous débarrasser de plusieurs autres groupes de zombies, mais nous sommes désormais mieux préparés, et les combats sont bien plus faciles. J'arrive même à me sortir de ma léthargie pour guider le groupe vers plusieurs coffres dissimulés dans des recoins obscurs : si je ne me rappelais pas qu'ils sont là dans le jeu, il n'y aurait aucune chance de les voir dans l'obscurité qui nous environne. Pourtant, personne ne signale que je ne devrais pas en savoir autant sur un lieu où je prétends ne jamais être venue. La seule remarque vient de Bibi, qui me complimente en soulignant à quel point je suis importante pour le reste du groupe, qui approuve avec vigueur. Je hausse les épaules et je les ignore : je sais qu'ils disent seulement ça pour me faire plaisir, et cela me déprime encore plus. Je suis donc si pathétique que les autres éprouvent le besoin de m''inventer des qualités...
À mesure que nous descendons, l'obscurité diminue progressivement, à la grande surprise des autres. Mais nous finissons par déboucher sur une plate-forme qui donne sur un gouffre sans fond d'où émane une lumière verte malsaine. Depuis les profondeurs de la planète s'élance une immense branche qui remonte vers le ciel à perte de vue, et autour de laquelle des ronces sont enroulées en spirale. Sur notre gauche, j'aperçois l'ascenseur hexagonal qui y est accroché et qui nous conduira encore plus profondément. Je ne peux pas dire que j'ai hâte, d'autant qu'il semble fait d'une matière vivante, presque animale, d'où émane une lueur verdâtre malsaine. J'arrête Eiko lorsqu'elle commence à s'en approcher pour monter dessus, et je lui explique qu'il faut être prudent et rester ensemble. Après quelques instants d'hésitation, nous décidons de tous emprunter l'ascenseur, et comme auparavant, celui-ci ne s'active que lorsque Djidane est dessus. Je vois que Bibi jette un long regard pensif au voleur, mais il ne fait aucune remarque et se contente de réfléchir. J'esquisse un sourire : le petit mage noir est décidément le plus intelligent de nous : il est le seul à avoir déjà compris qu'il y avait un lien entre l'Ifa et le jeune homme à la queue de singe, même s'il n'a pas encore les informations nécessaire pour savoir de quoi il en retourne. Il ne pourra pleinement comprendre que lorsqu'il ira sur Terra, la planète jumelle de celle-ci, mais cela n'arrivera pas avant longtemps, et je doute de faire encore partie du groupe à ce moment-là.
L'ascenseur se met à glisser en spirale autour de la branche et nous emporte vers les profondeurs, en direction de la source de la lumière qui nous entoure. Il va extrêmement vite, bien plus que ce à quoi s'attendent mes camarades, au point que Dagga, déstabilisée, tombe à terre. Djidane s'approche vite d'elle et s'assure qu'elle ne s'est pas fait mal avec tendresse. Cependant, passé l'accélération initiale, seule la vitesse à laquelle défilent les murs autour de nous permet de se rendre compte de la rapidité de la plate-forme : comme dans le jeu, nous sommes isolés par une sorte de champ de force. Alors que nous nous enfonçons vers le cœur de la planète, Eiko commente :
« Moug sent qu'il y a plein de choses vivantes en bas. Qu'est-ce que ça peut être ?
- Peut-être des complices de Kuja... commente Djidane, songeur.
- Claire, est-ce que tu sais ce dont il s'agit ? » me demande alors Bibi.
Je redresse la tête, paniquée, mais avant que je n'aie besoin de trouver une réponse pas trop suspecte, une ombre passe au-dessus de nous, et quelques instants plus tard, un Dracozombie se pose sur la plate-forme avec un rugissement terrifiant. Sa chair putréfiée pend en lambeaux sur tout son corps et répand une odeur si écœurante que j'arrive à peine à me retenir de vomir. Je parviens tout juste à souffler à Bibi que le mort-vivant est sensible au feu et j'essaie d'empoigner mon arc, mais entre les attaques combinées de Djidane et de Kweena, les sorts du mage noir et les soins envoyés par Dagga et Eiko, qui se sont souvenues de notre première rencontre avec les zombies, je n'ai pas le temps de tirer la moindre flèche.
Quelques instants plus tard, l'ascenseur s'arrête sur une plate-forme plus vaste, qui m'évoque un peu la forme d'un navire. Même si le sol est fait du même bois que l'arbre dont nous venons, nous ne sommes clairement pas dans un environnement naturel, la disposition des branches fait plutôt penser à une machine, d'autant que d'innombrables lianes pendent tout autour de nous comme des tuyaux. Eiko part en courant pour explorer les environs, malgré mes admonestations et celles de Djidane, et elle pousse Bibi à la suivre.
« Il faudrait rester ensemble, on ne sait pas ce qu'il y a ici, commente Djidane. Et ce lieu me fait froid dans le dos. Même si on ne voit rien, il n'y a pas besoin d'être un Mog pour sentir qu'il y a des trucs vivants ici. »
Je hoche la tête sombrement, et je suis Eiko avec prudence. J'en profite pour récupérer l'Elixir et la Brigandine dont je me souviens qu'ils sont dissimulés à proximité. Je m'aperçois alors que Djidane est avec Eiko en train d'observer le liquide qui s'écoule de la plate-forme vers le centre de la planète en longs filaments qui m'ont toujours évoqué les fils d'une harpe. Je ne peux pas nier que ce soit magnifique, mais je n'ai aucune envie de m'approcher pour autant. Mon cœur se glace en entendant Eiko s'exclamer tout à coup :
« Moug sent que ça descend vers nous !
- Ça ? Demande Djidane. De quoi elle parle ? »
Le sol se met alors à trembler et la substance verte et organique dont les murs sont recouverts se met à palpiter de plus en plus vite. Nous apercevons alors une forme sombre fondre sur nous, avant de se dresser à l'extrémité de la plate-forme. Le groupe se met en garde et fait face au boss que nous allons bientôt affronter : le Soulcage. Il ressemble à un arbre, mais bien moins que dans le jeu : non seulement ses branches enserrent des murs en ruines, mais ce que je prenais pour des feuilles est en réalité une masse informe et purulente qui rappelle plutôt la chair des Zombies que nous avons croisés tout à l'heure. De plus, ce qui lui tient lieu de visage émerge d'un trou béant et sanguinolent dans son torse, et est déformé par d'innombrables plaies qui ne font qu'accentuer le regard maléfique qu'il nous lance.
« Vous n'êtes pas Kuja ! s'exclame une voix rauque qui résonne dans notre crâne sans que la créature ait émis le moindre son.
- Tu sais où il est ? demande Djidane sans se laisser perturber.
- Je l'ignore, répond la créature.
- Est-ce que c'est toi qui fabriques la Brume ? interroge Bibi.
- Je ne la fabrique pas ! s'exclame le monstre avec un rire sardonique. Ce n'est que le rebut de l'épuration à laquelle je procède. Mes racines l'expulsent à travers la planète afin de répandre la guerre sur l'ensemble de sa surface et éradiquer toutes les civilisations. Kuja n'a fait qu'utiliser ce déchet à ses propres fins en fabriquant des armes qu'il appelle les Mages Noirs. Ils te ressemblent, petit être. »
En entendant ces mots, Bibi se met à trembler, et Eiko tape du pied :
« Il me dégoûte, celui-là ! s'exclame-t-elle. Je peux le taper, maintenant ?
- Si vous m'attaquez et me détruisez, rétorque Soulcage, vous ferez disparaître la Brume, et Kuja ne pourra plus fabriquer ses pantins. Dis-moi, petite poupée, oserais-tu t'en prendre à ton propre créateur ?
- Je te laisserai pas faire, s'exclame Bibi avec colère en brandissant son bâton. Je refuse que tu continues à fabriquer des machines pour tuer des gens !
- Mon existence millénaire n'a pas encore atteint son terme, répond le boss avec malveillance. Même si vous parveniez à me vaincre, ce serait inutile... »
Le boss est interrompu par Djidane qui se jette sur lui en faisant tournoyer sa double-lame, suivi de Kweena. J'arrête Bibi alors qu'il s'apprêtait à lancer un sort de Brasier : je sais bien que le monstre ressemble à un arbre, et qu'il est sensible au feu, d'autant qu'il s'agit d'un mort-vivant. Mais j'ai des souvenirs cuisants des nombreuses fois où j'ai utilisé cette tactique dans le jeu, avant de me rendre compte que que cela déclenchait une contre-attaque absolument dévastatrice.
Soudain, je vois Djidane voler en arrière sous l'effet d'un coup particulièrement puissant. Dagga pouse une exclamation paniquée et accourt aussitôt à ses côtés pour le soigner, sans faire attention à la branche qui s'élance dans sa direction. Je hurle et je me précipite pour la pousser et l'empêcher d'être touchée par l'attaque, et je sens un choc brutal. Ce n'est que lorsque je vois la plateforme au-dessus de moi que je réalise que j'ai été propulsée dans le vide par le coup et que je suis en train de tomber dans le vide. Alors que je vois les murs défiler autour de moi de plus en plus vite, je dois avouer que je panique moins que ce à quoi je m'attendais. J'aurais déjà dû mourir des dizaines de fois, alors je ne peux pas me plaindre. Il était temps que ma chance cesse, j'imagine, et j'ai eu bien assez de temps avec ceux que j'ai été heureuse d'appeler mes amis, plus longtemps que ce que je méritais, pour être tout à fait honnête. Et au moins, comme ça, je ne serai plus un obstacle pour Djidane et Dagga, et je ne causerai plus de tort à personne. Je ferme donc les yeux en acceptant mon sort. J'espère juste que ça ne sera pas trop douloureux.
