Chapitre 27 : A place to call home

Lorsque j'ouvre les yeux, je suis traversée par une vague de soulagement : je ne suis plus dans ma chambre, mais allongée dans un lit à baldaquins. La pièce autour de moi est ornée de tentures colorées, et de hautes fenêtres laissent passer la lumière du jour naissant. J'essaie de me redresser pour essayer de reconnaître l'endroit où je suis, mais je grimace en sentant mon corps raide et endolori protester. C'est à ce moment que j'aperçois une petite silhouette recroquevillée sur une chaise à côté de moi. Ce serait impossible de ne pas reconnaître les cheveux bleus et la salopette jaune, et mes yeux s'embuent sous le coup de la surprise et de l'émotion. C'est Eiko ! Je laisse échapper un sanglot étouffé en réalisant que je suis vraiment à nouveau sur Héra, probablement à Alexandrie, car le décor ne ressemble pas à celui de Lindblum. Je n'osais pas tout à fait y croire, mais c'est vrai ! En m'entendant, la petite fille commence à s'agiter dans son sommeil, avant d'ouvrir ses yeux avec difficulté. Mais elle pousse une exclamation en voyant que je suis consciente, et elle bondit pour me serrer dans ses bras. Je lui rends son étreinte sans une seconde d'hésitation et je sens les larmes couler sur mes joues.

« Claire ! Tu es debout ! sanglote Eiko. J'ai cru que tu ne te réveillerais jamais !

- Je suis vraiment désolée, je souffle en lui caressant les cheveux. Je suis là, maintenant, et jen ne partirai plus, je te le promets.

- Tu m'avais déjà promis que tu ne m'abandonnerais pas ! Et tu es quand même partie !

- À ma décharge, ce n'était vraiment pas volontaire de ma part. J'aurais sincèrement aimé rester avec vous, je te le jure. J'imagine que ça a dû être difficile pour toi, mais je suis heureuse que tu ailles bien. Et les autres ? Est-ce qu'ils vont bien aussi ? »

Eiko se redresse soudain en me lâchant :

« Il faut que je prévienne tout le monde ! Ça va les rassurer de savoir que tu vas bien. En attendant, tu ne bouges pas et tu continues de te reposer, d'accord ? »

Avant même que j'aie pu lui répondre, elle est déjà sortie de la pièce en courant. Je me laisse retomber contre les oreillers moelleux et je ferme les yeux. J'espère que tout le monde va bien. Je sais que dans le jeu, tout le monde survit à la rencontre avec le Soulcage, mais je ne sais pas combien de temps s'est écoulé depuis. Est-ce que Dagga a déjà assisté à la mort de sa mère adoptive et est devenue reine ? Est-ce que l'aventure a encore plus progressé que ça ? Il s'est écoulé plusieurs mois de mon point de vue, mais je n'ai pas l'impression que le temps se déroule de la même manière dans les différents univers : après tout, malgré les semaines que j'avais passées ici, j'ai repris conscience dans mon monde d'origine à peines quelques heures après être partie.

Je repense aussi à ce qu'Arecia a dit sur la manière dont ma seule présence a pu modifier le déroulement des événements. Est-ce qu'elle voulait me faire comprendre que certains de mes amis avaient pu être blessés, ou même tués ? Ou bien était-ce simplement un avertissement plus général que ça ? Dans tous les cas, je dois décider de la manière dont j'agirai à l'avenir. L'idée d'altérer l'intrigue que je connais continue de m'inquiéter : si je change trop les événements, je risque de provoquer catastrophe après catastrophe, et je ne pourrai même pas me reposer sur ma connaissance du jeu pour les réparer. Néanmoins, il me paraît assez clair que mes efforts pour préserver l'histoire du jeu ont largement été un échec, et que j'ai fait trop souffrir mes amis en me conduisant ainsi. Je suis interrompue dans mes réflexions par une voix fatiguée, mais que je reconnais tout de suite :

« Qu'est-ce que tu racontes, Eiko ? Elle est encore en train de dormir, tu as dû rêver. »

J'ouvre les yeux, et j'adresse un sourire maladroit et un geste de la main à Djidane, qui reste bouche bée et, ce qui est encore plus rare, muet sous l'effet de la surprise. Cela dit, il a l'air épuisé, donc je ne peux pas trop le lui reprocher. Cependant, ça n'arrête pas Eiko, qui lui tire la langue avant de revenir se blottir contre moi en expliquant qu'elle a dit à un garde de trouver les autres aussi. Je la prends dans mes bras tandis que le voleur me sourit, presque malgré lui. Il se gratte l'arrière du crâne en laissant échapper un petit rire.

« Tu es réveillée, alors ? C'est cool, je... Enfin, on avait peur que tu sois... Bref, ça a été dur. Comment tu vas ? »

Je le regarde avec de grands yeux ébahis. Je ne pensais pas qu'un jour viendrait où le jeune homme serait à ce point incapable de trouver ses mots. Après quelques secondes, j'arrive à lui répondre d'une voix timide :

« Je vais bien. Enfin, je me sens épuisée et en mille morceaux, mais je suis heureuse d'être à nouveau ici. Qu'est-ce qui s'est passé depuis l'Ifa ? »

Djidane hésite un peu à me répondre, mais il finit par me raconter ce que l'équipe a traversé en mon absence. Comme dans le jeu, après avoir vaincu le Soulcage, ils ont regagné Madahine-Salee, où Lani, la mercenaire qui avait tenté de capturer Dagga dans la Route des Fossiles, a tenté d'utiliser Eiko comme otage pour forcer la princesse à la suivre. Son projet est tombé à l'eau lorsqu'un autre chasseur de primes appelé Tarask Coral est intervenu. Il a défié Djidane en duel, et lorsque celui-ci l'a emporté, il a rejoint le groupe. Ils sont ensuite retournés à l'Ifa, où ils ont assisté, impuissants, à la destruction de la flotte d'Alexandrie par Kuja et la Chimère Bahamut, ainsi qu'à la mort de Branet. Le groupe est alors revenu à Alexandrie, et il y a quelques jours, un corps inerte, mais vivant, s'est échoué dans le port. Le mien, évidemment. J'ai du mal à croire qu'il s'agit d'un pur hasard, mais il se trouve que Kweena trainait là précisément à ce moment pour savoir quels poissons étaient comestibles dans la région, qu'il m'a reconnu, et amené au palais, où j'ai été soignée par les meilleurs docteurs du royaume. Il ajoute que tout le monde est venu régulièrement me voir, y compris Dagga, même si elle est occupée par son couronnement qui approche.

« Rassure-moi, tu vas y assister, hein ? » je lui demande, en me rappelant que dans le jeu, il se dégonfle au dernier moment, parce qu'il est convaincu que sa présence est superflue. J'ai du mal à le lui reprocher, car je sais à quel point il se sent inadéquat : qu'est-ce qu'un voleur minable dans son genre pourrait dire ou faire pour la reine d'Alexandrie ? Mais cela l'empêche aussi de voir le visage déçu et désespéré de Dagga lorsqu'elle réalise qu'il ne sera pas à ses côtés. Il est hors de question que je le laisse tout saboter ici aussi. Je ne sais toujours pas exactement ce que je veux faire, ni ce que je me sens capable de changer, mais convaincre mon ami de soutenir la femme qu'il aime, c'est dans mes cordes. Probablement. En tout cas, je vais essayer.

Djidane me regarde en rougissant, visiblement mal à l'aise. Je sais bien que la dernière fois que j'ai parlé avec lui de Dagga, ça ne s'est pas tellement bien terminé, et il faudra probablement que nous crevions l'abcès à un moment ou un autre, mais pour l'instant, ce qui est important, c'est qu'il soit là pour elle alors qu'elle en a grand besoin.

« Je... J'en avais l'intention, oui. Je ne suis pas sûr d'y avoir ma place, mais je l'ai promis à Dagga, alors... »

Avant qu'il ne puisse poursuivre, la porte de la chambre où je me trouve s'ouvre, et Bibi apparaît, suivi de Freyja. Le petit mage court vers moi et me serre dans ses bras, plus délicatement qu'Eiko, cependant, ce qui n'est pas une mauvaise chose, car même ainsi, je ne peux m'empêcher de grimacer sous l'effort.

« Claire ! On a cru qu'on ne te reverrait jamais et que tu ne te réveillerais pas ! Je suis tellement heureux que tu sois à nouveau là avec nous ! Si tu savais comme j'étais malheureux quand tu es tombée dans l'Ifa, je crois que je n'ai jamais autant pleuré de ma vie. Ce n'était rien à côté de l'état dans lequel étaient Djidane et Dagga, mais quand même...

- Eh ! proteste le voleur.

- On était tous très inquiet pour toi, tu sais, poursuit Bibi sans se soucier de la réaction du jeune homme.

- Je vais bien, je répète. Enfin, rien que quelques jours de repos ne pourront pas résoudre. Et je suis incroyablement heureuse de te revoir aussi. Tu m'as manqué, tu sais. Et toi aussi, Freyja. Ça me fait vraiment plaisir de voir que tu n'as rien. »

Le chevalier-dragon s'approche de mon lit avec un grand sourire tandis que Bibi s'écarte avec regret, et elle pose une main sur mon épaule :

« Il ne me semble pas que c'est moi qui me suis mise le plus en danger, ici, tu ne crois pas ? Mais moi aussi, je suis heureuse de te revoir, Claire. »

C'est à ce moment que la porte s'ouvre de nouveau et que Steiner pénètre dans la pièce, le torse bombé, en annonçant :

« Sa Majesté la reine Grenat di Alexandros XVII, souveraine d'Alexandrie !

- Ecartez-vous, Steiner, je veux la voir aussi. » proteste Dagga en se faufilant sous son bras pour entrer à son tour.

Mes yeux manquent de sortir de leurs orbites en la voyant. Elle ne porte pas la salopette orange que je lui connais dans le jeu, mais une magnifique robe chatoyante en soie rouge qui la rend encore plus magnifique que d'habitude. Je me reprends et je jette un regard à Djidane, qui est tout autant sous le charme de la princesse — pardon, la reine — que moi. Dagga commence à s'élancer dans ma direction, mais elle s'arrête à quelques pas du lit en rougissant.

« Je te prie de m'excuser, Claire, j'ai conscience que ce n'est pas une attitude digne d'une reine. Cependant, te voir consciente et en bonne santé est un réel soulagement pour moi.

- Je suis heureuse de te voir aussi, je réponds très doucement. Djidane m'a raconté pour ta mère. Je suis sincèrement désolée. »

Dagga hoche la tête pour me remercier, tandis que le voleur s'approche d'elle et lui prend la main pour la rassurer. Je... Je rêve, ou bien ils sont bien plus proches qu'ils ne devraient l'être à ce stade du jeu ? J'ignore si ça me fait plaisir ou si ça me rend terriblement jalouse, mais le sourire attendri de Freyja et même le regard que leur jette Steiner me confirment que ce n'est pas seulement une impression. Il y a vraiment quelque chose entre eux.

Mais avant que je ne puisse ouvrir la bouche pour le leur demander, une petite silhouette entre à son tour dans la chambre. Comme dans le jeu, il porte une longue robe d'érudit et une paire de lunettes rondes, mais ce que j'avais toujours pris pour un bec d'oiseau est en réalité un nez, certes très proéminent, mais tout de même bien moins impressionnant que ce que je me rappelle. À moins que je ne me trompe, il s'agit de maître Totto, l'ancien précepteur de Grenat mais j'avais toujours cru qu'il s'agissait d'un oiseau anthropomorphe, alors que j'ai en face de moi un être complètement humain.

« Allons, s'exclame-t-il d'une petite voix fluette, il est temps de laisser notre patiente se reposer. Comment voulez-vous qu'elle se remette si vous êtes tous attroupés autour d'elle à l'empêcher de respirer ? Allez, dehors, tout le monde ! »

Mes amis sortent de la chambre à contrecœur, mais Eiko refuse de les accompagner, et maître Totto n'insiste pas beaucoup : vu l'air résigné du vieux professeur, j'imagine qu'il a déjà tenté plusieurs fois de la convaincre de s'éloigner de moi, mais elle est capable d'être passablement têtue et déterminée. Le docteur s'approche de moi et m'examine rapidement avant de me poser quelques questions sur mon état et sur ce dont je me souviens. Je ne lui dis rien de mon univers d'origine, mais cela me fait réfléchir : je devrais probablement dire la vérité à mes amis, au moins pour qu'ils puissent décider eux-mêmes de ce que je peux leur révéler. Après tout, à ce stade, je leur dois probablement au moins ça, et ce n'est pas comme si essayer de garder mon passé secret m'avait particulièrement réussi jusque-là.

Je passe les jours suivants à réfléchir et à mûrir ma décision alors que le reste du groupe passe me voir à tour de rôle. Eiko, quant à elle, squatte de manière plus ou moins permanente dans ma chambre et va même jusqu'à protester même lorsque j'ai l'audace de m'éclipser pour aller aux toilettes. Je ne revois pas non plus Dagga, mais je sais qu'elle a des soucis autrement plus importants et prioritaires. Ça ne m'empêche pas d'éprouver un pincement au cœur dont j'aimerais pouvoir dire qu'il est léger. Cependant, je sais que ce n'est pas raisonnable de ma part, et je me convaincs que je suis capable d'accepter la réalité telle qu'elle est : c'est mon amie, rien de plus. Au fond, ce n'est déjà pas si mal, n'est-ce pas ?

Un matin, au réveil, je vois Beate assise sur une chaise à côté de mon lit, qui me regarde d'un air songeur. J'imagine qu'elle a profité d'une des rares absences d'Eiko pour essayer de me parler seule à seule. Je me redresse avec difficulté, et j'essaie de lui adresser un sourire encourageant. Je ne dois pas être très convaincante, mais à ma décharge, je peine toujours à pleinement récupérer de mes épreuves, et la dernière fois que j'ai vu la générale, elle menaçait de me transpercer de son épée. Je sais qu'en théorie, elle a changé et que je ne risque rien, mais je mentirais si je disais que le rictus menaçant qu'elle avait en pointant son arme sur moi n'est pas resté gravé dans ma mémoire.

« Je m'excuse de perturber ainsi votre convalescence, commence la générale, mais je tenais à vous présenter mes excuses. Je ne m'attends pas à ce que vous me pardonniez, mais sachez que je regrette profondément la manière dont je me suis comportée avec vous, et les maux que j'ai causés, tant à vous qu'aux autres. C'est grâce à vous que j'ai réalisé à quel point je m'étais fourvoyée, et bien que j'aie conscience que mes crimes ne sauraient être effacés, j'ai l'intention de consacrer le reste de ma vie à réparer les dégâts dont je suis responsable. »

Elle se tait, et je reste silencieuse, surprise par la solennité de son ton. Je finis par répondre :

« Vous vous seriez rendue compte que vous n'étiez pas dans le bon camp, avec ou sans moi. Je veux dire, je sais que vous avez toujours agi par loyauté envers Alexandrie. C'est pour ça que vous avez obéi si aveuglément à Branet, et que vous avez sauvé Dagga — pardon, sa Majesté — quand Kuja lui avait jeté un sort. C'est elle qui me l'a raconté, j'ajoute aussitôt en me rappelant que je n'étais pas présente pour assister à cette scène, du moins pas dans cet univers.

- Cela n'excuse rien...

- De fait, je ne pense pas qu'il y ait beaucoup d'habitants de Bloumécia et de Clayra qui vous portent ans leur cœur, mais je sais que vous ferez ce qu'il faut pour les aider. Et en ce qui me concerne, vous auriez pu me tuer plusieurs fois, et vous ne l'avez pas fait. Je dirais que ça prouve que même à cette époque, votre sens de l'honneur n'avait pas complètement disparu.

- Ha ! Malgré tout ce que j'ai fait, je vois que vous restez convaincue que je suis une sorte d'héroïne ! J'imagine qu'il ne me reste qu'à essayer de me montrer à la hauteur de cette image que vous avez de moi, si indue soit-elle. »

Beate tire alors de sous sa chaise un coffre tout en longueur qu'elle me tend. Je ne peux m'empêcher d'adresser un regard interrogateur à la générale, qui m'encourage d'un signe de la tête. J'ouvre le coffret, où se trouve un arc : je reste ébahie pendant quelques secondes en le contemplant. Il fait plus ou moins la même taille que mon arme précédente, mais son bois est plus sombre et plus rouge, et il a une forme plus arrondie que ce dont j'ai l'habitude. De plus, il est délicatement décoré, et on peut voir le symbole d'Alexandrie sur la poignée, avec en-dessous, un petit « C » en cursive élégante.

« Je vous ai également apporté ceci. » ajoute Beate en me tendant un carquois.

Je ne peux que bafouiller en refermant le coffre et en le poussant vers elle :

« C'est trop, je ne peux pas accepter !

- Considérez que c'est une manière pour moi de commencer à me faire pardonner. Après tout, j'ai cru comprendre que vous aviez perdu votre propre arme.

- Je vous assure, ce n'est pas nécessaire, je vous ai déjà pardonné !

- Mon intention n'est pas purement désintéressée, je vous l'avoue. Je crains que nous ne nous dirigions vers des temps bien sombres. Il semble que Kuja coure encore, et je doute qu'il abandonne ses projets sous prétexte qu'il a essuyé un contretemps. J'ai conscience que vous avez encore de longs jours de guérison devant vous, mais je pense avoir assez bien cerné votre caractère pour savoir qu'une fois que vous serez à nouveau sur pied, vous continuerez de vouloir contrecarrer ses plans. Et je sais que vous voudrez rester aux côtés de sa Majesté. Pour l'heure, elle est préoccupée par son couronnement prochain, et n'est pas en mesure d'envisager un avenir plus lointain, mais elle aura besoin de toute l'aide disponible. »

Je reste silencieuse pendant un long moment en réfléchissant à ce que la générale vient de dire. Elle a parfaitement raison. J'ai évité de trop y penser jusque-là, mais je sais que Kuja compte profiter du couronnement de Dagga pour attaquer Alexandrie. Comme Bloumécia, comme Lindblum avant elle, la cité sera détruite, et mon amie en sera traumatisée. Après tout, elle vient de perdre sa mère, et son premier acte en tant que reine sera de voir la cité qu'elle gouverne et où elle a grandi détruite sous ses yeux, sans qu'elle puisse rien y faire. Au contraire, lorsqu'elle invoquera la Alexandre pour protéger la ville, le vaisseau de Kuja et de Garland retourna la Chimère contre elle, causant encore plus de morts et de destruction. Mais j'ignore totalement ce que je peux y faire. Si j'étais une héroïne de roman, je me cacherais à l'endroit où je sais que Kuja apparaîtra et je l'assassinerais avant qu'il puisse faire plus de mal, mais d'une part, je ne suis pas sûr que ça empêche véritablement l'attaque de se produire, et d'autre part, s'il y a bien une chose que j'ai prouvée au cours de mes aventures, c'est que je n'ai rien d'une héroïne. Cependant, je ne peux pas non plus rester parfaitement inactive : je l'ai promis à Arecia, et même sans ça, je ne peux pas abandonner Dagga comme ça, et laisser mourir des milliers d'innocents sans au moins essayer de les aider.

J'adresse un sourire inquiet, mais déterminé, à Beate, qui hoche la tête avec sérieux. J'empoigne l'arc qu'elle m'a offert et j'essaie de le bander, mais je le relâche aussitôt avec une grimace de douleur. Je suis encore bien trop faible pour ça. La générale me recommande de prendre soin de moi et de me rétablir promptement, avant de se lever de sa chaise et de s'incliner profondément devant moi, pour mon plus grand embarras. Elle ajoute qu'elle a une dette envers moi qu'elle ne pourra jamais rembourser pleinement. Avant que j'aie le temps de trouver une réaction appropriée (je doute qu'un simple « hein ? » suffise), elle sort de ma chambre pour retourner assurer la protection de Dagga.

Je reste abasourdie pendant un long moment. Je ne m'attendais vraiment pas à une telle conversation : d'une certaine manière, je comprends que Beate se sente coupable en réalisant tous les crimes qu'elle a commis, mais j'ai du mal à voir pourquoi elle avait l'air de tant tenir à s'excuser auprès de moi. Je devrais être bien plus bas dans sa liste de priorités, et de toute façon, je n'ai pas trop de raison de lui en vouloir. Bon, à part l'épée qu'elle m'a planté dans la poitrine. Et toutes les insultes qu'elle m'a lancées. Et la fois où elle m'a menacée et à moitié assommée en essayant de me prendre la Rose des vents de Clayra. Et évidemment tous les morts dont elle est responsable. OK, dit comme ça, sa réaction est plus compréhensible, mais je ne pensais quand même faire partie des gens qui valent la peine que la générale en chef d'Alexandrie vienne s'excuser en personne.

Mais ses dernières paroles m'incitent à commencer à réfléchir sérieusement à ce que je vais pouvoir faire. Je suis interrompue dans mes pensées lorsqu'un peu plus tard dans la journée, je reçois la visite de Kweena. Elle est si heureuse de profiter de la nourriture d'Alexandrie qu'elle s'efforce de me faire avaler tous les plats qu'elle a préparés pour m'aider à aller mieux. Je dois lui expliquer, tant bien que mal, que je suis simplement incapable d'ingurgiter la tonne de nourriture qu'il a apportée. Bon, j'exagère sans doute un peu, disons une demie tonne. Autant dire que j'échoue lamentablement à la convaincre et que lorsque mon amie repart, j'ai l'impression que mon estomac va exploser. Mais je ne peux pas m'empêcher de sourire, heureuse qu'elle reste fidèle à elle-même.

En revanche, je suis un peu déçue de constater que Djidane ne vient dans ma chambre qu'une fois, mais je ne peux pas le lui reprocher : je suis incroyablement contente de revoir son visage, mais ce n'est pas comme si on s'était quittés en si bons termes que ça. Et s'il a effectivement commencé à sortir avec Dagga, comme je le soupçonne, il a d'autres priorités (et je doute qu'il ait tant envie de penser à moi que ça). Mais quand je l'interroge à ce sujet, il détourne la conversation. À force d'insister, j'arrive tout de même à lui faire de nouveau promettre qu'il assistera au couronnement de Dagga et qu'il ne lui fera pas faux bond. Ça n'a toujours pas l'air de le mettre à l'aise, mais il est moins déprimé que dans le jeu, ce qui me paraît être un bon signe.

Enfin, après plusieurs jours de repos sous les soins attentifs de maître Totto, je me sens assez en forme pour faire face à tout le monde et leur avouer la vérité. Je demande à Eiko de prévenir les autres que j'aimerais leur parler tous ensemble. Je proposerais bien à Tarask de venir aussi, puisqu'il va sans doute passer le reste de l'aventure avec nous, mais ce serait vraiment bizarre, étant donné que je ne l'ai jamais rencontré en vrai. De toute façon, je ne pense pas qu'il aurait accepté : c'est un solitaire et il n'accorde pas facilement sa confiance. De plus, je doute de faire bonne impression sur lui, étant donné son mépris pour la faiblesse (et je dirais bien « à ce stade du jeu », mais je n'ai pas le souvenir qu'il change tant que ça d'attitude par la suite).

Il faut quelques heures pour que tout le monde se libère, pendant lesquelles ma résolution commence à faiblir alors que l'angoisse s'empare peu à peu de moi : qui sait quelle sera la réaction de mes amis ? J'ai du mal à imaginer qu'ils me pardonneront facilement de leur avoir menti pendant si longtemps, mais j'espère qu'au moins, ils comprendront que je ne leur voulais aucun mal. Alors que le membres de l'équipe arrivent peu à peu, ils commencent à papoter chaleureusement, mais je reste silencieuse à ruminer : je sais bien que c'est un mauvais réflexe que j'ai, et que je devrais au contraire profiter de leur présence tant que je le peux, mais je me sens trop coupable. Enfin, Dagga finit par arriver, escortée par Steiner. Elle s'excuse de ne pas être venue me voir jusque-là et d'être en retard, mais je comprends parfaitement : il est évident qu'avec le couronnement qui approche et ses devoirs de reine, elle est très occupée.

« Je vous remercie d'être tous venus, je commence. Je... J'ai à vous parler. Je pense que vous vous êtes tous rendus compte que depuis que je vous ai rencontrés, je vous ai caché certaines choses.

- Non, tu crois ? Personne ne s'en était aperçu ! s'exclame Djidane avec une ironie évidente, avant d'être coupé par Freyja qui lui donne une tape à l'arrière de la tête et Dagga qui pousse une exclamation de reproche indigné.

- Je suis vraiment désolée. Au départ, je ne savais pas comment aborder le sujet, et plus le temps passait, plus ça devenait compliqué. Mais réchapper de la mort m'a fait réfléchir à pas mal de choses, et je me dis que je devrais être plus honnête avec vous tous. Après tout, vous l'avez tous plus que mérité à ce stade. Si j'en sais autant sur des sujets qui devraient m'être parfaitement étrangers, c'est parce que j'ai déjà assisté à la plupart des événements que nous avons vécus ces derniers mois. Je viens d'un autre univers, où vous êtes les héros de mon histoire favorite. »

J'adresse un regard inquiet à Freyja, qui me répond d'un sourire encourageant. Je prends une grande inspiration et je poursuis en faisant de mon mieux pour expliquer ce que c'est qu'un jeu vidéo. Je conclus mon récit en racontant ce qui m'est arrivé après que je suis tombée dans les profondeurs de l'Ifa, y compris mon retour dans mon monde d'origine et ma rencontre avec Arecia. Une fois que j'ai fini, je garde la tête baissée sans oser regarder le reste du groupe. Finalement, ce n'était probablement pas une si bonne idée que ça de leur révéler la vérité. Je n'ose même pas imaginer leur réaction... C'est Djidane qui finit par briser le silence lourd qui s'est installé dans la pièce :

« Tu me dois 1000 gils, Bibi ! »

Je redresse la tête sous le coup de la surprise, et le voleur m'adresse un clin d'œil amusé, avant d'expliquer :

« Bibi avait parié que tu venais du futur, alors que j'étais convaincu que tu venais d'un univers parallèle.

- Arrête d'essayer de l'arnaquer, rétorque Freyja en empêchant le mage de tendre une pièce à Djidane. Vu la manière dont Claire l'a décrit, elle vient d'un monde complètement différent, pas d'un univers parallèles qui ressemblerait au nôtre. Ça n'a rien à voir !

- Malandrin ! s'emporte alors Steiner en saisissant le voleur par le col et en le secouant comme un prunier. Comment oses-tu corrompre un enfant et l'initier à des jeux d'argent ? Sans parler de faire des paris sur la vie d'une de tes amies ! Tu n'as donc aucun respect, scélérat ! »

Dagga doit lui ordonner de lâcher Djidane, qui se frotte le cou avec une grimace. La princesse s'approche de lui pour s'assurer qu'il va bien, avant de se tourner vers moi :

« Je te remercie pour ta franchise, Claire. Cependant, j'espère que tu as conscience que ça ne change rien pour aucun de nous ? Peu importe d'où tu viens, tu es notre amie.

- Si tu crois que tu vas te débarrasser de nous en nous disant que tu es une alien, tu te mets le doigt dans l'œil, confirme Djidane.

- C'est toi qui m'a appris que ce n'était pas nos origines qui nous définissaient, mais nos actions, approuve Bibi. Tu as toujours été mon amie, et tu le resteras toujours.

- On encore a plein de trucs à manger ensemble, ajoute Kweena. Et j'aimerais bien visiter ton univers un jour, il doit y avoir plein de plats délicieux à y découvrir !

- Vous avez été aux côtés de sa Majesté quand je ne le pouvais pas, et je vous en serai toujours reconnaissant, conclut Steiner. Si vos connaissances vous permettent de continuer à la protéger, je ne peux qu'approuver. »

Je déglutis avec difficulté et j'essaie d'empêcher les larmes de me monter aux yeux en voyant la réaction de mes amis. Je sens Eiko monter dans le lit et se blottir contre moi :

« T'as pas intérêt à repartir dans ton univers à la noix sans moi. Si tu fais ça, je te retrouve et je te tape, compris ? »

Je la serre contre moi et je me mets à pleurer tandis que les autres s'approchent du lit pour me réconforter. Mais ce sont largement des larmes de soulagement et de bonheur. Ils ne m'en veulent pas, et ce sont toujours mes amis ! Une fois que la crise est passée, je m'essuie les yeux, je les remercie de ne pas m'en vouloir, et je reprends :

« Je suis désolée d'avoir attendu si longtemps pour vous dire la vérité. J'avais si peur de votre réaction et... Pour être tout à fait honnête, je ne sais toujours pas quoi faire avec les informations que j'ai. J'aimerais croire que je peux aider à éviter les pires conséquences des événements qui nous attendent, mais en même temps, j'ai peur de trop modifier ce qui va se produire et de créer des problèmes inattendus. Je veux dire, au bout du compte, l'histoire que je connais se termine bien, même si ça ne se fait pas facilement. Et si en vous empêchant de traverser certaines épreuves, j'en venais à vous causer encore plus de tort, je ne me le pardonnerais jamais.

- Je t'ai déjà dit que tu avais tout mon soutien et toute ma confiance, répond Freyja. Et même si tu faisais une erreur et que les dangers qui nous attendent se révélaient plus grands que ceux que tu imagines, j'y ferais face avec toi. Tu as risqué ta vie pour sauver les Blouméciens et les Clayrans, et je ne l'oublierai pas.

- Et pour l'amnésie de maître Fratley ? j'insiste. Tu ne penses pas que j'aurais dû te prévenir ?

- Peut-être, soupire le chevalier-dragon. Mais je préfère que tu n'aies pas tenté d'intervenir plus que tu ne l'as fait. Mes sentiments n'appartiennent qu'à moi, et je pense que j'aurais regretté que mes décisions soient influencées par tes révélations, que j'aurais eu l'impression de ne pas être pleinement libre de mes choix...

- Attends, coupe Djidane, tu veux dire que tu étais au courant de tout ça, Freyja ? Depuis quand ? Et pourquoi tu n'as rien dit ?

- Est-ce que tu voudrais que je révèle tous tes secrets dès que j'en ai envie ? rétorque la femme-rat en fusillant l'adolescent du regard. Claire avait besoin de quelqu'un à qui se confier après les événements de Bloumécia, et je ne peux pas lui reprocher de ne pas s'être tournée vers toi. Tu n'as pas exactement la maturité émotionnelle requise pour ce genre de choses. »

Le voleur fronce les sourcils, avant de sourire d'un air gêné en se grattant la tête :

« Ouais, c'est probablement pas faux.

- Tu as parlé d'un jeu, fait Bibi d'une toute petite voix. Est-ce que ça veut dire que nous sommes juste des personnages, que nous ne sommes pas réels ? Est-ce que c'est pour ça que tu n'as pas voulu nous en parler ?

- Je... À nouveau, je suis désolée. J'avais peur, tu sais ? Mais d'après ce que disait Arecia, j'ai l'impression que cet univers-ci est aussi réel que celui dont je viens. Je ne peux pas dire que je comprends exactement comment tout ça fonctionne, mais je ne pense pas que je sois littéralement à l'intérieur du jeu que je connais. Par ailleurs, après tout ce que j'ai vécu, j'ai beaucoup de mal à penser que tout ça n'est qu'une histoire ou une illusion. Pour être honnête, en ce qui me concerne, vous êtes bien plus réels que tout ce qu'il y avait dans mon monde d'origine. »

Mes amis commencent alors à me poser toutes sortes de questions sur le monde d'où je viens, mais je détourne la conversation : après tout, j'ai décidé que je restais ici, coûte que coûte, alors ça n'a pas de sens pour moi de continuer à ressasser mon passé. Je me sens surtout concerné par l'avenir, et je commence à leur expliquer ce qui nous attend et qui m'inquiète tant :

« Dans l'histoire que je connais, Kuja attaque la ville juste après ton couronnement, Dagga. Il utilise Bahamut pour causer le plus de destruction et de morts possible. Vous... Vous avez vu les dégâts dont cette Chimère est capable. Et comme si ça ne suffisait pas, il ramène aussi un paquet de monstres, les Baskerville qu'on a croisés à l'Ifa. Steiner et Beate font tout ce qu'ils peuvent pour les arrêter, et ils se battent avec bravoure, mais les ennemis sont bien trop nombreux. Vous survivez tous les deux, malgré de nombreuses blessures, mais il y a tellement de gens qui meurent pendant l'attaque... Pendant ce temps, Dagga et Eiko, vous invoquez Alexandre.

- Je... ne connais pas cette Chimère, me coupe la princesse. Cependant, j'imagine qu'elle est liée au nom de la ville...

- Ouais. Je ne sais pas si elle tire son nom d'Alexandrie, ou si c'est l'inverse, mais elle fait partie intégrante du château. Je pense qu'elle remonte à l'époque où les Invokeurs de Madahine-Salee vivaient encore sur ce continent, car il faut utiliser les quatre Eclats de la Perle, le Pendentif d'Alexandrie, la Griffe de Dragon de Lindblum, la Rose des vents de Clayra, et ta Boucle Relique, Eiko. C'est probablement Alexandre que recherchait la reine Branet, en réalité. »

J'aurais dû tourner sept fois ma langue dans ma bouche avant de partager cete dernière réflexion, car je vois les yeux de Dagga s'embuer légèrement. Je me dépêche d'enchaîner en essayant de ne plus mettre les pieds dans le plat :

« Alexandre parvient à vaincre Bahamut sans aucune difficulté, mais c'était en réalité le plan de Kuja depuis le début : il voulait en prendre le contrôle, comme il l'avait fait pour Bahamut, en utilisant son aéronef, l'Invincible, que vous avez dû voir à l'Ifa.

- Le vaisseau qui a détruit Madahine-Salee, souffle Dagga.

- Oui. Mais cette fois, Kuja va être trahi par un homme qui s'appelle Garland, et qui va choisir de détruire Alexandre à la place. Kuja est gravement blessé, mais il survit à l'attaque. En revanche, l'explosion détruit une partie importante d'Alexandrie. D'après ce que j'ai pu voir, c'est pire même que ce qui s'est passé à Lindblum, et le nombre de morts est énorme. »

Le reste du groupe garde le silence pendant un long moment. Je finis par souffler en baissant la tête :

« Je suis désolée. Je... Je n'aurais peut-être pas dû vous raconter tout ça, je sais que ça fait beaucoup à encaisser, mais... Je suis absolument terrifiée, et je veux à tout prix aider. Seulement, je n'ai aucune idée de ce que je pourrais faire face à une horreur pareille. Vous allez sans doute me traiter de lâche, mais je me disais qu'on pourrait peut-être évacuer la ville, comme pour Clayra ? Je ne sais pas s'il y a encore assez de temps, mais au moins, ça permettrait de protéger un peu la population.

- Je pense que c'est une piste à explorer, mais ce n'est pas réellement une solution, répond Freyja. Je suis d'accord avec toi, il faut tout faire pour limiter les pertes civiles. Cependant, s'il n'y a plus personne en ville, je doute que Kuja lance tout de même son attaque. Pire, il se demandera comment nous avons anticipé ce qu'il préparait, et peut-être même remonter jusqu'à toi...

- Non ! s'exclame alors Dagga, visiblement incapable de se retenir. Je veux dire, il nous faut à tout prix protéger les habitants, mais je refuse de payer un tel coût. Ne pourrions-nous pas demander à une partie de la population de se réfugier dans les bourgs voisins, et faire de notre mieux pour protéger ceux qui restent ? Après tout, les livres d'histoire disent qu'au cours des précédentes guerres contre nos voisins, certains souterrains ont été aménagés en abris de fortune. Ils n'ont pas été utilisés depuis longtemps, mais ils n'ont sans doute pas disparu, n'est-ce pas ?

- Je verrai ce que je peux trouver, répond Steiner en se mettant au garde-à-vous. Et vous avez ma parole que mes Brutos seront fidèles au poste. Je pense pouvoir parler au nom de la générale Beate en affirmant qu'elle sera du même avis que moi. Nous donnerons notre vie pour protéger Alexandrie.

- Je souhaite que nous n'en arrivions pas là, capitaine. » soupire Dagga en fronçant les sourcils, rassurée malgré tout par le dévouement sans faille du chevalier.

L'équipe continue de discuter pendant un long moment pour essayer de se préparer à l'attaque de Kuja. Nous décidons finalement que le plus de soldats possibles en habits civils soient placés près des portes de la cité pour attirer les monstres mais pouvoir bloquer rapidement l'accès à la ville, Le reste de l'armée se préparera à utiliser les canons du château pour ouvrir le feu sur Bahamut, en espérant pouvoir le forcer à se retirer, à défaut de vraiment pouvoir le vaincre, ce dont nous doutons tous. Mais c'est notre meilleure chance face à une Chimère si destructrice, alors que l'invocation d'Alexandre nous est interdite, sous peine de causer encore plus de ravages.

Malgré ces perspectives assez sombres, je ne peux m'empêcher de sourire. Je n'aurais pas imaginé que ce soit un tel soulagement de ne pas avoir à réfléchir seule à la meilleure manière de faire face aux défis qui nous attendent. J'aurais dû parler plus tôt à mes amis, j'ai vraiment été stupide.

Alors que nous discutons, la lumière orangée qui tombe sur la chambre nous indique que la journée touche à sa fin, et le reste du groupe décide de se retirer, non sans m'avoir serrée dans leur bras une nouvelle fois. Même Steiner et Freyja s'y mettent, c'est dire ! J'en profite pour leur dire que s'ils ont des questions, ils peuvent me les poser à tout moment, et j'essaierai d'y répondre de mon mieux.

Cependant, au moment de franchir la porte, Dagga marque un temps d'hésitation, puis se retourne et demande à Eiko, qui était restée à mes côtés, si elle veut bien sortir pendant quelques minutes. La petite fille lui adresse un regard noir, mais elle finit par se lever. Mais en passant à côté de la princesse, elle la pointe du doigt et lui dit avec colère :

« J'ai été gentille et je t'ai laissé Djidane, alors tu as intérêt à ne pas me voler Claire aussi, compris ! »

Puis elle sort en claquant la porte derrière elle, tandis que Dagga rougit sans savoir quoi répondre. Je me gratte la tête avec un petit rire gêné :

« Je suis désolée, je... je crois que je lui ai vraiment manqué. Elle a passé tellement de temps toute seule, mine de rien. Je veux dire, elle avait Moug et les autres Mogs, mais ce n'est pas pareil. Et elle aussi, elle m'a manqué, pour être honnête.

- Je m'en suis rendue compte, répond la princesse avec un sourire. Elle te considère un peu comme sa grande sœur, et je ne pense pas me tromper en disant que c'est réciproque, n'est-ce pas ? »

Je hoche la tête. Il n'y a aucun doute dans mon esprit, Eiko fait partie de ma famille, plus même que mon propre père. Mais en y réfléchissant, c'est assez vrai du reste du groupe aussi. Je ne peux pas imaginer ma vie sans eux et je le sais, je viens juste d'essayer, et c'est une épreuve que je ne veux plus jamais avoir à traverser !

« Je tenais à m'excuser une nouvelle fois de ne pas t'avoir rendu visite jusque-là, continue Dagga. Je pourrais prétendre que le couronnement a occupé tout mon temps, mais en réalité, je n'ai guère participé à son organisation. Je... J'en ai honte, mais j'avais peur de te revoir, de... ce que tu penserais de moi.

- Que t'es la meilleure ? je réponds en ordonnant à mon cœur de cesser de faire de cabrioles dans ma poitrine. Plus sérieusement, il n'y a pas de souci. De toute façon, même si tu étais venue, je doute que tu aurais pu faire quoi que ce soit pour accélérer ma guérison.

- Oublierais-tu qu'outre mon statut royal, je suis une mage blanche de grand talent ?

- Oh, je fais avec la plus grande éloquence.

- Je te prie d'excuser cette tentative d'humour, ajoute aussitôt la princesse. Eiko et moi avons bien sûr tenté d'utiliser notre magie pour t'aider alors que tu étais inconsciente, sans guère d'effet. »

Un silence inconfortable s'installe sans que nous sachions quoi dire, ni l'une, ni l'autre. Dagga se dandine pendant quelques secondes avant de décider de s'asseoir sur l'une des chaises. Elle commence par poser les mains sur ses cuisses, avant de changer de position, puis d'essayer de croiser les jambes, de se tourner sur le côté. De mon côté, je fais tout ce que je peux pour ne pas me souvenir de la douceur et de la chaleur de ses lèvres, de la présence de son corps tout contre le mien. Malgré toutes mes bonnes résolutions, je reste une adolescente dévorée par ses hormones. C'est finalement Dagga qui reprend la parole :

« J'ai parlé à maître Totto de ma mère biologique. Ce qu'il m'a raconté confirme ce que tu m'avais dit à Madahine-Salee. Mais j'imagine que je ne devrais pas être surprise, étant donné ce que tu viens de nous révéler... Tu l'avais vu dans ton jeu, n'est-ce pas ? »

Je hoche la tête en déglutissant, sans parvenir à ouvrir la bouche pour lui répondre. Nous restons un long moment silencieuses, sans que j'ose la regarder, jusqu'à ce qu'elle reprenne d'une voix hésitante :

« Est-ce que c'est aussi parce que la Grenat et le Djidane de ton jeu forment un couple que tu m'as rejetée à Madahine-Salee ? »

J'écarquille les yeux et j'avale ma salive de travers sous le coup de la surprise. Je n'aurais jamais cru qu'elle pourrait présenter les choses de manière si brutale ! Mais elle n'a pas tort. J'essaie d'arrêter de m'étouffer avant de répondre tandis qu'elle me regarde avec un mélange de nervosité et d'accusation.

« Je... Oui, je commence à expliquer en baissant les yeux. Je... J'aimerais qu'on restes amies, si tu le veux bien, mais je sais à quel point toi et Djidane vous vous aimez. Crois-moi, je ne veux pas me mettre entre vous. Cela dit, dans l'histoire que je connais, vous ne vous mettez ensemble qu'à la fin, bien plus tard, et après pas mal d'épreuves. Ici, j'ai l'impression que Djidane et toi, vous êtes déjà en couple, n'est-ce pas ?

- En effet, bien que ces dernières semaines ne nous aient pas permis de passer beaucoup de temps ensemble. Après que tu es tombée dans les profondeurs de l'Ifa, le malheur que nous avons tous deux éprouvé nous paraissait insurmontable, et nous nous sommes appuyés l'un sur l'autre pour tenter d'y faire face. Cela nous a considérablement rapprochés, même si ce n'était pas notre intention initiale.

- Je suis désolée, je souffle en essayant de retenir mes sanglots. Je te dis, je ne voulais vraiment pas m'interposer entre vous, c'était ce que je souhaitais éviter à tout prix, depuis le début, je te le promets. Je m'y suis prise comme un manche, mais je te jure que j'avais les meilleures intentions du monde. Et je suis sincèrement heureuse pour vous.

- Je ne regrette pas que toi et moi, nous nous soyons embrassées, répond la princesse en rougissant. Je ne pense pas qu'il faille que cela se reproduise maintenant, mais... c'était très agréable. Mais ce n'est pas ce que je voulais te dire. Je... Tu voulais que je tombe amoureuse de Djidane, n'est-ce pas ? Qu'aurais-tu fait si ce n'était pas arrivé dans cette réalité ? »

J'ouvre de grands yeux terrifiés alors que je sens la panique monter en moi rien qu'à cette idée.

« Je n'en sais rien, je fais en essayant de ne pas perdre le contrôle de moi-même. J'imagine que j'aurais essayé de voir si je pouvais vous pousser dans la bonne direction. Je veux dire, la relation que j'ai vu dans mon jeu est la plus belle histoire d'amour que je connaisse, et je m'en voudrais tellement si ma présence ici empêchait qu'elle se déroule.

- Ne penses-tu pas que Djidane et moi ayons notre mot à dire sur la question ? Je suis d'accord avec ce que disait Freyja, je ne suis pas sûre d'avoir envie que les personnages d'une histoire de fiction décident de ce que je dois ressentir, même si l'un d'eux me ressemblent beaucoup.

- Je... Je n'y avais pas réfléchi comme ça. Tu as sans doute raison. J'aurais dû... Je n'aurais pas dû... j'ai foiré, clairement. Merde, j'ai vraiment tout salopé, dans les grandes largeurs, je réalise avec frustration.

- Ce n'était pas une accusation, me coupe Dagga. Les choses ont finalement plutôt bien tourné, tu sais je ne pense pas que tu doives t'en vouloir autant que tu as l'air de le croire. J'ignore ce que l'avenir nous réserve, mais je suis heureuse que Djidane et moi soyons... un couple, j'imagine que le terme s'applique effectivement. Et je suis heureuse aussi que tu sois de nouveau avec nous. Tu nous as beaucoup manqué, à tous les deux.

- Et du coup, vous deux, comment ça se goupille ? je demande, en ignorant parfaitement sa dernière remarque, car l'idée que Djidane et Dagga ne me voient que comme une amie, rien de plus, m'attriste un peu, mais moins que l'inverse, sans même parler de l'hypothèse saugrenue qu'ils pourraient avoir des sentiments plus que platoniques à mon égard

- Je... c'est compliqué, soupire Grenat en s'affaissant sur sa chaise. Avant que nous ne revenions ici, tout était tellement plus simple. Ta perte nous causait un chagrin immense, bien sûr, mais nous n'étions que tous les deux. Bibi, Eiko et Kweena étaient là aussi, mais les choses étaient différentes : nous étions libres libres d'être nous-mêmes, libres d'exprimer nos sentiments, libres d'être avec la personne que nous aimions. Maintenant... Je m'apprête à devenir reine, et je ne le vois plus si souvent. Il vient me voir au château autant qu'il le peut, mais nous sommes rarement seuls ensemble, et les rares entrevues privées que j'ai pu avoir avec lui ont toutes été interrompues sur-le-champ par Steiner, pour un motif ou un autre.

- Ouais, de mémoire, il n'est pas fan de l'idée que la future reine d'Alexandrie soit entichée d'un misérable malandrin, comme il dit. Tu vaux mieux que Djidane, il paraît.

- C'est absolument ridicule ! s'emporte Dagga en se redressant et en tapant du pied. Le statut social n'a rien à voir avec la valeur d'un individu ! J'ai vu Markus risquer sa vie sans une seconde d'hésitation pour son ami alors que nous étions à Tréno, et comme Djidane, il n'est qu'un voleur des bas quartiers. Et ma m... la reine Branet s'est comportée sans une once d'honneur, bien qu'elle ait été le personnage le plus important du royaume !

- Du coup, tu comptes épouser Djidane et en faire ton... prince consort, je crois qu'on dit ? »

La princesse écarquille les yeux et se met à rougir sous le coup de la surprise.

« Nous n'en avons jamais parlé, répond-elle d'une petite voix gênée. Tout est allé tellement vite, et... nous sommes encore jeunes, après tout, et je ne suis pas sûr qu'il soit prêt à renoncer à voyager de par le monde... Tu te moques de moi ! »

Elle fronce les sourcils en voyant que je n'arrive pas à me retenir de rire de son embarras, mais elle ne parvient pas à s'empêcher de sourire un peu elle aussi.

« Excuse-moi, je réponds en pouffant. Tu sais que je suis de ton côté, de votre côté, quoi qu'il arrive. Et je te promets que je n'interfèrerai plus entre vous, j'ajoute rapidement. Mais si je peux me permettre, dans le jeu que je connais, Djidane n'ose pas venir assister à ton couronnement, car il ne croit pas qu'il est assez bien pour toi. Et je ne pense pas qu'il fasse pareil ici, mais j'ai l'impression que c'est le genre de pensées qui lui trottent quand même dans la tête. Je sais bien que tu as plein de sujets de préoccupation, et que Djidane n'est pas ta priorité numéro un, mais...

- Bien sûr que si ! Je l'aime, et je veux de tout cœur qu'il soit heureux. Bien sûr, j'ai des devoirs envers le royaume d'Alexandrie, mais il est hors de question que j'abandonne les personnes auxquelles je tiens pour autant ! J'essaierai de lui parler et de trouver du temps pour lui... pour nous, plutôt.

- Et j'essaierai d'occuper Steiner de mon côté, j'ajoute avec un sourire qui j'espère n'est pas trop diabolique. Je pense que je vais lui envoyer une lettre de la part de Beate, et inversement, ça leur fera le plus grand bien. »

Je me rappelle de cette scène dans le jeu : par une suite de quiproquos invraisemblables, la lettre d'amour qu'Eiko voulait envoyer à Djidane s'est retrouvée dans les mains des Tantalas, puis de Steiner et de Beate, qui ont tous deux cru que la missive venait de l'autre. Ils se sont donc tous les deux trouvés au rendez-vous convenu, sans trop bien savoir quoi faire. Et pendant ce temps, Eiko, Markus et Frank sont venus là aussi, et ont observé la scène après s'être caché quand les deux soldats sont arrivés. Mais je pense que je peux me débrouiller pour qu'il n'y ait pas de témoin cette fois, et que ces deux balourds soient un peu plus dégourdis et arrivent à s'avouer, au moins un peu, ce qu'ils ressentent l'un pour l'autre...

« Je croyais que tu ne comptais plus interférer dans les affaires de cœur des autres ? Me demande Dagga en fronçant les sourcils.

- Tu as raison, je réponds avec une mine un peu boudeuse. Désolée, je n'ai pas réfléchi, encore une fois. Je trouverai autre chose pour occuper Steiner et l'empêcher de te mettre des bâtons dans les roues. »

Dagga m'adresse un sourire resplendissant qui me fait fondre, puis elle se lève pour me serrer dans ses bras en me remerciant. Je me redresse comme je peux, mais je grimace sous le coup de l'effort. Il faut vraiment que je reprenne des forces rapidement si je ne veux pas être encore plus un fardeau que d'habitude lorsque Kuja attaquera. Je profite de l'étreinte de la princesse, qui finit par s'écarter après quelques secondes, les joues légèrement roses. En la regardant dans les yeux, le goût de ses lèvres sur les miennes me revient soudain, mais je chasse vite ces pensées de mon esprit. Ce n'est plus d'actualité, et c'est tant mieux. Mon amie me souhaite un prompt rétablissement, avant de quitter la chambre avec un dernier regard un peu mélancolique dans ma direction.