Chapitre 29 : Trop tard !

Le jour est déjà levé depuis longtemps quand je me réveille. Eiko est blottie contre moi et sa présence chaude à mes côtés a quelque chose de réconfortant. En tournant la tête, je m'aperçois qu'au cours de la nuit, Djidane et Dagga se sont eux aussi enlacés, et j'esquisse un sourire. Les voir ainsi dormir dans les bras l'un de l'autre, heureux et apaisés, me rappelle à quel point ils sont parfaits l'un pour l'autre. Accessoirement, je soupçonne qu'au réveil, ils auront un gros moment de gêne en constatant leur proximité, et je ne peux pas m'empêcher d'avoir un peu envie de voir ça, ne serait-ce que pour me moquer d'eux.

Je laisse mes pensées dériver sans faire le moindre mouvement pour me lever et je me retrouve vite à réfléchir à la suite des événements. Dans le jeu, à ce moment, l'équipe est censée se trouver à Lindblum, pas à Alexandrie. J'essaie de ne pas me sentir coupable d'avoir altéré le cours de l'histoire, et de ne pas paniquer en pensant aux conséquences inattendues que mes actions pourraient avoir. Cette entreprise rencontre un succès que je qualifierai de modéré : après tout, je pense que j'ai assez prouvé hier que mes décisions n'avaient pas toujours le résultat escompté, et méritaient assez souvent le qualificatif de « carrément débiles ». Mais au moins, même si j'ignore l'ampleur des destructions à Alexandrie, je pense, j'espère que nous avons sauvé beaucoup de vies innocentes hier, ce qui ne serait déjà pas si mal que ça, l'un dans l'autre.

L'étape suivante devrait être d'essayer d'aider Cid à retrouver son apparence humaine, pour qu'il puisse enfin concevoir un aéronef qui fonctionne à la vapeur plutôt qu'en utilisant la Brume. Dans le jeu, l'équipe trouve la recette d'une vieille potion, récolte les ingrédients, mais finalement, le roi se retrouve transformé en grenouille, ce qui est sans doute mieux qu'un puluche, mais pas de beaucoup. Etant donné qu'à part retrouver sa femme Hilda, je n'ai aucune idée de la manière de lui faire retrouver son corps et son esprit d'origine, je ne suis pas sûre que suivre fidèlement les événements du jeu ait beaucoup de sens. Or Hilda s'est enfuie avec Kuja, si bien que pour la retrouver, c'est le mage maléfique qu'il faut retrouver. J'arrive donc à la conclusion que la meilleure solution est de continuer d'avancer dans la suite de l'histoire, de trouver un navire pour retourner sur le Continent Extérieur afin d'y localiser le Palais du Désert, où réside Kuja.

En réfléchissant, je sens qu'il y a quelque chose qui ne colle pas, mais je n'arrive pas à savoir ce que c'est exactement. Il me faut un long moment, bien trop long, pour enfin réaliser qu'au milieu de tout ce qui m'est arrivé depuis que je suis revenue dans cet univers, j'ai oublié un élément extrêmement important : dans le Palais du Désert, Kuja est assisté par les Mages Noirs ! Il est allé dans leur village et les a convaincus de le servir à nouveau en utilisant leur peur de la mort et en leur promettant une immortalité qu'il n'a ni les moyens, ni l'intention de leur donner ! Comment est-ce que j'ai pu oublier quelque chose d'aussi grave ? Pourquoi est-ce que je n'ai pas tout fait pour l'empêcher dès que je suis revenue ici ? Je me redresse sur-le-champ avec horreur, ou du moins j'essaie, mais je pousse un grognement de douleur en réalisant que c'est bien plus difficile que ce que je croyais. De plus, Eiko marmonne dans son sommeil et s'accroche à moi de toutes ses forces pour me retenir.

Réfléchis, Claire, est-ce que Kuja décide d'utiliser les Mages Noirs après son échec à Alexandrie, ou est-ce que c'est antérieur, et tu as une nouvelle fois copieusement merdé en laissant les amis de Bibi se faire utiliser comme ça ? Je sais qu'ils ne participent pas à l'attaque que nous venons de repousser dans le jeu, et je ne les ai pas vus hier non plus, mais aucun moyen de me souvenir de la chronologie exacte des événements !

Je n'y tiens plus, et je secoue doucement Eiko pour la forcer à se réveiller, puis Djidane et Dagga. J'essaie de contenir ma panique pour leur expliquer ce que je viens de réaliser, mais je ne suis pas claire du tout, et comme ils sont encore à moitié endormis, il leur faut plusieurs longues minutes pour comprendre ce que je raconte. Mais passés les premiers moments d'hébétude, ils se redressent soudain et décident qu'il faut partir tout de suite. Djidane se dépêche d'aller trouver Bibi pour le prévenir de la situation, car c'est le plus concerné de nous tous, tandis que Dagga sort de la chambre en courant pour voir si elle peut trouver une solution pour gagner rapidement le Continent Extérieur. Ils chargent Eiko de m'accompagner jusqu'à la salle du trône en attendant leur retour, et de s'assurer que je ne parte pas toute seule de mon côté. Cette fois, j'ai assez d'énergie pour arriver à leur tirer la langue. Je veux dire, je ne peux pas leur donner tort, mais en réalité, j'aurais bien du mal à aller où que ce soit sans une quantité incroyable d'efforts. La petite Invokeuse maugrée un peu à l'idée qu'on la laisse derrière, mais elle finit par en prendre son parti. Nous échangeons quelques mots, mais ni elle ni moi n'avons vraiment l'esprit à nous amuser.

Finalement, Dagga revient, suivie de Steiner, et nous annonce que le vaisseau amiral de la flotte d'Alexandrie, le Narcisse bleu, est endommagé, mais en assez bon état pour prendre la mer dès demain. Le capitaine des Brutos commence à suggérer que la reine reste à Alexandrie pour s'assurer du bien-être de la population, mais Grenat refuse tout net de l'écouter :

« Une fois que nous nous serons assurés que les Mages Noirs seront en sécurité, notre priorité devra être de retrouver Kuja et de le mettre hors d'état de nuire ! Je ne vais pas rester ici les bras croisés pendant que l'homme qui a attaqué et détruit notre cité est libre d'aller et de venir à sa guise. Je m'adresserai à mes sujets avant de partir, bien entendu, pour les rassurer et leur expliquer mes intentions, mais je participerai à l'expédition contre Kuja, et je n'accepterai aucune objection, est-ce bien compris ? »

Le capitaine hoche la tête et la salue sans rien ajouter, et j'ai l'impression qu'il y a une touche de fierté dans son regard à voir que sa protégée est si déterminée. Mais dès qu'il sort de la pièce, je vois Dagga baisser la tête, soudain abattue par l'ampleur de la tâche. Je donne un coup de coude à Djidane en lui faisant un signe de tête pour l'inciter à aller la rassurer, et il s'approche d'elle pour lui prendre la main, en déclarant maladroitement :

« Tu vas voir, tu vas tout déchirer ! »

Je lèverais bien les yeux au ciel devant son manque de tact, mais je ne suis pas sûre que je ferais tellement mieux. Par ailleurs, Dagga lève les yeux vers lui et lui sourit tendrement, visiblement un peu rassérénée par le soutien de son petit ami.

La reine met à profit le reste de la journée pour organiser une régence informelle en son absence, en s'entretenant avec les nobles les plus puissants du royaume pour s'assurer de leur loyauté envers la générale Beate et maître Totto, qui seront ses représentants jusqu'à ce qu'elle revienne. Elle parvient aussi à trouver le temps d'écrire un discours avec l'aide de Djidane et la mienne, jusqu'à ce que maître Totto nous rejoigne pour corriger le texte, lui donner une tournure plus officielle, et ajouter plusieurs éléments qui lui manquaient visiblement. Je trouvais que nos efforts initiaux étaient plus qu'honorables, mais je dois bien reconnaître que le vieux professeur a considérablement amélioré notre travail. Il faut croire que des adolescents comme Djidane ou moi sommes moins au fait de ce qu'on attend d'une souveraine que ne l'est quelqu'un qui a passé sa vie à assister différents monarques, et étudier l'histoire et les traditions du royaume. Qui l'eût cru, pas vrai ?

Le soir venu, Dagga fait venir autant de citoyens que possible sur la place centrale de la ville. La cité semble en aussi mauvais état que dans le jeu, si je suis honnête : le château a été en partie épargné, car Alexandre n'a pas été détruit par l'Invincible, mais Bahamut et les monstres ont causé de nombreux incendies, et les bâtiments intacts sont extrêmement rares. C'est difficile de savoir si c'est vraiment pire que la version des événements que je connais, mais ce qui est sûr, c'est que les habitants ont bien moins souffert ici : la foule qui écoute Dagga avec attention est bien plus nombreuse que ce à quoi je m'attendais, et il n'y a presque aucun blessé.

La souveraine est visiblement nerveuse, et je ne peux que la comprendre : c'est sa première action en tant que reine depuis son couronnement, et il s'agit d'annoncer à ses sujets qu'elle va quitter le royaume, au moins temporairement, juste au moment où il vient d'être dévasté. Mais lorsqu'elle monte sur l'estrade improvisée qui a été préparée pour elle, ses inquiétudes semblent disparaître, et elle s'exprime avec une assurance et une détermination digne des meilleures dirigeants pour expliquer qu'il est de son devoir de pourchasser le responsable de la destruction d'Alexandrie jusqu'au bout du monde s'il le faut, et qu'elle laisse le royaume entre de bonnes mains. Les Alexandrins semblent aussi admiratifs que moi, car ils l'applaudissent lorsqu'elle a fini, et ils s'approchent d'elle pour la remercier et lui souhaiter bon courage alors qu'elle descend de l'estrade. Grenat passe un long moment à continuer de parler avec eux pour les rassurer et les encourager, avant de revenir au château pour la nuit, en ne cessant de saluer ses sujets de la main que lorsque les portes se sont refermées derrière elle. Elle s'affaisse alors soudainement, et si Steiner et Djidane ne s'étaient pas rués à ses côtés pour la soutenir, je pense qu'elle se serait peut-être même laissé glisser au sol. Pour être honnête, je suis à bout de force aussi, même si j'essaie de ne pas trop le montrer.

Le lendemain, nous embarquons au petit matin, dès que la marée le permet. Le Narcisse bleu est en moins bon état que dans le jeu : un peu partout sur le pont, on peut apercevoir des traces de brûlures et d'impact, et un des deux mats a été brisé, si bien que le navire n'est propulsé que par une seule des immenses voiles bleues si reconnaissables. De plus, au lieu de voir Frank à la barre, comme c'est le cas dans le jeu, c'est une des Amazones d'Alexandrie, dans l'armure qui les caractérise, et qui m'a toujours profondément mise mal à l'aise. En effet, la soldate porte seulement un justaucorps, avec par-dessus une cuirasse, ainsi qu'un casque, et c'est à peu près tout. Pardon, elle a aussi des gants et des bottes. Mais ses jambes musclées (et plus poilues que ce à quoi je m'attendais) sont entièrement nues, et j'ai du mal à ne pas fixer ses fesses, que son uniforme met particulièrement en valeur. Je finis par me détourner en rougissant, mais je me demande vraiment qui a pensé que c'était une bonne idée de laisser des soldates aussi... dénudées. Sur le plan pratique, je trouve que c'est débile de ne pas leur donner une armure qui les protège vraiment, et la manière dont cela les objectifie a quelque chose de profondément dérangeant, je trouve. Mais ce sont peut-être juste mes hormones qui parlent:après tout, ça n'a pas l'air de trop perturber l'Amazone, qui m'adresse un clin d'œil assorti d'un sourire moqueur lorsqu'elle voit que je la fixe, avec une insistance qui n'a rien à voir avec le fait que je la trouve passablement sexy. Mais dès que la reine monte à bord, la soldate reprend son sérieux et se met au garde-à-vous.

Le navire largue les amarres, et Dagga me demande d'utiliser les cartes dont nous disposons pour aider l'Amazone à nous guider jusqu'à notre destination. Je me rappelle alors que le voyage de notre équipe vers le Continent Extérieur était la première fois que des gens quittaient le Continent de la Brume depuis des siècles, et que personne d'autre que nous n'a la moindre idée de la disposition des autres terres. Et je dois être la seule à vraiment connaître les eaux que nous allons traverser et les terres que nous allons explorer. Je m'approche donc de la barre en déglutissant et je me présente à la soldate, qui reste diablement impressionnante : elle doit faire une bonne tête de plus que moi, alors que je ne suis pas particulièrement petite, et je vois ses muscles noueux jouer sur ses bras et ses jambes à chaque mouvement. De plus, son visage est barré de plusieurs cicatrices qui lui donnent une expression particulièrement intimidante. Cependant, elle me salue avec un sourire bienveillant et me répond qu'elle s'appelle Antiope, avant d'examiner l'itinéraire avec moi.

Alors que la journée passe, je dois me reposer à plusieurs reprises, car je m'épuise encore très vite. Mais je commence aussi à discuter avec l'Amazone, d'abord avec un embarras qui l'amuse visiblement beaucoup, puis à mesure que le temps passe, je me sens de plus à plus à l'aise avec elle, jusqu'à ce que j'ose lui demander si elle ne préfèrerait pas une armure qui couvre davantage son corps.

« Au début, je dois avouer que j'étais un peu gênée de me sentir aussi à découvert. Mais j'avais toujours admiré le courage et la puissance des Amazones et rêvé de les rejoindre depuis que j'étais toute petite, alors je me suis vite habituée. Mes instructrices m'ont raconté que c'était un roi qui avait conçu, il y a des siècles, l'idée d'une armée entièrement composée de femmes et qui avait imaginé ces armures pour les reluquer sous prétexte d'organiser des revues militaires. Mais il s'est avéré que nous étions si efficaces et féroce au combat que la tradition s'est perpétuée. Pour être tout à fait honnête, j'ignore s'il y a du vrai dans cette histoire, mais je lui trouve quelque chose de satisfaisant.

- Comment ça ? je ne peux pas m'empêcher de demander, intriguée.

- Imagine un peu, un vieux pervers veut nous traiter comme de simples objets de fantasme, et on lui montre, à lui et au monde entier, qu'on est capable de mettre une pâtée à tous les mecs de la terre ! »

Je reste silencieuse pendant un long moment en réfléchissant à ce qu'elle vient de dire. Je n'y avais jamais pensé sous cet angle, mais d'une certaine manière, ce n'est pas si absurde que ça. Cela dit, je pense que je vais éviter de lui signaler que je suis à peu près certaine qu'il y a des hommes qui ont précisément pour fantasme les femmes comme elle, capables de les briser en deux d'une seule main. Après tout, si la situation convient à Antiope, je ne suis pas sûre que ce soit à moi de la convaincre qu'elle a tort. Nous continuons de discuter de choses et d'autres : elle me raconte des anecdotes de son passé et de ses expériences militaires, et bien que je ne lui révèle pas la vérité sur l'univers dont je viens, je lui parle aussi un peu de moi. Son langage parfois cru me fait souvent plus rougir que je ne devrais, pour son plus grand amusement, mais je passe d'excellent moments en sa compagnie, d'autant que le voyage s'avère plus long que je ne l'aurais imaginé.

En effet, nous devons faire face à une tempête qui nous fait dévier de notre trajectoire initiale, ce qui nous ralentit considérablement. J'avais été surprise de constater que je supportais jusque-là assez bien d'être sur un navire, car je m'attendais à avoir le mal de mer. Mais entre la pluie et le vent qui battaient le pont, et les vagues qui nous faisaient rouler de tout côté, j'ai été tout de même très heureuse quand Antiope m'a ordonné d'attendre la fin de la tempête dans ma cabine.

Je profite d'un moment d'accalmie où on n'a pas besoin de moi au gouvernail pour trouver Tarask, qui s'est isolé à la poupe et qui fixe l'horizon d'un air maussade. Il doit faire au moins deux mètres, et il me semble encore plus grand que dans le jeu, d'autant qu'il a une silhouette très élancée. Ses longues dreads rouges et son bouc de la même couleur jurent avec sa peau olivâtre et ses vêtements verts. Je lui tends la main :

« Je ne crois pas que je me suis encore présentée : je m'appelle Claire. »

Le mercenaire m'ignore complètement. C'est plus ou moins la réaction à laquelle je m'attendais : après tout, il est obsédé par l'idée de trouver quelqu'un de plus fort que lui, et il méprise ceux qui sont plus faibles. Or je ne mériterais certainement pas son respect même si j'étais au mieux de ma forme, donc autant dire que dans mon état actuel, je ne vaut même pas la peine qu'il me prête la moindre attention. Je me laisse glisser au sol à côté de lui, pour ne pas avoir à faire l'effort de rester debout, et je continue :

« Je sais bien que tu n'as pas beaucoup de respect pour moi. Et tu as raison, je suis faible et incapable de me débrouiller toute seule. Mais on risque de voyager un certain temps dans le même groupe, alors je me dis que ça vaut la peine de faire connaissance.

- Djidane et celle que vous appelez Dagga m'ont dit que je devais te ménager, mais pourquoi est-ce que je devrais faire semblant de t'apprécier alors que tu n'as rien à m'apporter ? Tu ne me connais pas, je ne te connais pas, et je ne vois pas de raison que ça change. » rétorque le géant d'une voix cassante.

Je marque un long temps d'arrêt. Techniquement, c'est la première fois que je le rencontre, et lui révéler tout de suite mon secret ne serait sans doute pas très prudent, d'autant que ce n'est pas un personnage très développé dans le jeu, et que je le connais bien moins que les autres. Par ailleurs, ce que je sais de lui n'inspire pas une confiance infinie à première vue : c'est un chasseur de primes qui vent ses services au plus offrant dans l'espoir de rencontrer un adversaire à sa taille. Cependant, je doute de pouvoir lui cacher quoi que ce soit pendant très longtemps, et ça m'étonnerait beaucoup qu'il soit aussi indulgent avec moi que les autres l'ont été quand il se rendra compte que je lui mens. Alors je décide de jouer franc-jeu avec lui :

« J'en sais plus que tu ne crois. Après tout, je ne pense pas que tu aies dit à qui que ce soit la raison pour laquelle tu es devenu un chasseur de primes. Tu étais garde du corps à Tréno il y a longtemps, même si tu trouvais ce métier ennuyeux, faute d'avoir des adversaires à ta taille. Et puis un jour, un jeune voleur a débarqué et t'a complètement embobiné. Un jeune voleur blond, avec une queue de singe, qui a chipé un objet précieux à ton employeur avant de te faire porter le chapeau. Depuis, tu es recherché là-bas, même si personne n'ose vraiment s'en prendre à toi, et tu te vends au plus offrant pour essayer de te mesurer aux ennemis les plus forts possibles. Et quand ta route a recroisé celle de Djidane, tu t'es dit que tu allais le suivre pour enfin savoir qui de vous deux était le plus fort et pour comprendre pourquoi il perd son temps avec des gens plus faibles que lui, comme moi. J'ai bien deviné ? »

Le regard du géant aux cheveux rouges se durcit instantanément, et il fait jaillir trois longues griffes acérées du gant qu'il porte à la main droite. Il les pointe vers moi en m'agrippant par le col et me demande d'un ton menaçant :

« Qui es-tu réellement, et que me veux-tu ? »

Je lève les mains pour lui montrer que je ne représente pas un danger, même si on sait tous les deux qu'il n'aurait aucune difficulté à m'éliminer s'il le décidait. Je commence à lui résumer brièvement ma situation. Il m'écoute sans dire un mot, mais sa posture se détend, et après un long moment de réflexion, il rentre ses griffes et finit par me demander :

« Pourquoi me dis-tu tout cela ? Si tu me connais aussi bien que tu le prétends, tu dois savoir que je ne dois aucune loyauté à tes amis, et encore moins à toi, et que je n'hésiterai pas à vous trahir si cela sert mes intérêts.

- On sait tous les deux que ce n'est pas exactement vrai, je proteste. Malgré tout ce que tu dis, tu obéis à un certain code, pas vrai ? C'est pour ça que tu as empêché Lamie de s'en prendre à Eiko, ce dont je te suis d'ailleurs très reconnaissante. Et je fais le pari que tu n'as pas de raison de trahir Djidane pour l'instant, et qu'il y a peu de chances que ce soit le cas à l'avenir. Par ailleurs, le pire que tu puisses faire serait, quoi, de donner ces informations à Kuja ? Déjà, je doute que tu fasses ça, en réalité : tu n'as pas grand-chose à y gagner, et je ne pense pas que ça te ressemble tant que ça. Et puis le pire qui pourrait arriver, ce serait que ça le pousse à s'en prendre à moi, mais il ne blesserait pas plus les autres pour autant, et, donc ce n'est pas exactement une grosse perte.

- Tu es un drôle de petite fille. » répond le mercenaire en haussant un sourcil.

Je me redresse, un peu indignée par l'appellation, mais son visage arbore un sourire bienveillant qui a quelque chose d'infiniment plus perturbant que son hostilité initiale. Sans ajouter un mot, il se détourne et recommence à contempler l'océan qui s'étend à perte de vue autour de nous, et je choisis de ne pas insister. Je ne voudrais pas qu'il recommence à se montrer gentil, je ne suis pas sûre que j'y survivrais.

Après encore quelques jours de voyage, nous débarquons enfin sur la plage qui se trouve à proximité du Village des Mages Noirs, et nous nous mettons en route sans traîner. Même si le soir est déjà en train de tomber quand nous atteignons la côte, j'insiste pour que nous ne nous arrêtions pas pour la nuit afin d'avancer aussi vite que possible, malgré les protestations de Dagga et de Djidane, qui pensent que j'ai trop besoin de repos. Mais je reste inflexible : il y a bien plus important que mon état de santé !

Nous arrivons au village au petit matin, mais je me rends aussitôt compte que quelque chose ne va pas. Tout est bien trop calme : on devrait apercevoir la fumée de la forge du Chat Noir, ou au moins voir le boutiquier s'affairer à préparer son magasin à l'entrée du village. Mais seul un silence de mort nous accueille. Nous parcourons les rues désertes pendant quelques minutes, mais nous devons nous rendre à l'évidence : nous sommes arrivés trop tard. Bibi se tourne vers moi et me demande, des larmes dans la voix :

« Pourquoi est-ce que tu ne nous as pas prévenus plus tôt ? Si j'avais su, je serais revenu ici plus vite...

- Je... Je suis désolée, Bibi, je souffle. Je n'ai pas d'excuses, j'aurais dû être plus réactive... »

Mon ami me regarde longuement et semble s'apprêter à me répondre, mais il garde le silence. Il se retourne alors et s'éloigne alors à pas lourds vers le cimetière, et aucun de nous n'ose prononcer un mot pour le retenir. Que pourrions-nous lui dire de toute façon ? Je m'assois lourdement au sol, tant à cause de la fatigue accumulée lors de notre longue marche qu'à cause de la tristesse et des regrets qui s'abattent sur moi. Lorsque Bibi revient, c'est Eiko qui reprend la parole avec son impatience habituelle :

« Bon, on va trouver Kuja maintenant ? Tu vas voir, Bibi, on va le taper et sauver tes amis, ça va aller très vite. »

La vision un peu naïve mais enthousiaste qu'elle a de la situation me tire un léger sourire malgré mon épuisement, et je commence à expliquer d'une voix lente :

« Je pense que je peux nous conduire au palais de Kuja. Il est sur ce continent, mais je ne sais pas exactement comment vont se passer les choses...

- Tu savais où était Kuja depuis le début ? s'exclama Dagga avec une expression choquée et un peu déçue sur le visage.

- Je... Oui, je souffle avec un mouvement de recul, comme si elle m'avait frappée. Désolée de ne pas vous en avoir parlé plus tôt...

- Si tu l'avais dit, nous aurions pu éviter d'aller à l'Ifa, je n'aurais jamais cru que tu... que... s'emporte la reine.

- Je ne sais pas, je souffle en baissant les yeux. Peut-être. Mais je ne suis pas sûre que nous aurions pu aller au palais de Kuja depuis la Route des Fossiles : normalement, il faut un bateau ou un aéronef pour s'y rendre. Et... même si je vous avais conduits là-bas tout de suite, ça aurait signifié que nous n'aurions jamais rencontré les Mages Noirs, ni Eiko, que tu n'aurais jamais vu Madahine-Salee pour en apprendre davantage sur les Invokeurs et sur toi-même. Et je ne sais pas si nous aurions pu empêcher Kuja de continuer à nuire pour autant. J'ai sans doute eu tort, mais...

- Ça ne sert à rien de ressasser ce genre de questions, me coupe Djidane en posant une main sur l'épaule de Dagga. Si on avait pu arrêter Kuja à Bloumécia, si on l'avait trouvé quand il a attaqué Alexandrie, si je pouvais nous téléporter chez lui par la pensée et lui botter le cul... Ça n'a pas de sens de se torturer avec ce qui aurait pu se passer.

- Djidane a raison, confirme Freyja. Les choses auraient sans doute pu se passer différemment, mais ce qui compte, c'est de décider de ce que nous allons faire maintenant.

- Bien entendu, répond Dagga en baissant les yeux à son tour. Je suis désolée, Claire. J'ai seulement été surprise, c'est pour cela que j'ai réagi ainsi. Je n'aurais jamais dû mettre en doute ta bonne volonté, car je sais que tu as toujours fait tout ce que tu pouvais pour nous aider. Il est vrai que je n'avais pas réalisé les dilemmes auxquels tu as dû faire face depuis que tu es avec nous... Je n'imagine sans doute pas la moitié des questions que tu as dû te poser.

- T'inquiète pas, je marmonne, encore plus gênée. Tu as probablement raison, j'imagine, il y a plein de trucs que j'aurais pu mieux gérer... »

Je déglutis en me rappelant que j'ai bien faillir empêcher la reine et Djidane de sortir ensemble. Mais je parviens à me reprendre et à poursuivre :

« Pour en revenir à Kuja, Dans la version des événements que je connais, l'équipe trouve son repaire, mais tombe dans un piège. Kuja envoie Djidane et une partie du groupe chercher un objet appelé le Roc de Goulg à Euyevair, sur le Continent Oublié, en prenant les autres en otages. Ceux-ci parviennent à s'échapper, mais Eiko est capturée, et Kuja l'emporte à Gaza Est, sur le Continent Perdu, à l'Ouest d'ici, car il veut l'utiliser pour accéder à l'Île de Lumière.

- Je n'ai jamais entendu parler d'aucun des lieux que tu mentionnes, réagit Freyja en écarquillant les yeux. Je me targue pourtant d'avoir beaucoup voyagé, mais...

- Je crois me souvenir que certains des livres les plus anciens de la bibliothèque du château évoquent une contrée constamment recouverte par les glaces et dont les habitants vivent sous terre, réfléchit Dagga. Mais cela ressemblait davantage à un conte de fées qu'à un lieu réel...

- Non, ce continent existe bel et bien, je réponds. Mais les Hommes-Taupes qui y habitaient ont disparu, en tout cas de ce que j'ai pu voir. Tout ça pour dire que si nous ne parvenons pas à arrêter Kuja dans son Palais du Désert, ou s'il y a un problème là-bas et qu'on est séparés, notre meilleure chance sera de nous retrouver à Gaza Est. »

J'indique sur notre carte l'endroit où le Continent Perdu devrait se trouver, mais aucune terre émergée n'y est indiquée, car personne ne l'a exploré, en tout cas ces derniers siècles. Je regrette vraiment la mappemonde détaillée que reçoivent les personnages dans le jeu, où non seulement les quatre continents sont représentés, mais aussi les différentes îles qui parsèment l'océan. Cela rendait l'exploration bien plus aisée. Je fais de mon mieux pour expliquer où se trouvent les différents lieux que j'ai évoqués, avant d'indiquer l'endroit approximatif où nous devrions trouver le repaire de Kuja.

Avant que nous ne repartions, je propose à Bibi de faire un détour, et je l'accompagne jusqu'à la hutte où deux des Mages Noirs s'occupaient d'un œuf de Chocobo la dernière fois que nous sommes venus. J'espère vraiment ne pas me tromper et qu'ils sont restés ici comme dans le jeu. Quand j'entre dans leur maison, je pousse un long soupir de soulagement : ils ne sont pas partis avec Kuja ! Bibi se précipite vers eux avec joie, et leur demande pourquoi ils n'ont pas suivi les autres, et les deux mages pointent du doigt le nid qui se trouve derrière eux, où un poussin de Chocobo est en train de dormir, le nez caché sous une de ses ailes :

« Bobby Kowen est né ! s'exclament-ils en cœur. Nous ne pouvions pas le laisser tout seul ! »

Je m'adosse au chambranle de la porte, et je souris en regardant Bibi discuter avec les deux mages pendant quelques minutes, avant de leur souhaiter bon courage et de leur promettre qu'il ramènera leurs amis ici. Puis il se tourne vers moi et me prend dans ses bras en me serrant de toutes ses forces :

« Merci de m'avoir amené ici, murmure-t-il, la gorge serrée. Et désolé d'avoir été méchant avce toi tout à l'heure. Je croyais vraiment que nous aurions le temps d'empêcher Kuja d'emmener les autres Mages Noirs, alors quand j'ai vu qu'ils étaient déjà partis, j'ai été tellement déçu... Mais je sais que tu n'y es pour rien, et que tu fais tout ce que tu peux pour m'aider et me soutenir, comme tu l'as toujours fait. Tu es la meilleure amie que j'aie jamais eue, Claire. »

Je bafouille quelques mots incohérents, mais mon embarras ne semble pas le déranger plus que ça, et il continue de me serrer contre lui encore quelques minutes, avant de déclarer qu'il est temps que nous nous remettions en route.