J'ai friendzoné Astarion lors de la scène post Araj pour assurer la romance avec Gayle ç_ç Il était trop choupi quand il m'a dit qu'il n'avait eu aucun ami jusqu'ici. Mon tout beau... Si Gayle ne m'épouse pas à la fin du run, on se rappelle hein ? Gayle in the streets, Astarion in the sheets ! XD

Quoique. Ou pas. J'ai prévu de l'ascensionner. Comme je ne le romance pas, ça sera avec moins de regrets.

Journal des reviewers

Liline37 : Je ne sais pas... Pour moi, c'est pas sa présentation qui a dérangé les gens mais sa façon d'être. Trop manichéen avec son « vous êtes avec ou contre moi ». Je me suis plus amusée à faire le choix final que sa présentation. Je préviens d'avance sans risquer de faire de gros spoilers parce que les gens ont bien cerné Silesta : non, elle va pas tâter du tentacule XD Mais à voir comment elle va se comporter avec l'Empereur.

Erwynia : Ouais, Viconia et Cazador ! Ils vont avoir droit à ce qu'ils méritent. Hâte de vous montrer ces moments. La Porte de Baldur approche avec tant de trucs à raconter ! Yay !

Guest : Merci beaucoup !

Allez, blabla réglementaire. Avec un tit truc pour contrebalancer.


CHAPITRE XXXIX – L'EMPEREUR ET ORPHÉYS

Le flagelleur mental considéra l'assemblée qui l'encerclait, avide de réponses et du muet espoir de se défaire de cette désagréable impression d'avoir été les dindons de la farce. Il opina du chef.

Comme il l'avait déjà annoncé à Silesta dans un rêve, il se présenta comme un aventurier natif de la Porte de Baldur, assoiffé de nouvelles et ambitieuses péripéties, à tel point qu'il se rendit un jour aux Tours de Hautelune où il espérait trouver un trésor. Hélas, ce ne furent pas des pierreries et autres artefacts magiques qu'il trouva mais une colonie de flagelleurs mentaux qui le capturèrent pour le transformer en l'un des leurs.

Des années durant, il servit le cerveau vénérable connu aujourd'hui sous le nom de l'Absolue. Alors qu'il aurait pu demeurer un esclave parmi tant d'autres, la providence fit qu'un beau jour, il parvint à se défaire de son emprise mentale afin de prendre un nouveau départ dans sa ville natale.

« J'ai survécu en me nourrissant de criminels, avoua-t-il sans fierté. Une méthode peu glorieuse, certes, mais il le fallait. Au moins, j'avais de quoi faire et ils ne manqueraient à personne.

_ Une chance alors que nous ne nous soyons jamais croisés », glissa Astarion dont la vie nocturne aurait pu lui coûter cher.

Un jour, le flagelleur fut amené à faire la connaissance de la duchesse Belynne Stelmane qui dirigeait la branche baldurienne des Chevaliers de l'Écu, le plus ambitieux réseau mercantile existant. Tous deux s'associèrent dans une juste collaboration : il serait l'éminence grise et la duchesse serait la représentante exécutante.

« J'avais le bras si long que l'on m'a surnommé « l'Empereur », bien que personne n'avait idée de ma véritable identité. Mes désirs d'ambition étaient comblés. Jusqu'au jour où le tyran lui-même, le seigneur Enver Gortash, finit par découvrir qui j'étais.

_ Gortash ? Le même que l'on a vu avec Ketheric ? demanda Silesta.

_ Exact. »

Après avoir capturé l'Empereur, l'élu de Baine le ramena de force auprès de l'Absolue pour le soumettre à nouveau à sa volonté.

Loin de se préoccuper de l'ancienne vie de leur « sauveur », Lae'zel n'avait pas détaché ses yeux du gith entravé qui flottait doucement sans sa prison sphérique.

« Qui est ce githyanki ? somma-t-elle dans un souffle acerbe.

_ Le prince Orphéys, fils de la toute première souveraine githyanki. »

Elle tressaillit aussi violemment que si elle venait de se faire frapper par la foudre.

« Orphéys ? Impossible ! Le kith'rak jhe'stil Voss l'a tué de ses propres mains ! s'exclama-t-elle avec effroi.

_ Lae'zel, qui est... »

Silesta n'eut le temps de poser sa question car la githyanki lui fit signe de se taire, trop pressée d'entendre la réponse du flagelleur mental. L'Empereur lui affirma qu'il disait la vérité ; la preuve résidait dans le pouvoir de cet homme : celui de brouiller les communications mentales de la conscience collective. C'était par la présence d'Orphéys dans ce prisme qu'il était protégé depuis tout ce temps de l'Absolue.

« C'est d'ailleurs ce même pouvoir qui a permis à la mère d'Orphéys de mettre fin à la tyrannie illithid sur ton peuple, il y a des siècles, ajouta le flagelleur face à une Lae'zel sciée. Son fils en a hérité et vous avez pu en bénéficier à votre tour. »

Après son départ, la mère d'Orphéys fut remplacée par une usurpatrice : Vlaakith première du nom qui se proclama « reine » des githyankis. Elle lorgnait sur le pouvoir du prince déchu qui se rebella. Elle le fit alors enfermer dans le prisme tout en prenant soin d'y sceller également sa fidèle garde personnelle qui était liée par le serment à leur maître.

Silesta baignait dans une sur-stimulation émotionnelle qui engourdissait son cerveau, un peu comme après leur combat contre l'apôtre de Myrkul. Certaines pièces du puzzle commençaient à s'assembler. Le risque de coup d'État du peuple githyanki, pourquoi Vlaakith chercherait tant à mettre la main sur le prisme... Et ces assauts dont parlait l'elfe de ses rêves, c'était donc ceux des gardes d'Orphéys qui cherchaient à le libérer ?

Lui aussi en proie à de nombreuses questions, Gayle se tourna vers l'Empereur.

« C'est donc pour Orphéys que les élus des Trois Funestes ont mis tout le culte sur la piste du prisme ? Comment ont-ils découvert son existence au juste ? »

Malheureusement, cette question resterait sans réponse car même leur hôte n'en avait pas la moindre idée. Toujours était-il que Gortash et ses acolytes avaient bien conscience de l'importance de cet objet au point d'envoyer l'Empereur aller le récupérer. Au moment même où il avait trouvé l'artefact, un changement s'était opéré en lui : son libre arbitre lui était revenu comme par enchantement. Ce fut à cet instant qu'il découvrit l'existence du prince et comprit que le prisme n'était en fait qu'une cellule de confinement à l'intérieur de laquelle le flagelleur était libre et protégé, capable de résister à l'influence du cerveau vénérable.

« Il ne me restait plus qu'à soumettre Orphéys et trouver des alliés à l'extérieur. Vous. »

Une même étrange grimace traversa les cinq visages à l'évocation du mot alliés. De tous, Lae'zel était la plus ébranlée et elle en avait toutes les raisons du monde. Elle fixait encore Orphéys prisonnier de sa stase dans un ébahissement tel que si elle contemplait un dieu vivant.

« Que se passera-t-il s'il vient à se libérer ? demanda Ombrecoeur.

_ Je vous déconseille fortement d'y songer, répliqua aussitôt la créature tentaculaire. Sitôt défait de ses chaînes, il vous attaquerait sans sommation. Vous n'auriez alors d'autre choix que de le tuer, ce qui ne ferait que nous condamner tous. »

Les aventuriers se tournèrent à leur tour vers Orphéys et tous sentirent des picotements acides perler partout sur eux. Bien que subjugué par ses entraves, il émanait du githyanki une répulsion farouche doublée de détestation insondable qui ne demandaient qu'à exploser. L'Empereur avait raison : aux yeux du prisonnier, ils n'étaient tous que des illithids à mépriser et à éliminer. Lae'zel pinça les lèvres.

« Même si vous avez toujours votre conscience, vous êtes dotés d'une larve, rappela le flagelleur. Pour Orphéys, vous êtes déjà des...

_ Je ne suis pas un illithid et ne le serai jamais, trancha la guerrière d'un ton sans appel.

_ Vous l'êtes déjà bien plus que vous le croyez. Mais vous devez voir plus loin que cela. »

L'alien expliqua alors que la première fois qu'il avait échappé au cerveau vénérable, il avait peiné à accepter sa transformation en flagelleur mental. C'était une réaction tout à fait compréhensible. Néanmoins, à la longue, il avait fini par s'habituer voire s'attacher à cette nouvelle forme. Quand bien même son corps d'homme serait resté intact avec son infection, jamais il ne le réintégrerait pour rien au monde tant ce carcan de chair lui paraissait aujourd'hui contraignant.

« Vous aimez être un flagelleur mental ? traduisit Gayle sans cacher une part de dégoût.

_ Ma transformation en illithid m'a permis de transcender les limites de ma condition première et vous pouvez aussi y goûter. »

Ombrecoeur eut un frisson en entendant cela et fronça les sourcils d'incompréhension.

« Pardon ? Nous faisons tout en risquant notre vie pour ne pas finir en illithid. Je pensais que vous étiez d'accord pour nous en protéger.

_ Je suis convaincu que nous aurons de meilleures chances de vaincre le cerveau vénérable si vous acceptiez de libérer votre plein potentiel illithid. »

L'Empereur annonça à ses interlocuteurs qu'il était en mesure de pouvoir déclencher la prochaine phase du cycle d'évolution de leur larve tout en préservant leur indépendance d'esprit. S'ils prenaient en exemple ce qu'ils savaient déjà de l'étendue des pouvoirs de leur protecteur, ils devaient songer à ce que eux seraient capables d'accomplir s'ils étaient investis d'une telle force et d'une telle intelligence.

« Vous n'avez qu'un mot à dire pour que je vous fasse évoluer. Et toi, Silesta, peut-être pourras-tu même te libérer de ce qui te tourmente tant. »

La jeune femme se tendit aussitôt à l'évocation de ses sceaux magiques, piquée au vif. Ça en plus de la proposition de se rapprocher encore plus du statut illithid, c'était trop pour elle. Elle ne se sentait pas bien ; oppressée, en colère. Elle se sentit se refermer comme une huître.

« Jamais de la vie. »

Sa voix lui parut plus faible à l'oreille qu'elle n'avait sonné dans son esprit. Non. Elle refusait de se laisser encore alpaguer par une ébauche d'espoir quant à lever le voile sur son propre mystère. Ses attentes s'étaient toutes muées en déceptions ou en désillusions violentes pour finir en monnaie d'échange auprès de Raphaël contre le bien d'Astarion. Et cette sensation persistante de trahison... Non, elle avait déjà trop donné.

« Tu doutes, devina l'Empereur en la transperçant de ses yeux roses. Au fond de toi, tu veux transcender ta condition. »

La créature étendit le bras vers elle et en ouvrant sa paume, une minuscule forme blanche lévita de sa main vers celle de la jeune femme. Silesta attrapa la chose par réflexe avant de se pétrifier quand elle vit ce dont il s'agissait. C'était un cocon de larve de flagelleur mental, la même bestiole immonde que celle qui logeait dans sa tête ; la seule différence étant l'étrange couleur lactescente qui l'entourait.

Face à son silence, le flagelleur lui présenta la larve comme une larve spéciale nourrie à l'énergie psionique du Plan Astral depuis des millénaires et qui avait acquis d'extraordinaires propriétés.

« Ta larve brûle d'évoluer mais ne pourra y parvenir seule. Elle recherche la communion avec une autre. »

Silesta n'écoutait pas, perdue dans la vision de la chose qui reposait dans sa paume. Son sang battait à ses tempes à mesure que ses pensées confuses s'embrouillaient dans un galimatias douloureux. Sa survie, son amnésie, un flagelleur qui l'avait dupée, ses sceaux mystérieux, Raphaël, ce qui était vrai ou faux... Elle allait imploser.

Dans un élan de colère, la saltimbanque jeta le cocon au sol et le fit exploser sous sa botte comme elle l'avait déjà fait chez les gobelins. Il était hors de question pour elle de laisser le peu d'esprit qu'elle avait pour elle à un autre immondice extraterrestre.

« Non ! s'horrifia l'Empereur. Qu'as-tu fait !

_ Je préserve le filigrane de ma vie », répondit-elle entre ses dents, la gorge étriquée.

Même s'il était dépourvu de traits lui permettant d'afficher la moindre émotion, l'humaine était convaincue que leur hôte était en train de la fusiller des yeux. Loin de s'en effrayer, elle affronta et soutint son regard avec toute la répulsion farouche qu'elle ressentait en cet instant et ne réagit pas plus lorsqu'il se désola du gâchis qu'elle venait de causer par son geste. La créature finit par se détourner et léviter un peu plus loin.

« Comme vous le voudrez. Votre périple n'est pas terminé. Vous avez entendu les élus : le cerveau vénérable est parti vers la Porte de Baldur, ainsi que toute son armée, rappela-t-elle en créant un portail de sortie. Nous devons le retrouver et en prendre le contrôle. Allez. »

Silesta ne se le fit pas répéter deux fois et fut la première à marcher droit dans la porte dimensionnelle, trop heureuse de fuir cet endroit qui ne lui inspirait que du négatif.

Elle fut soulagée de retrouver l'auréole orangée du feu de camp qui n'avait pas bougé d'un iota depuis leur fuite précipitée. Les githyankis n'en avaient vraiment eu qu'après eux.

Quelques secondes après, ces quatre amis la rejoignirent et le portail magique se dissipa aussitôt comme une porte que l'on aurait claquée de façon rageuse. Le même malaise abasourdi se retrouva sur tous les visages, si tenace qu'il empêchait quiconque de s'exprimer.

Après un temps, Gayle finit par offrir un sourire engageant à ses alliés pour tenter de les dérider.

« Je pense qu'un petit digestif ne nous fera pas de mal avant d'aller dormir. »

Ils se réunirent alors autour du feu pour rassembler leurs esprits – ou au contraire les alléger - grâce à un verre d'alcool. Même la presque abstème Silesta se laissa convaincre de diluer son ressentiment dans les vapeurs apaisantes d'un vin un peu plus corsé qu'à son habitude.

« Plus j'en apprends sur l'artefact, enfin... le prisme astral, moins je comprends pourquoi ma mère supérieure m'a envoyée en mission pour le récupérer. Notre ange-gardien, un flagelleur mental... articula lentement Ombrecoeur, perdue quelque part dans les flammes du brasero. Peut-on trouver pire ironie que celle-ci ?

_ Flagelleur qui voulait en plus que... »

Silesta n'eut pas la force de terminer sa phrase, trop étranglée par l'horreur que la proposition de l'Empereur lui inspirait.

« Vous lui avez bien fait passer le message et vous avez très bien fait, la félicita Gayle pour l'apaiser. Je reconnais que même si l'argument de cet « Empereur » était quelque part crédible, vouloir intensifier le pouvoir d'une larve dont on veut se débarrasser est un paradoxe trop grand pour nous.

_ J'aurais été très attristé de vous voir vous changer en pieuvre, admit Astarion à sa compagne avec un frisson de dégoût. Beurk.

_ Orphéys. Le fils unique de Gith. Le Prince de la Comète. Esclave d'un ghaik. »

La voix monocorde de Lae'zel leur fit relever la tête vers elle. Le choc étourdi de la githyanki avait laissé place à une intense et grave réflexion.

« Lae'zel, l'Empereur m'avait déjà parlé d'une histoire de rébellion. Vous nous racontez ? » l'interrogea Silesta.

Son alliée plissa les yeux d'un air mauvais.

« Ce flagelleur mental a pris bien des raccourcis dans son discours. Pour saisir toutes les nuances, vous devez connaître l'histoire de Gith et de Vlaakith. »

Il y avait bien longtemps de cela, quand le peuple githyanki se souleva contre l'oppresseur illithid, Gith forgea une alliance avec l'archidiablesse Tiamat dans les Enfers. Cette dernière fit don des dragons rouges aux githyankis tandis que Gith resterait aux Enfers. Ce fut à ce moment-là que l'émissaire de Tiamat proclama en son nom Vlaakith en tant que nouvelle reine. Ainsi commença le règne de Vlaakith, la première d'une longue lignée qui s'étendait aujourd'hui à la cent cinquante-septième héritière.

« Notre reine-liche actuelle a atteint l'immortalité et son règne perdure depuis plus de mille ans à ce jour, compléta Lae'zel. Mais c'est la première Vlaakith qui a essayé de tuer Orphéys. »

Celui-ci, aidé de la garde d'honneur de sa mère, avait tenté un coup d'État réprimé par le kith'rak Voss qui tua le prince au cours d'une terrible bataille.

« Du moins, c'est ce que nous enseignaient les varsh, objecta la guerrière en scrutant les autres. Il est pourtant bel et bien vivant, sous la coupe de cet illithid répugnant. S'il vient à se libérer, Orphéys fera tout pour reprendre sa revanche sur Vlaakith et restaurer la gloire de notre peuple sur ses ruines.

_ Alors Voss a dit la vérité ? réalisa Astarion en repensant à leur précédente rencontre. C'est donc Orphéys qu'il cherche à délivrer, pour exposer la traîtrise de votre reine. »

Elle opina lentement du chef, les yeux fixes. Dire qu'elle côtoyait depuis tout ce temps celui qui était capable de renverser l'avenir tout entier de son peuple. Tout pourrait basculer en quelques instants et Vlaakith en avait pleinement conscience, d'où son désespoir pour retrouver aussi le prisme.

Un sentiment de rage commença à poindre en Lae'zel. Vlaakith préférait donc risquer une guerre avec les illithids que de laisser le Prince de la Comète mettre en péril son précieux statut divin ? L'ignominie esquissée la veille par Voss prenait une ampleur encore plus dévastatrice qu'elle ne l'aurait redouté.

Elle ferma les yeux, entourée du mur de sa foi qui, déjà bien fissuré, craquelait de plus en plus.

Ses camarades l'observaient sans mot dire, mesurant eux aussi l'importance du poids qui s'abattait sur ses épaules.

« Que comptez-vous faire ? » finit par lui demander Silesta, inquiète par son mutisme froid.

La githyanki rouvrit les paupières, animée d'un nouveau brasier incandescent et d'un geste sec, planta son épée dans le sol. Sa voix se fit lame tranchante.

« Nous rejoindrons Voss dans la cité et récupérerons la clé permettant de libérer Orphéys de sa prison. »

Il était hors de question pour elle de poursuivre cette mascarade dont elle avait été bercée toute sa vie durant. Mieux valait une vie courte et fondée sur la vérité qu'une immortalité façonnée de mensonges. Elle aiderait le Prince de la Comète à unir les githyankis sous sa bannière pour enfin les libérer. Tel serait son but ultime, celui qui lui permettrait de s'élever sans entraves au-dessus de la Mer Astrale.

Sa poigne sur son arme faiblit de façon quasi imperceptible mais le léger tremblement qui secoua ses mots fut violent tant il était inhabituel.

« Alors... pourquoi est-ce que je ne ressens que de l'amertume ? »

Ébranlée par la subite fragilité de son alliée, Silesta n'eut pas à réfléchir longtemps pour deviner la réponse : Vlaakith était le monde de Lae'zel et celui-ci était en train de s'écrouler comme un château de cartes sous la tempête. Tout ce qu'elle croyait vrai, ses projets, ses ambitions... tout venait de lui être arraché dans la douleur. Son âme fière pleurait la perte de ce qu'elle avait pris tant de temps à être et celle qu'elle ne serait jamais plus.

« Le regret d'un avenir qui ne sera jamais celui auquel vous aspiriez. Vlaakith vous a tout pris jusqu'à vous-même », murmura la jeune femme avec tristesse.

La guerrière frémit, interdite mais étrangement surprise. Il était étonnant pour elle de constater que cette femme qu'elle avait tellement vilipendée au début de leur aventure avait su la comprendre alors qu'elles étaient aussi opposées que Shar l'était à Séluné. Et pourtant, Silesta s'était accrochée envers et contre tout. Ce qu'elle-même devrait faire aussi.

Lae'zel lui rendit un sourire conquérant.

« Non, elle ne m'a pas tout pris. Je reste forte de ce que j'ai trouvé en chemin : un nouveau but et de nouveaux alliés. » Elle se leva et serra le poing, galvanisée d'une force nouvellement retrouvée. « Ch'mar zal'a Orphéys ! Mha stil'na forjun inyeri ! La volonté d'Orphéys est souveraine ! Puisse la Comète illuminer ma route !

_ Pour Lae'zel la battante ! » clama Silesta avec enthousiasme en lui portant un toast, heureuse de la retrouver aussi guerroyeuse.

Ce fut sur cette note plus enjouée que nos amis terminèrent leur verre, même si l'extraordinaire découverte de l'identité de leur protecteur perdurait. Ce qui était fait était fait, ils n'avaient pas d'autre choix que d'accepter la réalité. Leur allié était des plus inattendus mais les faits demeuraient intacts : il les avait protégés depuis le début. Restait à voir à présent comment cette paradoxale alliance allait se poursuivre maintenant les masques étaient tombés.

Déjà bien éprouvés par leur longue marche sur les routes et achevés par les événements du prisme, les aventuriers ne tardèrent pas à entendre le langoureux appel du sommeil qui se rappela bien vite à leur souvenir.

Silesta était peut-être la moins affectée cependant. Moins qu'une envie de dormir, c'était plus une accumulation d'émotions confuses qui figeait ses yeux de pluie dans le vide.

La soudaine prise de conscience du silence de la nuit revenu autour d'elle après le départ de ses compagnons la tira de ses pensées et la fit cligner des yeux. Elle rencontra ceux d'Astarion resté près d'elle et qui la surveillait, la tête penchée de côté.

« Oh. Euh... oui », se rappela-t-elle en ramenant mécaniquement ses cheveux sur une seule épaule.

Le vampire la considéra un moment avec hésitation. D'abord interpellé par l'air absent de son calice, la soif qu'il ressentait revint au premier plan de son esprit à la vue de la courbe du cou qui s'offrait à lui. Il finit par céder à sa pulsion et approcha Silesta qu'il enlaça avant de se pencher sur elle.

Elle frémit des paupières au contact des crocs dans sa peau mais elle ne remua pas plus. Ses mains se refermèrent à peine dans le tissu de la chemise d'Astarion et son regard errait dans le vague, presque loin de tout.

« Vous n'êtes vraiment pas avec moi, ce soir », gronda le vampire.

Elle releva les yeux. Astarion s'était déjà rassasié et elle ne s'en était même pas aperçu tant elle avait perdu le fil de la réalité.

« Je... Désolée, bredouilla-t-elle, gênée, en passant sa main sur la plaie légèrement sanguinolente à son cou. Ça se sent à ce point ?

_ Oh, en voilà une théorie intéressante, réalisa Astarion avec intérêt. Le sang change-t-il de goût selon l'émotion ressentie ? Il me faudra vérifier cela la prochaine fois que je vous porterai au sommet de l'extase. » Il s'amusa de l'expression qu'afficha Silesta avant de secouer la tête. « Je commence à vous connaître, moi aussi. Qu'est-ce qui vous trouble ? Qu'un poulpe nous empêche d'en devenir un ? Pensez à cette pauvre Lae'zel. »

La jeune femme se sentit un peu honteuse. Il avait raison. Leur alliée githyanki était celle qui devait encaisser le plus, que ce fût au niveau du déshonneur de devoir faire alliance avec un ennemi juré, la pensée que ce même ennemi asservissait son potentiel futur régent ou la mort de ses idéaux. Silesta n'avait pas le droit de plier et pourtant...

« Je n'arrive pas à me défaire de ce sentiment de m'être fait trahir, confia-t-elle au roublard avec amertume. Cette femme... Cette elfe qui est venue me rassurer quand j'avais peur, une part de moi était sûre qu'elle était liée à mon passé. Une belle partie de mon passé. Alors qu'en fait... »

Elle se tut et serra les dents. Astarion comprit et lui retourna un visage en demi-teinte.

« Et je suppose qu'avoir déjà été manipulée auparavant par votre serviteur ne rend pas la chose plus digeste. »

Son interlocutrice sursauta légèrement et se retrouva encore plus sidérée quand elle devina les traits aigres du regret s'enraciner dans le visage de l'elfe. Ce dernier chercha ses mots comme il le pouvait, très loin d'être familier à l'exercice de l'introspection. Il finit par ancrer un regard sculpté d'une rare humilité dans le sien.

« Nous n'en avons pas reparlé depuis mais... j'ai conscience de vous avoir fait du mal au temple de Shar. Et aussi bien avant le temple, même sous couvert de beaux discours et de gestes tendres. Je vous dois beaucoup, Silesta. Votre sang, mon reflet, la signification de mes cicatrices. De délicieuses nuits aussi. »

Ce dernier commentaire enrobé de suavité légère la fit sourire, ce qui aida Astarion à alléger l'atmosphère déjà dense sur lui.

« Sachez juste que je me tiens devant vous avec sincérité. Depuis peut-être plus longtemps que je ne le crois. »

Silesta entrouvrit la bouche, rendue muette par la chaleur qui tourbillonnait dans son ventre. Sauf peut-être durant quelques instants impulsifs juste après avoir appris qu'il avait échafaudé un plan pour la séduire afin d'assurer sa survie, jamais la saltimbanque n'avait éprouvé autant de rancune envers Astarion que lui ne devait en porter envers lui-même. Même si elle ne cherchait nullement les remords de son compagnon, l'entendre les verbaliser de telle façon la toucha au plus profond d'elle-même. Elle savait déjà qu'il était près d'elle, vraiment près d'elle, depuis qu'il était venu la chercher sur cet autel de pierre froide.

« Dommage que vous ayez déjà bu, il aurait peut-être été intéressant de goûter mon sang maintenant pour vérifier votre théorie, lâcha-t-elle entre plaisanterie et émotion.

_ Oh ? Qu'est-ce qui vous anime ? » tenta-t-il en haussant un sourcil intéressé.

En guise d'ébauche de réponse, la jeune femme lui enlaça la taille et posa son front contre le sien en fermant les yeux pour mieux s'imprégner de son être. C'était drôle. Le paradoxe d'Astarion ne fonctionna qu'à moitié car elle ne percevait que la clarté parfaite de ses pensées. Peut-être parce qu'en cet instant, elle maîtrisait pleinement ses gestes et ses mots qui se dessinaient sur le bout de sa langue :

« Vous. De tous ces fragments éparpillés qui constituent mon semblant de vie, vous êtes celui dont je suis le plus certaine. »

L'elfe retrouva dans ces mots l'écho de ce qu'il lui avait dit dans cette chambre à l'Ultime Lueur avant de partir pour la traque de Ketheric et la résonance ne s'en fit que plus forte.

Quand elle rouvrit les yeux, elle put saisir les nombreuses nuances carmines et lie-de-vin qui coloraient les iris brillants d'Astarion. Le paradoxe se compléta alors qu'elle se rendait prisonnière de son regard. Ces yeux qui vous enveloppaient et faisaient naître des fourmillements dans le ventre.

Cette fois cependant, ce regard intense ne l'empêcherait pas de satisfaire cette envie qui fourmillait à sa bouche. Après tout, ne l'avait-il pas incitée à exprimer ses désirs ?

La jeune femme redressa lentement la tête et invita Astarion d'un frôlement de lèvres qui le fit sourire malgré lui. Il faudrait maintenant qu'il lui apprenne à différencier les moments qui ne nécessitaient pas de demande préalable.

Il ferma les yeux et céda à la douceur de la requête qui lui était soumise. Finalement, il ne regrettait pas de l'avoir mordue avant. La tendresse teintée de désir qu'elle lui transmettait par ce baiser valait plus qu'une vague hypothèse.

La nuit précédente, s'il avait cédé, il n'aurait fait que reproduire son schéma mué de mauvais automatismes. Il ne voulait plus cela et Silesta ne le méritait pas. Cet instant plus timoré qu'elle lui offrait ici à la lueur du feu revêtait bien plus de valeur à ses yeux.

Silesta apprécia d'autant plus l'instant tant le ressenti n'était pas le même que la nuit précédente, quand elle avait surtout voulu une vérification plus qu'une réunion.

La perte d'une certaine quantité de sang devait aussi jouer dans cette langueur qui allégeait son esprit mais elle savait que l'envie réelle et sincère d'être avec Astarion était la raison principale qui faisait qu'elle ne voulait plus se détacher de ses bras. Depuis qu'elle avait retrouvé son contact la veille, elle avait soif de son toucher. Depuis ce baiser manqué après le départ de Raphaël, elle voulait le goûter encore.

Elle renversa la tête alors que le vampire la serrait plus contre lui et laissa ses mains redécouvrir les creux et les courbes de son dos. Ce corps qui la couvrait entièrement quand il se penchait sur elle. Elle voulait le sentir à nouveau au plus près du sien.

Bien que l'envie d'aller plus loin se faisait ressentir, tous deux savaient en leur for intérieur qu'il ne serait pas sage de céder à l'appel des corps ce soir. La nuit avait déjà été assez éprouvante et ils auraient beaucoup à faire le lendemain à la Porte de Baldur.

Quand ils se séparèrent, une même félicité apaisée les enlaçait de ses bras réconfortants.

« Je crois que j'aime bien ça en fait, vous savez ? » avoua le vampire encore un peu embué de douce rêverie.

Elle retint un sourire, attendrie par cette confession toute en litote. Du Astarion dans sa plus pure quintessence, en somme.

« Bonne nuit, alors ? » lui glissa-t-elle à la fois comme une invitation et comme une confirmation.

Il leva les yeux au ciel et la repoussa gentiment vers sa paillasse. Depuis quand était-il devenu sensible à ce genre d'œillade aimable mais qui d'un autre côté était un appel outrageant à la luxure ?

« Exactement. Filez, démon, rouspéta-t-il d'un ton bourru. Ou je ne donne pas cher de votre raison. Ni de la mienne. »

Silesta n'insista pas, presque plus séduite par ce qu'elle entendait en sous-entendu que la perspective d'une nuit coquine. Presque. Qu'à cela ne tienne, elle avait emmagasiné suffisamment de dopamine pour pouvoir aller se coucher sereinement sans repenser à ce qui la tourmentait auparavant. Ne souhaitant pas éprouver davantage leur résistance à la tentation, l'humaine se contenta de saluer son amant d'une inclinaison de tête polie et se fit violence pour se détourner de ce regard alangui posé sur elle.

Astarion laissa un sourire fuir dans son soupir. Il était encore étonné de s'être montré si à découvert ; le plus perturbant étant que cela ne lui avait pas vraiment déplu, quoique cela fût un peu déstabilisant. Silesta avait parfois cette facilité à lui faire déposer son manteau de grandiloquence pour le mettre presque à nu. Et elle ? Il lui sembla bien qu'elle aussi s'était délestée de son masque de maîtrise pour s'ouvrir à lui, pour sa plus agréable surprise. Quand elle ne se mettait plus la pression pour garder la tête haute, elle redevenait une jeune femme sensible avec un cœur qui ne demandait qu'à s'exprimer. Et quel langage...

Le vampire regagna sa paillasse et s'accorda un moment de quiétude dans la toile nocturne au-dessus de lui. Cela faisait longtemps qu'il n'avait pas fait cela sans avoir Cazador dans un coin de son esprit alors que ce dernier était tout proche et cela lui fit un bien fou. Pour une fois, il s'endormirait avec l'heureuse et rare sensation que ses appétits, quels qu'ils soient, avaient été satisfaits. Presque tous.


Voilà. J'étais tellement saoulée par les événements du prisme et de l'Empereur que j'ai compensé.

Sont trop meugnons... T.T Et maintenant qu'ils sont bien engagés l'un avec l'autre, j'ouvre les vannes ! XD Mais de façon crédible et pas pour rien, bien sûr. ^^

Acte 3, nous voilà !