Aujourd'hui, il neige.

Aujourd'hui, il neige. Ce matin je me suis levé, j'ai ouvert les volets et j'ai constaté que le monde était devenu blanc. De gros flocons tombaient sans relâche et les voitures sortaient tant bien que mal du parking pour s'insérer sur une route glissante et dangereuse. J'ai regardé le spectacle quelques secondes ou quelques minutes en buvant un chocolat chaud et en attendant d'être réveillé. Je ne suis pas du matin, j'ai tendance à ronchonner, mais le matin c'est pire. Je ne suis pas du soir non plus d'ailleurs, puisque je préfère me coucher tôt et grogne sur qui pourrait m'en empêcher.

La neige donc.

Je t'imagine sourire comme un gosse me tirer par le bras et me forcer à faire des trucs dingues. Un ange, une bataille de boules de neige, un bonhomme avec un bâton en guise de nez. Tes joues rougiraient à cause du froid, tes yeux brilleraient de bonheur, et je ferais semblant d'être mécontent et de grommeler alors que j'adorerais chaque instant passé avec toi.

Tu m'exaspérerais en m'appelant :

— Kacchan, Kacchan.

Mais je te laisserais faire.

Je m'assois sur le canapé et fixe l'écran vide de la télévision éteinte. Peu importe ce qu'il se passe sur terre, ça m'est franchement égal en ce moment. Les super héros sont sans doute en train de sauver le monde et je suis là pour attendre qu'il le fasse, mais franchement, y a-t-il vraiment encore quelque chose à sauver ?

J'aperçois mon reflet, mon pyjama, mes joues creusées, mes cheveux en bataille, je ne ressemble pas à grand-chose, mais en même temps, je ne compte pas vraiment participer à un défilé de mode d'ici les prochaines minutes ni montrer ma tête à aucune caméra, pour n'importe quelle raison que ce soit.

Au début, je faisais un effort, je sortais bien habillé, les cheveux en pétards, mais propres, je laissais les journalistes m'enfoncer leur micro sous le nez, m'aveugler avec leurs photos, me crier des questions à l'oreille, c'était tellement horrible que s'en était presque réconfortant. Je n'avais pas le courage de les repousser, de les huer, de leur demander d'aller se faire foutre. Quelqu'un s'en chargeait pour moi, Aizawa, ma mère, n'importe qui.

Les journalistes ont fini par se lasser. Trouvé un autre gros morceau, une autre histoire et ils ont arrêté de me suivre partout. C'était comme ça, le monde pouvait s'écrouler à vos pieds, au final on vous oubliait et la vie continuait.

Le frigo est presque vide, alors je décide de me battre contre les intempéries pour aller faire des courses, acheter quelques trucs que j'aurais la force de cuisiner et de manger, rien de trop difficile, du riz, du jambon, du saumon, des trucs dans ce genre.

J'enfile des vêtements à peu près propres, une doudoune, attrape un sac à roulette et sors sous la neige. Le froid me saisit, mais ne m'arrête pas. Je laisse des traces fraiches dans le blanc quasi immaculé et j'avance à petits pas jusqu'au premier magasin qui ne se trouve pas trop loin. Dans la supérette, il fait trop chaud et j'ouvre mon manteau. J'achète ce qu'il me faut. Je paye à la caisse. Je fais demi-tour et je rentre chez moi.

Je croise un voisin de mon immeuble, il me regarde sans me reconnaître et me lance un bonjour en passant à côté de moi, par pure politesse. S'il savait. S'il savait qu'il passait à côté d'un super héros, un gars admiré par tous. À une époque on me regardait avec des étoiles dans les yeux, maintenant, les yeux glissent sur moi sans qu'on ne me voie vraiment.

Je m'en fous.

C'est mieux comme ça.

Je mange. Je fais un peu de ménage. Je tourne en rond.

Je reçois un appel de ma mère. Elle me parle de choses et d'autres, de la voisine, du temps, de mon père. Elle parle, elle parle, elle parle, comme pour combler tout ce silence autour de moi, comme si elle avait peur que si elle se taisait, même une seconde, j'en profiterais pour disparaître. Mais maman, j'ai déjà disparu. Peut-être pas au sens où on l'entend, mon corps est toujours là, mon esprit aussi – même si je me demande comment c'est possible – mais mon cœur et mon âme sont ailleurs, envolé, parti, pouf disparu.

Quand elle raccroche, le silence reprend ses droits et j'ai un petit rire amusé et désabusé. J'adore ma mère, vraiment j'admire ses efforts, mais rien n'est suffisant, j'en suis désolé. Des fois, je ferais bien tout exploser autour de moi. Je le pourrais. Il ne resterait de cet endroit que des cendres quand j'aurais laissé parler la colère prisonnière de mon corps.

Mais je me sens trop las.

Je n'ai même pas force de ça.

Je n'ai pas non plus la force de pleurer.

Je suis juste une coquille vide comme un bonhomme de neige.

Dehors, la neige s'arrête. Elle va sans doute geler, se transformer en verglas, ou en bouillasse en fondant. Ce sera beaucoup moins beau, mais qu'est-ce que ça peut me foutre ?

Kirishima et Kaminari sonnent à ma porte. Ils ne sont pas là pour dire bonjour, faire une visite de courtoisie même si c'est qu'ils essayent de me faire croire. Ils vérifient que j'ai de quoi me nourrir, que je ne me laisse pas complètement mourir, et ils apportent des denrées, de la chaleur, leur sourire. Kaminari essaye de détendre l'atmosphère avec son humour, mais ça ne fonctionne pas vraiment.

Je ne sais pas si la douleur qu'une personne ressent peut faire fuir les gens. J'imagine qu'au bout d'un moment quand on voit que tous les efforts du monde ne suffisent pas, on abandonne. Et je le vois bien, ces deux-là n'ont pas envie d'être là. Ils ont leur vie, leurs propres soucis, des trucs à faire. Leurs visites durent de moins en moins longtemps et s'espacent de plus en plus. À quel moment lâcheront-ils l'affaire ? Je ne leur en veux pas. Je sais qu'ils font de leur mieux, qu'ils ont fait de leur mieux.

Mais comment sauver quelqu'un qui n'a pas envie de l'être ?

All Might vient aussi de temps à autre. Il est plus honnête, il ne cherche pas à faire semblant, je l'ai déjà vu s'écrouler sur mon canapé et se mettre à pleurer. C'est bizarre de voir son héros de toujours, celui qu'on a toujours admiré pour sa force et son sourire, s'écrouler comme ça. J'imaginais comment réagirait Izuku. Il l'aurait pris dans ses bras, lui aurait chuchoté des mots rassurants. Je m'étais contenté de lui tendre une boîte de mouchoirs. Je ne suis pas insensible, simplement je ne savais pas quoi faire, je ne savais pas.

All Might pleurait dans mon salon et je l'enviais d'avoir des larmes alors que les miennes ne voulaient pas couler.

La nuit tombe vite, tant mieux. J'ai une excuse pour me coucher plus tôt. Je passe un pyjama, je m'allonge. Et voilà, c'est une journée de plus qui est passée. Une journée de trop sans toi.

Quand je ferme les yeux, je vois des fois ton sourire, j'entends presque ton rire, et comme si un fantôme me soufflait à l'oreille, c'est comme si tu m'appelais :

— Kacchan…

C'était un jour comme un autre. Tu t'étais levé du bon pied comme très souvent, tu souriais et tu te sentais prêt à passer une bonne journée, à aider les autres, sauver des gens, faire ton boulot. Tu avais caressé ma joue et embrassé ma bouche et comme chaque fois, chaque geste de tendresse de ta part me rendait presque perplexe. D'où me venait toute cette chance de t'avoir dans ma vie, moi qui t'avais si mal traité ?

Pour toi c'était naturel.

Et j'étais si bien avec toi, que ça finissait par le devenir pour moi aussi.

Si bien que j'avais passé un bras autour de ta hanche pour t'empêcher de partir et je t'avais embrassé plus fort, plus longuement.

Souvent, quand une personne partait, on se souvenait des derniers mots qu'on lui avait dits, on regrettait de ne pas avoir été assez gentil, de ne pas avoir suffisamment dit à quel point on l'aimait. Moi… Je te l'ai tellement montré que je ne vois pas ce que j'aurais pu faire de plus.

Peut-être aurait-il fallu que je t'aime moins.

Peut-être aurait-il fallu que tu m'aimes moins.

On travaillait dans le même secteur, je ne dirais pas que tous les jours étaient faciles, mais j'étais plutôt heureux et je pense que tu l'étais aussi. Ce jour-là tu voulais aller nous acheter des croissants, tu es entré dans la boulangerie.

Tu n'en es jamais vraiment sorti.

Elle a explosé comme ça, boum, un acte terroriste dû à un vilain qui aimait utiliser son pouvoir n'importe où n'importe quand, et c'était juste tombé sur cet endroit par hasard. On l'avait arrêté, on l'avait jugé, on l'avait mis en prison.

Mais personne ne m'a rendu Izuku.

On l'a emmené, on a essayé de le sauver, on a tout tenté et j'étais prêt à ce qu'on m'arrache le moindre morceau de peau ou de corps si c'était pour lui. Je voulais qu'on m'écorche tant j'avais la chair à vif.

Je voulais qu'on me prenne à sa place.

On m'a laissé le voir. Izuku était bandé de partout, il avait des tuyaux accrochés à lui. Il était plus mort que vivant, mais il respirait encore, il s'accrochait, il se battait. Je me fichais de ses brûlures, de ses blessures, je l'aimais.

Je l'aime toujours.

À un point.

S'il était encore là, il me soutiendrait. Il me prendrait la main, il trouverait un moyen de me guérir de son absence.

Mon cœur a cessé de battre en même temps que le sien.

Ma vie a cessé en même temps que la sienne.

Kacchan n'existe plus.

Mais je rêve. Tu es là, tu me tends la main, tu me dis « viens ». Tu es la lumière au bout de mon tunnel d'obscurité, celle qu'on ne doit pas suivre et que je suis quand même, parce que je veux te rejoindre, à tout prix.

Même si ce n'est qu'un mirage, cela me soulage un peu. Je ne supporterai pas une nuit de plus sans toi. Emmène-moi Izuku. Emmène-moi.

Je crois qu'on peut mourir de chagrin.

Je prends ta main et tu m'emportes avec toi. Enfin.

Fin.

L'autatrice : des fois ça me prend comme ça d'écrire des fics absolument horribles.