Kacchan le gentleman.

Il tenait la porte aux gens. Il reculait les chaises pour laisser les autres s'asseoir. Il payait le restaurant. Il buvait du thé en levant un petit doigt et parlait avec politesse. Il n'élevait jamais la voix, pas même quand on le titillait, car ce n'était pas un comportement sain, selon lui. Il portait les sacs de course. Il était prêt à protéger son prochain et surtout les plus fragiles sans râler et sans se plaindre. Il se comportait comme le parfait gentleman et faisait fureur sur tous ses amis. Même sa coiffure avait changé, lui qui avait toujours eu des cheveux intenables, il réussissait désormais à les domestiquer et les aplatir sur sa tête. Kaminari avait trouvé ça hilarant, d'autres l'avaient décrit comme plutôt pas mal, voire sexy. Surtout quand il souriait sereinement. Quelqu'un de la seconde B avait même sous-entendu qu'il était bien mieux ainsi. « S'il pouvait rester comme ça pour toujours, ce serait cool ».

Izuku n'était pas du tout d'accord avec cette affirmation. Certes, Kacchan portait des sacs, buvait du thé, tenait des portes et cessait de gueuler à tout va et alors ? Ce n'était pas Kacchan. Pas son Kacchan en tout cas. Il n'avait pas l'air mieux ainsi et Izuku était persuadé que s'il pouvait se voir tel qu'il était devenu, il se détesterait. Izuku était le seul à se plaindre de cet Alter qui avait changé Kacchan en ce garçon qui n'était pas lui.

— Au moins, il ne nous casse plus les oreilles, fit remarquer l'un de ses camarades.

Izuku trouva cela blessant.

Kacchan ne cassait les oreilles de personne d'abord. Il gueulait peut-être oui, mais cela ne le rendait pas moins attachant, c'était un mode de communication comme un autre. Et ça lui allait bien. Il était plus solaire ainsi, plein de vie. Grognon, mais bourré d'énergie.

Là, il ressemblait à un vieux monsieur qui aurait oublié son haut de forme et aurait fait mourir d'ennui n'importe qui, en tout cas Izuku le trouvait fade. Sans couleur.

Personne n'essayait de faire revenir Kacchan, sauf Izuku.

Il avait fait exprès de renverser du thé sur le pantalon de Kacchan, s'attendant à se faire récriminer pour ça, mais le Kacchan-gentleman avait souri avec bonhommie et un rien de suffisance.

— Je te pardonne ta maladresse, ce n'est qu'un peu de thé.

Izuku lui avait refermé la porte au nez, avait tenté de le faire tourner en bourrique en se moquant de lui et de sa nouvelle coupe de cheveux, il avait même taché « par inadvertance » son uniforme de peinture. Kacchan avait à peine grincé des dents :

— Un uniforme peut se racheter, avait-il dit, tandis qu'une amitié comme la nôtre ne peut être gâchée à cause d'un malheureux incident.

Une amitié comme la leur ?

Izuku aurait préféré que Kacchan le menace de lui arracher les yeux. C'était ça leur amitié. La vraie. C'était bizarre peut-être, mais Izuku préférait l'entendre s'énerver contre lui, qu'être remplacé par ce type insupportablement lisse.

Il crut à un moment que ce serait lui qui arracherait les yeux de ce Kacchan-là, quand ce dernier posa sa propre veste dans une flaque de boue afin qu'Izuku puisse traverser sans salir ses chaussures.

Le pire c'était que les effets de l'Alter ne paraissaient ni disparaître ni diminuer avec le temps, comme si Kacchan était bloqué dans cet état tant qu'on ne trouvait pas la clé pour le faire revenir. Et le seul à véritablement essayer était Izuku. Comme si tous les autres se disaient que c'était mieux ainsi, comme s'ils trahissaient tous le véritable Kacchan. Même Uraraka tenta de rassurer maladroitement Izuku « on profite juste de ce moment, dit-elle gentiment, ne t'inquiète pas, il reviendra nous crier dans les oreilles bien assez vite ». Pas suffisamment vite pour Izuku. Mais que pouvait-il bien faire ? Toutes ses idées semblaient avorter, Kacchan restait indéniablement… Ce personnage grotesque qui appelait tout le monde par son nom de famille sans user de surnom. D'ailleurs, Izuku avait frôlé l'arrêt cardiaque quand il l'avait gentiment appelé « Midoriya ». MIDORIYA. Alors qu'ils se connaissaient depuis plus longtemps qu'ils ne pouvaient s'en souvenir. Il préférait un million de fois que Kacchan l'appelle Deku et il lui avait quasiment ordonné de le faire.

— C'est malpoli, avait fait remarquer Kacchan.

— Je m'en fiche, si tu m'appelles encore Midoriya, je ne te répondrai plus.

Alors ce Kacchan-gentleman avait accepté exceptionnellement d'aller à l'encontre de ses bonnes manières et l'appela Deku.

Mais ce fut sa seule et unique concession. Pas moyen de le faire revenir à la normale. De lui faire comprendre qu'il n'était pas lui-même. Et que oui, son bon vieux Kacchan qui avait le cri facile lui manquait.

Ne recevant guère de soutien, Izuku se sentait très seul, mais incapable d'abandonner, il ramènerait Kacchan, quoi qu'il en coûte. Il tenta de se renseigner sur ce maudit Alter qui avait, apparemment, le pouvoir de changer la personnalité de celui qu'il touchait. Mais aucun indice sur comment le faire revenir à la normale ensuite.

Pour plaisanter, Kaminari lui avait lancé « essaye de l'embrasser, ça marche toujours dans les bouquins ». Ça craignait un peu à cause du manque de consentement, mais Izuku ne savait pas quoi faire.

Alors il se planta en face de Kacchan et lui dit :

— Pardonne-moi.

Puis il embrassa sa joue. Simplement sa joue. Il ne pouvait pas le forcer à faire plus, pas si Kacchan n'était pas lui-même, pas s'il ne donnait pas son accord.

Sur le coup, il ne se passa rien. Ou du moins il ne sembla rien se passer. Kacchan resta juste là, figé, en silence.

Puis soudain ses joues se mirent à virer au rouge. Ses yeux se détournèrent d'Izuku. Kacchan posa une main là où les lèvres d'Izuku s'étaient posées.

— Kacchan ? interpella Izuku.

Mais l'autre paraissait complètement perdu, si bien qu'Izuku tenta le tout pour le tout, se mit sur la pointe des pieds et embrassa son front.

Kacchan s'embrasa.

Même la pointe de ses oreilles devint rouge.

Izuku ne savait pas si ça fonctionnait ou non. Il était là, se balançant d'un pied sur l'autre, sans savoir que faire d'autre. Attendant.

Et puis doucement, une mèche de Kacchan se redressa sur son crâne, se rebellant de sa coiffure trop sage. Izuku y vit là un signe.

— Kacchan ? appela-t-il à nouveau.

D'un coup, le blond retrouva sa coupe d'origine et planta ses yeux dans ceux d'Izuku :

— Qui t'a permis de m'embrasser, le nerd ?

Izuku sourit de toutes ses dents et se jeta dans ses bras sans pouvoir s'en empêcher :

— Tu es enfin de retour !

La déception des autres ne fut rien face au bonheur d'Izuku. Il regardait avec émerveillement Kacchan, son Kacchan, évoluer en grognant, aboyant, et en lâchant la porte pile sur le nez d'un Kirishima dépité. Il fit un croche-pied à Kaminari quand celui-ci tenta de le taquiner. Et plus il était lui-même, plus Izuku avait les yeux qui brillaient. Ce qui n'échappa pas à Kacchan, qui vint s'approcher de lui l'air de mauvaise humeur :

— Qu'est-ce que t'as Deku ?

Izuku lâcha très naturellement :

— Je t'aime tel que tu es Kacchan !

Le blond parut bugguer, puis le rouge lui monta aux joues et il toussota, s'étouffa avec sa salive et détourna les yeux. Izuku ne fit que sourire plus.

— J'ai trop envie de te prendre dans mes bras là maintenant.

Kacchan reprit doucement contenance, même si ses joues restaient très très colorées. Il tendit lentement les bras vers Izuku et ce dernier comprit immédiatement le message. Il se jeta contre lui et le serra pour un câlin qui lui fit du bien, à lui comme à Kacchan d'ailleurs. Izuku se mit à rire à l'oreille de son ami d'enfance et celui-ci soupira de bien-être. Puis grommela pour la forme

— Que ça ne devienne pas une habitude !

Mais ça devint une habitude.

Parce que Kacchan n'était pas du tout un gentleman, mais dans le fond il était aussi un peu une crème, surtout quand il s'agissait d'Izuku. Les câlins se transformèrent petit à petit en baisers. Sur la joue, le front, l'oreille.

Les lèvres.

Et Kacchan lâcha un jour :

— Moi aussi je t'aime tel que tu es Izuku.

Et aucun des deux n'avaient besoin de plus.

Fin.

L'autatrice : parce que je trouvais ça rigolo d'imaginer un Kacchan qui boit son thé en levant le petit doigt !