Chapitre 23 : Amis ou ennemis ?
Gauvain arriva au village de Willowdale à la tombée de la nuit. Par souci de discrétion, il avait choisi de venir à pied plutôt qu'à cheval, augmentant considérablement la durée de son trajet. Mais il était enfin sur place, et il allait pouvoir commencer.
Le chevalier s'arrêta devant la taverne du village. De l'extérieur, il pouvait entendre le bavardage d'hommes et de femmes qui buvaient ensemble et riaient bruyamment. Il entra et commanda un verre de bière avant de s'installer à l'une des rares tables qui étaient encore libres. En regardant autour de lui, il vit que personne ne lui prêtait la moindre attention, chacun était concentré sur sa conversation. Si Gauvain voulait récolter des informations, il allait devoir aborder les gens lui-même.
Une jeune femme aux cheveux blonds lui apporta son verre de bière et le chevalier lui sourit. Il fut ravi de constater que son charme ravageur était toujours intact. La jeune fille lui adressa un regard timide et s'éloigna tandis qu'il buvait une première gorgée et se concentrait sur ce qu'il voyait : c'était un village des plus normaux, à ceci près qu'il était l'un des seuls à ne pas avoir été attaqué par les hommes de Mordred.
Gauvain avait l'impression que le village tout entier s'était rassemblé dans cette taverne pour la soirée. Il s'apprêtait à se lever pour s'approcher de l'une des tables les plus remplies lorsqu'il entendit quelqu'un s'adresser à lui :
-Vous êtes un chevalier de Camelot !
Celui qui avait parlé était un jeune homme d'apparence frêle et à la mine sympathique. Instinctivement, il jeta un œil autour de lui pour vérifier que personne d'autre ne l'avait entendu.
-Comment avez-vous deviné ?
Le jeune homme esquissa un sourire.
-Je m'appelle Gilli, je ne vis pas ici depuis longtemps, j'ai beaucoup voyagé avant de m'installer. Je vous ai vu lorsque je suis passé à Longstead l'année dernière. Le village venait de se remettre des attaques de la Lamia et vous étiez installé à une table de la taverne où je séjournais.
Gauvain fronça les sourcils en se remémorant la créature qui l'avait ensorcelé. Il lui avait fallu un certain nombre de verres d'hydromel pour se remettre les idées en place après cette épreuve ! Prendre la route le lendemain matin pour rentrer à Camelot n'avait pas été facile après une soirée si arrosée... Heureusement, Arthur avait quitté le village quelques jours plus tôt avec Gwen et Merlin, et il ne l'avait pas vu dans cet état !
En tout cas, ce garçon était décidément très agréable : le chevalier l'invita à s'assoir en face de lui et lui tendit son verre.
-Je ne me souviens pas de toi, Gilli, mais si tu m'as vu à la taverne tu dois toi aussi être un amateur de bière. Prends la mienne, de toute façon je devrais éviter de boire.
Le jeune homme hésita à le prendre, ce qui amusa le chevalier. Pensait-il que c'était un piège ?
-Tu crois vraiment que les chevaliers de Camelot s'amusent à parcourir les tavernes du royaume pour empoisonner de parfaits inconnus ?
Le garçon eut un petit rire et accepta finalement le verre.
-Vous êtes en mission ? demanda-t-il.
-Disons que je fais le tour des villages qui entourent Camelot, j'essaie d'en apprendre un peu sur ces attaques de sorciers.
Gauvain ne voyait pas de raison de mentir, après tout il avait déjà perdu sa couverture. Gilli devait bien se douter qu'il n'avait pas voyagé jusqu'à ce village uniquement pour prendre un verre.
-Est-ce que tu sais pourquoi les hommes de Mordred ne sont pas encore passés ici ?
Le jeune homme secoua la tête.
-Ne vous faîtes pas d'idées… Ce n'est pas parce qu'ils sont passés partout sauf ici que nous sommes hors de danger. Notre tour viendra bientôt.
-Les gens n'ont pourtant pas l'air de craindre un assaut.
Comme pour confirmer ce qu'il venait de dire, un grand homme blond, assis à quelques mètres de leur table, se mit à rire à gorge déployée. Mais Gilli ne semblait pas d'accord.
-Ne vous fiez pas aux apparences. En temps normal il y a bien moins de monde dans cette taverne, mais les gens sentent qu'ils sont en danger et essaient de noyer leur inquiétude dans l'alcool et la compagnie de leurs proches.
Gauvain comprit que tout ce qu'il voyait n'était qu'une façade. Tous ces rires, toutes ces conversations, ne servaient en fait qu'à masquer l'angoisse profonde des habitants de Willowdale. Ce n'était vraiment pas visible au premier coup d'œil. En apparence tout allait bien, rien ne laissait voir les préoccupations de ces villageois : ils étaient là pour profiter du calme avant la tempête.
-Et toi ? demanda-t-il en se tournant à nouveau vers son interlocuteur. C'est aussi pour cela que tu es là ?
L'expression du jeune homme s'assombrit.
-On peut dire cela.
-Cela peut parfois faire du bien de parler de ses ennuis à quelqu'un d'autre.
-Ma vie n'a pas été facile depuis la mort de mon père, j'ai un peu de mal à trouver ma place.
Gauvain n'osa pas insister. A en juger par l'apparence fragile du garçon, il avait peut-être subi des brimades durant son enfance. Voulant lui remonter le moral, le chevalier prit un ton léger :
-Oui tu as raison, il vaut mieux éviter de raconter les détails douloureux de sa vie à un homme que l'on a rencontré dans une taverne et que l'on connaît depuis moins d'une heure.
Cela eut le don de rendre à Gilli le sourire.
Ce fut le moment que choisit la serveuse de la taverne pour apporter un nouveau verre de bière à leur table.
-C'est un cadeau de la maison, dit-elle simplement.
Gauvain lui fit un clin d'œil et il lui demanda malicieusement la raison de ce beau geste. Elle marqua une pause et son sourire s'effaça.
-Nous allons probablement mourir d'ici peu, alors pourquoi économiser nos réserves d'alcool ?
Gauvain la dévisagea, stupéfait. Sa façade joyeuse n'avait pas mis beaucoup de temps à se fissurer ! Heureusement, un autre client appela la jeune femme et il n'eut pas besoin de répondre.
-Je vous avais prévenu, dit Gilli lorsqu'elle se fut éloignée. Personne n'est dupe de cette prétendue bonne humeur. Tout le monde sait que l'orage va bientôt éclater ici aussi.
-A mon tour de t'interroger, décida Merlin.
Morgane hocha simplement la tête.
Il devait en avoir le cœur net. Il ne pouvait pas continuer sans avoir de réponse.
-J'ai appris qu'un chevalier avait été tué à Camelot. Saurais-tu quelque chose que j'ignore à ce sujet ?
Morgane fut prise de court.
-Un chevalier a été tué ? Ces derniers jours ?
Sa réaction n'était pas feinte, il le savait, et cela le réjouit plus qu'il ne l'aurait cru. Arthur et les chevaliers de Camelot faisaient leur possible pour trouver le responsable de cette mort et, malgré la confiance que Merlin leur accordait, il savait qu'il était lui-même le mieux placé pour écarter la piste selon laquelle il s'agirait de Morgane. Maintenant que cela était fait, il pouvait laisser les recherches royales suivre leur cours normalement.
-Tu me croyais responsable ? demanda la jeune femme.
Il n'y avait aucun reproche dans sa voix. Juste de la curiosité. Et une pointe de suspicion.
-Cela pourrait être n'importe qui, ajouta-t-elle. Pourquoi penser que c'est moi ?
Elle eut un geste de recul lorsqu'elle se rendit compte de ce que cela signifiait.
-Tu sais que j'étais à Camelot il y a quelques jours ! comprit-elle horrifiée. Comment l'as-tu su ? Est-ce que tu m'espionnes ? Est-ce que Merlin l'a dit à quelqu'un ?
Il était piégé. Il se mit à réfléchir à toute vitesse, cherchant désespérément un moyen de se sortir de ce guêpier.
-Non, dit-il le plus calmement possible. Je t'ai dit que j'avais mes méthodes pour me renseigner. Tu ne pensais tout de même pas que ton passage à Camelot passerait inaperçu ?
-Mais comment fais-tu ? Est-ce que tu as un espion sur place ? J'ai pris garde de ne pas me faire remarquer.
Il rassembla tout son courage pour dire sur le ton le plus assuré dont il était capable :
-Oui, j'ai un espion à Camelot. Ton sort de vieillissement ne peut pas le tromper.
Il vit que cela l'avait rassurée. Il avait échappé de justesse à de très gros ennuis. Comment aurait-il fait si elle s'était mise à penser que lui aussi travaillait pour Emrys ? Il avait déjà eu de la chance qu'elle ne trouve pas le bracelet de Morgause quand elle avait fouillé sa chambre. Si elle l'avait découvert elle aurait immédiatement su que Merlin et Guy étaient liés, et elle ne lui aurait jamais pardonné.
Merlin se rendit soudain compte d'une chose : ce n'était pas normal. Pourquoi Morgane n'avait-elle pas trouvé le bracelet alors qu'elle avait mis sa chambre sens dessus dessous à la recherche d'indices ? D'autant qu'il n'avait pas fait d'effort particulier pour le dissimuler, il l'avait simplement placé dans un tiroir. Et si cela signifiait que le bracelet n'était plus à sa place ? Il sentit la panique monter en lui, il devait retourner à Camelot et s'assurer que l'objet était toujours là.
Mais il ne pouvait pas partir tout à coup sans éveiller la suspicion de la jeune femme, il devait conclure la conversation le plus naturellement possible.
-Que faisais-tu à Camelot ? demanda-t-il en masquant son impatience.
Morgane se mordit la lèvre, incertaine.
-J'étais à la recherche d'informations sur Emrys…
-Est-ce que tu les as trouvées ?
Elle secoua la tête et il dut contenir le soupir de soulagement qui menaçait de lui échapper. Mais elle n'avait pas fini :
-J'ai découvert autre chose, dit-elle. Merlin est un sorcier.
Le jeune homme fit de son mieux pour paraître surpris.
-Oh, fit-il. Comment l'as-tu découvert ?
-Gauvain et Gwen en parlaient, ils avaient eux-mêmes des doutes.
Merlin fut pris d'une soudaine envie de rire. Cela expliquait donc pourquoi elle aussi pensait qu'il apprenait la magie auprès des druides.
-Que vas-tu faire de cette information ? demanda-t-il.
-Le faire chanter pour qu'il se joigne à l'armée de Mordred.
Une fois de plus, Merlin fut surpris de la facilité avec laquelle elle se confiait désormais à lui. Lorsqu'il avait commencé à lui rendre visite, elle avait été bien loin de coopérer.
-Penses-tu que cela va fonctionner ?
-Je ne peux pas imaginer que quelqu'un qui se découvre soudain sorcier puisse continuer d'accorder sa loyauté au fils d'Uther. Pas après l'avoir côtoyé d'aussi près. Il lui faudra peut-être quelques jours ou quelques semaines pour s'en apercevoir, mais Merlin constatera bientôt qu'il n'a pas sa place à Camelot. Je lui ai accordé un mois de réflexion car je sais que sa loyauté envers Arthur est forte et ne disparaîtra pas en un instant. Cela coïncide aussi avec le moment où Mordred me rejoindra ici. Après cela, il sera de toute façon trop tard pour nous rejoindre puisque c'est là que nous attaquerons.
Elle avait résumé en quelques mots les angoisses que Merlin avait toujours eues, en particulier depuis son arrivée à Camelot, et il lui fallut quelques secondes pour retrouver sa voix :
-Que cela fonctionne ou pas, il se trouve face à un dilemme qui va l'empêcher de dormir durant un mois entier.
Elle eut un sourire presque carnassier avant de répondre d'une voix satisfaite :
-C'est déjà une victoire en soi.
Magnifique ! pensa amèrement Merlin.
La jeune femme avait de l'affection pour Guy, elle craignait Emrys et elle haïssait Merlin. Que se passerait-il le jour où elle découvrirait que ces trois hommes n'étaient en fait qu'une seule et même personne ?
-Merlin m'a empoisonnée, dit-elle, et il s'est battu contre moi pendant des années. Je ne l'oublie pas. Il aura ce qu'il mérite quand tout sera terminé, quelle que soit sa décision. Je ne lui ai fait cette proposition que parce que son aide pourrait nous être précieuse, sans parler des informations qu'il pourrait nous apporter sur Emrys.
Elle avait bien sûr prévu de le trahir dès qu'elle aurait obtenu de lui ce dont elle avait besoin. Cela ne le surprit même pas. Leur relation était trop abîmée pour qu'il en soit autrement.
-Que veux-tu dire ? demanda-t-il innocemment. Merlin a-t-il des informations sur Emrys ?
-Oh, je suis persuadée qu'il travaille pour lui.
-Mais, dans ce cas, ne crains-tu pas qu'il lui parle de ta proposition ?
Elle soupira :
-C'est malheureusement une possibilité. Je n'ai compris qu'ils travaillent ensemble qu'après avoir abordé Merlin. Sinon, je n'aurai peut-être pas pris ce risque… Mais Emrys n'a jamais rien fait contre moi si ce n'est m'empêcher de mener mes plans à bien. Alors j'ai peut-être une chance d'échapper à son courroux. De toute façon, il fallait que je tente quelque chose contre Emrys. Si Merlin nous rejoint, il m'apportera des informations précieuses sur mon ennemi. Je suis prête à risquer ma vie pour cet espoir.
Une idée étrange frappa Merlin :
-Tu parles d'Emrys comme d'une divinité qui serait indifférente à tes faibles tentatives de lui nuire… mais dont le courroux se déchaînerait si tu parvenais à voler trop près du soleil.
Elle réfléchit et acquiesça sans joie :
-Il a connaissance du moindre de mes mouvements. Il est plus puissant que quiconque. Il exprime ses volontés depuis les cieux, par le biais d'Aithusa qui diffuse son message à chaque homme, femme et enfant. Il n'est pas loin d'être une divinité.
OoOoO
Merlin entra dans les appartements de Gaius et se hâta de rejoindre sa chambre pour vérifier que le bracelet de Morgane s'y trouvait bien. Mais avant même de pouvoir atteindre la porte, il fut arrêté par Gaius. Le vieil homme était en colère.
-Merlin ! s'écria-t-il. Tu pourrais faire un peu moins de bruit quand tu rentres aussi tard, je te rappelle qu'à mon âge on a besoin de sommeil pour pouvoir travailler correctement dans la journée !
Le jeune sorcier fut pris de court.
-Excusez-moi Gaius, dit-il penaud. Je vous promets de faire plus attention la prochaine fois.
Gaius parut surpris par cette réaction et cligna plusieurs fois des yeux comme s'il avait du mal à comprendre ce qu'il se passait.
-Je… Pardonne-moi Merlin, je ne sais pas pourquoi je me suis mis en colère ainsi, tu ne fais pas tant de bruit que cela quand tu rentres.
A ces mots, le jeune sorcier s'immobilisa. L'attitude du vieux médecin expliquait peut-être pourquoi Morgane n'avait pas trouvé le bracelet…
-Gaius ? demanda-t-il. Vous n'auriez pas touché au bracelet de Morgane par hasard ?
Le vieil homme hocha immédiatement la tête.
-Si, dit-il en écarquillant les yeux. Je savais que tu étais occupé à cause de Morgane, alors j'ai essayé de régler ton autre problème.
-Vous avez essayé de détruire le bracelet ?
-Oui, mais je n'ai pas réussi non plus. Tu penses qu'il a fait effet sur moi ? Que c'est à cause de lui que je me suis mis en colère ?
Ils échangèrent un regard pensif. Merlin était sûr d'une chose : Morgane attendrait, il devait de toute urgence trouver un moyen de contrer le pouvoir du bracelet.
Gauvain n'eut pas à attendre longtemps pour voir les hommes de Mordred attaquer Willowdale. Au milieu de la nuit, alors que la fête battait son plein dans la taverne, un hurlement se fit entendre à l'extérieur. Le silence s'installa et tous les regards se tournèrent vers la porte. Elle s'ouvrit brutalement et un homme s'engouffra à l'intérieur. Il était brun, très grand, et portait une épée à la ceinture. Le regard de Gauvain fut attiré par le curieux pendentif noir qu'il avait autour du cou.
Tous les clients s'écartèrent précipitamment et le chevalier croisa le regard de son jeune ami Gilli, toujours assis face à lui et semblant l'avertir de ne rien tenter, lui dire qu'il n'y avait rien qu'il puisse faire contre un sorcier. Alors Gauvain resta sagement immobile. Pour l'instant.
Le sorcier fit un geste vers le comptoir de la taverne et celui-ci prit soudainement feu sous le regard horrifié des clients, qui reculèrent un peu plus. C'était un acte absolument gratuit, ayant pour seul but de causer le plus de dégâts possible. Pour l'instant il s'attaquait uniquement aux objets. Mais lorsqu'il en aurait fini, il commencerait à s'en prendre aux clients. Gauvain se tourna à nouveau et vit que Gilli n'avait pas vraiment l'air effrayé. A vrai dire, il semblait plus préoccupé qu'affolé. Alors que tous les autres villageois étaient pris de panique, il paraissait plongé dans une intense réflexion. Gauvain et lui étaient d'ailleurs les seuls à ne pas avoir bougé quand le sorcier était entré, ils étaient toujours assis à leur table alors que les autres clients s'étaient tous levés pour s'éloigner.
Le chevalier se pencha en avant pour lui chuchoter :
-A quoi réfléchis-tu ? Tu as un plan pour nous sortir de là ?
Le sorcier ne regardait pas dans leur direction, il était trop occupé à regarder ce qu'il pouvait voler dans les pièces adjacentes. Gilli en profita pour se pencher à son tour vers Gauvain.
-Peut-être..., répondit-il. Vous voyez le pendentif qu'il porte autour du cou ? Je pense qu'il en a besoin pour utiliser sa magie.
-Comment le sais-tu ?
-J'ai déjà vu cela quelque part.
Il y avait quelque chose de mystérieux chez ce garçon, Gauvain sentait qu'il ne disait pas toute la vérité… Tant pis, les questions viendraient plus tard, ils devaient d'abord réussir à sortir vivants de cette taverne.
-Il faut trouver un moyen de lui retirer son collier, murmura le chevalier.
Une cliente de la taverne s'écarta soudain du groupe pour courir vers la sortie, espérant probablement que le sorcier ne la verrait pas. Mais c'était peine perdue : il se retourna immédiatement et la fit tomber d'un simple mouvement de poignet.
-Tout le monde reste à sa place, dit-il en brisant une table avant de passer à la suivante. Je finis ce que je suis en train de faire et je m'occupe ensuite de vous tous.
Il y avait quelque chose de décontracté dans sa voix, comme si ce qu'il faisait était parfaitement normal. Il vaquait tranquillement à ses occupations et Gauvain n'aurait pas été étonné de le voir se mettre à siffloter.
La porte s'ouvrit à nouveau et un autre homme entra dans la taverne. Celui-ci était plus âgé, et plus calme encore que le premier si c'était possible. Gauvain se souvint que les sorciers de Mordred attaquaient toujours par groupe de trois. Jamais un de moins. Il devait donc y en avoir un troisième dehors. A en juger par les sons provenant de l'extérieur, il y avait beaucoup d'agitation dans le reste du village : le troisième sorcier n'avait pas l'air de rester inactif.
Le nouveau venu fit le tour de la pièce avant de rejoindre son camarade, toujours occupé à détruire le mobilier.
-Bonsoir, annonça-t-il d'une voix enjouée. Mon nom est Fergus, je serai votre hôte pour la soirée.
Il désigna ensuite le premier sorcier du doigt.
-Voici mon apprenti, il se chargera dans quelques instants de votre exécution… Dès qu'il en aura fini avec ces enfantillages.
Cette dernière phrase avait été prononcée d'un ton exaspéré. Gauvain en déduit que l'homme n'appréciait pas que son camarade perde son temps à saccager la pièce alors qu'il devait avant tout se préoccuper de la mise à mort de tous les gens présents.
-Ce sont les ordres de Mordred ! répliqua l'apprenti. Il veut que le message soit le plus clair possible.
Le dénommé Fergus balaya la pièce du regard, avisant les copeaux de bois qui la parsemaient et haussant un sourcil d'un air incrédule.
-Je pense que le message est suffisamment clair maintenant, tu peux t'arrêter.
L'expression déçu du jeune sorcier était presque comique tant elle était ridicule. Mais il finit par hocher la tête et se tourner vers les villageois apeurés.
-Très bien, dit-il d'un ton résigné. Passons aux choses sérieuses.
Gauvain sentit alors un mouvement à côté de lui. Gilli venait de se lever de sa chaise.
-Arrêtez ! cria-t-il d'une voix tremblante.
Fergus se tourna vers lui et le jaugea du regard d'un air impatient, visiblement pressé d'en finir.
-Qui es-tu?
La réponse fusa sans la moindre hésitation.
-Gilli.
-Tes parents ont un sacré sens de l'humour mon garçon ! se moqua le sorcier avant de détourner le regard comme si son interlocuteur n'était pas digne de son attention.
-Nous avons compris le message, reprit Gilli. Vous n'avez pas besoin de tuer qui que ce soit.
Fergus l'ignora tout simplement et fit signe à son apprenti de terminer le travail. Mais ce dernier n'eut pas le temps d'esquisser le moindre geste : Gilli tendit la main vers lui, et l'homme se trouva projeté contre le mur opposé. Gauvain constata avec stupéfaction que les yeux et la bague de son ami avaient pris une teinte dorée.
L'apprenti sorcier était allongé par terre, assommé, et tous les regards étaient maintenant tournés vers le nouvel ami de Gauvain. Voilà qui expliquait son attitude si mystérieuse !
Fergus avait l'air surpris mais pas le moins du monde inquiet.
-Tu es un sorcier, constata-t-il simplement. Mais si je prenais ta bague ? Tu deviendrais inoffensif, n'est-ce pas ?
-Et si je prends le pendentif de votre ami, répondit Gilli en désignant le sorcier inconscient, je deviens au contraire plus puissant, et lui-même sera inoffensif…
Il essaya d'utiliser la magie pour attirer le collier vers lui mais Fergus n'avait aucune intention de le laisser faire.
-Il me semble que mon cher apprenti est déjà hors d'état de nuire, remarqua-t-il.
Il prononça un mot de l'ancienne religion qui mit fin au sort de Gilli et fit tomber le pendentif par terre. L'objet se retrouva alors aux pieds de la jeune fille blonde qui avait servi à Gauvain son verre de bière. Sans hésiter un seul instant, elle l'attrapa et le pointa maladroitement vers le sorcier qui menaçait son village. Le chevalier fut forcé d'admettre qu'en dépit de son attitude désenchantée, elle était plutôt courageuse.
-Laissez-nous partir, dit-elle en tremblant. Si vous partez maintenant je ne vous ferai pas de mal.
Fergus, qui était resté parfaitement imperturbable jusqu'à cet instant, éclata soudain d'un rire sonore.
-Pour utiliser un objet magique, il faut déjà savoir s'en servir.
Il fit un pas vers la jeune femme mais celle-ci réagit immédiatement. Elle se jeta sur lui, tentant de le rouer de coups. Il l'immobilisa d'une main et lança un sort mais Gauvain ne lui laissa pas le temps d'en faire plus. Profitant de la distraction, le chevalier avait couru vers l'autre bout de la pièce, et il avait sorti de son fourreau l'épée du sorcier inconscient.
La lame, brandie par Gauvain, transperça le dos de Fergus au moment précis où le sort du sorcier frappait la jeune femme de plein fouet.
Note : :)
