Chapitre 27 : Quand Merlin partage

Merlin ouvrit tant bien que mal la porte de la chambre d'Arthur, encombré par le volumineux plateau de nourriture qu'il portait. La cuisinière avait insisté pour qu'il prenne plusieurs plats, convaincue que le roi se laissait mourir de faim dans sa chambre.

-Il ne faudrait pas que ces prétentieux roitelets occupent tant son esprit qu'il en oublie de se nourrir ! avait-elle clamé. Il est déjà inadmissible qu'il ne mange plus dans la salle à manger mais seul dans ses appartements !

Soucieux de ne la froisser, Merlin n'avait pas eu le choix et avait accepté tout ce qu'elle avait placé dans ses bras, et c'était avec grande peine qu'il avait gravi les escaliers du château jusqu'à l'étage où se trouvait le souverain.

-Merlin ! s'écria celui-ci en le voyant entrer. Je t'ai simplement demandé de m'apporter mon déjeuner, je n'ai pas besoin de réserves pour une semaine entière !

-Dîtes donc cela à la cuisinière qui m'a menacé de sa louche, souffla Merlin en posant le plateau avec soulagement.

-Comment s'imagine-t-elle que je vais finir tout cela ? demanda Arthur, incrédule devant le choix qui s'offrait à lui.

-Selon elle, l'appétit vient en mangeant.

Arthur haussa un sourcil et Merlin ne put s'empêcher de sourire.

-Je ne plaisante pas ! promit-il. Elle dit que s'il y en a trop, vous n'avez qu'à laisser le surplus dans votre assiette, elle se fera un plaisir de le redistribuer à tous ceux que cela intéresserait.

-Mais… Pourquoi ?

Le jeune valet haussa les épaules.

-C'est sa façon de prendre soin de vous.

Arthur poussa un soupir et s'installa sur la chaise de son bureau, invitant Merlin à s'asseoir en face de lui.

-Dans ce cas, tu vas m'aider ! conclut-il en saisissant un morceau de pain pour mordre dedans.

Il le mâchonna un instant d'un air pensif.

-Est-ce que tu te rends compte que notre vie a radicalement changé depuis quelques temps ?

Merlin, qui s'intéressait de près à un morceau de sanglier fumant, leva alors la tête.

-C'est vrai, admit-il. A une époque, nous passions notre temps à voyager à travers les royaumes, nous allions de quête en quête, d'aventure en aventure. Mais depuis que nous avons repris Camelot, nous sommes coincés au château, contraints de nous préparer à une attaque qui peut avoir lieu à n'importe quel moment.

-Exactement, approuva le roi. Est-ce que cela ne te manque pas ? Toutes les aventures que nous avons vécues ensemble, le risque, le combat, …

-Si, admit Merlin. Malgré le danger et les blessures, ce sont de beaux moments d'aventure que nous avons vécus.

De beaux moments d'amitié. Ainsi s'était forgé le lien entre le souverain et le jeune sorcier. Le regard de Merlin s'assombrit : l'aventure n'était pas derrière eux, ils auraient bien assez tôt l'occasion de se battre à nouveau. Les deux faces d'une même pièce, luttant ensemble pour la protection du royaume et l'avènement d'Albion.

Ils finirent leur repas dans le silence, tous deux plongés dans leurs pensées. Il y avait quelque chose d'extrêmement facile dans leur relation, une amitié qui coulait de source. Merlin fut surpris de voir qu'alors même que chacun savait que l'autre ne lui disait pas tout, la confiance était toujours présente. Il n'hésiterait pas à confier sa vie à Arthur, et ce dernier ferait de même avec lui. Il en avait toujours été ainsi, et ils n'avaient pas besoin de tout connaître l'un de l'autre car ils connaissaient l'essentiel, appris au fil des années et des épreuves. Merlin avait la sensation de percevoir l'essence même de de son ami, de savoir qui il était. Et en cet instant tranquille, alors que les deux hommes étaient attablés face à face, il pouvait sentir qu'il en allait de même pour Arthur, que le souverain savait qui était l'homme assis devant lui. Le jeune sorcier comprit que cacher son secret durant toutes ces années n'était pas une chose dont il devait se sentir coupable, ce n'était pas une trahison. Parce que l'essentiel, il ne l'avait pas caché. Il n'avait pas dissimulé qui il était en tant que personne, Arthur connaissait sa véritable personnalité, et c'était là la seule vérité qui comptait.

- Tout va bien Merlin ? Tu es beaucoup trop sentimental, j'espère que tu le sais.

Le roi n'avait pas manqué de remarquer l'expression de Merlin, et il s'était levé pour faire le tour de la table et se placer à côté de son ami toujours assis.

-Je…, bredouilla le jeune valet.

Il n'était pas dupe, il savait parfaitement qu'Arthur était aux prises avec des pensées similaires.

Encore troublé par ce qu'il venait de comprendre, Merlin ne sentit que trop tard la main de son ami se poser sur son épaule dans un geste fraternel. Aussitôt, le lien magique se mit en place. Tout comme il avait partagé ses émotions avec Morgane, il les partageait à présent avec Arthur. En un instant, il fut submergé par une vague de sensations : son maître l'admirait, appréciait sa loyauté sans failles, et s'inquiétait pour lui. Par-dessus tout cela, il y avait autre chose : la culpabilité, un sentiment si intense dans le cœur du roi que Merlin se demanda d'où il pouvait bien venir.

Doucement, il s'écarta de la main d'Arthur, brisant le contact et le lien. Le souverain semblait perplexe, comme s'il n'était pas sûr de ce qui venait de se produire.

-Est-ce que tu as senti cela ? demanda-t-il en plissant les yeux.

-De quoi parlez-vous ?

L'innocence incarnée. Merlin jouait parfaitement le rôle de celui qui n'avait rien remarqué de particulier.

-J'ai dû rêver alors…

-C'est la faim qui vous rend faible, lança Merlin en se dressant sur ses jambes encore tremblantes.

Il se força à sourire d'un air qui se voulait malicieux avant d'ajouter :

-La cuisinière a raison, vous devriez manger.


Gwen frappa à nouveau à la porte des appartements de Tina et Fina. Mais, tout comme les fois précédentes, personne ne vint lui ouvrir : les deux femmes étaient-elles absentes ?

Non, c'était impossible, elles étaient censées collaborer avec la reine, elles n'auraient pas poursuivi les recherches sans la prévenir. Gwen actionna la poignée : peut-être ne l'avaient-elles pas entendue frapper.

Elle se retrouva plongée dans la pénombre, les rideaux de la pièce n'étant pas entièrement ouverts. Elle se demanda s'il était bien prudent de pénétrer dans cette chambre sans y avoir été invitée. Son statut ne lui donnait pas l'autorisation d'entrer dans la vie privée de tout le monde. D'autant que, d'après ce qu'elle voyait, il n'y avait personne : il valait probablement mieux repasser plus tard, quand Tina ou Fina serait là pour répondre à ses questions. Et elle avait tant de questions : comment allaient-elles s'y prendre pour mettre la main sur le meurtrier ? Qui serait la prochaine personne questionnée ? Qui étaient les principaux suspects ? Cet assassinat avait-il un lien avec les attaques de Mordred ? Gaël avait-il découvert quelque chose qui lui avait coûté la vie ? Peut-être avait-il compris qui était le traître de Camelot…

Elle s'approcha de la fenêtre à tâtons et fit glisser les rideaux le long de la tringle, laissant la luminosité extérieure éclairer les meubles. Il n'y avait dans cette pièce qu'une table et quelques placards, ainsi que deux portes, l'une conduisant à la chambre de Tina et l'autre à celle de Fina. Le regard de Gwen fut attiré par ce qui semblait être une statuette blanche et qui trônait sur un buffet tout aussi blanc. Elle fit quelques pas dans sa direction, fascinée et terrifiée à la fois. C'était une sculpture représentant un animal étrange, quelque chose comme un insecte géant dont les antennes se dressaient sur la tête et dont les petites ailes dépassaient légèrement du dos. Chacune de ses six longues pattes se terminait par une griffe et elles reposaient toutes sur un grand socle, auquel était attaché une petite chaîne qui s'enroulait autour du corps plat de la créature.

Gwen sentait les battements de son cœur s'accélérer : il y avait quelque chose de malsain dans cette statuette, et elle n'avait pas la moindre envie de s'attarder ici. Elle remit les rideaux en place : il valait mieux que les deux femmes ignorent qu'elle était entrée chez elles. Puis, elle sortit, poussant un soupir de soulagement en refermant la porte derrière elle.


Durant tout le reste de l'après-midi, Merlin n'eut qu'une chose en tête. Alors que le matin même son plus grand souci avait été de découvrir le traître de Camelot, souci vite remplacé par celui de sa découverte du bracelet qui avait enchanté Gwen, il ne pensait à présent plus qu'à ce qu'il s'était passé lorsqu'il avait apporté son déjeuner à Arthur.

Cette expérience avait été troublante, c'était le moins qu'on puisse dire. Ce n'était pas la première fois que Merlin partageait involontairement ses émotions avec celles d'une autre personne, mais cela n'en devenait pas plus facile à gérer. Qu'il le vive avec Morgane ou avec Arthur, c'était toujours intense. Comment cela avait-il pu se produire à nouveau ? Eh bien tout simplement parce que l'instant y était propice : Arthur et Merlin avaient partagé un moment d'amitié et de complicité durant lequel ils s'étaient rendu compte qu'ils se connaissaient parfaitement l'un l'autre. Cela avait été une surprise étant donné le nombre de choses qu'ils se cachaient, mais peut-être étaient-ce cela même qui leur avait permis de le comprendre.

Merlin se demanda si c'était pour la même raison qu'Arthur avait pardonné à Gwen ce qu'il pensait être une terrible trahison. Le roi savait qui était Gwen, il savait que c'était une personne lumineuse et sensible, quelqu'un de profondément bon. Il ne s'expliquait pas le geste de la jeune femme, mais il faisait confiance à son instinct, qui lui hurlait qu'elle n'était pas le monstre qu'elle avait paru être lorsqu'elle avait embrassé Lancelot. Ce qu'elle avait fait resterait à jamais un acte inexplicable aux yeux du couple… à moins que quelqu'un ne leur dise la vérité.

Peut-être était-il temps pour Merlin de dévoiler à la reine ce qu'il s'était réellement passé cette nuit-là. Il n'avait jamais révélé à la jeune femme que l'homme qu'elle avait embrassé n'était pas le vrai Lancelot, et il n'avait rien dit lorsqu'il avait appris de la bouche de Morgane que Gwen non plus n'était pas dans son état normal. S'il parlait, il risquait de se voir poser des questions gênantes lui demandant ses sources. « Un sort m'a montré que Lancelot n'était pas Lancelot. » et « Morgane m'a dit qu'elle t'avait ensorcelée. » ne lui paraissaient pas être des réponses facilement acceptables.

Mais peut-être pouvait-il laisser un message anonyme à la jeune femme.

OoOoO

Merlin vérifia que personne n'approchait et déposa l'enveloppe sur la table de chevet de la reine. Il hésita un instant, avant de se résigner à poser le bracelet enchanté dessus. Gwen aurait le choix : elle déciderait elle-même de ce qu'il convenait de faire de cet objet.

En sortant des appartements royaux, il croisa un visage qu'il connaissait bien : Georges, le plus consciencieux et passionné de tous les valets, marchait dans sa direction en bombant le torse.

-Que se passe-t-il ? demanda Merlin.

-Eh bien c'est la fin de l'après-midi ! réagit l'autre valet avec enthousiasme.

L'air perplexe de Merlin dut lui mettre la puce à l'oreille et lui montrer que cette réponse n'expliquait rien puisqu'il reprit d'un air exaspéré :

-En fin d'après-midi tu es en congé, dit Georges. Mais le roi et la reine ont besoin d'un serviteur à toute heure de la journée : ils m'ont donc demandé de te remplacer tous les soirs à partir d'aujourd'hui.

-Ah.

Ce fut la seule chose que le jeune sorcier trouva à répondre, trop occupé à se retenir de glousser. Il salua rapidement son comparse avant de s'en aller. Il avait de sérieux doutes quant à la responsabilité de Gwen dans le nouveau rôle de Georges. Arthur devait être celui qui avait demandé l'aide d'un nouveau valet, mais, fier comme il était, il n'avait même pas eu le courage de le dire lui-même à Merlin. Ce dernier sentit ses lèvres s'étirer en un sourire moqueur. Si le roi pensait pouvoir s'en sortir sans que son valet se fiche de lui, il allait être très surpris !

Le jeune sorcier fit un détour par les appartements de Gaius afin d'y récupérer le bracelet de Morgause. Cette fois-ci, il l'emmènerait avec lui chez Morgane. Il n'était pas certain que rapprocher à nouveau cet objet maléfique de la jeune femme soit une bonne idée, mais il n'avait plus le choix : elle était la seule personne encore susceptible de connaître un moyen de le détruire. Les druides n'avaient pas de solution, Merlin n'avait rien trouvé, et Kilgarrah et Aithusa étaient indisponibles. Il fallait choisir entre le danger des cristaux de la bibliothèque et le danger que représentait la jeune sorcière. Merlin avait fait son choix.

Il sentit une grande lassitude l'envahir. Jongler avec tous les problèmes qu'il devait régler n'était pas une mince affaire. En allant chez Morgane, il allait devoir mettre en suspens sa recherche du traître de Camelot. A quoi devait-il donner la priorité ? Peut-être y avait-il plusieurs traîtres, plusieurs espions envoyés par différents ennemis. Était-il vraiment possible de tous les éloigner ? Était-il possible qu'Arthur ait raison en renonçant à les traquer ?

Merlin balaya ces pensées de son esprit. Une chose à la fois : ce soir, il allait chez Morgane.


Note : Bon, la dernière fois je me suis excusée d'avoir mis 6 jours à publier… et cette fois-ci j'ai fait encore pire. J'espère que ce chapitre (comme promis un peu plus court que d'habitude pour compenser le précédent) était à la hauteur. :) Le chapitre suivant sera de taille normale donc raisonnablement plus long.

A+